A MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURBON
Londres, le 25 août 172 i.
Monseigneur, ceux que Votre Altesse Sérénissime ^ a une fois jugés dignes de sa protection, y peuvent compter, et demain comme aujourd'hui. J'ai reçu de grandes marques de son estime ; je m'examine , et ne trouve rien dans ma conduite qui doive me rendre indigne de la continuation de ses bontés ; mais je ne me sers pas de l'avantage d'avoir été honoré de l'estime de Monseigneur le duc de Bourbon , je m'adresse au premier ministre, et le supplie de me rendre justice.
Malgré le désordre où l'on avait mis mes affaires, une heure suffira pour mettre Votre Altesse Sérénissime en état d'en connaître par elle-même. Par la lecture du mémoire ci-joint, elle verra qu'il convient de me libérer de mes engagements, et de me donner de quoi subsister. Les moyens que je propose
* Toutes ces réflexions appartiennent à M. de Senovert.
2 Son Altesse Sérénissime avait, grâce aux complaisances de Law, réalisé d'énormes bénéfices dans le Système. Ce prince devint premier ministre en 1723, après la mort du régent. Le royaume fut alors gouverné par madame de Prie, sa maîtresse, jusqu'à ce que M. le duc eût été supplanté par le cardinal de Fleury, en 1726.
sont faciles. 11 est même de Tintérôt de l'État que mon affaire soit réglée, car quoique le nombre de ceux qui désirent mon retour ne soit pas grand, l'on se flatte ; on espère ce qu'on désire, et cela empêche ou retarde le succès des opérations qui sont entreprises par ceux à qui le roi juge bon de confier la direction de ses finances. Si mon affaire était décidée, madame Law, ma fille ^, mon frère et sa famille, viendraient en Angleterre ; je me fixerais ici, et d'une manière à convaincre le public que je ne pense plus à retourner en France.
Ceux qui ont travaillé contre moi, en retardant la décision de mon affaire , ont agi sur un faux principe, et contre leurs propres vues ; ils ont supposé que j'ai fait ce qu'ils auraient fait s'ils eussent été à ma place, et en éclaircissant ma conduite, ils m'ont fait honneur. Il y a peu, peut-être point, d'exemple d'un étranger qui ait acquis la confiance du prince dans un si grand degré, qui ait fait une fortune si vaste par une voie si droite, et qui, en quittant la France, n'ait rien réservé pour lui, ni pour sa famille, pas même le bien qu'il avait apporté dans le royaume.
On fait paraître Ésope sur le théâtre , comme un grand exemple de désintéressement ; ses ennemis l'accusèrent d'avoir des trésors dans un coffre qu'il visitait souvent ; ils n'y trouvèrent que l'habit qu'il avait avant d'être dans la faveur du prince. Si j'avais sauvé mon habit, je ne changerais pas d'état avec ceux qui sont dans les premiers emplois; mais je suis nu; on veut que je subsiste sans biens, et que je paye des dettes, sans en avoir les fonds.
Votre Altesse Sérénissime sait que je n'ai jamais eu seulement la pensée de m'assurer une retraite hors de France. Je ne songeais point à quitter le royaume, lorsqu'elle me manda que Monseigneur le régent m'accordait des passe-ports pour en sortir. J'en avais parlé à Son Altesse Royale quand je lui demandai la permission de me démettre de mes emplois; mais ayant entendu les raisons que ce prince me donna contre , je n'y pensais plus , quoique je sentais bien les dangers où j'étais exposé demeurant en France, après avoir quitté toute administration.
J'ai dit que mes ennemis ont agi contre leurs propres vues ; si ce qu'ils avaient allégué était vrai , que j'eusse emporté de gros fonds hors du royaume, il serait de la bonne police de m'engager à y retourner avec mon fils, alors ce gros bien serait rapporté. Lorsque j'étais ministre, j'aurais donné de mes propres fonds pour engager une maison riche de venir s'établir en France.
Si mes ennemis avaient agi sans passion , ils auraient dû faciliter l'arrangement de mes affaires; ils auraient dû rendre mon état aisé hors de France, alors je n'aurais pas travaillé à y retourner; mais ils m'y avaient forcé , en me refusant les moyens de subsister ailleurs ; et je suis d'opinion que j'aurais réussi à me faire rappeler, si Monseigneur le duc d'Orléans eût vécu. Peu de temps avant la mort de ce prince, il me donna des marques de son estime, il approuva ma conduite ; il convint qu'^ mon système aurait réussi , si des événements extraordinaires ne l'avaient obligé à s'éloigner de mon plan ; il reconnut qu'il avait encore besoin de mes lumières; il a demandé mon opinion sur la situation présente du royaume , et il comptait sur moi pour l'aider à porter ce grand
* Sa fille épousa le lord Walingford, en Angleterre; elle vil peut-être encore. M. La^v avait encore un lils, mort jeune sans être marié. La famille de son frère, restée en France, fut protégée par fou madame la duchesse de Bourbon, qui fit placer, en 1741 et 1742, les deux neveux de M. Law^ au service dans les Indes Orientales, où ils ont servi d'une manière distinguée. L'aîné est encore vivant, c'est M. Law de Lauriston, maréchal de camp, qui a été longtemps gouverneur, commandant général de nos établissements dans l'Inde. Le cadet est mort en 1767, major-général des troupes qui y étaient entretenues {JVote de M. de Senovert.)
— Duclos, et d'autres écrivains honorables, affirment que Law n'était pas marié : on ne saurait donc aujourd'hui les démentir sans rapporter la jusiification positive du conlraire.
empire à sa véritable valeur. Votre Altesse Sérénissime en doit être instruite , car je suppose qu'il lui aura communiqué ses intentions sur mon sujet.
Son Altesse Royale n'ignorait pas les raisons qui s'opposèrent à mon rappel ; elle les a senties dans toute leur force , peut-être plus fortes qu'elles n'étaient.
Si ce prince eût été le maître , il ne se serait pas arrêté un moment à se décider en ma faveur; mais il craignait de compromettre son autorité et son crédit; il balançait avant de prendre son parti sur une affaire qui ne lui paraissait pas indifférente, et je crois que, malgré son penchant pour moi, s'il avait pu trouver de quoi me remplacer, il aurait donné la préférence à l'autre, parce qu'il n'y aurait pas rencontré les mêmes oppositions; mais je présume qu'il n'avait pas trouvé ce qu'il cherchait, puisqu'il m'a mandé qu'il comptait sur mon retour.
11 avait fait travailler plusieurs personnes qui étaient estimées habiles, même des étrangers; mais il trouva leurs plans faux ou imparfaits. Il était bon juge, et le passé l'avait rendu difficile sur l'avenir; il lui fallait du vrai et du solide. Quand il reçut le plan qu'il m'avait demandé , il convint que j'avais levé ses difficultés et ses appréhensions, qu'on le pouvait mettre à exécution sans danger, et que le succès en était sûr ;pourtantje ne lui avais donné qu'une première idée sur le sujet qu'il m'avait proposé. J'avais des idées à lui communiquer qui auraient été encore plus à sa satisfaction , qui auraient guéri les plaies que le dérangement de mon système avait causées. Ces idées étaient d'une telle nature, que les parlements y auraient donné leur approbation , si le roi eût jugé convenable de la demander; au moins c'est mon opinion , car je suis bien éloigné de penser défavorablement des parlements. Il se trouve dans ces corps des esprits remuants qui voudraient profiter de la faiblesse du gouvernement pendant une minorité , en s'opposant aux bonnes intentions des ministres, sous des prétextes spécieux du bien de l'État ; mais à présent que le roi est majeur, et que Dieu a cessé d'affliger ce royaume par la maladie *, je suis persuadé qu'on peut rendre les opérations, pour le rétablissement du crédit public, si claires, et le succès tellement évident pour le bien de tous les ordres de l'État, qu'elles seraient approuvées et soutenues par les parlements, où il se trouve un grand nombre de personnes de vertu et de probité.
Ce que j'ai l'honneur de dire à Votre Altesse Sérénissime sur mon sujet n'est point dans l'intention de l'engager à me rappeler auprès d'elle. Je ne désire ;{ue l'arrangement de mes affaires; mais je ne puis cacher la satisfaction que 'ai d'avoir eu l'approbation d'un prince qui était estimé de toute l'Europe par ics grandes qualités et par la connaissance des hommes qui ont travaillé sous ;es ordres.
Ce que je dois à sa mémoire , à l'amitié dont Votre Altesse Sérénissime m'a lonoré , et à moi-même, m'oblige à donner bientôt au public un journal de ce [ui s'est passé pendant mon administration, avec les raisons qui ont déterminé haque opération. Je suis persuadé que ceux qui liront cet ouvrage avec attenion. Français ou étrangers, me rendront la même justice que Son Altesse loyale m'a rendue , tant sur la solidité de mes idées que sur mon désintéresement '^.
Monseigneur, si ceux qui s'opposent à mon retour en France veulent bien réléchir sur ce que j'ai représenté à Votre Altesse Sérénissime, ils ne s'opposeont pas à l'arrangement de mes affaires ; car quoiqu'il n'y ait rien à présent
^ La peste de Marseille, qui se manifesta vers la fin du Système, jeta le gouvernement ans de grands embarras. {IVote de M. de Senovert.)
2 Si cet ouvrage avait paru, c'eût été la meilleure histoire du Système, et le meilleur 3de pratique du crédit; il est probable qu'il n'a jamais été fait. {lYote de iVJ, de Senoert.)
qui puisse leur donner de l'inquiétude à mon égard, les affaires du monde sont sujettes aux changements ; il peut naître des événements qu'on ne peut prévoir, et les plus habiles se trompent en jugeant de l'avenir. Le temps , les éclaircissements que Votre Altesse Sérénissime peut prendre sur mon Système et sur ma conduite , un plus long travail , et une plus grande connaissance des hommes , peuvent produire sur son esprit les mêmes sentiments favorables à mon égard, qu'ils ont produits sur l'esprit de feu Monseigneur le duc d'Orléans. Votre Altesse Sérénissime a les mênaes bonnes intentions que ce prince avait ; elle suit avec fernieté ce qu'elle a reconnu utile à l'État, et les considérations particulières ne peuvent la détourner de faire ce qu'elle aura jugé nécessaire pour le service du roi et le bien de son peuple. Pour moi , je désire le repos; je crois que je serais plus heureux de continuer dans la retraite que de me remettre au travail; et comme Votre Altesse Sérénissime est d'opinion que mon retour ne convient pas au bien de l'État, je me rends à son opinion , sans entrer dans les raisons qu'elle peut avoir, encore moins les combattre ; mais pensant de cette manière , Votre Altesse Sérénissime conviendra avec moi qu'il est de l'intérêt de l'État que ceux qui ont la direction des finances réussissent; et ils réussiront mieux lorsque le public verra que mon afTaire est réglée, que ma famille a quitté la France , et que je ne pense plus à y retourner. Je donnerai cette satisfaction au public, autant qu'il dépend de moi, en me fixant ici , et d'une manière qui rendra mon retour très-difficile ou impraticable.
C'est, Monseigneur, la seule marque qui me reste à donner de ma soumisision à ses volontés, et du respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc Signé Law.
Les disputes particulières de M. Law avec le gouvernemept ot \^ Compagnii des Indes n'intéressent personne ; mais nous avons cru devoir détacher quelques fragments de ses Mémoires justificatifs à monseigneur le Duc , lorsqu'il contiennent des faits qu'on chercherait inutilement aillem-s '.
L L'intention de Monseigneur le régent était de retirer les billets de la ban que le plus tôt qu'il pourrait; je proposai la création de 4 millions de rente viagères au denier 25, ce qui fut agréé, et l'édit fut passé dans le mois d'ao\j
Comme ces rentes étaient très-favorables au roi et à la Compagnie, n'étuii qu'à 4 pour 100 quoique à vie, je voulais par mon exemple encourager le pu blic d'y porter ses billets, et pour cet effet, je donnai ordre à Rallin, qui étai mon notaire et notaire de la Compagnie , de prendre cinq millions de billet' pour mon compte, de la caisse de la Compagnie, de les porter au commis qi recevait les fonds de ces rentes, et d'en faire des contrats à mon nom, au noi de madame Law, de mon fils et de ma fille. Mon exemple engagea un gran nombre de personnes de prendre de ces rentes, de manière que la somme d 100 millions fut remplie en peu de temps.
IL Le roi avait ordonné, par son arrêt du 15 juillet 1720, l'établissement d ; comptes en banque, ou virements de parties; mes billets de banque ont él portés au bureau de la Compagnie pour avoir crédit dans ces comptes et si les livres ; ces comptes en banque étant remplis, ont gagné plus de 70 pour iO' contre les billets de la banque.
III. Il est pourtant vrai que, quoique j'avais des effets entre les mî\i"S do Compagnie, et sur ses livres, pour deux ou trois fois le montant de ses demand' et que j'étais réellement reconnu créancier du roi pour de grosses somme», <
1 M. de Senovert.
MÉMOIIŒS JUSTIFICATIFS. 643
faible prétexte a servi de fondement pour la vente de mes terres et autres biens, au nom de Sa Majesté et au préjudice de mes véritables créanciers. De quoi les hommes ne sont-ils pas capables quand ils deviennent ingrats? Ils n'ont plus de principes; l'équité, l'honneur, la probité ne peuvent plus les retenir. Ces hommes qui m'ont poursuivi avec cette violence, m'avaient de grandes obligations \ et Votre Altesse en a été témoin ; mais il n'est pas temps d'en parler.
IV. Par le premier établissement de la Compagnie, sous le nom de la Com^ pagnie d'Occident, l'intention de Monseigneur le régent était de faire passer des habitants à la Louisiane, pour cultiver ce pays, qui, par son heureux climat, était très-propre à produire plusieurs sortes de denrées, desquelles la France avait beèoin, et qu'elle tirait des pays étrangers. Dans cette vue, la Direction donna des concessions gratis à ceux qui se présentaient pour en demander; elle s'engagea de passer aux frais de la Compagnie les laboureurs, artisans et autres personnes que les concessionnaires y enverraient, de leur fournir des bateaux pour remonter la rivière jusqu'aux lieux de leurs concessions, et de leur donner des semences et de la farine pour la première année.
Quoique ces concessions eussent été dans la suite avantageuses à leurs propriétaires, pourtant, comme il fallait faire des avances, et que l'on ne pouvait espérer des retours qu'en trois ou quatre années , peu de personnes en prenaient ; et c'était pour donner exemple aux autres que je pris une concession en mon nom, ce qui engagea les plus riches actionnaires d'en prendre. Alors le nombre des habitants qui se présentèrent pour passer à la Louisiane était si grand, que les vaisseaux de la Compagnie ne suflisaient pas pour les transporter.
Pour ménager les peuples du royaume, je fis venir à mes frais des laboureurs et des artisans d'Allemagne ; je les fis traverser la France à mes dépens ; et quand je me suis démis de mes emplois , quelques centaines de ces familles étaient au port de Lorient, qui attendaient les vaisseaux que la Compagnie avait promis, pour les passer à la Louisiane, et qui n'étaient pas prêts ; apparemment, c'est pour des vivres que les employés de la Compagnie auront fournis alors à ces Allemands, que l'on me charge débiteur de la somme en question, car je ne crois pas avoir laissé en arrière aucune partie de la dépense que je fis pour ma concession.
J'avais chargé le sieur Melon '^ de cette alVaire : il était un de mes secrétaires, je l'avais connu honnête homme, et je me reposais sur lui, sans entrer dans le détail de cette dépense, quoiqu'elle fût considérable. Ce que j'ai l'honneur de dire à Votre Altesse Sérénissime est sur ma mémoire; mais autant que je puis me souvenir, en me retirant à Guermande, je donnai ordre de remettre la concession à la Compagnie, et sans lui demander aucun retour des sommes [|ue j'avais avancées; je ne l'avais pas prise dans la vue d'augmenter mon bien, et en quittant la direction de la Compagnie, je croyais qu'il convenait de la rendre. Je suis informé que feu monseigneur le duc d'Orléans avait employé \lelon comme son secrétaire, et qu'il est à présent auprès de Votre Altesse Sérénissime dans la même qualité ; il pourra l'informer de ce qui en est. Pour Tioi, je ne me regardais pas comme propriétaire de cette concession , ayant '■eçu des lettres de mon Directeur à la Louisiane, que les employés de la Com- :)agnie l'en avaient dépossédé, en recevant la nouvelle que j'étais sorti de ''rance.
V. Je donnai alors un ordre à M. de Chavigny d'acheter des piastres avecles bnds qu'il avait à moi, et de les envoyer à Marseille. Comme la maladie se dé-
' Le lecteur doit comprendre facilemenl quelle était la nature de ces obligations. 2 L'auteur de Y Essai 'politique sur le commerce.
Clara dans ce temps, les espèces devinrent très-rares en France (suite nécessaire de la peste, chaque particulier qui a les moyens voulant se pourvoir des espèces, même au delà de ses besoins), et les billets de la banque étant escomptés à une plus forte perte dans les lieux infectés qu'ailleurs, je fis envoyer ces piastres à la Monnaie d'Aix, pour être fabriquées, et ensuite être distribuées aux habitants de Marseille contre leurs billets de banque, et au pair. Ces piastres ont été portées à mon compte en argent, et les billets que j'ai retirés ne m'ont rien produit; si j'avais eu des vues particulières de me faire des fonds hors du royaume, je ne me serais pas conduit de cette manière.
Ce que j'ai fait pour la ville de Marseille me mènerait trop loin : je remettrai d'en parler à une autre occasion, où je justifierai l'Administration d'une plainte que les Marseillais firent, que le blé avait manqué dans leur ville ; je ferai voir que l'année qui précéda la maladie, il y a eu plus de blé apporté à Marseille de la côte de Barbarie , que les années précédentes , et que le blé était alors à meilleur marché en Provence qu'en Italie. Le prince de Monaco m'écrivit dans le même temps pour avoir la permission d'en sortir, ce qui fut refusé sur mon rapport; mais il y a eu des blés transportés de, Marseille sans permission, et par les Marseillais, pour être vendus en Italie.
VI. J'étais l'auteur de la Banque et de la Compagnie des Indes ; le roi m'avait confié la direction de ces deux établissements; j'étais au gré des actionnaires et du public ; il était de mon devoir et de mon honneur de les faire réussir. Le roi avait cédé à la Compagnie les bénéfices sur les monnaies ; S; Majesté l'avait chargée de la perception de ses revenus; la Compagnie avai réuni dans son corps les anciens créanciers de l'État; elle recevait 48 million: de rente du roi et distribuait ces 48 millions avec les profits qui provenaien de son commerce, des monnaies, des fermes générales, etc., entre ses action naires. Enfin Sa Majesté avait uni ces deux établissements par la jonction de l banque avec la Compagnie des Indes. De manière que toutes les parties d" l'État étaient intéressées au succès de cette Compagnie; le roi, la noblesse, le négociants, les artisans, et en général tout le peuple. Si j'avais pu, en sacrifian mon propre intérêt, faire réussir cet établisseisient, je l'aurais fait, et ave plaisir; mais cela n'était pas nécessaire; au contraire, en unissant mon intéré avec celui de la Compagnie, je lui rendais service, faisant voir par là, au pn blic, que j'étais intéressé au succès de ses affaires.
Lorsque je fus fait contrôleur général des finances, je fus déclaré inspecteu de la part du roi, tant sur la Compagnie que sm- la Banque : cela se fit dans un assemblée générale de la Compagnie, qui fut tenue le 22 février 1720, en pré sence de Monseigneur le régent et de Votre Altesse Sérénissime, et cette dé claration fut confirmée par arrêt du conseil le lendemain 25.
Lors du dérangement de mon Système, comme je n'exerçai plus la charg de contrôleur général, les finances étant régies par commission, le roi, par ai rêt du 29 août, établit un conseil particulier pour les affaires de la Compagni des Indes; Monseigneur le régent fut déclaré protecteur et gouverneur de ) Compagnie, et Sa Majesté me nomma directeur général et seul rapporteur j'étais le seul des ministres qui était de ce conseil ; Son Altesse Royale n'y voi lut admettre qu'un petit nombre de personnes sur lesquelles il pouvait com] ter; et en l'établissant, ce prince disait qu'on y déciderait de bien d'autr» affaires, outre celles de la Compagnie ; ce qui fut vérifié dans la suite, c; toutes les affaires les plus graves furent agitées, et les résolutions prises dai ce conseil.
L'intention de Monseigneur le régent, de Votre Altesse Sérénissime et ( ceux qui composaient ce Conseil, était de rétablir le crédit de la Compagnie d( Indes et de l'État, en portant les comptes en banque, et les actions en valeu car les billets de la banque devaient être retirés par les rentes que le roi ava créées.
Malgré le désordre des affaires, la mauvaise volonté du parti opposé à la Compagnie , et la maladie , les comptes en banque prenaient faveur ; ils n'étaient pas au pair avec les espèces, mais ils perdaient moins que les billets, quoique les fonds de ces comptes eussent été faits en billets. 100,000 livres des comptes, dont les fonds avaient été faits avec 400,000 en billets, étaient négociés pour 700,000 livres contre des billets, et si l'intention de ce Conseil avait été suivie, la maladie cessant, le crédit de la Compagnie et de l'État aurait été rétabli.
Dans ce même temps M. de Silly, qui était du conseil de la Compagnie, proposa d'employer les billets de la banque qui rentraient des caisses des hôtels des monnaies des provinces, à retirer des actions sur la place, qui ne valaient alors qu'autour de 6,000 livres l'action. Comme les billets étaient employés en rentes à deux pour cent, et que les actions sur le pied de 6,000 livres devaient produire entre 4 et 5 pour 100, la Compagnie diminuait les payements qu'elle se proposait de faire, de plus que la moitié, sur les actions qu'elle pouvait retirer à ce prix.
La proposition fut agitée de nouveau et approuvée dans le conseil , Monseigneur le régent présent, et M. Landivisiau fut chargé de l'opération.
Dutot ^, commis de la Compagnie, qui tenait la correspondance avec les directeurs de la monnaie des provinces, avait alors la caisse des billets qui furent renvoyés par ces directeurs; il ne pouvait remettre ces billets à M. Landivisiau qu'à mesure que je confiais mes reçus à ce dernier, ce que je fis pour 10 ou 20 millions à la fois, selon qu'il en avait besoin, et quand les agents de change rapportaient à Landivisiau les actions qu'ils avaient achetées, il les remettait à Dutot, et me rapportait mes reçus.
Monseigneur le régent ayant promis à quelques personnes qui étaient dans des cas favorables, de retirer leurs actions à un plus haut prix que le cours de la place, pour les mettre en état de prendre des rentes sur la ville. Son Altesse Royale me chargea de cette commission, et c'était pour cet usage que je tirai les 7,457,542 livres en billets de la caisse de Dutot. Votre Altesse Sérénissime connaît les personnes à qui j'ai remis ces billets en retirant leurs actions, sur le pied de 10,000 livres, de 12,000 hvres et de 15,500 livres l'action. Comme les parties étaient fortes, je m'en souviens bien, et je pourrais lui en envoyer
un état si elle le demande. Madame de L en a eu deux millions; son cas
était des plus favorables : elle avait engagé M. de L de vendre ses terres, et
de placer en actions l'argent qu'il en avait retiré ; j'avais parlé de son affaire à Monseigneur le régent, et suivant son intention, je lui avais promis qu'elle ne perdrait riyi ; aussi je retirai les siennes à 15,500 livres, qui était le plus haut prix; c'était sur le pied de 9,000 liv. l'action, avant la réduction de trois en deux.
Dans cette affaire je n'ai pas agi en particulier, mais en ministre, exécutant les ordres du prince, et pour ménager les intérêts de la Compagnie ; car mon intention était, ou de garder pour mon compte ces actions que j'avais retirées à ces hauts prix, ou de les remettre à la Compagnie sur le même pied qu'elle les achetait sur la place suivant la résolution du Conseil , et de prendre sur moi la perte qu'il y avait, par rapporta la faveur que Monseigneur le régent faisait à ces personnes de qui je les avais retirées. La Compagnie a employé passé 100 millions de billets dans cet achat; elle n'a pas fait difficulté à retirer les actions de M. Landivisiau à 6 et 7,000 livres, suivant les bordereaux des agents de change, et de rendre les billets que je lui avais confiés pour faire cette opération : ainsi elle ne doit pas faire difficulté de les recevoir de moi, puisque je conviens de déduire cet article sur le montant de mes actions qui sont entre ses mains, et en les comptant au prix le plus favorable qu'elle les a retirés des agents de change.
' L'auteur des Hé flexions politiques sur les finances et le commerce.
Votre Altesse Sérénissime se souviendra que cette opération fut faite peu de temps avant que je me sois démis de mes emplois , et que je me retirai à Guermande sans avoir le temps de mettre mes papiers en ordre. Un simple garde du Trésor royal , qui n'exerce qu'une année en trois, et qui a des ordres signés du prince pour les. payements qu'il aura faits, prendra dix et vingt années pour rendre ses comptes ; et à moi qui avais le maniement de tant de milliards , qui ai exécuté les ordres du prince sans demander sa signature, on ne me donne pas dix jours ! Par bonheur j'ai des fonds encore qui me restent, après les millions que j'ai donnés , et qui suffisent pour répondre des parties pour lesquelles je n'avais pas les ordres signés de Monseigneur le régent.
VIL II convient de dire à quelle occasion ces primes furent données au public par la Compagnie, c'était dans le plus grand crédit du système : la circulation des billets de la banque avait rendu l'argent si commun , qu'on trouvait à emprunter chez les notaires, par tout le royaume, au denier quatre-vingts; c'est sur le pied de un un quart pour cent. Les billets de la banque étaient tellement accrédités, que les marchands et négociants refusaient de recevoir les espèces en payement, ou augmentaient le prix de leurs marchandises de cinq pour cent, qui était l'agio ou différence de la monnaie de banque à la monnaie courante. Ce bas prix d'argent fil monter les actions à deux mille pour cent ou dO,000 liv. l'action ^ et plusieurs personnes en achetaient à ce haut prix pour y placer leurs fonds, ne trouvant pas d'autre emploi qui produisît deux pour cent. Comme l'action devait produire sur le pied de 2,000 liv. pour cent, car les terres alors étaient vendues communément au denier cent, on s'attendait même dans le public que les actions monteraient ; on donnait des primes considérables pour engager à fournir les actions à terme sur le pied de 2,300 liv. et de 5,000 liv. pour cent, et les négociants étrangers profitaient de ces marchés , achetant les actions comptant , et les vendant à terme avec un bénéfice de vingt-cinq à trente pour cent.
Dans l'ouvrage que je me propose de faire pour éclaircir mes opérations, je démontrerai que, si mon Système eût été suivi et soutenu, les actions auraient continué à deux mille pour cent en monnaie faible, ou à proportion en monnaie forte ; les personnes qui sont capables de juger de ce que le crédit doit nécessairement produire dans un grand royaume comme la France , où les espèces sont très-abondantes, seront de mon opinion ; et ceux qui n'entendent pas assez cette matière conviendront au moins que j'ai agi de bonne foi , puisque je n'ai pas vendu mes actions alors. Mon frère , et ceux qui étaient dans ma confiance, ont agi sur ce même principe ; mais je fis ce qui dépendait de
1 Voilà le véritable secret du Système. M. Stewart, qui n'avait certainement pas vu et Mémoire, a insisté sur cette vérité, qu'aucun des auteurs français qui ont écrit sur cetlt matière n'ont devinée, \o\ez Recherche des principes de l'économie politique, tome IV, page 327. (Note de M. de Senovert.)
— En vérité, M. de Senovert fait preuve ici d'une pénétration bien profonde! San^ doute, ce fut le bas prix de l'argent, combiné avec toutes les manœuvres de l'agiotage qui éleva le prix des actions de la Compagnie des Indes. Mais cette dépréciation (!e l'argent, d'où provenait-elle? Uniquement de ce (lue l'auteur du Système, par le rembourse ment de toutes les dettes de l'État en billets de banque, avait encombré le pays de numé raire. Or, cette opération, ayant doublé la valeur nominale des terres et de toutes le: choses qui sont dans le commerce , devait avoir pour conséquence de forcer les créanciers de l'État à se jeter sur les actions pour se faire un revenu, pour trouver un emplo utile à leurs capitaux. De là, donc, la hausse toute factice de ces actions; et ce qu( M. de Senovert appelle un secret, n'en fut jamais un pour personne. Le secret du Système consistait, en dernière analyse, à contraindre les créanciers de l'État de recevoir di papier en remboursement, et à leur dire après : Échangez ce papier contre des actions Mais, dans ce troc obligatoire, il n'y avait pour eux aucune expectative de profil, et le chances de perte étaient immenses, ainsi (pie les faits l'ont dénionlré.
moi pour empêcher les particuliers de donner de l'argent en primes ^ dans l'espérance que les actions monteraient ; je leur ai même dit que j'en arrêterais leJ prix à 1,800 liv. pour cent, et pour les convaincre que c'était mon intention, je proposai à la Compagnie de recevoir 1,000 liv. en primes pour s'obliger à fournir les actions à 10,000 liv. l'action, qui était sur le pied de 2,000 liv. pour cent.
Je voulais par là désabuser le public de l'opinion où il était que les actions pouvaient monter au delà de ce prix, empêcher les étrangers de profiter sur les Français, et les Français de profiter les uns sur les autres.
La Compagnie ayant approuvé ma proposition, il se présenta un si grand, nombre de personnes pour prendre ces primes , que les commis ne pouvaient pas fournir à les écrire ; on fut obligé de les faire imprimer, et il y a eu environ 500 millions portés aux caisses pour en avoir.
La Compagnie aurait pu garder cette somme en pur profit, car les porteurs de primes étaient dans l'impatience de faire les autres payements stipulés, qui montaient à trois milliards ; et si quelqu'un eût été en état de faire ces payements , il aurait perdu plus que la valeur de la prime , l'action ayant baissé à 9,000 liv. ou 1,800 liv. pour cent.
Les affaires étant dans cet état, je proposai aux Directeurs de ne pas profiter sur le public de la bonne opinion qu'il avait eue des actions ; que j'avais eu mon intention, en empêchant un nombre de particuliers de se ruiner ; qu'il convenait de reprendre les primes qu'on avait fournies, et de donner par contre des dixièmes d'actions, ce qui fut agréé parla Direction, et confirmé par les arrêts du roi, comme j'ai expliqué ci-dessus.
Votre Altesse Sérénissime peut juger, par ce que je viens de dire, que mon intention n'était pas de porter les actions au delà de leur véritable valeur; que je n'ai pas eu en vue de faire profiter la Compagnie par la perte du public, mais de faire profiter le public par le succès des opérations de la Compagnie.
VIII. 3Ion frère fut arrêté par le roi, pour avoir prêté son nom à l'exécution des ordres du roi, et après quinze mois fut élargi, sur la requête qu'il avait présentée le premier jour de son emprisonnement.
IX. Avant de finir. Votre Altesse Sérénissime me permettra de lui parler d'une circonstance dans mon affaire, qui l'intéresse comme premier ministre, par rapport à lanéghgence, peut-être à la mauvaise foi d'un commis, dans l'exécution des ordres de son supérieur ; car la Compagnie des Indes devrait avoir reçu par mon ordre, et pour mon compte, une somme d'environ 14 millions, en payement de ce que je pouvais lui devoir en papier.
Votre Altesse Sérénissime se souviendra qu'elle me fit l'honnelir de in' écrire pour me faire savoir que Monseigneur le régent avait consenti à me donner des passe-ports pour sortir du royaume, et me manda en même temps qu'elle faisait chercher de l'argent pour m'en envoyer. Aussi le lendemain MM. Delassay et Lafaye, en m'apportant les passe-ports du roi, m'offrirent une quantité d'or de sa part, que je n'acceptai pas ; j'en avais eu suffisamment pour mon voyage, par un hasard assez extraordinaire.
Avant de me retirer à Guermande, j'avais donné à Pomier de Saint-Léger les ordonnances et billets que le sieur Bourgeois, trésorier de la banque, avait à moi ; il me rapporta pour environ 5 millions de mes billets, qu'il avait trouvés dans les caisses de ce trésorier, et huit cents louis qu'il avait reçus à la Monnaie. Je n'avais pas remarqué que, parmi les papiers que j'avais donnés à Pomier, il y avait un billet de cette somme sur la Monnaie de Paris, qui devait être payé en espèces ; et il me surprit agréablement en m'apportant les huit cents louis, car je n'avais pas la valeur de dix pistoles en espèces dans ma maison. Pendant le discrédit des billets, quoique j'eusse seul le pouvoir de donner des ordres en espèces sur la banque, je ne m'en suis jamais servi pour mes propres affaires, ou pour la dépense de ma maison ; je faisais escompter
des billets par Bussillet, mon intendant, pour toute ma dépense, et j'ai souvent fait escompter mes propres billets pour donner de l'argent aux autres , et à ma perte, pour ménager les ordres sur la banque.
Pour retourner à mon sujet, par rapport à Pomier, je lui fis remettre alors deux millions de comptes en banque, lui ordonnant de les négocier contre des billets delà banque, et avec ces billets d'acquitter ce que je pouvais devoir en papier à la Compagnie des Indes ou à ses commis. Les comptes en banque étant négociés dans ce temps autour de 700 pour 100 en billets, les deux millions de comptes faisaient autour de 14 millions; je ne sais point les raisons que Pomier peut avoir eues pour désobéir aux ordres précis que je lui avais donnés, ou s'il a eu des ordres supérieurs pour justifier sa conduite. Mais étant commis nommé pour ce service, sa négligence ou sa mauvaise foi ne devrait pas être à ma charge ; je crois que c'était à la veille de mon départ pour Guermande que je fis remettre ces deux millions de comptes en banque à Pomier; je partis pour Venise peu de jours après, et ne songeais plus à cette affaire, la regardant comme finie, ce qui paraît par les lettres que j'écrivis de Venise à M. le marquis de Lassay, lorsque j'appris que mes ennemis prétendaient que j'étais débiteur de la banque et de la Compagnie; s'il n'a pas ma lettre, je pourrais en envoyer copie, elle était du 14 juin 1721.
S'il est permis à un commis de manquer aux ordres et à la confiance de son supérieur, et dans un temps si délicat, le ministre le plus droit serait exposé à la perte de sa réputation, de son bien, peut-être de sa vie. Je me suis trouvé, dans deux occasions, tellement attaqué par un parti nombreux et puissant, qu'il fallait avoir l'esprit bien en repos, par rapport à la droiture de ma conduite, pour n'y pas succomber. Votre Altesse Serénissime se souviendra bien de l'état où j'étais lors des arrêts des 21 et 27 mai. Quand je me suis retiré à Guerraande, ma situation était encore plus dangereuse; la maladie *, en augmentant le discrédit et le désordre des affaires, avait augmenté le nombre de mes ennemis, car on m'attribuait tout le mal qui arrivait dans le royaume; le parlement devait retourner à Paris en peu de jours, et je ne pouvais pas avoir la moindre espérance que Monseigneur le régent m'eût permis de sortir du royaume ; je n'y pensais pas, lorsque Votre Altesse Serénissime m'écrivit pour me faire savoir ses intentions, et le lendemain en recevant les passe-ports, je partis sur-le-champ. Jugez, Monseigneur, si, étant à la campagne, éloigné de mes papiers, des livres, etc., je pouvais mettre ordre aux affaires qui demandaient du temps et ma présence à Paris ; et si la Compagnie des Indes n'aurait pas mauvaise grâce de vouloir profiter de la situation où j'étais réduit, et de la mauvaise foi des commis, en me demandant le payement des sommes que je ne dois pas, et quand je les devrais, ce serait pour son service, comme je l'ai démontré, et en effets; desquels effets elle avait alors à moi et elle a encore, sur ses livres, pour deux ou trois fois le montant de ses demandes. Non , Monseigneur, je ne puis accuser la Compagnie de la seule intention de me faire injustice; cette Compagnie me doit sa naissance, j'ai tout sacrifié pour elle, mon bien et mon crédit, car je suis à présent insolvable, en France et chez l'étranger; je lui ai sacrifié jusqu'aux intérêts de mes enfants, que j'aime tendrement et qui méritent ma tendresse; ces enfants, qui étaient recherchés par let plus grandes familles de France, sont aujourd'hui sans biens et sans établissement. J'aurais pu placer ma fille dans les premières maisons d'Italie, d'Allemagne ou d'Angleterre ; je refusais ces offres , ne convenant pas à mes devoirs. ni à mon attachement pour l'État que je servais; je ne m'en suis pas fail un mérite , car je n'en avais jamais parlé à Monseigneur le régent. Cette conduite est bien opposée à l'idée que mes ennemis ont voulu donner dt moi, et toute l'Europe doit être bien persuadée de mon désintéressement el
1 La pesle de Marseille.
de mon état, puisque je ne reçois plus d'offres pour le mariage de mes enfants.
Monseigneur, je fus encore plus délicat, car je n'ai point marié mon fils ni ma fille, même en France, quoique j'eusse des offres avantageuses; je ne voulais pas devoir mon soutien aux alliances, mais au mérite de mes services.
Si quelques intéressés dans la Compagnie ont souffert par le dérangement de mon Système, ils ne doivent pas m'en blâmer, ce n'était pas mon intention ; au contraire, si mes vues avaient été suivies, la différence n'aurait été qu'entre ceux qui auraient profité plus ou moins, car personne n'aurait perdu; ce que je prouverai lorsque je rendrai compte au public des raisons qui ont déterminé à chaque opération que jai entreprise.
X. Si je n'avais pas été chargé de la direction générale de la Compagnie des Indes, de la banque et des finances, et très-zélé pour le succès des affaires de l'État et de la Compagnie, je ne serais pas dans la situation où jo me trouve à présent; et supposant que je n'eusse pas les moyens de me libérer de mes engagements, le roi et la Compagnie devraient m'en fournir, puisque je les ai servis avec un désintéressement qui n'a point eu d'exemple, et qui ne sera guère pratiqué par d'autres. Mais comme j'ai des effets entre les mains de la Compagnie des Indes, ou entre les mains du roi, qui excèdent de beaucoup le montant de mes engagements, il est juste que je solde mon compte avec la Compagnie et avec mes correspondants étrangers, avant que Sa Majesté procède à la liquidation de mes effets.
XI. Origine de mes biens. — J'ai apporté en France 1,600,000 livres, le marc d'argent alors à 28 livres, qui font, au cours de ce jour, environ ^2,500,000 livres ^
Votre Altesse Sérénissime fera liquider les effets qui me restent, selon sa volonté; je la supplie seulement d'être persuadée d'une vérité, que je n'ai d'autres biens que ceux qu'elle me laissera par sa décision.
Je n'ai qu'une remarque de plus à faire, et je finis ce Mémoire. Comme le roi a jugé bon de rendre la monnaie plus forte qu'elle n'était lorsque l'état coté C * fut présenté, cet état, qui montait alors à 5.6:28,652 livres 15 sous 6 deniers, ne doit monter à présent qu'autour de 5,000,000 livres. Il n'est pas juste qu'un changement du prix des espèces me fasse gagner sur le roi; je ne le demande pas, car trois millions serviront pour payer ce que je dois en espèces à la Compagnie des Indes, et à solder mes comptes avec les correspondants étrangers, de même que 5,628,652 livres 15 sous 6 deniers auraient pu faire, si la monnaie eût continué faible.
1 Près de 2,700,000 livres d'aujourd'hui (1790). {JVote de M. de Senovert.) — Ces 1,600,000 livres, représentant par approxim.ition U,285 kilogrammes d'argent, équivalent à peu près à 2,857,000 francs de notre monnaie acUielle. I>e forcement de poids, dans ce calcul, se trouve balancé par l'affaiblissement du titre^ qui n'est plus aujourd'hui que de 9/10 au lieu de 11/12.
* Cet état contient le relevé des sommes que M. Law avait payées à l'étranger pour le compte du gouvernement. {Note de M. de Senovert.)
Observatioin. — Ici se terminent les OFAwres de Law, recueillies et éditées en 1790, en un volume in-go, par M. de Senovert. Nous avons cru devoir y ajouter :
1" Quatre lettres que cet homme célèbre publia, dans les premiers mois de l'année 1720, pour justifier ses opérations, en exposer les principes, et enfin soutenir le Système;
2» Un Mémoire, fort remarquable, sur les Monnaies, qui fut présenté par lui au Conseil des finances, avant son avènement au ministère, et qui nous a été conservé par Forbonnais, dans le sixième volume de ses Considérations sur les finances.
Il suffira de jeter un coup d'œil sur ces cinq pièces, comprenant ensemble 153 pages in-12 d'iu» pression, pour reconnaître qu'elles sont un des monuments les |)lus curieux de l'histoire économique du dix-huitième siècle. E. D.