‹ Économistes financiers de 18e siècleChapitre 102 sur 201 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Éloge de la sagesse économique de TAngleterre et de la Hollande.

Pour résumer tout ce que l'on a dit en ce Mémoire , dans lequel on n'a été que l'organe ou l'orateur des laboureurs et habitants des champs, ou plutôt de toute la terre , on ne croit pas que qui que ce soit puisse douter des vérités qui y sont contenues, quelque surprenantes qu'elles aient paru d'abord. Et l'on ne peut dire que, dans cette espèce de procès criminel, l'accusation n'ait pas satisfait à son obligation première , qui est de prouver, par la représentation du corps de délit, que le crime est constant. Les terres en friche ou mal cultivées , exposées à la vue de tout le monde , voilà le cadavre de la France , et le fait qui met l'auteur hors de toute crainte de passer pour mauvais citoyen, en venant annoncer, comme il a dit et répète encore , que le peuple ne sera jamais plus misérable que lorsque le blé sera à vil prix , c'est-à-dire lorsqu'il n'aura pas de proportion avec celui qui est contracté par les autres denrées , parce qu'alors le commerce continuel, qui doit être entre toutes les conditions,

cesse entièrement, n'étant fondé que sur un équilibre naturel qui se trouve rompu dès qu'une partie vend à perte , comme l'on maintient qu'il faut que cela soit aussitôt que la tête du blé est à neuf ou dix francs dans Paris.

La seconde proposition, que l'on n'évitera jamais les sinistres effets des années stériles qu'en laissant libre la sortie des blés hors du royaume, est de pareille nature : l'horreur de l'énoncé se tourne en maxime de la plus grande utilité qui puisse être dans un État , quand la discussion en est faite. Outre les raisons marquées ci-dessus, qui laissent peu de doute , outre l'exemple de l'Angleterre, où le peuple, décidant immédiatement de son sort, regarde cette liberté de sortie comme la garantie la plus certaine contre la famine , on na qu'à jeter les yeux sur ce qui se passe en Hollande à l'égard de toutes sortes de marchandises , et même des blés : la maxime générale de ces rois du commerce est de regarder l'abondance de quelques sortes de denrées que ce puisse être, non-seulement comme la ruine de l'espèce qui est dans l'avilissement, mais même de toutes les autres, par le rapport nécessaire et la communication réciproque de bien et de mal qu'elles doivent avoir continuellement ensemble, sans quoi tout est perdu. Ainsi il n'y a rien que ces peuples ne fassent pour conjurer ce désordre dans ces occasions, et ils croient n'avoir pas moins d'obligation à la mer d'engloutir ce qu'ils jugent avoir d'excédant, et qu'ils y jettent par une sage folie en pure perte , que de leur avoir apporté le restant par une infinité de travaux et au péril de leurs vies^

Les denrées les plus précieuses du Nouveau-Monde , comme les épiceries du plus grand prix , ne sont point exemptes de ce sort. A l'égard des blés , comme il n'en croît pas à beaucoup près la quantité nécessaire au pays, ils ont en quelque manière forcé la nature, par une maxime presque semblable à ces précédentes, pour faire en sorte que, dans les stérilités de l'Europe, bien loin d'avoir besoin de tirer des secours extraordinaires des autres contrées , c'est chez eux que les pays les plus fertiles et les plus féconds viennent chercher les moyens de conjurer la violence du mal qu'ils souffrent. Par une maxime fondamentale et à laquelle on ne déroge jamais, il est établi que la source des blés qui s'y trouvent repostés ^ comme dans un magasin , est et sera toujours libre en tout temps, quelque cause qu'il puisse y avoir de pratiquer le contraire : de cette façon , et sur la foi de cette politique, tout le Septentrion en fait son entrepôt pour fournir dans les occasions , avec la facilité de la mer, les contrées qui se trouvent dans le besoin de cette manne primitive.

De cette manière , ils ont une garantie certaine, quelque malheur qu'il arrive , de n'avoir qu'à se défendre du prix et non pas du manque de l'espèce , ce qui serait sans ressource dans un pays qui ne produit pas de grains. Mais il y a encore plus : dans la concurrence , ils ont non-seulement la préférence , mais même avec diminution , parce qu'ils gagnent les frais du transport , à quoi le marchand n'étant point obligé , il trouve son compte de leur donner sa marchandise à bien meilleur marché , vendant sur le lieu , que s'il était obligé d'essuyer les frais et les risques d'une longue voiture.

On voit par là que la nature ne respire que la liberté , puisque c'est par l'entière jouissance d'une chose dont elle est si jalouse, qu'elle fournit abondam-

1 L'auteur, avant de louer la conduite des Hollandais, aurait dû réfléchir au principe dont elle était la conséquence ou le résultat. En détruisant le poivre ou toute autre denrée coloniale dont la récolte leur paraissait trop abondante, ces marchands pouvaient faire une spéculation très-utile à leurs intérêts personnels; mais en faisaient-ils une profitable aux intérêts de Thumanité? Évidemment non ; car, pour le prétendre, il faudrait dire que l'humanité devient d'autant plus riche qu'elle achète plus cher toutes les denrées ou tous les services dont elle a besoin. Boisguillebert était loin de penser ainsi , et cet éloge indirect du monopole et du système mercantile est chez lui une véritable contradiction.

^ Déposés.

ment une nourriture dans un pays où elle ne croît point, pendant qu'elle la refuse souvent aux contrées qui la produisent en plus grande quantité*.

Il est aisé de voir, par tout ce qu'on vient de dire, de quelle conséquence est dans un pays, pour y entretenir l'abondance, d'empêcher qu'aucune marchandise n'y soit à rebut, qui est le moyen de la faire tarir; parce que constituant les entrepreneurs en perte, ils cessent entièrement leur trafic, qui fait payer la folle enchère de l'avilissement précédent de la denrée. Comme on porte trop de respect aux grains pour les jeter dans la mer, au moins il ne faut pas refuser la ressource, dans les occasions d'abondance, d'en faire part aux voisins dans la crainte de tomber dans la situation opposée; puisqu'au contraire c'est le moyen de tomber dans cette extrémité que l'on appréhende si fort , et qui est une suite de cet avilissement, ainsi qu'on a montré.

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