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COMMENT SERA RESTAURÉ EN FRANCE LE RESPECT DE DIEU

J'ai indiqué ci-dessus qu'en France la perte des croyances religieuses avait coïncidé avec la désorganisation des ateliers de travail. J'aurais ajouté, si mon sujet eût exigé ce développe-

ment, que cette triste évolution de l'esprit français a été marquée également, par un trouble profond, dans les autres éléments de la vie privée et de la vie publique. Pour démontrer l'urgence de cette première restauration, je n'ai pas besoin d'établir pour la seconde fois que les peuples les plus prospères de notre temps sont aussi les plus religieux ; car les esprits sont généralement mieux préparés, à cet égard, qu'au sujet des deux réformes suivantes. L'Empereur, au début de son règne, était préoccupé de la décadence morale due à la perte des croyances. Dans son programme de Bordeaux, en 1852, il plaçait au premier rang la réforme simultanée de l'ordre matériel par le travail et de l'ordre moral par la religion. En 1860, dans sa lettre à M. le comte de Persiguy, alors ambassadeur à Londres, il a expressément reproduit ce même programme. Enfin, dans une réponse récente à Me"" de Paris, l'Empereur faisant allusion aux déplorables doctrines professées journellement dans les réunions populaires, a insisté de nouveau sur la nécessité du retour aux croyances. Or, depuis 1852, les Français ont suivi avec une ai-deur excessive l'impulsion donnée à l'ordre matériel ; mais ils ne se sont nullement associés, eu ce qui concerne la religion et l'ordre moral, aux intentions du souverain. Loin de là, les faits que nous avons sous les yeux enseignent que l'état de choses de 1852 s'est aggravé en plusieurs points. 11 est facile d'ailleurs de s'expli-

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quer ce résultat; car les mœurs d'un peuple reçoivent toujours une fâcheuse atteinte, lorsque l'accroissement de la richesse n'a pas pour contrepoids une plus ferme répression des appétits sensuels et un surcroît de dévouement pOuv la patrie.

Après une longue époque de corruption, il est temps de reprendre l'œuvre qui, à l'époque de Descartes, donna aux mœurs et aux idées de la France un ascendant irrésistible. La nation doit enfin se soustraire, par un généreux effort, aux passions et aux préjugés que lui ont légués !a corruption de la monarchie et les violences de la révolution. L'esprit public doit sortir de l'hésitation oii il -reste depuis quatre-vingts ans ; il doit définitivement renoncer au mal et à l'erreur, pour revenir au bien et à la vérité. Or l'expérience signale pour atteindre ce but trois moyens principaux.

Le premier moyen de reforme est le bon exemple, puis le concours des gouvernants. Il ne saurait, assurément, exercer d'abord toute son influence en présence des souvenirs laissés par l'ancien régime en décadence et par certains gouvernements de l'ère actuelle. Sous l'ancien régime, en effet, les gouvernants et les clercs ont nui parfois à la religion eu persécutant les dissidents, plus encore qu'en scandalisant le peuple par leur corruption. Bien que ces anciens scandales eussent pris fin, les gouvernants et les clercs de la Restauration ont positivement entravé le

retour aux croyauces par d'imprudentes initiatives. Le concours de l'autorité sera donc, dans une certaine mesure, subordonné au progrès de l'opinion. Les gouvernants pratiqueront mieux, dans leur vie privée, les préceptes du Décalogue ; et ils honoreront, sans distinction de croj'ances, comme on le faisait au grand siècle, les citoyens qui donneront le bon exemple. Puis, quand l'opinion des hommes éclairés sera enfin fixée sur les bienfaits de la religion, l'autorité affirmera plus efficacement le respect de Dieu dans la vie publique, eu s'inspirant de la pratique des peuples les plus libres et les plus prospères. Ainsi, par exemple, la loi écrite, continuant à écarter toute contrainte directe de l'État, pourrait alors autoriser les pouvoirs locaux à imiter la pratique des communes de l'Amérique du Nord, c'est-à-dire à faire respecter sur le territoire le commandement relatif à l'observation du dimanche. Cette extension des pouvoirs du gouvernement local commencerait à restaurer en France des pratiques que le§ peuples libres considèrent comme indispensables. Beaucoup de localités jouiraient immédiatement des bienfaits attachés à une réforme qui intéresse l'hygiène et l'ordre civil, autant que l'ordre moral et la religion. La prospérité de ces localités serait bientôt un enseignement pour celles qui s'abandonnent à l'indifférence religieuse. Quant aux localités qui restent imbues des préjugés ou des passions de l'ancien régime

et de la révolution, elles conserveraient toute liberté de continuer leur marche actuelle vers la décadence. Les témoignages publics du retour au respect de Dieu marqueront le vrai début de la réforme; mais les gouvernants se compi'omettraieut inutilement eu les donnant aujourd'hui. Les mesures seraient, en effet, tout d'abord repoussées par ia tyrannie de l'uniformité, c'est-à-dire, par une des formes redoutables de cet esprit d'intolérance qui s'aggrave chez nous sans relâche depuis deux siècles, et qui soulève le plus l'aversion de nos voisins. Eu ce moment, cette réforme blesserait particidiùremeut la minorité turbulente des agglomérations urbaines ou manufacturières, qui représente surtout les abus du mot démocratie ; qui, en niant Dieu et la religion, détruit dans sa source même l'influence à laquelle elle prétend, qui ne tolère pas l'emploi du mot dimanche dans les réclamations du repos hebdomadaire faites au seul point de vue de l'hygiène, mais qui érige en dogme social et propage par sa pratique les libations du lundi et du mardi ; qui enfin repousse avec mépris l'autorité du patron, du prêtre et du souverain, mais qui se fait la cliente soumise d'une puissance redoutée de tous les peuples libres et prospères, celles du cabaretier.

Le second moyen de réforme est l'impulsion journalière imprimée aux populations par les hommes émineats qui, jouissant de l'affection

de leurs coopérateurs, dirigent les ateliers de travail, urbains ou ruraux. Ce milieu social a toujours été, dans les temps de trouble et de décadence, la vraie réserve de l'ordre moral. Ces Autorités sociales ont toujours conservé mieux que les autres classes la tradition du bien ; et, depuis quatre siècles notamment, elles ont résisté à l'éclosion simultanée de la corruption et du scepticisme. Pendant le même temps, au contraire, ces deux fléaux ont envahi à deux reprises, avec une rapidité extrême, la cour, la haute noblesse, le haut clergé, les lettrés, les savants, les hauts fonctionnaires, puis, de proche en proche, les classes livrées à l'oisiveté, à l'ignorance, aux appétits sensuels, à l'âpre désir du gain. Quand, à l'époque de la grande Catherine et du grand Frédéric, les souverains s'unirent aux lettrés pour détruire les croyances, les Autorités sociales résistèrent fermement à cette aberration. De nos jours, les chefs d'atelier, placés en tète de la hiérarchie du travail, n'hésitent pas davantage à repousser les fléaux de l'époque, les traditions du scepticisme français, les nouveautés du scepticisme allemand, les exagérations du luxe et le désordre des mœurs. lisse tiennent assurés, par la pratique même des devoirs sociaux, que le respect de Dieu et de la religion est aussi indispensable au bien-être des familles et à la prospérité des ateliers que la recherche des meilleures combinaisons techniques et commerciales. Ces vrais

représentants des arts usuels restent fermes dans le vrai, pendant que l'erreur envahit la plupart des hommes voués aux arts libéraux, et ceux qui possèdent la richesse sans l'avoir méritée par le travail ou par le dévouement à la famille. Depuis deux siècles, nos gouvernements se perdent en subordonnant ces autorités naturelles aux riches oisifs, aux lettrés, aux légistes et aux fonctionnaires. La réforme tant de fois promise, toujours différée, consistera en partie à restaurer simultanément les croyances religieuses et les libertés locales, avec le concours de ces autorités, désignées au choix du souverain par le respect des populations.

Le troisième moyen de réforme est le dévoue ment de certains hommes, clercs oulaïques,qui, se privant de l'influence et des profits que donne la direction des travaux usuels, consacrent leur vie entière au service de Dieu, au bonheur de leurs semblables et à la recherche de la vérité. Ces hommes doivent réunir à la foi, qui a toujours été le principe des dévouements de toute sorte, la science, qui combat avec autorité toutes les formes de l'erreur, et l'éloquence, qui ramène au vrai les cœurs égarés. Assurément cette réunion de qualités est fort rare ; mais heureusement le cercle d'action de ceux qui la possèdent est, pour ainsi dire, sans limites. Douze apôtres ont fondé le christianisme, sept évoques l'ont introduit sur notre sol : il n'en faudra pas davantage pour l'y restaurer.

Les hommes qui veulent se consacrer à la réforme ont d'abord à se mettre en garde contre le découragement; et à cet effet ils doivent envisager d'un œil ferme les difficultés de l'entreprise. Depuis la Renaissance, et surtout depuis le règne de Louis XIV, les pouvoirs civils ou religieux qui pèsent sur les Français ont organisé, sous prétexte de repousser l'erreur, une réglementation si complète et une bureaucratie tellement habile, qu'ils ont du même coup singulièrement entravé l'émission de la vérité. Ce triste régime, créé parl'amourdu pouvoir absolu, et plus ou moins conservé par la crainte des révolutions, a considérablement amoindri les forces morales de notre pays ; et je soupçonne que s'il eût été inventé à l'époque de l'empire romain, il eût rendu impossible la propagande de saint Paul, comme les lumineux débats de saint Jérôme et de saint Augustin. Chez nous, ce savant régime de contrainte a souvent découragé les amis de la vérité, tandis qu'il a stimule et ennobli, par le prestige de la persécution, les partisans de l'erreur. 11 a développé chez presque tous les Français cet esprit d'intolérance qui les caractérise aujourd'hui, qui fait dégénérer rapidement toute libre discussion eu guerre civile.

Heureusement la liberté de parler et d'écrire, restaurée récemment par l'Empereur (1), malgré

(I) Loi qui modiCe les articles 4i4, 415 et 416 du Code péaal, relatifs aux coalitions (25 mai 1864). — Loi relative

le? craintes de la majorité des classes dirigeantes, nous donne le moyen de détruire ces funestes traditions. Nous nous assureronsbientôt un meilleur avenir, si nous faisons un judicieux usage de cette liberté. Le passé ne cessera pas immédiatement de peser sur nous ; mais la corruption et l'erreur qu'il nous a léguées ne sont ni plus redoutables ni plus invétérées que celles dont la France a triomphé en d'autres temps. Notre époque, bien qu'elle ait subi les massacres de la Terreur, a le droit de dire que ses gouvernants n'ont pas été, en somme, plus intolérants que ceux de l'antiquité et du moyen âge. E.«ijcrous donc que les nouveaux apôtres des Gaules ne seront pas inférieurs à leurs devanciers; que la chaire, la tribune et la presse commenceront bientôt avec succès la lutte méthodique de la vérité contre l'erreur.

Depuis deux siècles, la chaire est généralement restée plus libre que la tribune ou la presse: aussi fournira-t-elle d'abord, plus que ces dernières, le personnel de la réforme. Les archevêques de Paris ont aperçu ce rôle spécial de la chaire en instituant, dans la capitale, les célèbres conférences de Notre-Dame. Depuis quelques années, les orateurs éminents qui sont chargés de ces conférences y ont abordé les questions sociales de l'époque plus particulicre-

à la presse (11 mai 1868). — Loi relulivc au\ réunions publiques (tJ-IO juin 1868).

ment qae ne l'avaient fait leurs devanciers ; et chaque fois qu'ils ont traité ces questions, le succès, qui est toujours acquis à leurs talents, a été doublé par le surcroît d'intérêt qu'excitait chez le public le choix du sujet. Les jours de saint Bernard et d'Albert le Grand reviendraient, et l'élite du monde civilisé affluerait, dans toute l'Europe, autour de nos grands orateurs chrétiens, s'ils se dévouaient spécialement aux réformes qui peuvent aujourd'hui passionner les esprits; s'ils s'attachaient spécialement à réfuter les objections que l'opinion égarée oppose à la restauration des trois principales formes du respect. Cet enseignement constituerait bientôt un corps de doctrine qui se compléterait et s'affermirait rapidement avec le concours des autres chaires chrétiennes, de la tribune, de la presse périodique, des livres spéciaux et des salons. Puisse ce travail réparateur s'accomplir pendant la seconde partie du règne de Napoléon III! Puisse-t-il bientôt rendre à la France l'ascendant intellectuel et moral qui lui fut acquis, après une semblable réforme, à la fin du règne de Louis XIII !

L'Empereur, en nous rendant la liberté, nous met en demeure de travailler nous-mêmes à ces réformes : empressons-nous de réparer le temps perdu. Nos clTorls porteraient leurs fruits, alors même qu'ils ne conjureraient pas d'abord complètement les catastrophes périodiques qu'engendrent, depuis la révolution, nos

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passions et nos préjugés. Si, ce qu'à Dieu ne plaise! les hommes éclairés de tous les partis devaient se réunir encore, après quelque nouvelle épreuve, pour prévenir la ruine totale de notre pays, ils comprendraient peut-être que leur premier soin devrait être de se réformer eux-mêmes. En pareille occurrence, les classes dirigeantes ne se borneraient plus, comme elles le firent eu 1848, à rédiger de petits traités de morale à l'usage des classes populaires : elles renonceraient à leurs propres erreurs ; et elles cesseraient d'égarer la société, comme elles le font depuis deux siècles, par leurs exemples et leurs leçons,

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