‹ Économie socialeChapitre 2 sur 46 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

\ Les produits et Toutillage de l'induslrie, qui sont

Tobjet ordinaire des grandes Expositions nationales

C\ ou universelles, manifestent la grandeur du génie hu-

^ main en affirmant la domination de Thomme snr le

(V) monde matériel et l'asservissement des grandes forces "^ naturelles à la satisfaction de nos besoins. ^ La chaleur, la pes6mteur, l'expansion des gaz, les

afQnités chimiques, Télectricité, ont été petit à petit maîtrisées, et leur force brutale, qui semblait menacer la faible humanité à sa naissance, est devenue, sous Taclion pénétrante, continue et énergique de Tintelligence humaine, une force bienfaisante, créant au lieu de détruire, et concourant à la production de tout ce que nous croyons nécessaire au progrès de la civilisation.

Ce qui caractérise les forces naturelles que nous venons d*énumérer et les autresde même nature, connues ou inconnues encore, c'est qu'elles sont universelles et

inépuisables, qu*on ne les détruit ni en s'en servant

dans un lieu particulier, ni en exerçant, n'importe où, de pression sur elles. Aussi, est-il impossible d en abuser; on peut en tirer, sans scrupule, tout ce dont on a besoin ; il n'y a jamais d'excès contre elles.

Mais ces forces naturelles ne sont pas seules à concourir à la production. Il y en a une autre qui joue quelquefois le même rôle, mais qui le joue dans des conditions bien différentes. Cette autre force s'appelle la force humaine; elle se confond avec Tàme et Tintelligence de l'homme. Au lieu d'être partout, elle est comme localisée et divisée pour habiter dans chacun de nous. Elle peut être détruite par l'abus et ne se défend contre les destructions dont l'industrie pourrait la menacer que parce qu'elle a la faculté de se connaître elle-même et qu'elle impose à tous les êtres pensants l'idée de sa dignité, de sa liberté, de sa moralité et du respect qui lui est dû. Comment doit-on faire les deux parts de la double action de la force humaine, agissant d'un côté sur le développement de l'industrie, et d'un autre côté sur son propre développement k elle-même, sur son perfectionnement par la culture, sur sa moralisation par l'éducation, l'instruction et la réflexion? Toute la question sociale est dans la règle de ce partage; elle y gît tout entière avec sa grandeur et ses contradictions.

L'exposition d'Économie sociale à l'Esplanade des Invalides a eu pour but de faire connaître comment se

pose ce problème, cent ans après la Révolution de 1789, en nous faisant savoir jusqu'à quel point Tàme humaine se connaît elle-même àTépoque où nous vivons, et les moyens qu'elle a aujourd'hui d'apprécier l'obligation où elle est d'abandonner à l'industrie la quantit^é de force motrice qui est indispensable à la production des choses utiles, sans s'épuiser par un excès de collaboration matérielle.

Tous les hommes de cœur cherchent à concilier la contradiction qui apparaît entre cette nécessité première de demander aux travailleurs un large concours pour produire des utilités et cette autre nécessité, non moins impérieuse, de leur laisser les moyens de se constituer une puissante réserve destinée à remplir le premier objet de leur nature, la fin même de l'humanité à laquelle ils appartiennent, qui est de se perfectionner sans cesse et de croître tous les jours en intelligence et en moralité.

De tous les côtés se manifeste — c'est un des signes de notre temps — la ferme volonté de chercher un remède à l'excès de l'emploi industriel de la force humaine, et les manifestations de cette volonté sont extrêmement diverses, comme le sont nécessairement le développement des intelligences, les mœurs, les besoins et même le climat qui a tant d'action sur les besoins de l'homme.

Le directeur général de Texploitation de l'Exposition,

secondé par son administralion et par quelques-unes des personnes qui devaient entrer plus tard dans la commission d'organisation de Texposition d'Économie sociale, a commencé par faire une œuvre de classement afiade déterminer, pour en mieux faire comprendre Tintérét, les différentes sources de ce qu'il considérait comme des efforts sociaux. Ici, c'est l'énergie individuelle et indépendante des travailleurs eux-mêmes; là, c'est l'action extérieure de patrons qui suscitent ou réveillent l'énergie individuelle, paralysée ou endormie. Plus loin, c'est l'action des pouvoirs publics, qui tantôt respectent et secondent l'effort individuel, et tantôt le méprisent et l'étouffent par une intervention qui exclut la liberté.

Il fallait faire connaître au grand public international convié à Paris, toutes ces manifestations, non pas en les expliquant comme dans des conférences, mais en les faisant toucher au doigt dans un musée de documents, de cartes, de dessins, de graphiques, de tableaux, d'inscriptions murales, qui, par les yeux, pussent pénétrer jusqu'au fond de l'àme d'une foule de visiteurs souvent ignorants, à prendre, pour ainsi dire, par le sens de la vue, aûn de les amener à réfléchir.

Pour classer méthodiquement les manifestations des efforts sociaux, les organisateurs de l'exposition d'Économie sociale ont cherché à en connaître les types les

mieux déOnis par une enquête ouverte auprès de ceux qu'il était intéressant d'attirer à TEsplanade des Invalides.

Cette enquête, commencée tard, n'a pas eu, il faut en convenir, tous les résultats qu'on en attendait; mais elle a produit, par la rédaction de ses questionnaires et par les classifications logiques qui ont été les préliminaires de cette rédaction, un travail du plus haut intérêt économique et social, qui restera comme un véritable monument scientifique, comme un Discours de la méthode de la science sociale.

Les efforts sociaux ont été en effet étudiés par groupes, puis divisés en classes ou sections, offrant ainsi îi l'esprit un tableau méthodique où tout s'enchaîne avec une clarté qui ne laisse rien à désirer.

On a d'abord distingué six groupes d'efforts analogues entre eux, dans lesquels sont venues se placer, comme dans des compartiments bien arrangés, seize catégories d*efforts différents, non pas seulement à l'état de projet ou de rêverie, mais dont les types existent pour ainsi dire à l'état vivant et dont la réalité n'offre, en conséquence, aucun doute.

Voici quels sont ces six groupes et ces seize classes ou sections :

1"" GROUPE. — Efforts sociaux pour accroître la part du travail dans le produit brut ou

net des industries. — Il y a trois différentes natures d'efforts de ce genre : le résultat qu'on désire atteindre peut être cherché dans une entente des chefs d'industrie avec leurs ouvriers pour perfectionner les formes du salaire, en appelant, par exemple, les ouvriers à participer aux bénéfices. Il y a d'uilleurs beaucoup d'autres combinaisons possibles, dans lesquelles le salaire journalier devient un minimum auquel s'ajoute une prime calculée suivant des règles déterminées.

On peut le chercher aussi dans l'action isolée des travailleurs organisés en unions corporatives pour défendre leur liberté dans l'exécution des contrats de salaire sous l'autorité de la loi, dont la mission est, bien entendu, de faire respecter la liberté des chefs d'industrie au même titre que celle des ouvriers.

Il y a encore dans cet ordre d'idées un moyen souvent proposé aux ouvriers avec une sorte d'enthousiasme, d'accroître leur part dans les profils de la production, qui consiste à confondre dans leur personne la qualité de patron avec celle d'ouvrier. Les sociétés coopératives de production rentrent ainsi dans la catégorie des efforts isolés des travailleurs.

Enfin une troisième nature d'efforts tendant à ce même but, c'est-à-dire à l'accroissement de la part du travail, consiste dans l'action à exercer sur les enfants de la classe laborieuse. Les solutions ci-dessus, ou

d'autres, peuvent être, en efTol, préparées par Taugmentalion préalable des forces productives de l'ouvrier, en protégeant contre un affaiblissement prématuré les générations nouvelles appelées à remplacer leurs pères dans l'armée du travail et en mettant, pour ainsi dire, entre leurs mains, par une éducation et un enseignement appropriés, comme un outil qui augmentera leur propre valeur. Tels sont les orphelinats, les sociétés de patronage pour les apprentis, les établissements d'enseignement professionnel, etc.

On pourrait également rapprocher de cet ensemble d'études tout ce qui se rattache à l'opposition de la grande et de la petite industrie, de la grande et de la petite culture, aux industries domestiques, etc. ; mais, pour plus de clarté, il vaut mieux comprendre cette série de faits sociaux dans une classe ou section placée plus loin dans la classification générale, parce que cette nature de faits et les questions qu'ils soulèvent se rapportent non seulement au premier groupe, mais eocore aux autres groupes qui vont suivre.

On a divisé le premier groupe en cinq classes ou sections qui ont pris les numéros i, 2, 3, 4, 15. Les classes ou sections I et II correspondent aux efforts combinés des patrons et des ouvriers pour accroître la part des ouvriers dans le produit de l'industrie. Ces deux sections auraient pu n'en faire qu'une, mais la participation aux bénéfices ayant été depuis plusieurs an-

nées l'objet d'une étude spéciale dont l'importance ne fait qu'augmenter, on Ta détachée pour en faire une section à part qui porte le numéro II. La section II comprend aussi les sociétés coopératives de production.

L'étude des unions corporatives et des syndicats professionnels a été l'objet de la classe ou section III, et celle des conditions de l'apprentissage et de l'enseignement professionnel, celui de la classe ou section IV.

Enfin ce qui se rapporte à la grande et h la petite industrie, à la grande et è. la petite culture et aux industries familiales ou domestiques a été rejeté à la fin, dans une classe ou section qui a pris le numéro XV.

2* GROUPE. — Efforts sociaux pour augmenter le bien-être des ouvriers par la prévoyance. — Il y a beaucoup d'institutions de prévoyance établies sur des bases différentes ; les unes sont dues à l'initiative individuelle des travailleurs, les autres au mélange de l'initiative individuelle et de l'initiative gouvernementale, d'autres, enfin, sont de véritables établissements gouvernementaux. On les a divisées en quatre classes ou sections dont le titre à lui seul indique l'objet :

Section V. — Sociétés de secours mutuels.

Section VI. — Caisses de retraites et rentes viagères.

Section VII. — Assurances contre les accidents et sur la vie.

Section VIII. — Caisses d'épargne.

3* GROUPE. — Efforts sociaux pour améliorer le sort des ouvriers, tant par la diminution des frais de la vie que par celle des frais de production des petites industries. —

Tel est Tobjet des associations coopératives de consommation et des associations coopératives de crédit. Ce groupe a été divisé en deux classes ou sections : IX et X. La section IX comprend les sociétés coopératives de consommation, et la section X, les sociétés coopératives de crédit.

3"" GROUPE. —Effets sociaux pour améliorer le sort des ouvriers par l'action morale et préventive de la constitution d'un foyer domestique et par la pratique de l'hygiène. — L'étude des habitations ouvrières saines et peu coûteuses et des précautions hygiéniques générales à prendre pour améliorer la santé des classes populaires n*a pas .besoin d*être caractérisée. Le foyer qui réunit une famille ouvrière et qui en resserre les liens doil être créé et organisé par des combinaisons dues à des initiatives diverses et dans des conditions où Thygiène sociale ou urbaine joue un rôle très important. A cet

ordre d'idées facile à saisir, on peut rallacher ce qui se rapporte au meilleur emploi, au profit de la santé morale et physique, du temps que rendrait disponible la diminution des heures de travail. L'augmentation de la part des travailleurs dans les produits de l'industrie peut se traduire, en efTet, soit par l'augmentalion des profits en argent, soit par une diminution du temps consacré au travail directement productif, c'està-dire par une économie de temps qui peut être consacrée à se cultiver soi-même; c'est ainsi qu'on a cherché à développer, pour l'emploi du temps libre, les cercles ouvriers, les bibliothèques populaires, les conférences, les récréations bonnes pour l'esprit et le corps : orphéons, fanfares, tir et gymnastique.

Cet ensemble de faits sociaux a été divisé en trois classes ou sections :

Section XI. — Habitations ouvrières.

Section XII. — Cercles ouvriers, récréations et sociétés populaires.

Section XllI. — Hygiène sociale, sociétés de tempérance, protection des enfants du premier âge, précautions contre les accidents de fabrique.

5« GROUPE. — Institutions patronales. — Ces

sortes d'institutions sont très variées; on pourrait les classer selon le degré d'initiative qu'elles laissent aux ouvriers qui en profitent, mais ce serait une classiQ-

cation très compliquée et d*une application difficile. On a donc formé une seule classe ou section de toutes les institutions patronales, et cette classe a pris le numéro XIV, sous le titre d'Institutions créées par les chefs cT exploitation en faveur de leur personnel; c'est la classe de notre exposition la plus riche en documents.

6' GROUPE. — Socialisme d'État et initiative individuelle. — On ne se serait pas formé une idée suffisamment complète de tous les efforts sociaux si Ton n'avait pu faire entrer dans le cadre de Texposition d'Ëconomie sociale la lutte engagée entre TÉtat et rindividu pour la solution des grandes questions ouvrières.

On a, en effet, essayé de trouver des remèdes à la situation malheureuse des ouvriers dans Taugmentation des pouvoirs de l'Étal, dans une intervention économique qui absorbe l'initiative individuelle et, après l'avoir détruite, y substitue une coercition légale exercée dans le sens de ce qu'on croit être le bien.

En un mot, le socialisme d'État devait figurer à l'Exposition sous toutes ses formes : socialisme d'État centralisé ou décentralisé, gouvernemental ou municipal ; mais, en regard du socialisme d'État, il y avait lieu de faire apparaître les efforts des défenseurs de la liberté individuelle et de l'initiative privée.

12 EGONOMIB SOCIALE.

Cet ensemble d'études a formé une classe ou section qui a pris le numéro XVI et qui porte le nom d'Intervention économique des pouvoirs publics.

Le programme de cette classe comprend les œuvres et institutions d'État, la réglementation par TEtat ou les municipalités de la durée et du mode de travail, la taxation par les pouvoirs publics du prix de vente de certaines denrées de grande consommation et les efforts d'un certain nombre d'associations créées pour la défense de la propriété et de la liberté. Les documents ont abondé.

L'immense programme que nous venons de résumer, éclairé par la division méthodique en seize classes que nous avons analysée, devait être l'ohjet d'une enquête, c'est-à-dire d'une interrogation individuelle de déposants auxquels on devait remettre, imprimé sur une feuille isolée, avec des places blanches réservées aux réponses, un questionnaire détaillé.

On ne devait pas chercher k faire remplir les bullelins individuels par tous ceux qui avaient entrepris d'améliorer la condition des travailleurs, mais on désirait que les comités départementaux pussent choisir €e qu'on pouvait appeler des types^ c'est-à-dire des institutions qui, dans leur genre, avaient le mieux réalisé l'objet qu'elles poursuivaient.

Rien n'est plus intéressant que les questionnaires

ÉCOiNOMlE SOCIALE. la

envoyés par la direction générale de rexploitation dans les déparlemenls, et, si l'on avait pu réunir une collection de bulletins individuels remplis par les intéressés, on aurait possédé pour Tétude des questions sociales un dossier composé de monographies qui auraient éclairé le présent et préparé des comparaisons du plus haut intérêt pour Tavenir. On aurait pu ensuite, par Tinstitution d'une enquête décennale, organisée dans les mêmes conditions, obtenir comme un instrument enregistreur du progrès social.

Ces questionnaires seront conservés; ils iigurent dans le fascicule des Insùmctions et Questionnaires de V exposition (T Economie sociale^ imprimé par l'Imprimerie nationale, auquel il faut ajouter Tarrété pris le 9 août 1888 par le Ministre du commerce et de l'industrie, portant création d'une seizième classe ou section, sous le titre à^ Intervention économique des pouvoirs publics.

Nous ne pouvons pas introduire ce fascicule tout entier dans ce rapport, parce qu'il est trop volumineux, mais nous reproduisons ci-dessous, à titre de spécimen, le questionnaire de la section X, qui a pour objet les associations coopératives de crédit. C'est un des plus complets.

i4 ÉCONOMIE SOCIALE.

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