‹ Économistes financiers de 18e siècleChapitre 130 sur 201 · LETTRE I · texte numérisé non relu

LETTRE I

11 y a des événements qui intéressent les puissances, auxquels on ne donne pas l'attention nécessaire. La découverte des Indes est de cette nature. Avant ce temps, les espèces étaient rares; mais cette rareté était générale. Ce nouveau commerce a fourni de très-grandes quantités d'argent , et cette abondance n'a pas été générale.

Les États commerçants ont profité plus que les autres , et par là ont augmenté considérablement leur puissance.

Les États qui par leur situation n'ont pas pu profiter de cette découverte, ou qui ont négligé ce commerce, sont" déchus du rang qu'ils tenaient. Cette augmentation de la quantité d'argent l'ayant diminué d'environ 90 pour cent de sa valeur, il en faut dix fois plus qu'auparavant pour avoir le nécessaire de la vie. La dépense pour l'entretien des troupes et autres frais de la guerre a augmenté à proportion, et ce commerce des Indes a tellement dérangé les puissances, que l'Ecosse, qui figurait autrefois avec l'Angleterre comme 1 à 5, ne fait pas à présent la vingtième partie de la puissance de la Grande-Bretagne. L'Ecosse n'est pas moins puissante qu'elle l'était; c'est l'Angleterre qui a augmenté.

Un second événement qui n'est pas moins considérable que le premier, c'est l'introduction du crédit, une affaire encore inconnue en France, et que les Anglais ont bien fait valoir. Si l'Espagne avait cédé les Indes aux Anglais, cette nation n'aurait pas tant profité de ce commerce qu'elle a profité de son crédit.

Avant la mort de Charles II, roi d'Espagne, le commerce des Indes a fourni aux Anglais environ 25 millions par année en matières d'argent ; de cela une partie était consommée, une partie payait une balance due alors à la France, une partie était transportée par la Compagnie des Indes Orientales ; il n'en restait qu'environ 8 millions : ainsi, pour augmenter la monnaie d'Angleterre de 400 millions, il aurait fallu 50 années d'un commerce bien réglé et sans interruption, en donnant le produit et manufactures du pays en échange de ces matières.

Par l'introduction du crédit, l'Angleterre a augmenté sa monnaie au delà de cette somme, sans avoir donné en échange aucune valeur en marchandises , car le crédit qui circule dans la ville de Londres seule, -monte à plus que les espèces monnayées de la France et de l'Angleterre. Ainsi il ne doit pas paraître extraordinaire que la monnaie soit si abondante à Londres, les espèces ne faisant pas la cinquième partie de ce que le crédit fait.

Le revenu de cette augmentation de la monnaie produit annuellement plus que le double de ce que le commerce des Indes aurait produit, par une augmentation de l'industrie et des manufactures de ce royaume, qui ont été portées si loin qu'elles fournissent la plus grande partie de l'Europe.

L'on dit avec raison que la nécessité est la mère de l'invention. Les Anglais ont introduit le crédit dans le commerce parce qu'ils y étaient forcés ; la guerre

contre la France les avait engagés dans une forte dépense pour l'entretien des troupes dans les pays étrangers; il fallait envoyer des espèces pour fournir à cette dépense. La balance de leur commerce ne suffisant pas, et le commerce des Indes étant interrompu par la guerre, l'Angleterre aurait succombé si elle n'avait pas trouvé d'autres moyens pour se soutenir.

Trois années de guerre avaient déjà réduit l'Angleterre dans cet état. Le roi Guillaume était obligé de payer jusqu'à SO pour cent pour trouver de l'argent sur les fonds donnés par le Parlement, quoique la nation ne dût rien ou peu , comparé à ce qu'elle doit à présent '.

L'établissement de la banque a remis et entretenu l'ordre dans les finances et l'abondance dans le commerce, et a soutenu la Couronne et l'État pendant deux longues guerres qui ont coûté de plus fortes sommes qu'elles n'ont coûté à la France ; je dis à proportion du royaume.

L'Angleterre entretenait plus de 200,000 hommes, et environ oOO vaisseaux de guerre, outre les pensions qu'elle payait aux princes, et la solde est plus forte que celle de France. On peut juger de là ce que la France aurait pu faire si elle avait été soutenue d'un crédit bien établi et conduit avec adresse, ayant en même temps le commerce des Indes , avantages dont les Anglais ne jouissent pas. 11 est évident, par les remarques que je viens de faire, que la banque a soutenu l'Angleterre sans le commerce des Indes, et que le commerce des Indes sans la banque n'a pas pu soutenir la France.

Mais pendant que l'Angleterre augmentait en force par le moyen du crédit, les papiers que la France avait introduits ont aidé à la ruiner.

Un peuple qui se servirait des armes à feu n'aurait pas plus d'avantage dans ses guerres contre un peuple armé d'arcs et de flèches, que les Anglais en avaient sur les Français en matière de commerce. Aussi il est à remarquer que la France a eu la supériorité sur les alliés avant l'établissement de la banque en Angleterre, mais que depuis ce temps les Anglais ont été en état de donner des sommes bien plus fortes, de pousser la guerre avec vigueur, et de soutenir en même temps leur crédit et leurs alliés.

Avant l'introduction du crédit, l'État qui était le plus riche en espèces était le plus puissant ; mais à présent, c'est celui qui se sert le mieux de son crédit, el les États qui négligent de s'en servir tomberont dans le même inconvénient que dans le cas précédent, en négligeant le commerce avec les Indes. Il ne suf fit pas que le pays soit bon, et que la quantité des espèces continue dans h même proportion avec les autres nations, il faut se servir des mêmes avantagea dont les autres se servent, ou perdre son rang.

Quand la France aurait deux fois la quantité des espèces qu'elle a présente ment, elle n'en aura pas suffisamment pour porter le commerce aussi loin qu( l'Angleterre a fait. Pour avoir ces espèces des Indes, il faut donner des mar chandises en échange, il faut un commerce de plusieurs années pendant lesquelles l'Angleterre augmentera à proportion , et alors la France , quoiqu'elh eût doublé sa monnaie, sera dans une plus mauvaise situation, comparée avçd l'Angleterre, qu'elle n'est aujourd'hui. AI

De manière que, si Votre Altesse [loyale ne se détermine pas d'établir le (91 dit en France pour augmenter la quantité de la monnaie, les ouvriers abandon neront le pays pour chercher de l'emploi chez l'étranger, les manufacture tomberont entièrement, et l'État sera en danger de périr. L'Angleterre seule es capable de faire le commerce de toute l'Europe , et elle est très-attentiV' à profiter de la négligence de ses voisins pour venir à bout de ce grand des sein *.

1 Voyez, sur la diiférence de la délie publique de ces deux époques, la note de la pac

2 Remarquons (juç ceci élail écrit en 1715, et (jne rAiiglelerre u'a jamais varié daiist

Il y a un troisième événement qui n'a pas encore paru, qui attend les ordres de Votre Altesse Royale , et qui intéressera les puissances de l'Europe plus que les deux dont je viens de parler, car il produira des effets plus extraordinaires.

Votre Altesse Royale se souviendra qu'un jour, étant à Mari y, elle me fit l'honneur de me dire que par les ouvertures que je lui faisais, elle commençait de voir au travers les difficultés des affaires de ce pays. J'eus l'honneur de lui dire alors, que mon idée de banque n'était pas la plus considérable, que j'en avais une par laquelle je fournirais 500 millions qui ne coûteraient rien aux peuples. Je ne peux pas croire que Votre Altesse Royale ait oublié cette proposition, ou qu'elle veuille la négliger; elle mérite son attention ^

Je me suis assez ouvert sur mon projet de banque pour prouver à Votre Altesse Royale que cet établissement ne peut pas porter le moindre préjudice au roi ni au peuple; c'est le moyen le plus prompt, le plus sûr et le plus innocent pour rétabir la bonne foi et la confiance dans le commerce ; c'est le vrai fondement de la puissance d'un État, et par où l'on devrait commencer pour travailler avec ordre.

Votre Altesse Royale a eu la bonté de me dire qu'elle ne demanderait pas d'être instruite de la manière que je me propose de conduire mon projet; ainsi je me sers de la liberté qu'elle m'a donnée de garder mon secret sur cet article; mais quand je travaillerai, je ferai connaître que la monarchie est l'État le plus propre pour établir le crédit, et que les événements qui mettraient les autres banques en danger ne pourraient pas donner la moindre atteinte au crédit que je propose d'introduire ^.

Mais la banque n'est pas la seule ni la plus grande de mes idées; je produirai un travail qui surprendra l'Europe par les changements qu'il portera en faveur de la France, des changements plus forts que ceux qui ont été produits par la découverte des Indes ou par l'introduction du crédit. Par ce travail, Votre Altesse Royale sera en état de relever le royaume de la triste situation dans laquelle il est réduit, et le rendre plus puissant qu'il n'a encore été, d'établir l'ordre dans les finances, do remettre, entretenir et augmenter l'agriculture, les manufactures et le commerce , d'augmenter le nombre des peuples et les revenus généraux du royaume, de rembourser les charges inutiles et onéreuses, l'augmenter les revenus du roi en soulageant les peuples, et de diminuer la lette de l'État sans faire tort aux créanciers.

Ce grand royaume, bien gouverné, serait l'arbitre de l'Europe sans se servir le la force. C'est sur un commerce étendu, sur le nombre et la richesse des labitants, que la puissance de la France devrait être fondée.

La régence de Votre Altesse Royale bien employée suffirait pour augmenter e nombre des peuples à 50 miUions, les revenus généraux, 5,000 millions, et

es revenus du roi, 500 millions.

a and dessein, que la perspicacité de M. Law lui faisait apercevoir. {JVote de M. de Selovert.)

' Peut-être ce projet était-il rétablissement de la Compagnie des Indes, qui prêta jusnrà 1,500 millions au gouvernement. {IVote de M. de Senovert.)

- L'auteur avait prévu ravidité du gouvernement, mais il n'avait prévu ni son ignoance, ni les intrigues des courtisans, ni la folie des peuples : ces trois causes agirent )rincipalement sur ces opérations et le jetèrent hors de ses mesures. {IVote de M. de Selovert.)

— Law a consigné, dans ses écrits mêmes, la preuve qu'il n'éprouvait aucune illusion ur l'ignorance des gouvernements en économie publique; quant à la cupidité des courisans, il devait la connaître, car il avait passé toute sa vie avec eux; et quant au peuple, 1 le corrompit en faisant descendre la passion de for et de l'agiotage jusque dans les temières classes de la société. En bonne conscience, ce n'est pas à ceux qui ont enivré m homme qu'il appartient de venir lui reprocher sa folie.

L'agriculture et le commerce domestique et étranger, étant conduits avec adresse, peuvent porter le royaume à ce haut degré de puissance, le remplir de magasins de ce qui est nécessaire pour le besoin et agrément de la vie, pour la défense de l'État; le rendre capable d'entretenir 300,000 hommes par terre, et 300 vaisseaux par mer, sans surcharger les peuples ; au contraire, la France serait alors la retraite des heureux et l'asile des malheureux.

De remédier à la cherté des espèces par le commerce des Indes, constitue la France dans une dépense sur l'Espagne. Par mon travail, je rendrai les hides inutiles ; et la France n'aura plus besoin des autres puissances, elle sera en état de fournir des espèces abondamment à ses peuples.

Je soulagerai le roi et TÉtat en diminuant l'intérêt de l'argent, non pas par des lois, mais par une abondance des espèces.

Les espèces que la France fabrique des matières qu'elle tire des Indes, baissent et perdent de leur valeur par les quantités qui sont apportées en Europe; le crédit que je propose d'introduire sera d'une valeur plus assurée, et gagnera 20 et 30 pour 400 sur les espèces; pendant que des emplois faits en espèces ne vaudraient que 2 pour 100, des emplois faits en papier vaudraient 3 ^

La fausse démarche d'un ministre ou la mauvaise conduite des négociants peuvent porter le désordre dans les affaires du roi et dans le commerce, en laissant profiter les étrangers sur la France, ce qui produira une balance du€ aux étrangers et un transport des espèces. Mais le secours que mon travail produira à ce royaume sera permanent ; la mauvaise conduite des ministres m des particuliers ne pourrait jamais lui enlever ce secours ni le diminuer. Ia monnaie sera toujours dans une abondance proportionnée au besoin des peuples ; elle ne sera ni trop chère ni à trop bon marché.

Le moyen le plus sûr pour conserver le royaume en paix, c'est d'être en éta de faire la guerre. La France bien gouvernéç sera tellement respectée de: autres puissances, qu'elles n'oseraient entrer dans des alliances qui pussen lui faire le moindre ombrage ; elles chercheraient leur sûreté dans sa protection.

Les offres que je fais sont éloignées de toute surprise : je ne demande pa des sommes au roi, ni aucune confiance de la part de Sa Majesté, ni des peu pies; je ne demande qu'à travailler et à être protégé. Je n'ai pas besoin d'um autorité qui pût porter le moindre préjudice au roi ni au peuple; laprotectioi que je demande à Votre Altesse Royale nest que pour des choses qui sont ei elles-mêmes utiles et nécessaires, et que Sa Majesté devrait établir, quand ell n'aurait pas en vue les grands biens que je propose de produire.

Que Votre Altesse Royale ne soit pas en peine du succès que j'ai l'honneur d lui proposer, ce n'est pas le meilleur comédien qui joue le plus grand rôle, c'et celui qui le joue le mieux. Je connais mes forces et j'aime trop le repos pou m' engager dans une affaire que je n'entends pas à fond. Mes idées sont simples les principes sur lesquels je les travaille, et les conséquences que je tire de ce principes, sont justes.

Quand tous les banquiers et négociants français et étrangers seraient dan une méfiance de mon projet, ils ne m'empêcheraient pas de réussir; je forcen ■ leur confiance, et j'aime mieux la tenir de la bonté de mon travail et de m conduite , que d'une opinion qu'ils auraient formée sans raison ; et j'assur

1 Ceci ne se rapporte vraisemblablement plus au projet d'établissement de la Comi»; gnie des Indes, mais peut-être à un projet de banque territoriale, dont il serait diffici de démontrer l'impossibilité, si l'on a lu avec attention la première partie de ce volum [JVote de M. de Senovert.)

— Voyez, sur ce projet de banque territoriale, le chapitre vu des Considérations tt le numéraire.

Votre Altesse Royale que l'ambition de faire du bien à tout un peuple, et la certitude où je suis de réussir, m'engagent au travail plus que l'intérêt '.

L'empereur accorde des taxes, des donations, des privilèges et une très-forte protection, pour encourager un établissement de banque confus et formé sans principes. Je propose un projet simple, j'offre de l'établir à mes frais, et j'ai de la peine d'obtenir la permission de travailler ! Je supplie Votre Altesse Royale de faire attention à ce que j'ai l'honneur de lui représenter, et si elle juge bon de m'employer, de vouloir bien me soutenir contre les ennemis du roi, de Votre Altesse Royale et de l'État, la jalousie, la prévention et l'intérêt particulier; que je puisse travailler avec profit pour l'État et avec honneur pour moi; car plus je puis rendre service, plus je m'attends à trouver d'opposition.

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