CHAPITRE X
Conclusion de ce Mémoire. — La prospérité publique aura atteint son plus haut degré quand la terre et le travail rapporteront tout ce qu'ils peuvent produire. — C'est à la nature seule qu'il appartient de mettre la police dans Tordre économique. — Antagonisme perpétuel des vendeurs et des acheteurs. — Action et réaction du prix du blé sur le taux des salaires. — Influence de ce prix sur le travail. — Les coalitions d'ouvriers, et la valeur des serments dans le commerce. — La liberté de l'exportation des grains, moyen unique de balancer équitablement les intérêts des producteurs et des consommateurs, ou de maintenir la paix et la justice dans la société.
Pour terminer enfin cet ouvrage, dans lequel on pense s'être amplement acquitté des deux obligations contractées en chacune des deux parties , on croit et on maintient que le seul et unique intérêt de la France, ainsi que de tous les royaumes du monde, est que toutes les terres y soient parfaitement cultivées , avec tous les engrais nécessaires ; que toutes sortes de commerces se portent dans la plus grande valeur qu'ils puissent être; que tous les hommes dont le travail est la seule ressource pour leur subsistance ne perdent pas un moment de temps, et ne soient jamais dans l'oisiveté. Si les choses se trouvaient dans cette situation , que l'on peut beaucoup plus souhaiter qu'espérer de voir jamais dans la dernière perfection , ce qui n'est guère qu'en Hollande et dans la Chine', ce serait un extrême aveuglement de craindre jamais les sinistres effets d'aucune stérilité, quelque violente qu'elle pût être : plus de sixmifiionsde muidsdeblé que cette disposition produirait, pendant que la consommation ordinaire n'en exigerait que la moitié au plus , supposé que les hommes même eussent doublé, ce qui est très-possible, feraient une si forte garantie, que rien d'approchant d'une terreur panique ne pourrait jamais tomber dans l'esprit.
Il faut donc faire comme la nature ; lorsqu'elle ne peut pas produire un sujet tout à fait accompli, elle en forme un moins parfait : il n'est donc point nécessaire que les landes de Bordeaux et la Crau de Provence soient rendues aussi fécondes et aussi abondantes que les terres qui sont aux portes de Paris, comme promettaient les Maures lors de leur sortie d'Espagne; il est seulement besoin que ce qui se labourait il y a quarante ans, et qui avait toujours été cultivé à remonter tous les siècles de la monarchie, le soit encore. Or, il est impossible que cela arrive jamais, tant que l'entrepreneur est constitué en perte, comme il le sera toujours tant que la marchandise ne pourra porter ses frais ^.
^ Voilà , du moins , pour les Hollandais , un éloge beaucoup mieux mérité que le précédent.
'^ C'est, en effet, du défaut d'équilibre entre le prix courant des choses, ou la valeur (ju'on en donne sur le marché et leur prix naturel^ ou ce qu'elles ont coûté de
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Il y a une police nécessaire que la nature seule peut mettre, et jamais 1 rite, dans les divers personnages ou représentations qui entrent toutes, au soil la livre de leur art ou profession , dans la perfection de toutes sortes d'ouvrages et de commerce, et surtout de l'agriculture.
Quoiqu'elles se donnent également et réciproquement la naissance les unes aux autres, ainsi que l'on a remarqué, au lieu de conspirer conjointement à leur commun maintien , comme elles devraient faire, elles ne travaillent depuis le matin jusqu'au soir qu'à se détruire, et à se revêtir des dépouilles l'une de l'autre. L'ouvrier voudrait avoir tout le prix des fruits d'une récolte pour sa peine, sans s'embarrasser de quoi celui qui le met en besogne paye son maître et les impôts, non plus que de l'impuissance où il sera de recharger sa terre pour lui redonner une autre fois sa vie à gagner ; et le fermier à son tour désirerait avoir la peine de tous ceux dont il se sert pour emménager ses fonds , pour beaucoup moins qu'il ne faut à ces artisans , afin de s'entretenir eux et leurs familles.
Lequel des deux qui gagne sa cause, l'État souffre, parce que les terres demeurent, et que le commerce ne se fait point. Il n'y a donc que l'équilibre qui puisse tout sauver; et la nature seule, encore une fois, l'y peut mettre; mais il ne faut pas l'empêcher d'agir. C'est néanmoins ce que l'on fait, lorsqu'on dé fend aux laboureurs de vendre leurs blés à ceux qui en offrent de l'argent, c voilà la cause de l'ouvrier gagnée, quoique perdue dans la suite.
La nécessité seule, qui mène ces sortes do gens-là, a perdu l'empire qu'elli avait sur eux : s'ils gagnent la dépense de toute la semaine eri une seule journée de travail , parce que le blé est à rebut , loin d'en suivre le niveau pouf' leur salaire, cette situation les fortifie à rengréger ' la misère du maître en exigeant un plus haut prix, par la possibilité où ils sont, en cas de refus, de se passer de travail un temps considérable. Et comme la culture de la terre n'a point de moment qui ne soit fatal, c'est-à-dire que, si tout n'est fait au jour et à l'heure marquée par les saisons, tout est perdu , le laboureur n'a que le choix ou de périr en laissant tout, ou de faire une dépense dont il ne sera jamais remboursé. Cette situation gagne aussitôt tous les arts et professions, où l'on voit la même rébellion de la part de l'ouvrier à l'égard de l'entrepreneur, et jusqu'aux domestiques envers leurs maîtres, lesquels au moindre mot leur mettent le marché à la main, sentant le pain à bas prix; pour après, tant les ouvriers que les valets, en payer la folle enchère, lorsque leur provision ayant pris fin, et revenant de leur révolte, ils ne trouvent plus le marché, à beaucoup près, qu'ils ont refusé; parce que la misère s'étant puissamment établie, tout le monde est dans l'intérêt de congédier les gens, et non pas d'en prendre de nouveaux.
Cette proportion d'intérêt est donc nécessaire entre toutes sortes de commerçants, et que l'on ne tire pas une double utilité en s'emparant de la part de l'autre; autrement, toute l'harmonie sur laquelle roule le maintien de l'État est entièrement détruite.
C'est néanmoins ce qui arrive entre ces ouvriers et leur maître dans le bas prix du blé; parce que cette denrée étant sujette à révolution, par des causes qui ne sont point au pouvoir des hommes , comme les dispositions du ciel , l'artisan qui prétend suivre sa destinée en cas de hausse, comme il fait effectivement, ne veut point faire cette justice dans le rabais, ce qui est cause de
frais de production, que naissent tous les désastres commerciaux. Or, quand cette balance n'existe pas à l'égard d'un produit aussi important que les céréales, le désordre économique acciuiert une extrême gravité; et c'est l'honneur de Boisguillebert d'avoir bien compris ce fait, quoiqu'il n'ait pas toujours employé, pour le mettre en évidence, des arguments irréfutables et une analyse bien profonde des détails de la question.
^ Accroître.
TRAITE DES GRAINS. mi
tous les malheurs dont on vient de parler, et dont on n'a que trop fait d'expérience.
En effet, il est juste de hausser le prix des ouvriers lorsque leurs ouvrages, ainsi que leurs besoins, reçoivent un pareil sort; et même en ces occasions ils ne s'en rapportent pas à la libéralité de leurs maîtres, qui ne seraient pas plus raisonnables qu'eux, si tout dépendait de leur boime volonté; mais dans ces rencontres ils se font faire justice d'une manière qu'eux ni leurs maîtres, non plus que l'État, ne souflrent aucune perte. Comme l'abondance du commerce que mène toujours après soi le haut prix des denrées, et surtout des blés, ainsi que les crues d'argent qui arrivent toutes les années en Europe, mettent la presse à recouvrer des ouvriers, ils capitulent pour la hausse, non en menaçant de ne rien faire , mais d'aller d'un autre coté où on leur accordera leurs prétentions : c'est de cette sorte que ceux qui gagnaient quinze deniers par jour il y a cent cinquante ans, se sont fait accorder et ont aujourd'hui quinze et vingt sous pour le même travail, parce que les blés, qui valaient vingt sous le setier à Paris en ce temps, comme l'on a dit, ont valu et devaient valoir seize à dix-huit livres ; ainsi des autres denrées.
Et ils ne manquent jamais de se procurer cette situation de surcroit toutes les fois que les grains renchérissent, quand ce n'est point dans l'excès; puis, quand ils viennent à baisser, on peut dire que les laboureurs sont ruinés, ainsi que toutes les professions qui en attendent leur destinée, et qu'ils perdent dans la suite ce qu'ils ont gagné dans les précédentes aimées; y ayant un esprit de rébellion si fort établi contre la justice dans ces occasions entre les ouvriers, en prenant le parti que l'on vient de marquer, que l'on voit, dans les villes de commerce, des sept à huit cents ouvriers d'une seule manufacture s'absenter tout à coup et en un moment, en quittant les ouvrages imparfaits, parce qu'on leur voulait diminuer d'un sou leur journée, le prix de leurs ouvrages étant baissé quatre fois davantage ; les plus mutins usant de violence envers ceux qui auraient pu être raisonnables.
11 y a même des statuts parmi eux, dont quelques-uns sont par écrit, et qu'ils se remettent de main en main , quoique la plupart forains et étrangers, par lesquels il est porté que si l'un d'eiw entreprend de diminuer le prix ordinaire, il soit aussitôt interdit de faire le métier ; et outre la voie de fait dont ils usent en ces occasions, le maître même s'en ressent, par une défense générale à tous les ouvriers de travailler jamais chez lui : on a vu des marchands considérables faire banqueroute par cette seule raison , qu'ils avaient été deux ou trois ans sans pouvoir trouver personne ]îour faire leurs ou\ rages, quoiqu'il y en edt quantité sur le lieu, du même art, qui ne trouvaient point de maîtres.
Cet entêtement de inaintenir le prix contracté n'est point singulier aux simples journaliers; tous les arts et métiers le regardent comme la sauvegarde et le seul maintien de leur profession , et ils aiment mieux ne vendre qu'une seule pièce au prix marqué, que d'en débiter dix à quelque chose de rabais, quoique le profit sur le nombre excédât de beaucoup la diminution ou la perte sur le singulier; le contraire est une chose sur laquelle ils sont incapables d'entendre raison.
Pour en faire demeurer d'accord, il n'y a qu'à marchander durant un mois tous les jours écu à écu, ou pistole à pistole, une perruque ou un carrosse; le vendeur a refusé vingt fois le marché pour une pistole ou deux de moins, en faisant des serments que c'est tout ce qu'il y gagnait, lesquels sont de pareil mérite et valeur dans le trafic qu'en amour ; et puis quand le marché est conclu, et la chose livrée et payée, qu'on la lui rapporte un moment après, il ne la voudra pas reprendre à la moitié de perte.
On a fait ce détail par rapport au prix que doivent être les blés, parce que comme la richesse d'un État consiste dans un commerce continuel, en sorte que ni terre, ni oumers , ni ouvrages , ne soient jamais dans un moment de repos.
ce qui produit le même effet à l'égard de l'argent; cette interruption ou déconcertement ne vient que de leur avilissement, après que l'on a mis ui taux aux denrées dans leur hausse, qui ne les peut point suivre quand ils chan" gent de situation.
Or, comme il est impossible de faire entendre raison à toutes les nations doni on vient de parler, et de les faire baisser quand les blés haussent, il faut néce& sairement soutenir le prix que le grain a une fois contracté, et non pas le détruire de gaieté de cœur, comme on peut dire qu'on a fait depuis quarante anj sous prétexte de faire plaisir aux pauvres, bien que cela les ruine entièrement, ainsi que Ton a fait voir.
Enfin , le commerce ne se fait que par une utilité réciproque ; et il faut que chacune des parties, tant les acheteurs que les vendeurs, soit dans un égal intè rêt ou nécessité de vendre ou d'acheter; autrement, si cet équilibre cesse j celui qui a l'avantage se sert de l'occasion pour faire capituler l'autre en lu faisant subir la loi qu'il lui veut imposer. i
En effet, un homme qui se peut passer de vendre, ayant affaire à un autr^ qui est dans la nécessité d'acheter, ou bien le contraire, le marché ne se coni dura point sans destruction d'un des deux.
Or, dans la liberté qu'on ôte aux laboureurs de soutenir le prix de leurs blés par un enlèvement au dehors, de nulle considération à l'égard de la subsistance nécessaire du royaume, quand il n'en doublerait pas et l'excroissance et la garde, ainsi qu'on a fait voir, est la même chose que si pendant que deux hommes se battraient l'épée à la main, et seraient fort acharnés l'un contre l'autre, quelqu'un pour mettre la paix, ou les séparer, en saisissait entièrement un au corps et le mettait hors de défense : le combat serait assurément fini , parce que l'autre se servirait de l'occasion pour tuer tout à fait son ennemi , ce qui n'est pas sans exemple.
Les blés avec le reste du commerce se défendent vaillamment, ce qui fait voir un combat dans lequel on remarque bien de la bravoure ; mais lorsqu'on les a saisis au corps, leur ennemi les perce d'outre en outre : c'est la raison de la différence des deux situations si opposées, dont on a parlé entre les commerçants, de ne vouloir vendre qu'à leur mot, et puis quand la nécessité les a gagnés et qu'on les a saisis par le corps, ils donnent à très-grande perte.
On croit avoir convaincu les plus incrédules, parce Mémoire, des deux propositions qui avaient semblé d'abord révolter le ciel et la terre. La raison de cette erreur si commune, ainsi qu'on a dit au commencement de cet ouvrage, est que la véritable connaissance des grains étant une suite nécessaire d'un assemblage continuel de pratique et de spéculation à leur égard , on peut dire que ces deux dispositions ont été séparées depuis quarante ans par une si grande distance, que la possession de l'une par la situation du sujet a été une exclusion formelle à avoir jamais l'autre : ceux qui pouvaient s'énoncer n'en avaient nulle pratique , et les sujets qui y sont destinés par leur condition ne sont plus en état d'en expliquer les intérêts, qu'un cheval qui boite, de marquer son mal.
Pour dernière période de ce Mémoire , la première partie se réduit à faire voir que l'on a cru, afin que tout le monde fût à son aise, qu'il fallait qu'aucun laboureur ne pût payer son maître; et l'autre, que pour éviter les horreurs d'une extrême cherté , il était à propos que l'on cessât de labourer les terres de difficile exploitation, ainsi que d'engraisser les meilleures, et qu'on consumât les grains à la nourriture des bestiaux et confection des manufactures; ce qui étant également la désolation d'un État, on s'est cru comptable au ciel et à la terre de travailler à faire revenir d'une si grande erreur, qui a fait plus de maux en France que tous les fléaux de Dieu , regagnant par sa durée ce qui pourrait paraître de plus violent dans de pareils malheurs , qui n'ont jamais qu'un temps limité : en quoi on peut dire que la Providence a voulu en quel-
que façon enrayer la France, laquelle sans cela est elle seule plus puissante que toute l'Europe ensemble ; et c'était le sentiment de Corneille Tacite , quand il a marqué qu'elle est invincible lorsqu'elle n'a pas à se défendre d'elle-même. C'est avec bien plus de sujet que l'on doit faire aujourd'hui le même raisonnement, puisque, outre que la valeur de la nation a toujours été en augmentant, elle se trouve un monarque à la tête, qui, n'ayant point eu de pareil par le passé , pourrait lui seul faire dire aujourd'hui ce qu'on a publié de toute la nation; et comme le rétablissement de l'erreur est possible en peu de temps, on laisse aux lecteurs d'en tirer les conséquences dans la conjoncture présente, surtout y ayant des ministres aussi intègres et aussi éclairés que ceux qui se trouvent en place ^
' On trouve à la suile du Factum, dans les éditions précédentes des œuvres de Boisguillebert, une espèce d'extrait en quelques pages du Mémoire qu'on vient de lire, extrait annoncé même au chapitre x du Factum. En donnant le Mémoire sur les blés dans toute son étendue, il devenait inutile de reproduire ce fragment; mais on ne doit pas laisser perdre, toutefois, quelques renseignements économiques qui se rencontrent dans une sentence duChàlelelde Paris, en date du 6 mai i(U9, dont le texte est rapporte par l'auteur. Par cette sentence donc, on voit qu'à celle époque le meilleur blé-froment se donnait aux boulangers de Paris à raison de 15 livres le setier (ou i.56 hectolitre); le méteil à raison de 12 livres, et le seigle de 9 livres, qui sont, dit la sentence, prix médiocres. Par suite, le gros pain le plus blanc ne devait pas être vendu plus de 2 sous, le pain bis-blanc plus de 18 deniers, et le pain des pauvres plus d'un sou la livre, bien cuit et bien façonné. 11 y avait, enfin, obligation pour les boulangers de donner le poids et de revêtir chaque pain de leur marque, sous peine de 400 livres d'amende, et de punition corporelle s'il y avait lieu. Nous ne savons pas en vérité dans quel intérêt on est devenu plus indulgent de nos jours.