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CHAPITRE IL

Du Blé.

Les plus grandes abondances de blé sont presque toujours suivies de la disette, peut-être parce que l'avilissement du prix a découragé le laboureur. Alors se forment de vastes projets de construire des magasins qui assurent à jamais les peuples contre la famine. Mais ces projets, que la misère actuelle avait enfantés, disparaissent à mesurcÉj que le souvenir du mal s'éloigne, et que, trop rempli du présent, om^ ne peut s'occuper d'un avenir qui paraît incertain , parce qu'il n'estt] pas certain dans laquelle des dix années suivantes il arrivera, car rare-Ii ment voit-on dix années de suite sans une cherté.

Dans un petit État de peu de récolte, et où le blé venant toujours de l'étranger, son avilissement n'est jamais à craindre, ces magasins peuvent être d'une utilité plus étendue; leur régie, sagement conduite, eu fera aisément l'impôt général, sans que le prix du blé soit à charge au peuple. Mais dans un grand État, presque toujours d'une récolte plus que suffisante, les magasins ont de dangereux inconvénients : ils ne peuvent se faire et s'entretenir qu'à grands frais ; le mauvais blé s'y transportera comme le bon, et achèvera de se corrompre à la garde. Les régisseurs ne voudront pas que ce soit à leur perte, ou voudront en profiter ; et difficilement le législateur pourra-t-il se défendre de leur importunité, ou de leurs pièges : ils demanderont à vendre par préférence. De là, le mauvais pain et les maladies épidémiques.

1 Voyez Boisguillebert, Dissertation sur la nature des richesses^ pages 597 et 598 de ce volume.

La France réunit chez elle les produits de la première supposition des îles et de bien d'autres. Elle a spécialement la production du blé, qu'elle peut fournir presque en concurrence avec la Pologne. Mais comme toutes ses provinces ne sont pas également abondantes, surtout dans les mêmes années, le législateur peut prévenir les suites de cette inégalité par des dénombrements exacts des habitants de chaque province, et de la quantité de grains recueillis. Ainsi il laissera tirer librement de la province abondante le grain superflu, pour être transporté dans la province stérile, et il empêchera la trop grande cherté, ruineuse dans celle-ci, et l'avilissement du prix, qui accable le laboureur dans l'autre.

Et par là il préviendra également la disette générale, encore plus facilement prévenue par les négociants, que des correspondances sûres et intéressées avertissent à propos des abondances et des disettes de tous les pays \ Il y a encore à remarquer que la plupart des disettes n'ont été que des terreurs paniques, qui ont fait fermer les greniers, dont une police faible ou intéressée n'osait briser les portes.

Nous avons de sages ordonnances sur le commerce des blés , pour prévenir les abus et le monopole, particulièrement l'ordonnance donnée à Versailles en 1699.

Ainsi ce premier objet de la législation, l'assurance du pain, est d'une extrême facilité en France, comme il le serait dans l'île du blé. il est bien plus difficile, et non moins important, d'empêcher l'avilissement par la trop grande abondance : alors les permissions particulières d'en envoyer à l'étranger ne s'accordent souvent par les subalternes qu'à prix d'argent, et avec des formalités qui en font perdre tout le fruit au propriétaire du grain.

Pourquoi n'en pas accorder une générale, révocable quand la hausse du prix deviendra à charge au peuple? On ne peut pas s*y méprendre \

C'est, dit-on, une maxime constamment reçue, que la grande abondance d'une denrée est nuisible. Si cette maxime est véritable, on peut en conclure une seconde, qui ne le sera pas moins, c'est que le pays où elle a pris naissance est mal policé dans le commerce ; car comme toute terre ne produit pas tout, il n'est pas possible que d'autres pays ne soient dans le besoin de cette denrée. D'ailleurs cette abondance n'est pas continuelle et universelle, et la denrée est toujours assez de garde pour prévenir une disette prochaine. Les hommes ne

* Les sympathies de l'auteur pour la liberté de l'industrie apparaissent clairement dans ce passage. C'est une remarque à laquelle nous aurons l'occasion de nous livrer encore plus d'une fois.

* La législation actuelle satisfait à ce vœu de l'auteur.

travaillent que pour se donner la plus grande quantité ; par quelh funestes entraves cette plus grande quantité peut-elle devenir perni cieuse, n'étant aux dépens d'aucune autre *?

Il se peut bien qu'une denrée qui n'est pas d'une nécessité absolue, dont la conservation, la consommation, ou l'envoi, coûtent de grandi frais par les impositions, soit moins profitable dans son abondance. Plus il y a de vin, plus la futaille est chère; plus les frais de récolte sont grands, plus la vente en est lente et la garde coûteuse. Mais ce que le propriétaire du vin paye de plus pour la futaille, le propriétaire de la futaille le gagne ; les travailleurs sont payés plus chèrement, les habitants consomment davantage, et pour un léger dommage que souffre peut-être un particulier, tout le reste y gagne. Nous aurons occasion, dans l'article des monnaies, de développer le principe politique de la cherté des denrées.

La mesure du blé au boisseau et au setier, avec ce nom commun dans toute la France, est inégale dans chaque juridiction ; cela porte son embarras. Pendant quelques années, et jusqu'en 1728, il y avait deux sortes de sous, peu différents de matière et de forme, et de valeur inégale ; les uns de neuf liards, les autres de sept, équivoque continuelle dans les payements aux halles, nouvel embarras. Ajoutez encore la différence des poids ; tous ces embarras multipliés fatiguent et appesantissent continuellement le commerce.

Il faut rapporter ici les termes mêmes qui sont dans l'excellent Dictionnaire du Commerce :

« Cette diversité de ^ poids, irrémédiable pour tous les peuples en général , et très-difficile à changer pour chaque État en particulier, est sans doute une des choses les plus embarrassantes du négoce , à cause des réductions continuelles que les marchands sont obligés de faire d'un poids à un autre, et de la facilité de se tromper dans ces opérations arithmétiques.

(( On a tenté plusieurs fois en France, où plus qu'en aucun autre État on trouve cette différence de poids, de les réduire en un seul , mais toujours inutilement.

« Charlemagne est le premier qui en forma le dessein, et s'en tint au projet. Philippe le Long alla jusqu'à l'exécution ; mais à peine

* Réflexions pleines de sens ! Est-il dans l'ordre que les bienfaits de la nature deviennent une calamité? Que le laboureur et le vigneron soient forcés de gémir de sa munificence, quand il y a des hommes qui manquent de pain, et le dixième de la population qui ne boit que de l'eau? (Voyez le texte et les notes de la Dime royale^ pages 52 et S5 de ce volume.)

'^ Il dit la même chose des mesures. Voyez poids et mesures. — 11 s'agit du Dictionnaire de Savary, dont le nom se trouve cité plus loin.

commença-t-il, que ce dessein, quoique si louable et si utile, causa une révolte presque générale dans ce royaume, et que le clergé et la noblesse se liguèrent avec les villes pour rempêcher.

« On voit encore diverses ordonnances de Louis XI, de François I", de Henri II, de Charles IX et de Henri III à ce sujet, qui n'ont point eu d'exécution. Enfin lorsque, sous le règne de Louis XIV, on travailla au code marchand , ce projet fut de nouveau proposé ; mais les plus habiles négociants de Paris, entre autres M. Savary, qui était du conseil de la réforme, ayant été consultés, ce dernier donna d'excellents mémoires, qu'on a encore, qui montrent également, et les seuls moyens de faire réussir ce projet, et les difficultés presque insurmontables qu'il appréhendait qui n'empêchassent qu'il ne réussît jamais. »

Voilà ce que la politique spéculative, et dénuée d'une connaissance réfléchie des préventions populaires, ne saurait prévoir. Le czar Pierre ^

a eu moins de peine à détruire un corps redoutable de milice qu'à faire raser les Moscovites.

Nous ne croyons pas cependant la chose aussi difficile que cet auteur le dit. Les temps sont changés, et quoique la populace soit et demeure éternellement la même, l'ordre moyen, dentelle adopte presque toujours les sentiments, est plus éclairé, et se trouve plus intéressé à favoriser qu'à traverser cette réforme.

Alors c'est au poids et à la mesure des grains de Paris qu'il faudrait tout rapporter, avec un tarif de réduction des redevances. Le tonneau avec ses subdivisions paraît la mesure générale la plus commode pour les liqueurs , parce que plusieurs nations de l'Europe le connaissent et s'en servent à mesurer les vaisseaux ; et quoique ce soit pour la morte-charge * , il est toujours relatif à notre futaille. Il y a sans doute là-dessus de plus utiles éclaircissements dans le mémoire indiqué de M. Savary.

Allons plus loin. Où est pris le principe de toutes ces mesures? Personne ne le sait, parce qu'il n'existe pas. Il se trouve arbitrairement établi dans chaque pays, et c'est ce qui en fait la diversité si grande et si pénible. Il est une mesure qui pourrait facilement être commune à toutes les nations policées; c'est la mesure du pendule à secondes, également déterminé partout à 36 pouces 8 lignes et demie ^ En partant de là, tout sera mesuré et pesé uniformément. H y a même à ^espérer que la nation qui préfère un calendrier défectueux à celui qui

' C'est-à-dire pour le poids.

'^ Quoique l'égalité ne soit pas partout dans la précision géométrique, la différence est nulle pour la pratique européenne. {Note de V auteur,)

est réformé par une puissance odieuse ne se refusera point à cette nouvelle mesure.

Objection populaire et basse dédire : «Mais n'a-t-on pas vécu jusqu'à présent sans cela? » Réponse. Mais pourquoi du blé? N'a-t-oii pas vécu autrefois de gland? N'avons -nous pas vécu jusqu'au siècle précédent sans postes, sans lanternes et sans Pont-Neuf? et ne vivonsnous pas encore commodément, quoique la moitié des chemins soit presque impraticable? Interrogez ce voiturier, qui dans un fond de province à peine connu de l'intendant, est obligé d'y passer et repasser souvent. Quelle fatigue pour lui et quelle perte de chevaux ! Il trouvera les lanternes d'autant plus inutiles qu'il n'en sera jamais éclairé, quoiqu'il contribue à leur entretien. Les sociétés ne s'éloignent des mœurs sauvages qu'à proportion des plus grandes commodités qu'elles se procurent dans la plus grande généralité. Le législateur n'a pas moins en vue l'habitant des Pyrénées que l'habitant de Paris; toute sa nation est également près de lui.

Ce serait jouir avec ingratitude des bienfaits de notre admirable police, que de n'en pas faire l'éloge dans cette occasion. Cette partie essentielle de la législation, autrefois si peu connue, et négligée encore chez la plupart de nos voisins, a fait chez nous depuis le dernier règne un progrès surprenant. Ses sages lois embrassent presque tout, et ce qui est bien plus, elles sont exécutées autant que le peut permettre l'étendue des détails. Une vigilance continuelle, également éloignée^, du relâchement et de l'inquisition, ne réprime que ce qui peut troublei j la tranquillité publique \ Lorsque dans la suite nous paraîtrons en-^ j core y souhaiter quelque chose, par rapport au commerce, c'est parce ; que plus elle est près de sa perfection, facile à atteindre, et plus les -; regrets sont grands d'y voir le moindre retardement. i

La plus grande des maximes et la plus connue, c'est que le com- ] merce ne demande que liberté et protection ; et si la liberté a quelque l restriction dans le blé, elle doit être dans toute son étendue pour leÉ : autres denrées et marchandises. Leur disette ou leur abondance, leur cherté ou leur bon marché, ne sauraient être que momentanées, et de peu de conséquence; variation non préjudiciable au citoyen, et avantageuse au négociant, qu'elle excite au travail.

Dans l'alternative entre la liberté et la protection , il serait bien

* C'était la maxime favorite de notre illustre d'Argenson , qui ne fut haï que des malfaiteurs. (Note prêtée à l'auteur par Véditeur de d742.)

— Il est vrai, du reste, que d'Argenson fut un très-bon magistrat de police. Mais on peut juger, par ce qui reste à faire en 1842, en matière de police municipale, de Pétât des choses un siècle avant.

moins nuisible d'ôter la protection que la liberté ; car avec la liberté, la seule force du commerce peut tenir lieu de protection. Dans la dernière guerre, les négociants de Bordeaux se procurèrent eux-mêmes une frégate pour défendre l'entrée de leur rivière.

C'est une manière d'ôter la liberté, que de modérer les droits d'une marchandise en faveur de quelque particulier, sous quelque prétexte que ce soit; c'est autoriser un monopole qui devient plus dangereux, parce qu'il est à l'abri de la loi. Alors le négociant ordinaire demeure, oisif; lui qui, par des correspondances déjà solidement établies, aurait procuré bientôt à meilleur marché toute l'abondance que la denrée peut comporter, par rapport à la quantité qui en existe pour toutes les nations; au lieu que l'avide privilégié, avec tous ses avantages, vendra plus cher, et peut-être obtiendra des indemnités ^

L'équivalent de cet avantage est quelquefois encore donné plus imprudemment à l'étranger, par des impositions ou des formalités nouvelles sur nous, qui le mettent en concurrence, ou à la portée de vendre à meilleur marché. On n'en citera qu'un exemple singulier. Dans la dernière guerre, il fut mis un impôt d'une régie dure sur les cartes à jouer, dont il revenait annuellement 50 mille livres de ferme ; cet objet ridicule et puéril nous fit j^erdre le commerce général des cartes, réduit à présent à nous et à nos colonies, quoique l'impôt soit supprimé. C'est qu'un commerce une fois perdu se recouvre difficilement, surtout avec des voisins attentifs à profiter de nos fautes ^

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