SUR MELON
Child, Mun, Law, etc. , ne portait guère ses regards que sur le phénomène de la production. La première, dans ses conceptions morales et généreuses , se plaçait, sans être cosmopolite, au point de vue de l'humanité tout entière; elle tendait à la liberté; la seconde, pleine d'idées ambitieuses et cupides, se renfermait étroitement, au contraire, dans le cercle de la nationalité. L'une voyait dans le commerce un ) lien qui devait unir tous les peuples sans les confondre ; l'autre, un moyen nouveau d'asservissement plus efficace que la guerre : elle rêvait déjà l'empire de l'univers par les prohibitions et les monopoles. Au berceau de la science française , enfin , l'on retrouve l'esprit de paix, de dévouement, de fraternité, qui anime notre siècle, et dont est issue la grande révolution de 1789 , tandis que la science anglaise ne laisse apercevoir, sous une autre forme , que l'esprit anti-social du monde ancien^ On le dit à regret. Melon n'a pas échappé à l'influence de cette doctrine, qui croyait ne devoir tenir aucun compte des lois éternelles de la morale dans les rapports de nation à nation , et bien souvent même, dans les rapports de l'État aux citoyens. Quoique la science de la richesse ne soit pas celle du juste et de l'injuste , il n'est pas moins vrai qu'elle y touche par tant de points, qu'il est bien difficile à ^elui qui méprise la seconde , de ne pas se laisser entraîner à des spéculations coupables, en traitant de la première. Et c'est ainsi, par exemple, que Melon a été amené à proposer au législateur, dans un chapitre spécial , l'étrange problème de savoir si b / substitution de Vesclavage à la domesticité ne serait pas une mesure \ à prendre dans l'intérêt du travail, des bonnes mœurs et de l'Etat*? Chose plus étrange encore ! Voltaire crut devoir à son titre de représentant de la littérature française , de protester contre les négligences de style de l'auteur, et il laissa passer sans la plus légère observation un chapitre qui était une atteinte flagrante à la dignité humaine^ En résumé , toutefois , et à part cette triste erreur , les vues exposées
* Cette opposition des deux écoles est un fait constant. Elle s'est continuée depuis Tépoque dont nous parlons ; mais cela ne veut pas dire qu'il n'y ait sous ce rapport, de l'autre côté du détroit, des exceptions très-honorables. Gela n'est pas surtout une attaque indirecte contre Smith ; car, à nos yeux, Smith, quoique Anglais, appartient à l'école française, et ses écrits, qu'on n'a pas assez lus, nous paraissent empreints d'autant de libéralisme que ceux des économistes du dix-huitième siècle.
"Voyez le chapitre v, De l'Esclavage.
^ Parmi les choses que je remarque sur V Essai de M. Melon, il me sera bien permis, en ma qualité d'homme de lettres et d'amateur de la langue française, de me plaindre qu'il en ait trop négligé la pureté. L'importance des matières ne doit pas faire oublier le style. (Voltaire, loc. cit.)
706 NOTICE HIStORIQUÈ SUR MELON.
par Melon sont, prises dans leur ensemble, celles d'un homme de bien et de tdlent. Il attaque avec fermeté tous les abus qu'il découvre, mais dans un langage exempt de violence , qui ne prête que plus de force à l'autorité de la raison. Ses rapides aperçus offrant toujours un côté incontestable , tournèrent l'attention du public sur de graves matières où elle ne s'était pas encore assez portée. Ce fut cet écrivain qui lui apprit à discuter sur le crédit , les rerites et la monnaie. Quoique , dans cette dernière question , là thèse qu'il entreprit de soutenir, l'utilité et la légitimité de l'augmentation du signe monétaire, fût bien certainettlent fausse , il n'en répandit pas moins de grandes lumières sut" le point débattu. La société y gagna en outre la conquête des vrais principes, eh ce que Dutot, leur défenseur dans cette circonstance, les fit triompher par lihe téfUtation très-solide de la partie de l'ouvrage qui les attaquait ; tant il est hors de doute , comme ori l'a déjà soutenu bien des fois , que la liberté d'écrire porte eii elle-même le remède aux inconvénietits qu'elle peut causer!
Melon fit paraître , après V Essai politique sur le commerce, une Lettre à madame la comtesse de Verrue , sur Vapologie du luxe. Elle est imprimée dans les œuvres de Voltaire , à la suite du Mondain, De plus, il édita les œuvres de l'abbé de Pohs, écrivain fort ignoré maintenant, et joignit à ce travail une Notice sur la personne de l'auteur.
Melon est mort à Paris, le 24 janvier 1738, deux ans après la seconde édition de son principal ouvrage.