‹ Économistes financiers de 18e siècleChapitre 159 sur 201 · SUR MELON · texte numérisé non relu

SUR MELON

cessité de soustraire à l'empirisme, qui seul en avait eu la direction \ jusqu'alors, le gouvernement des intérêts matériels de la société. Il a bien mérité de la science à cet égard ; mais on ne doit pas dissimuler, néanmoins, qu'il l'a souvent jetée hors de la bonne voie, et que son coup d' il sur les véritables causes de la richesse publique ne fut pas aussi juste que celui de Boisguillebert.

Si l'on était tenté de se prévaloir de cet aveu pour nous adresser le reproche de tirer de l'oubli des doctrines économiques qui ne sont pas exemptes d'erreurs, il nous serait facile de répondre que, d'abord le retour vers ces mêmes erreurs est devenu impossible, parce que le passé ne recommence jamais; ensuite , que le spectacle de ces erreurs, loin de nuire à la cause de la vérité, ne peut au contraire qu'en hâter le progrès. Lorsque l'histoire prouve que chaque siècle apporte au monde son tribut de paradoxes spécieux ou de rêveries folles, quoi de plus propre , en effet , à nous tenir en garde contre les aberrations contemporaines , que l'étude attentive des fausses opinions par lesquelles a déjà passé l'esprit humain? Pourquoi , d'ailleurs, les économistes antérieurs à nos jours seraient-ils l'objet de plus de dédain que les philosophes des temps passés, dont les systèmes ne sont pas irréprochables, et dont, cependant, les livres sont toujours lus? Pourquoi l'économie politique ne garderait-elle pas la mémoire de ses "^ ancêtres, quand la philosophie ne cesse, avec raison, de vouer un culte respectueux à tous les siens?

Le grand succès obtenu par V Essai sur le commerce^ permet de con- < sidérer ce livre comme une sorte de résumé des opinions morales, / politiques et économiques qui régnaient dans les hautes classes de la [ société, après les mœurs de la régence et le bouleversement du Système. Un pareil ouvrage s'adresse donc à tous les hommes sérieux. L'ignorance seule pourrait soutenir qu'il n'y a aucun profit à écouter nos pères discutant les questions capitales de la population, de l'impôt, de la liberté industrielle, du crédit, des machines, et tous les graves problèmes, enfin, dont notre époque, comprenant de nouveau l'importance, s'est mise à rechercher la solution avec ardeur.

Melon est parmi nous le premier théoricien du système mercantile,^ de ce système que Colbert eut l'idée malheureuse d'appliquer à la France, mais dont il ne fut pas ^inventeur^ Et cependant, c'est peut-

* Ce livre a eu quatre éditions, en 1754, 1756, 1742 et 1761.

* On peut dire que l'Europe n'a jamais joui complètement de la liberté du commerce. Mais avant 1650, du moins, la violation du principe n'était pas systématique,

être de ce point de vue que l'écrivain du dix-huitième siècle est capable de nous offrir les plus utiles enseignements. Si Ton veut bien lire avec attention son chapitre De la liber lé du commerce^ on verra qu'il était loin d'entendre le régime prohibitif de la manière dont nous le pratiquons actuellement. A ses yeux, l'intérêt des consommateurs passe toujours avant celui d'une classe quelconque de producteurs; et s'il ne repousse pas, en fait, l'existence de certains privilèges ou de certains monopoles , c'est seulement parce que , trompé par une science incomplète, il suppose que ces institutions doivent tourner au profit de l'État. Mais il n'admet pas que le législateur ait le droit d'intervenir dans la lutte nécessaire dii capital et du travail , et d'y intervenir surtout pour livrer le second, ou le plus faible, à la discrétion du premier, ou du plus fort\ La protection qu'il réclame est pour l'industrie, et non pour la personne de ses agents, dont il ne confond pas les intérêt avec ceux de la société elle-même. Melon serait devenu le disciple d'Adam Smith, si l'écrivain français n'eût été sur le point de terminer sa carrière quand le grand philosophe, encore enfant, ne se doutait guère de la gloire qu'il acquerrait un jour.

La lecture de V Essai sui^ le commerce suggère une réflexion qui n'est pas sans importance dans l'histoire de l'Économie politique ; c'est qu'à peine la science venait-elle de naître, que déjà il existait dans le monde deux écoles dont les spéculations respectives accusaient une tendance bien distincte. L'école française, représentée par Vauban etBoisguillcbert% se préoccupait surtout de la distribution de la richesse ; l'école anglaise, fondée par Craunt, William Petty, Davenant,

et elle n'avait d'autre cause que l'ignorance de la fiscalité. Elle devint telle , au contraire, par Vacte de navigation, rendu sous Cromwell à celte dernière époque, et complété sous Charles IL C'est donc bien l'Angleterre qui a donné le premier exemple de la perturbation préméditée des lois de l'ordre économique. Répondre que celte mesure a été très-profi table aux intérêts de celte nation, c'est dire tout simplement qu'elle a été d'autant plus funeste aux intérêts de toutes les autres.

' Tel est le résultat effectif de l'application combinée des machines et du système protecteur. Le système fermant les débouchés, les machines font surabonder les produits, et l'engorgement devient nécessaire. De là, suspension du travail, ou abaissement des salaires ; et de là, enfin, misère et démoralisation des classes laborieuses. Ainsi donc , le défaut de liberté a pour conséquence de tourner le génie de l'homme contre lui-même, et de changer en instruments de dommage des inventions merveilleuses, que la Providence destinait à l'amélioration du sort des masses et au progrès général de l'humanité.

^ On pourrait ajouter Fénelon et l'abbé de Saint-Pierre, dont les pensées, toutes pacifiques, sont loin d'apparaître à notre époque sous l'aspect ridicule que les contemporains essayèrent de leur donner.

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