QUATRIÈME PARTIE
Les matières qui sont propres aux usages de la monnaie doivent être fabriquées, mais le prix des espèces faites de différentes matières ne doit pas être réglé par le prince.
Si deux ou plusieurs matières sont fabriquées , et que le prix des espèces faites de ces différentes matières soit réglé, il arrivera souvent que le prix marqué par le prince ne sera pas le juste prix; et alors ceux qui ont des payements à faire s'acquitteront dans l'espèce qui est exposée le plus haut.
Je suppose les espèces d'or et d'argent réglées sur le pied de quinze onces d'argent pour une once d'or, que quinze onces d'argent font présentement la juste valeur d'une once d'or. Je prête des espèces d'or pesant cent onces, et valant la même somme en livres que quinze cents onces en espèces d'argent. Je suppose qu'il arrive une quantité d'argent des Indes assez grande pour changer considérablement la proportion de valeur entre l'or et l'argent , et que l'once d'or vaut alors seize onces d'argent. Le prix des espèces d'or et d'argent étant réglé sur le pied de quinze, celui à qui j'ai prêté les cent onces d'or me paye avec quinze cents onces en espèces d'argent , quoique ces quinze cents onces ne valent alors que quatre-vingt-treize onces et trois quarts d'or.
L'on dira que je les peux donner en payement sur le pied que je les ai reçues.
Par cette raison, si le prince exposait une once d'argent en espèces pour le même prix qu'une once d'or est exposée, je ne perdrais pas, quoique les cent onces d'or me soient payées avec cent onces d'argent. Si je ne dois rien , je perds; si je dois, ceux qui les reçoivent en payement souffrent la perte ; car nonobstant que le prince expose les espèces d'argent pour autant que les espèces d'or du même poids sont exposées, on ne donnerait pas la dixième partie des marchandises ou denrées pour les espèces d'argent qu'on donnerait pour le même poids en espèces d'or.
Régler le prix des espèces d'or ne ferait aucun tort , si le prix des espèces d'argent n'était réglé. Comme de régler le prix des espèces d'argent ne ferait tort à personne , si le prix des espèces d'or n'était pas réglé. Ordonner que l'écu ait cours pour quatre livres , les autres espèces d'argent à proportion , règle la valeur des livres, mais ne règle pas la valeur d'argent en matières ni en espèces; car les livres, sous et deniers n'ont aucune valeur que celle (ju'ils reçoivent des espèces. Mais d'ordonner que l'écu d'argent ait cours à tant et la pistole à tant, c'estvouloirréglerlaproportionde valeur entre l'or et l'argent, qui ne peut pas être réglée.
11 est impossible que deux matières de différente espèce soient continuées dans la même proportion de valeur, à moins que la (piantité de ces matières ne soit continuée dans la même proportion l'une avec l'autre, et avec la demande ; car les changements de cette proportion changent la valeur, et le prix marqué n'est plus le juste prix ni celui peut-être qui convient le plus à l'État.
Quand les guinées furent fabriquées en Angleterre, elles étaient données et reçues en payement sur le pied de vingt sous sterling : vingt sous sterling et une guinée étaient alors d'égale valeur; la guinée vaut présentement vingt-un sous et demi sterling, quoique la guinée et le sou sterling aient été contiiuiés du même poids et titre.
La raison est que l'once d'or valait alors quatorze onces et demie d'argent ; la quantité de ces métaux n'étant plus dans la même proportion l'une avec l'autre et avec la demande, le prix est changé, et l'once d'or vaut quinze onces d'argent et quarante-neuf centièmes d'once.
En Angleterre, l'or fabriqué n'est pas monnaie; la guinée a cours volontaire à vingt-un sous et demi sterling, mais on n'est pas obligé à la recevoir.
En France , le prix des espèces d'or et d'argent est réglé par le roi sur le pied de quinze onces d'argent et vingt-quatre centièmes d'once pour l'once d'or; donc l'or est réglé plus bas en France que sa valeur naturelle en Angleterre, à proportion de l'argent; et il y a un profit à transporter l'or de France en Angleterre.
Le pays qui doit la balance, et qui tâche par des lois d'empêcher le transport des espèces, devrait régler l'or plus haut qu'il n'est pris dans les autres États, parce qu'il est plus facile à voiturer ; mais la France, quoiqu'elle se trouvât devoir la balance, a pris l'or plus bas, et a donné par là un profit aux billo^ neurs, outre celui qu'ils avaient sur le change. H
Pour retourner à mon sujet, je dis que le prix des espèces ne doit pas êtff réglé, non plus que le prix d'un chapeau. Le prince peut nommer une once d'argent fabriqué un écu, et le faire passer pour quatre livres, cela ne règle pas sa valeur; car les livres n'ont pas d'autre valeur que celle qu'elles reçoivent des espèces, comme j'ai déjà remarqué.
Aussi l'intérêt de la monnaie ne doit pas être réglé par le prince. Je suppose qu'elle vaut présentement à Gênes quatre pour cent, qu'on attend des vaisseaux , d'Espagne avec de grosses somriïes ; si ces vaisseaux arrivent heureusement, | l'intérêt baissera à trois ; s'ils n'arrivent pas, ne dois-je pas en profiter et faire valoir mon argent cinq pour cent ' ?
1 Les princiiHib exposés Jusciifici par M. Law sont d'une c vidcncc à laquelle il cslirp-
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La monnaie est comme une marchandise. J'ai un magasin de draps d'Angleterre, qui valent six livres la palme. Si le prince réglait le prix de nos draps à six livres, il me ferait tort; car s'il arrive une quantité de draps, je ne trouverai plus à vendre les miens six livres, je serai obligé de m'en défaire à moins, et le prince ne me bonifiera pas la perte.
Si ces draps n'arrivent pas, comme je cours le risque de la perte, ne dois-je pas jouir du bénéfice que le prix naturel de mes draps me donne alors ?
Le prince quelquefois règle le prix des effets, comme le blé dans les années stériles, ou en cas de monopole ; par la même raison il peut régler l'intérêt de la monnaie; mais s'il prétend régler l'intérêt à quatre pour cent quand les espèces sont rares, la loi sera aussi peu observée que s'il prétendait faire vendre la livre de pain à un sou dans une année stérile, de même que dans une année abondante.
Pour réduire l'intérêt, il faut rendre la monnaie moins valable, en augmentant la quantité ou en diminuant la demande. U y a deux cents ans que l'intérêt était à dix pour cent, présentement il est à cinq, et en quelques endroits à trois pour cent ; mais ce n'est pas la loi qui l'a réduit, c'est l'augmentation de la quantité de monnaie depuis la découverte des Indes.
En France, depuis cette guerre, la monnaie, étant rare, rendait dix et douze pour cent, quoique réglée par la loi à cinq; et il est facile d'éviter les peines portées par la loi en France. C'est usure, par les lois canoniques, de prendre aucun intérêt, à moins que d'aliéner le capital ; c'est-à-dire que si je prête cent mille écus pour deux ou trois années, il n'est pas permis de prendre un intérêt : pourtant il n'y a rien de plus commun. Je prête cent mille écus pour un an à cinq ou dix pour cent; l'emprunteur confesse avoir reçu cent cinq ou cent dix mille écus, et promet de les payer dans une année.
Il se trouve des personnes scrupuleuses qui ne veulent pas profiter de la (;herté des espèces en prenant plus d'intérêt que la loi ne permet ; mais ii en coûte plus à l'emprunteur ; il faut payer le notaire, sans quoi il fait naître des difficultés sur la sûreté, qui empêchent l'emprunt.
Ces Mémoires ne sont pas dans l'ordre où ils devraient être présentés à Votre Altesse Royale. Mon soin a été d'examiner si mes raisonnements étaient bons; les défauts dans la manière de les expliquer, j'espère, seront excusés.
Aussi je me suis aperçu que ces Mémoires ont été longs et ennuyants : comme il a fallu éclaircir plusieurs cjioses qui regardent la monnaie, je n'ai pu m'empêcher de tomber dans ces défauts. Ceux que je présenterai avec mon projet seront plus courts et plus faciles à suivre, et je tâcherai de n'y rien offrir d'inutile ou éloigné du sujet.
S'il se trouve quelques erreurs dans les principes que je pose, ou dans les conséquences que je tire de ces principes, qui pourraient rendre douteux le succès de mon projet, j'aurai obligation à ceux qui me les feront remarquer; car je serais très-fâché de donner un avis qui dans la suite ne répondrait pas à ce que j'aurais avancé.
possible de se refuser de bonne foi avec un esprit juste. Mais ici il commence à s'éloigner du vrai, pour avoir vu les choses trop en général, sans fah'e attention aux circonstances particulières; et son Système était une conséquence de ce qu'il avance ici sur rintéiél de l'argent. Si la circulation était fort rapprochée de son ordre naturel, il est probable que les princes n'auraient pas besoin de régler le taux des intérêts; mais comme dans les royaumes où la circulation paraît le mieux établie, il ne laisse pas de subsister un nombre infini de causes d'obstruction, les propriétaires de l'argent composent toujours le plus petit nombre; ainsi ils exercent un véritable monopole. {IVote de Forbonnais .)