‹ Économistes financiers de 18e siècleChapitre 137 sur 201 · LETTRE VIII · texte numérisé non relu

LETTRE VIII

Puisque la France s'est soutenue contre le reste de l'Europe, malgré tous les événements désavantageux qu'elle a essuyés, ces autres États ayant doublé leurs forces par l'introduction des crédits, pendant que la France, par le mauvais succès de ses crédits , a plutôt souffert que profité ; que ne doit-on espérer de l'établissement d'un crédit si solidement fondé , d'une si grande étendue, et conduit avec industrie et adresse?

Le revenu général d'Angleterre est supputé environ 4-0 millions sterling , 3ntre 5 et 600 millions de livres de France. Je regarde la France, comparée à 'Angleterre, comme de 5 à 1. Ainsi ses revenus généraux devraient monter de 15 à 1,800 millions. Mais, quand on fait réflexion que l'Angleterre se sert plus le crédits que d'espèces, que la France n'a jamais tiré aucune utilité de ses crédits; au contraire, la méiiance l'empêcbe de se servir de toutes ses espèces, c'est beaucoup si les reveims généraux montent à 1,200 millions, la livre îtantplus forte depuis les diminutions, et une partie des espèces ayant été transportée.

Ce raisonnement est si vrai , que si l'on supposait que l'Angleterre perdît ses

^ Fermier, seigneur el roi, ne deviennent pas plus riches quanti, au lieu de recevoir m écu, ils en reçoivent deux, avec lesquels ils n'achètent pas plus de clioses qu'avec m seul. Il en est de même des ouvriers, des manufacturiers et des commerçants, dont 'auteur va parler plus bas.

crédits et ne se servît que de ses espèces , je suis persuadé que ces revenus généraux ne monteraientfpas à 400 millions. Ainsi on doit espérer que le crédit, bien établi et bien conduit, peut augmenter les revenus généraux de la France de 1,200 millions à 1,800.

De ce que je viens d'exposer, il est évident que le profit que le roi doit faire par les intérêts que Sa Majesté a dans la banque, est peu considérable, comparé avec les avantages dont elle jouirait par l'augmentation que cet établissement produira dans les revenus généraux de ses royaumes, ce qui mettrait les peuples en état de payer plus commodément les impositions nécessaires. Donc ce crédit fera le même effet que si le roi avait augmenté ses États par l'acquisition de quelques provinces.

Un bien qui reviendra encore au roi et à l'État par cet établissement , est une diminution d'intérêt, qui suit nécessairement une introduction du crédit, ou une augmentation de la quantité des monnaies.

Avant que les Indes fussent découvertes, l'argent rendait communément 10 pour 100; cet intérêt était même établi par les lois, et les hypothèques étaient constituées au denier 10. L'abondance de métaux que le commerce des Indes a fournie à l'Europe, a rendu les espèces plus communes, et réduit l'intérêt ordinaire à 5 pour cent, ou au denier 20 ^ Car, comme j'ai déjà remarqué, le prix de toutes les choses est réglé selon la quantité et la demande ; la quantité des monnaies étant considérablement augmentée, et la demande n'ayant pas augmenté à proportion, son prix ou intérêt a beaucoup diminué , et on peut avec raison espérer, par le moyen de la banque , de réduire l'intérêt naturel à 3 pour cent ou plus bas. Les lois ne produiront pas cet effet, mais l'abondance des monnaies, que cet établissement procurera, le doit faire ; ainsi, les dettes de l'État seront moins sensibles, et les peuples plus capables de payer ce que le roi aura besoin d'imposer.

L'établissement de la banque augmentera la valeur ou prix des terres. Quand la monnaie était rare, et l'intérêt à 10 pour cent, les terres étaient vendues au denier 10 ou 12. La monnaie étant devenue plus abondante et l'intérêt plus bas, les terres se sont vendues au denier 20 à 25. Donc, une plus grande abondance des monnaies ou l'introduction d'un crédit qui fera le même effet, réduira l'intérêt à 5 pour cent, et portera le prix des terres au denier 40 et 50, ce qui mettra la noblesse qui est chargée de dettes , en état de les acquitter en vendant une moindre partie de ses biens, ou de continuer les mêmes dettes sur ses biens en payant un intérêt plus modique.

Gomme l'établissement de la banque doit produire de grands avantages ai roi et à l'État, Sa Majesté ne devrait pas faire difficulté d'obliger les peuples à recevoir les billets, même dans leurs payements particuliers, si cela était cessaire pour introduire ce crédit dans le commerce.

La force est contraire aux principes sur lesquels le crédit doit être bâti ' ; t ce qui est nécessaire pour introduire mon projet dans le commerce , est qut

* La baisse de l'intérêt de l'argent a tenu bien plus à la sécurité progressive des prêteurs, qu'à la multiplication de la monnaie. D'ailleurs, cette baisse est plus nominale qui réelle, car l'o^j conçoit que, pour qu'on gagnât effectivement moitié sur le loyer d'ui capital de cent onces d'argent, emprunté à 5 au lieu de 10 pour 100, il faudrait qu'il n'; eût pas eu de changement dans le rapport de la valeur de ce capital avec celle de toute les denrées ou marchandises. Si, par exemple, je ne puis acheter avec mes 100 onoe d'argent que la moitié du blé que j'aurais acquis avec pareille somme antérieurement! la découverte de l'Amérique, il est clair qu'en réalité j'emprunte toujours à 10 pour 100 Or, avant la découverte du Nouveau-Monde, ou plutôt l'irruption de ses métaux précieu: en Europe, 333 grains d'argent fin payaient un hectolitre de blé, tandis qu'il en faut aujourd'hui 1,610 pour acheter la même mesure. Nous ne conclurons pas de ce fait que l'ÎB térêt de l'argent a haussé, mais que notre observation subsiste.

2 On n'avait jamais vu se contredire à deux lignes de distance.

mes billets soient employés à suppléer aux espèces dans les payements entre le roi et ses sujets, et comme il y aura des bureaux établis pour convertir les billets en espèces, il faut m'accorder que cette incommodité de recevoir les payements du roi en billets est très-peu de chose , quand il s'agit de procurer des avantages si considérables à tout TÉtat.

Même cette incommodité ne sera regardée telle que pour peu de jours, car dans un mois ou deux après l'établissement de la banque , il ne sera pas nécessaire de faire la dépense de deux bureaux particuliers pour convertir les billets en espèces ; ils seront tellement accrédités en peu de temps , que si on présentait à donner des espèces ou des billets , ceux qui auront à recevoir demanderont d'être payés en billets préférablement aux espèces ; étant plus portatifs et plus commodes pour recevoir et payer. L'expérience a montré cela dans les endroits même où il y a très-peu de commerce , comme en Ecosse , à Rome, à Naples. Dans les commencements, on a de la peine à accoutumer les peuples aux payements par billets , mais voyant qu'il y a une forte caisse pour les convertir en argent à volonté , et remarquant les commodités des billets dans les payements, peu à peu ils s'introduisent dans le commerce, et avec le temps sont préférés aux espèces.

Quand on supposerait que cet établissement ne pourrait jamais s'accréditer dans le commerce ou payements entre les particuliers , cela n'empêchera pas qu'il produira un très-grand bien , en suppléant aux espèces dans les payements entre le roi et ses peuples ; mais il n'est pas à présumer que ce crédit ne soit introduit , reçu , et même préféré aux espèces dans le commerce , étant bien solidement établi , et ayant une caisse pour le soutenir, qui sera plus forte que les caisses de toutes les banques de l'Europe ensemble.

Mon projet de banque étant fondé sur les vrais principes, il ne restait d'autres difficultés au succès de ce projet , que de lever le grand obstacle au succès des crédits en France, la méfiance des peuples, que le roi ayant besoin d'argent, pourrait se servir de la caisse : j'ai levé cet obstacle par l'idée de rendre le roi caissier de l'État, et de faire voir à Sa Majesté qu'elle a un grand intérêt à soutenir et étendre le crédit de cet établissement.

Cet intérêt est si évident, qu'on ne peut pas supposer que le roi pût jamais être porté à exposer ce crédit à aucun danger; on peut, par les mêmes raisons, supposer que Sa Majesté ahénerait deux ou trois de ses meilleures provinces pour une moindre somme que celle que ces provinces produiraient à Sa Majesté en trois mois.

Quand même le roi se servirait de la caisse qui doit soutenir le crédit de cette banque , Sa Majesté n'aurait pas un grand secours par là ; n'étant pas un prêt, mais seulement une avance de ses propres revenus; puisque dans la suite elle ne recevrait de ses trésoriers que des billets alors entre leurs mains, qui n'auraient plus de cours , la caisse ou valeur de ses billets étant employée par le roi.

On peut, avec plus déraison, supposer que Sa Majesté emprunterait 20 millions qu'elle devrait nécessairement rendre en deux ou trois mois, que de consentir à détruire un établissement qui produit 2 ou 300 millions de rente annuelle à ses États, outre des biens très-considérables à elle-même.

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