CHAPITRE VIII
De l'Industrie.
Selon le progrès des arts, les hommes ont d'abord travaillé la terre à bras, et ensuite avec des instruments dont ils tiraient d'abord de
légers secours, que l'expérience rendait successivement plus grands. Ce progrès d'industrie n'a point de bornés; il est à présumer qu'il augmentera toujours, et que toujours il se présentera des besoins nouveaux, sur lesquels une industrie nouvelle pourra s'exercer\
Si dans la première supposition des trois îles, deux ne savaient travailler qu'à bras , et que la troisième eut l'invention de la charrue ou du moulin , il est évident que cette troisième aurait à disposer d'une plus grande quantité d'habitants. Il y a peu de temps que des îles d'un luxe nouveau sont découvertes, c'est-à-dire que la soie, le tabac, le sucre, etc., sont devenus de nouveaux besoins. D'en avoir les productions, les manufactures, les voitures à moins d'hommes, est un grand avantage ; et l'on ne peut connaître le progrès d'une nation, qu'en démêlant tous ces différents commerces , qui sont comme noyés dans leur immense quantité.
Il a été proposé de procurer à une capitale de l'eau abondamment par des machines faciles et peu coûteuses. Croirait-on que la principale objection , qui peut-être en a empêché l'exécution , a été la demande : Que deviendront les porteurs d'eau? Nous savons aussi qu'il y a eu des oppositions à la construction de différents canaux dans des provinces où les denrées périssent faute de débouchés : que deviendraient les voituriers ^ ?
Un tailleur imagina autrefois de substituer des boutons de l'étoffe de l'habit, à la place des boutons au métier, plus coûteux et moins assortissants. Les boutonniers au métier se trouvèrent alors dans le cas des porteurs d'eau, si des machines simples nous en procuraient ; et les boutons d'étoffe ne furent que tolérés ^ Par la même raison, si la mode des paniers mollissait, les ouvriers seraient en droit d'en demander la continuation , et ce ne serait même pas sans un motif d'utilité, puisque l'augmentation du prix de la baleine augmente notre pêche, et par conséquent nôtre marine, qui dans l'occasion tournera à de plus grandes utilités.
Les ouvriers d'industrie de doigts trouveront également à s'employer dans le changement de nos modes. Lorsqu'on a cessé de porter
^ Cette première semence de la doctrine du progrès avait, à la fin du siècle, poussé de profondes racines dans le sol intellectuel. — Voyez l'audacieux programme de Tavenir tracé, par Gondorcet, dans le Tableau des progrès de Vesprit humain.
* Et l'on a dit de nos jours : Que deviendront les entrepreneurs de voilures publiques et les maîtres de postes, si l'on construit des chemins de fer?
^ La tolérance fut révoquée, car il existe un édit du 23 septembre 1694 qui, dans l'intérêt des fabricants de boutons de soie, proscrit les boutons de drap ou de toute autre étoffe, et condamne les tailleurs contrevenants à 500 livres d'amende, les particuliers porteurs des boutons défendus à 300 livres. (Voyez Recueil des anciennes lois françaises j par MM. ïsambert et collaborateurs.)
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des rubans, on a fait des falbalas, puis des pretintailles, et entin^ paniers, qui auront bientôt leurs successeurs : la même habileté pour l'un se retourne aisément vers l'autre sans que le législateur prenne la peine de s'en mêler. Les ouvrages de boutique du Palais ne deviennent un objet de commerce que par leur variété continuelle.
Les ouvriers dont l'industrie consiste plus dans la force que dans l'adresse trouvent toujours à s'employer. Les porteurs d'eau et les voituriers porteront d'autres marchandises, feront des tirages sur les rivières, laboureront, etc. D'ailleurs on ne manquera jamais de quais et de grands chemins à faire ou à réparer, ressource sûre pour eux, dH encore plus pour la destruction des mendiants.
Les criminels doivent être destinés à ces travaux pénibles qui abrègent la vie, et une marque flétrissante les fera servir en même temps d'exemple redoutable aux scélérats qui veulent troubler la société; mais les citoyens pauvres doivent trouver un travail adouci autant que l'intérêt public le permettra.
La nature a rais dans les deux sexes un désir réciproque d'être ensemble, de se plaire et de se servir mutuellement. Ce que la galanterie et la politesse font faire à un homme du monde, le paysan le fait grossièrement pour la paysanne ; il veut paraître fort à porter la hotte, comme le chevalier à porter la cuirasse. Lorsque des hommes et des femmes travailleront ensemble à la construction d'un canal ou d'un grand chemin, le travail en sera plus animé et moins dur. L'objet que le législateur ne doit pas perdre de vue, c'est de rendre les hommes aussi heureux que leur misérable condition peut le permettre , et il n'en naîtra pas plus de scandale que de voir les hommes et les femmes ensemble dans une promenade publique. Otez-en un sexe, l'autre aura peu d'empressement à y aller. Nous avons le germe des mêmes passions; l'éducation en varie les eflets.
Lorsque la société est obligée de faire périr un de ses membres, elle pourrait encore en tirer quelque avantage, triste dédommagement du mal qu'elle en a souffert! La médecine, dans ses recherches anatomiques , a besoin d'exemples vivants ; il resterait au condamné l'espérance de survivre à l'opération, et il mériterait sa grâce par des souffrances utiles à sa patrie. C'est à une pareille expérience que la chirurgie doit le renouvellement de la taille.
Un Anglais ^ a calculé qu'un matelot vaut autant à sa nation que
rois laboureurs. Il ne paraît pas que ce calcul puisse être exact. Il est
bien vrai que de porter par mer dépense moins que de porter par la
rivière, et par la rivière moins que par le charroi, etc. Si son calcul
» William Pettv.
regardait uniquement l'alternative du transport par mer ou par terre, le matelot vaudrait vingt fois plus que le voiturier; mais le laboureur a un autre genre de valeur, en ce que son produit est de la denrée de nécessité absolue, préférable alors au matelot même qui irait chercher le blé de l'étranger, parce qu'il ne fait que transporter sans produire. Quoi qu'il en soit, le matelot, le laboureur, l'ouvrier, tout est nécessaire, et les États ne deviennent grands que par la quantité des travailleurs qui se multiplient dans chaque profession, selon le pays, l'inclination et les profits. Il est toujours également vrai que dé savoir faire avec un matelot , un laboureur, un voiturier, un ouvrier, ce qu'auparavant on ne faisait qu'avec deux, c'est savoir doubler le nombre des citoyens, et en ce sens, multiplier les travailleurs et adoucir le travail est le chef-d'œuvre de la sagesse humaine.
L'ouvrier doit être longtemps apprenti pour faire de bonne marchandise ; à peine est-il nécessaire que le vendeur la connaisse : car si dans un instant il cessait d'y avoir des maîtres-marchands-boutiquiers, les manufacturiers n'auraient qu'à envoyer leurs commis ou leurs valets avec leurs marchandises étiquetées de la fabrique et du prix, et tout rentrerait dans l'ordre. Le peuple dit sagement en parlant des maîtres-miirchands-merciers : « Vendeurs de tout, faiseurs de rien. »
Il n'en est pas de même à la perte d'un chef de manufacture : les ouvriers se dissipent, et s'ils ne trouvent pas d'abord du travail, ils portent ailleurs leur industrie. Ainsi, le boutiquier ne mérite que les égards dus au citoyen facile à être remplacé; mais le manufacturier mérite toute l'attention du législateur, et nous avons vu animer et couronner les travaux des Gadoz et des Van Robais par des lettres de noblesse, des pensions et privilèges, grâces que personne n'a du envier à ces fondateurs d'une école éternelle d'ouvriers, toujours de plus en plus utile à l'État.
Lorsqu'on promène ses regards dans les boutiques de Paris, on est étonné d'en voir la plupart remplies de grands garçons occupés de travaux sédentaires et faciles, pendant que tant de filles ne sont malheureuses que parce que le travail manque ou ne suffit pas à les nourrir '. La débauche se présente l'argent à la main , et il est difficile de ne pas succomber. Voilà ce qui peuple les maisons de force : nos vertus et nos vices dépendent trop des circonstances.
Qu'une police éclairée assigne les travaux de chaque sexe et même de chaque âge, et il y en aura pour tous. Nous avons sous nos yeux l'exemple de cette sage distribution. Un particulier sans autorité, par
* La remarque est bonne, et subsiste toujours.
son infatigable vigilance, sait occuper avec succès et à tous les moments les pauvres que la Providence a confiés à ses soins : homme charitable, il donne l'aumône; homme d'État, il donne à travaillera
Tout ce que la morale a pu dire contre l'oisiveté sera encore trop faible, lorsqu'on n'en fera pas un crime d'État, ou capital , parce qu'elle est le germe de tous les crimes. L'imagination humaine a besoin d'être nourrie ; et lorsqu'on ne lui présente pas des objets véritables, elle s'en forme d'une fantaisie dirigée par le plaisir ou l'utilité momentanée. Interrogez les scélérats que la justice est obligée de faire expirer dans les supplices ; ce ne sont point des artisans ou des laboureurs. Les travailleurs pensent au travail qui les nourrit; ce sont des oisifs, que la débauche ou le jeu, enfants de l'oisiveté, ont portés à toutes sortes de crimes.
C'est à cette pernicieuse oisiveté qu'on doit attribuer les séditions , les guerres civiles, et peut-être la chute de la république romaine. A peine fut-elle sortie de son premier territoire , que des ambitieux , pour s'attirer l'amitié d'une populace de qui dépendaient les charges publiques, proposèrent de fournir gratis des blés aux citoyens pauvres. Coriolan en prévit les conséquences périlleuses, et s'y opposa. Il fut banni peu de temps après, en haine de son opposition. Il y eut dans la suite jusqu'à deux cent mille citoyens nourris de ces largesses. Il n'en fallait pas davantage pour engager tous les habitants des campagnes à les abandonner, et à venir habiter le lieu qui les nourrissait.
La maxime qu'il ne faut au peuple que du pain et des spectacles, panem et circenseSy ne doit point être entendue, sans travailler, surtout dans les circonstances de la république romaine, où l'autorité, incertaine , était le plus souvent entre les mains d'une populace tumultueuse, toujours en droit de donner, ou plutôt de vendre sa voix, aux élections des magistrats, et à tous les jugements publics. Grand théâtre pour les factieux.
Un gouvernement aussi vicieux ne dura pas cent ans dans sa splendeur, et toujours au milieu des troubles domestiques ou des guerres civiles. La monarchie la plus sage et la mieux établie aurait bien de la peine à se soutenir, si une partie des habitants de la capitale étaient nourris et amusés dans l'oisiveté de la paix , et n'avaient rien à perdre dans les troubles de la guerre civile.
La police doit d'autant moins rejeter les détails de travail, qu'elle entre souvent dans de plus grands qui sont tout au moins inutiles. Les statuts qui assignent les bornes de travail entre le cordonnier et le
^ Voilà ridée de l'organisation du travail. Un siècle a passé dessus. Combien en passera-l-il encore?
savetier, entre le serrurier et l'arquebusier, etc. , out donné matière à de longs procès, qui ne sont peut-être pas encore terminés. La plupart des maîtrises , comme d'oiseliers , de perruquiers , vendeurs de vinaigre, leurs apprentissages, leurs statuts ridicules, et leurs charges plus ridicules encore , tout cela n'est que perte d'hommes et de temps. Ce n'est pas que les maîtrises ne soient utiles et même nécessaires dans bien des professions ; il ne s'agit que de l'abus.
Proposer la maîtrise des arts et métiers comme une ressource d'argent, par des charges ou d'autres impositions, ce ne peut être que l'effet de l'ignorance ou de l'intérêt particulier. On n'a qu'à en examiner l'embarras, les vexations et le peu de produit sous le règne précédent , pour être convaincu qu'un pour cent sur les entrées rendra davantage, et sans régie et sans injustice.
Nous avons déjà parlé de la quantité d'ouvriers que l'État pouvait se donner par quelque manière plus simple de percevoir l'imposition ; c'est aux habiles financiers à rechercher commentées projets, si souvent proposés, et quelquefois commencés , peuvent être exécutés. Fasse le ciel que le bureau si sagement établi* pour ôter l'arbitraire de la Taille ait son exécution , et que le malheureux laboureur puisse désormais travailler avec l'assurance que le fruit de son travail ne lui procure plus une nouvelle vexation.
L'imposition est de deux espèces : l'une arbitraire, comme la Taille et la Capitation ; l'autre , dépendante de la consommation , comme les Gabelles et les Aides. Dans le premier cas , c'est avec des exécutions militaires que le receveur tire avec peine un écu du laboureur et de l'artisan, qui, dans l'autre, payent annuellement sans attention , et quelquefois gaiement , cinquante francs de sel ou de vin : c'est que l'impôt sur la denrée ne lui paraît qu'une plus-value de denrées, enchérie également pour tous* ; au lieu que dans l'impôt personnel , il croit toujours être taxé injustement, et il ne manque pas d'objets de comparaison qui le persuadent.
Mais, dira-t-on, les employés à lever l'imposition ne valent-ils pas les ouvriers employés au luxe? Il n'est pas difficile de répondre à cette objection. V Les barrières que ces employés défendent sont la source , d'une guerre civile entre eux et les citoyens ; 2° leurs visites interrompent, fatiguent, et arrêtent le commerce; 3° cette façon d'occupation ne produit rien , l'autre produit un effet d'usage ; 4° le luxe
^ M. Amelot de Chaillou est le chef de ce bureau , établi sur les Mémoires et par les soins de M. Tabbé de Saint-Pierre. (Note de Vauieur.)
'^ Voyez, relativement à celte doctrine, le texte et les notes de la Dime royale^ page 59 de ce volume.
étant la suite nécessaire d'un État, il faudrait tirer de l'étranger ce qu'on ne trouverait pas chez soi pour y Contribuer ; c'est ce qui va être éclairci. *