LETTRE XV
Je ne crois pas que je doive vous incommoder avec mes raisons, contre des projets dont on parle, qui prétendent bonifier les effets royaux par une caisse de 50 ou 40 millions, ou en forçant leurs billets dans le commerce : ces projets étant fondés sur de faux principes, je [suis persuadé que vous n'y faites aucune attention.
11 est absolument pour le bien de l'État, en tout temps , d'établir un crédit général , mais il est nécessaire que ce crédit soit au pair avec les espèces , et que l'introduction de ce crédit dans le commerce et payements particuliers soit volontaire ; si le crédit est forcé, il fera du mal au lieu de faire du bien ; s'il n'est pas au pair avec les espèces , il n'y a point de bornes pour en éviter la perte; les espèces seraient encore plus serrées, et ceux qui en auraient seraient leà maîtres d'y mettre le prix qu'ils voudraient, quand on offrirait à négocier en papier.
Mais un mal plus grand, et qui regarde plus l'État, est que l'introduction d'un tel papier dans le commerce ou dans les payements royaux engagerait la France dans une plus forte dette envers les étrangers; la perte sur les changes augmenterait, l'écu de France en papier ne vaudrait pas 20 sous de Hollande ou d'Angleterre ; les étrangers achèteraient les denrées et marchandises de France pour moins que la moitié de leur valeur 2, et payeraient les droits delà sortit de ces marchandises, et les entrées des marchandises étrangères sur le mêmt pied, s'entend en papier, qu'ils auraient acheté peut-être à 20 sous l'écu. L( transport des espèces, au lieu de cesser, augmenterait beaucoup ; enfin le revenu général du royaume diminuerait ; les peuples ne seraient pas en état d( payer les impositions nécessaires, quoique très-bien intentionnés. Il faut qm les peuples contribuent à soutenir la couronne et l'État ; mais il est nécessain que ces peuples soient maintenus dans une situation à le pouvoir faire, car roi perd son droit quand il n'y a pas de quoi le payer, et Sa Majesté, à qui ce projets proposent une diminution de ses dettes, ne pourrait payer ni capitau: ni rentes ; car en dépensant ce papier que le roi recevrait dans les papier royaux , les particuliers feraient payer double à Sa Majesté de ce qu'elle paye rait, si elle dépensait les espèces ; ainsi les revenus et les affaires extraordi
* Ceci est toujours vrai, mais ne dure que le temps nécessaire pour que les prix se re mettent au niveau de rallération portée au numéraire existant, par quelque cause qu'ell provienne; quant aux droits imposés sur l'entrée ou la sortie des marchandises, ils res tent altérés jusqu'à ce qu'on ait fait un nouveau tarif. {ISote de M, de Senovert.)
— Singulière logique, que celle qui justilie une sottise, parce que le temps y pori remède.
naires suffiraient à peine pour défrayer la dépense ordinaire de Sa Majesté et de l'État, sans pouvoir payer les rentes des dettes.
A entendre ces projets, on dirait que les ennemis de la France entretiennent des personnes pour les proposer.
Si ces avis viennent de personnes bien intentionnées, vous avouerez qu'elles n'entendent pas de quoi il s'agit, et donnent leurs opinions sans avoir approfondi l'affaire. Elles voudraient remettre le crédit et bonifier les effets royaux tout d'un coup. Cela ne se peut pas : des effets qui perdent 80 pour cent ne se remettent pas au pair dans un jour ; un homme abattu et affaibli par maladie reprend des forces par degrés. Pour remettre les affaires, il faut du temps : la force et les moyens violents les rendraient plus mauvaises.
Monseigneur, si le roi agrée ce projet de banque, j'espère que vous voudrez bien l'honorer en prenant le titre de son protecteur, et m'accorder la grâce d'être avec toute soumission et respect, etc.
Après avoir fait connaître la théorie de M. Law, ce serait peut-être le lieu de donner une histoire raisonnée de l'établissement de la banque générale , de ses progrès et de sa chute. On ose assurer que cet ouvrage est encore à faire ; et il serait temps que l'on connût à fond une opération dont on a tant parlé sans la connaître. iNous ignorons si quelque philosophe voudra entreprendre de traiter un sujet digne d'occuper les têtes les plus exercées ; si quelques lecteurs veulent, en attendant, avoir des idées justes et précises du système, ils peuvent consulter le quatrième volume de la Recherche des Frincipes de l'Economie polilique de M. Stewart.
Nous passerons donc l'époque des succès et des désastres de la banque, pour nous transporter au temps où son malheureux auteur, banni , persécuté , calomnié, expolié, courait l'Europe, trouvant partout des créanciers du gouvernement qui s'en prenaient à lui, et d'ingrats parvenus dont il avait fait la fortune.
La lettre suivante et les extraits d'un mémoire assez détaillé, prouveront ce que nous avançons, et feront voir que sa personne a été aussi mal connue et aussi mal jugée, que ses opérations en finance K