CHAPITRE I
Comment s'évaluent les marchandises. — Des échanges. — De l'argent; sa valeur comme métal; qualités qui le rendent propre à servir de monnaie; enfin de la valeur additionnelle qu'il a reçue par ce dernier emploi.
Les choses tirent une grande valeur des usages auxquels on les applique ; et leur valeur est plus grande ou moindre , non pas tant en raison de leurs usages plus ou moins estimés, plus ou moins nécessaires, qu'en raison de leur plus grande ou moindre quantité, comparée à la demande qu'on en fait*. Exemple : l'eau est d'un grand
' La valeur des choses a pour fondement leur utilité , et l'utilité des choses n'est que leur relation avec les besoins physiques et moraux de la nature humaine.
On dislingue deux sortes de valeurs : la valeur d'utilité, ou celle qui réside dans les choses propres à satisfaire immédiatement nos besoins; et la valeur d'échange, ou celle qui réside dans des choses qui ne peuvent satisfaire nos besoins qu'indirectement, c'est-à-dire par le moyen du troc ou de l'échange.
La valeur d'échange dérive toujours de la valeur d'utilité , tandis que la seconde n'implique que faiblement, et quelquefois pas du tout, la première. Je puis, dans un cas extraordinaire, payer un verre d'eau dOO francs; mais, à moins d'une circonstance analogue, l'utilité que j'achète à ce prix n'aurait de valeur échangeable pour personne. Un vieil habit a pour moi une valeur d'utilité égaie à 50 francs, et cependant sa valeur échangeable n'équivaudrait peut-être pas au cinquième de cette somme.
La valeur échangeable des choses est essentiellement mobile ; mais comme elle ne
usage , mais de peu de valeur, parce que la quantité de l'eau est de beaucoup supérieure à la demande. Les diamants sont de peu d'usage, et pourtant d'une grande valeur, parce que la demande surpasse de beaucoup la quantité existante des diamants \
Des marchandises de même espèce dilïerent en valeur, à raison de quelque différence dans leur qualité. Exemple : un cheval est meilleur qu'un autre cheval. L'orge d'un pays est meilleure que l'orge d'un autre pays.
Les marchandises changentde valeur à raison de quelque changement dans leur quantité, ou dans les demandes qu'on en fait. Exemple : si l'avoine est en plus grande quantité que l'année précédente, et que la demande soit la môme ou moindre, l'avoine aura moins de valeur.
« La valeur des marchandises, dit M. Locke, est en raison de leur quantité comparée à leur vente ^ » La vente des marchandises ne peut surpasser leur quantité , mais la demande peut l'excéder. Exemple : si la quantité des vinstjrés de France est de cent tonneaux, et que la demande soit de cinq cents tonneaux, la demande excède la vente, et les cent tonneaux se vendront à plus haut prix que si la demande n'était qu'égale à la vente. Ainsi, les prix des marchandises ne sont pas en raison des quantités comparées à la vente, mais en proportion de la demande.
l'est toutefois que dans une certaine mesure, il s'ensuit qu'il existe des lois générales, importantes à connaître, qui servent de principe régulateur à ses variations. Les économistes ont fait de grands efforts pour découvrir ces lois.
Les uns ont dit, comme Law : la valeur des choses est déterminée par le rapport de TotTre à la demande ; et d'autres ont dit : le prix se règle sur le montant des frais de produclion.
De ces deux formules, la première, comme l'a très-bien démontré M. Rossi, n'explique rien, ne remonte pas de l'effet aux causes, et ne peint que les vicissitudes matérielles du marché. La seconde est plus satisfaisante , mais elle a besoin cependani d'être modifiée par la considération de l'influence qu'exercent, sur les trois instruments de la production, les monopoles naturels et artificiels auxquels ils se trouvent soumis.
Voyez, sur la notion si importante de la valeur, les trois premiers chapitres de Condillac dans son livre intitulé: Le commerce et le gouvernement ; Ad. Smith, chapitres iv et suivants du livre I de la Richesse des nations-, J.-B. Say, Cours cornplel d'économie politique, pages 65 à 83 de la seconde édition ; et le tome I du Cours de M. Rossi, leçons iv à vni.
^ L'eau satisfait un besoin de première nécessité, les diamants satisfont un besoin de luxe ; au point de vue économique, et sauf cette différence, leur utilité, leur usa^t est le même. Ils n'ont une haute valeur échangeable que parce qu'ils ont une grande valeur d'utilité ou d'usage, qui résulte de l'énergie des instincts d'ostenlation et df vanité inhérents à notre nature.
" Locke, l'un des plus grands métaphysiciens qu'ait produits l'Angleterre, a pijblié trois opuscules relatifs aux monnaies et à Tintérèt des dettes publiques. Le premier, intitulé : Treatise on raising the value of money, parut en 1691. Une trô- Uuclion italienne en fui publiée à Florence en 1731.
Ayant que l'on connût l'usage de la monnaie, les marchandises s'échangeaient par troc ou par contrat, et les contrats se faisaient payables en marchandises.
Ce procédé du troc était embarrassant et désavantageux. 1*" Celui qui désirait trQ<|iier ne trouvait pas toujours des gens qui eussent besoin de ses marchandises, et qui possédassent celles qu'il désirait en échange ; 2" les contrats payables en marchandises étaient incertains, car des marchandises de la même espèce différaient en valeur; 3° il n'y avait point de mesure qui pût faire connaître le rapport de valeur que les marchandises avaient entre elles.
Avec ce procédé du troc , il y avait peu de commerce et peu d*artisans; le peuple dépendait des propriétaires. Les propriétaires jiq cultivaient du sol qu'autant qu'il en fallait pour subvenir aux besoins de leurs familles; pour échanger contre des choses nécessaires que leur sol ne produisait pas; enfin, pour former des réserves destinées aux semences et aux mauvaises années. Le restant demeurait en friche, ou se concédait, à la charge du vasselage ou d'autres servitudes.
Les pertes et les embarras qui accompagnent l'échange devaient forcer les propriétaires à une plus grande consommation des marchandises de leur propre crû, et à une moindre consommation d'autres objets ; ou bien , pour se fournir, ils devaient employer leur terre à produire les diverses choses dont ils avaient besoin , quoiqu'elle ne fût propre qu'à une seule espèce de productions. Ainsi , une grande étendue de terrain restait inculte; ce qui était cultivé n'était pas employé à ce qui l'aurait fait produire avec plus d'avantages, et les habitants n'étaient pas appliqués à la culture qui leur convenait le mieux.
Comme métal, l'argent avait une valeur dans les échanges, ainsi que les autres marchandises, en raison des usages auxquels i| était alors appliqué.
De même que des marchandises de la même espèce différaient de valeur, ainsi l'argent différait de l'argent, suivant qu'il était plus ou moins pur.
L'argent était sujet à un changement de valeur comme les aufres marchandises, en raison de quelque changement dans sa quantité ou dans la demande.
L'argent avait des qualités qui le rendaient propre à l'usage de la monnaie. V II pouvait être rappelé à un degré constant de finesse , et par là certain dans sa qualité ; 2° la remise en était facile ; 3° il était de même valeur dans un lieu que dans un autre , ou la différence était légère à cause de la facilité du transport ; 4° durable et peu volumineux , on pouvait le garder sans déchet et sans frais ; 5° on pouvait (e
diviser sans perte , une once en quatre morceaux étant égale en valeur à une once en un seul morceau.
L'argent ayant ces qualités, il est raisonnable de croire qu'il faisait fonction de monnaie avant même qu'il fut monnayé. Ce que l'on entend par faire fonction de monnaie , c'est que l'argent en lingot était la mesure sur laquelle les marchandises étaient évaluées , la valeur contre laquelle elles étaient échangées, et en laquelle les contrats étaient stipulés payables.
Celui qui avait plus de marchandises qu'il ne pouvait en employer devait chercher à les troquer pour de l'argent, quoiqu'il n'en eût pas besoin , parce que l'argent était fixe dans sa qualité ; que la remise en était facile ; qu'on pouvait le garder sans perte ni frais, et qu'avec cet argent il pouvait, suivant ses besoins, acheter d'autres marchandises, en tout ou en partie , dans son pays ou ailleurs, l'argent étant divisible sans perte, et d'égale valeur dans les lieux différents. Exemple : si A avait cent moutons , et voulait les échanger contre des chevaux, B avait dix chevaux qui étaient égaux à cent moutons, ou de la même valeur, et il voulait bien les échanger ; mais comme A n'avait pas un besoin pressant des chevaux , plutôt que de les garder à ses frais , il aimait mieux troquer ses moutons avec C , qui lui en donnerait la valeur en un argent avec lequel il pourrait acheter les chevaux lorsqu'il en aurait besoin.
Ou bien , si C n'avait pas d'argent, mais avait la faculté de donner son obligation en argent , ou en chevaux délivrables au temps où A en aurait besoin, A devait prendre l'obligation payable en argent, plutôt qu'en chevaux ; parce que l'argent était fixe dans sa qualité , et que les chevaux différaient beaucoup dans la leur. Ainsi, l'on se servait de l'argent comme de la valeur en laquelle les contrats étaient stipulé^ payables.
On se servait pareillement de l'argent comme de la mesure sur laquelle les marchandises étaient évaluées, parce qu'il est fixe dans sa qualité. Exemple : si A avait cent charges de plomb, et désirait les échanger contre de l'orge , l'argent était le moyen de connaître quelh quantité d'orge était égale en valeur au plomb. Si les cent charges d( plomb étaient égales à cinq onces d'argent fin , et cinq onces d'argent fin égales à vingt setiers d'orge , alors vingt setiers étaient la quantité d'orge qu'il fallait donner en échange pour le plomb.
L'argent étant d'un transport facile ; étant, de plus, égal dans un lieu à ce qu'il était dans un autre, on s'en servait comme de la mesure par laquelle étaient évaluées les marchandises que l'on devaîl livrer en différents endroits. Exemple : si une pièce de vin devait être
livrée à Glasgow, par A, marchand audit lieu, à l'ordre de B, marchand à Aberdeen , et que la valeur dut être fournie en avoine , à Aberdeen, parB, à Tordre de A, le vin ne pouvait pas être évalué par la quantité d'avoine qu'il valait à Glasgow, ni l'avoine par la quantité de vin qu'elle valait à Aberdeen. Le vin et l'avoine peuvent différer en qualité , ou être de moindre valeur dans un lieu que dans un autre. Le moyen de pouvoir connaître quelle quantité d'avoine était égale au vin, c'était par la quantité d'argent qui formait la valeur de chaque objet dans les endroits où ils devaient être livrés. Si la pièce de vin valait à Glascow vingt onces d'argent fin , et que vingt onces d'argent fin valussent cinquante setiers d'avoine à Aberdeen , alors cinquante setiers étaient la quantité d'avoine qu'il fallait donner en ce lieu en retour pour le vin.
L'argent étant susceptible d'une empreinte, les princes, pour la plus grande commodité des peuples, établirent des Hôtels des Monnaies, pour le soumettre à un titre et le frapper. Par là, son poids et sa finesse étaient connus, sans qu'on eut la peine de le peser ou de l'af- Hner ; mais le coin n'ajoutait rien à sa valeur.
C'est par ces motifs que l'on s'est servi de l'argent comme monnaie; et lorsqu'on le frappa, c'est uniquement par une conséquence de ce qu'on l'appliquait en lingots à cet usage, quoique ce ne fut pas avec la même commodité.
M. Locke et d'autres, qui ont écrit sur ce sujet, disent que « le commun consentement des hommes assigna une valeur imaginaire à l'argent, à cause de ses qualités, qui le rendaient propre à la monnaie \ »
Je ne saurais concevoir comment différentes nations pourraient donner une valeur imaginaire à aucune chose, et principalement à l'argent, par qui sont évaluées toutes les autres marchandises; ou qu'aucun pays voulût recevoir comme une valeur ce qui n'était pas estimé égal à ce pour quoi on le donnait; ou comment cette valeur imaginaire pourrait avoir été maintenue *. Mais, supposé que la France recevant l'argent comme une valeur imaginaire, les autres nations le reçoivent
' Locke, page 31, sur l'intérêt, et page 1, sur la monnaie. (Noie de M. de SenoctrL) — Il reste à savoir si ces indications correspondent au texte anglais de Locke, ou à celui d'une traduction française, dont nous ignorons nous-même l'existence.
/^ Ces réflexions, d'une justesse incontestable, sont la condamnation anticipée du système^ prononcée par son auteur. Puisque Law n'ignorait pas que l'argent n'a cours dans le monde que parce qu'il est une valeur réelle^ un produit, une marchandise, qui vaut le blé, le vin, etc., qu'on donne en échange, il est évident qu'il se mit en contradiction avec lui-même quand, plus tard, il voulut substituer la monnaie de papier à la monnaie métallique, et qu'il prétendit qu'entre l'une et l'autre il n'existait pas de différence.
à cette valeur, parce qu'il est reçu en France sur ce pied ; alors, par la même raison, uii écù passant en France pour 76 sous, passerait en Ecosse pour 76 peiice, et en Hollande pour 76 stivers. Mais, au contraire, même en France, où l'écu est surhaussé , il ne vaut pas plus qu'auparavant, quand il était à 60 sous \
Il est raisonnable de penser que l'argent s'échangeait sur le pied de ce qu'il était évalué pour les usages, comme métal, et qu'on le donnait comme monnaie dans les échanges à raison de sa valeur. Le nouvel usage de la monnaie, auquel l'argent fut appliqué, diit ajouter à sa valeur, parce que, comme monnaie, il obviait aux désavantages et aux inconvénients de l'échange; et conséquemment les demandes d'argent venant à s'augmenter, il reçut une valeur additionnelle, égale à l'accroissement de la demande occasionnée par son usage comme monnaie.
Et cette valeur additionnelle n'est pas plus imaginaire que la valeur que l'argent avait dans les échanges comme métal, parce que telle ou telle valeur dérivait de son application à tels où tels usages, et qu'elle était plus grande ou moindre, suivant les demandes d'argent comme métal, en proportion de sa quantité. La valeur additionnelle que l'argent reçut de son usage comme monnaie provient de ses qualités, qui le rendaient propre à cet Usage; et cette valeur fut en raison de la demande additionnelle, occasionnée par son usage comme monnaie.
Si l'une et Tautre de ces valeurs sont imaginaires, alors toutes les valeurs le sont; car aucune chose n'a de valeur que par l'usage auquel on l'applique, et à raison des demandes qu'on en fait, proportionnellement à sa quantité.
Ainsi, l'argent ayant une valeur et des qualités qui le rendent propre à servir de monnaie, que n'ont pas les autres marchandises, on en a fait de la monnaie, et on l'a frappé pour la plus grande commodité des peuples.
Les noms des différentes pièces durent être numéro 1, numéro 2, ainsi de suite. Le numéro 60 dut être la même chose qu'un écu; car le nom et l'erùpreinte ne furent que pour certifier que la pièce contenait telle quantité d'argent, et de telle finesse.
' On ordonna, par un édit el une déclaration du mois de septembre 1701 , une nouvelle fal)rication de louis et d'écus, à la même taille que ceux de l'édit de 1689, et la réformatiou des anciens. Les louis valaient 12 liv. 10 s., suivant ce dernier édit, et les écus 5 liv. 6 s. Ces mêmes écus étaient un peu plus faibles de poids que les écus blancs frappés sous Louis XHl, en 1641, et qui passaient pour 5 liv.
Mais, par cette même déclaration de 1701, les louis neufs, à la même taille que les précédents, eurent cours pour 14 liv., et les écus pour 3 liv. 16 s. G'esl à cette dernière valeur, purement arbitraire, que se rapporte le paragraphe ci-dessus. (i\ole de M. de Senovert.)
CONSIDÉRATIONS SUR LE NUMÉRAIRE. 47i
Les marchandises de toute autre espèce, qui ont les mêmes qualités, purent alors et peuvent aujourd'hui être converties en mohhfiiëà égales à letii- valeiir. L'or et le cuivre peuvent être monnayés, mais nul des deux avec autant de convenance que l'argent; car les payements en ciiivrë sdfft embiirhjssarits par le volume, et l'or n'est pas en assez grande quantité pour servir de irionnaie. Dans les pays où l'or abonde, oh l'emploie comme monnaie, et l'on se sert du cuivre dans ceux où l'argent est rare.
L'or est monnayé pour la plus grande facilité de l'échange de ce métal, et le cuivre pour servir dans les petits payements ; mais l'argent est la mesure par laquelle les marchandises sont évaluées, la valeur contre laquelle les marchandises sont échangées, et en laquelle les contrats sont stipulés payables.
A mesure que la monnaie s'accrut, les désavantages et lés inconvénients de l'échange furent écartés; on employa l'oisif et le pcluvre; 6h cultiva Une plus grande étendue de tei^fàin; les productions s'augmentèrent; les manufactures et le commerce se perfectionnèrent; les propriétaires vécurent mieux, et les classes inférieures du peuple furent moins dans leur dépendance \