LETTRE II
J'espère que ces Mémoires vous satisferont, que l'établissement que j'ai l'honneur de présenter est bien praticable, et qu'il sera très-avantageux au roi et à l'État. Il arrive souvent que des personnes qui raisonnent ensemble paraissent avoir des sentiments opposés, qui seraient d'accord s'ils s'entendaient. La même personne représente quelquefois une idée à une personne, et une idée toute différente à une autre; et comme je n'entends pas bien la langue française, peut-être que je ne me serai pas assez clairement expliqué. C'est pourquoi je vous prie très-humblement , en cas que j'avance des pensées dans ces Mémoires, qui ne paraissent pas bien fondées, de me faire la grâce de m'en informer. Si vous me faites remarquer quelques défauts dans mes principes ou dans les conséquences que j'en tire , qui pourraient rendre le succès de mon projet incertain, je l'avouerai de bonne foi ; car, outre mon intérêt particulier qui m'empêcherait d'entreprendre une affaire douteuse, je serais très-fâché de produire un avis, ou de commencer un établissement, qui dans la suite ne répondrait pas à ce que j'aurais avancé. Mais, Monseigneur, loin d'avoir aucun doute du succès de cette affaire, je me promets que plus vous y ferez réflexion, plus vous la trouverez utile et nécessaire. Pour moi, j'en suis si assuré, que j'ose promettre, si Sa Majesté m'agrée l'honneur de la servir là-dedans, de conduire cet établissement d'une manière à remettre la confiance, le crédit et le commerce, nonobstant le dérangement où les affaires sont à présent; et que, dans la première année de mon exercice, les lettres tirées des pays étrangers seront stipulées pour être payées en banque. C'est la plus grande marque qu'on peut avoir d'une confiance générale, à laquelle je prétends porter cette affaire en si peu de temps.
Il y a d'autres bons effets qui peuvent être obtenus par la bonne conduite de cette affaire, comme le rétablissement de la balance et des changes avec les pays étrangers. Je suis de votre opinion, supposant que la dette due aux étrangers ne soit pas bien forte ; que la bonne récolte de cette année, augmentant le transport des denrées et marchandises de France, remettra cette balance, et par conséquent les changes, d'autant plus que les négociants français sont déjà fournis des marchandises étrangères; en ce cas, cette affaire rendra cette balance et les changes encore plus favorables à la France.
Un autre article. Monseigneur, qui est bien considérable , est l'effet que la bonne conduite de;ce projet produira sur les crédits des États voisins, qui sont portés bien plus haut qu'ils ne devraient être par la situation de leurs affaires. A mesure que le crédit du roi se remettra, celui de ces États diminuera et sera réduit au point où il doit être naturellement. Je me propose même d'obliger la banque d'Angleterre de diminuer la quantité de ses billets et d'augmenter sa
1 II faut demander à Duclos, l'un des hommes les plus honnêtes de son siècle, ce qu'il pensait de cette philanthropie.
caisse, ou de la mettre en danger de manquer à son crédit '. J'ai l'honneur d'être avec respect, etc.