BAROMÈTRE DU COMMERCE
La seconde, que la nation qui redoit a le désavantage du commerce^ et que celle à laquelle il est dû a l'avantage.
Et la troisième, que le commerce avantageux attire nécessairement les matières d'or et d'argent dans VEtat qui a V avantage, ou auquel il
* Je dis que le change 6ais.se quand il tombe au-dessous du pair : c'est ce qu'il faut entendre tant ici que dans la suite. Bien des gens disent qu'il hausse^ parce qu'ils entendent qu'il nous faut donner une plus grande quantité de livres oud'écus pour une certaine quantité de monnaie étrangère. {Noie de L'auteur.)
est dû, et quelles sortent de VEtat qui a le désavantage, ou qui redoit.
Il y a cependant des cas qui peuvent apporter quelque exception à cette règle. Il arrive de temps à autre des mouvements extraordinaires dans les changes. Ceux qui sont causés par un fait de commerce ne sont pas ordinairement de durée, ni d'une sensibilité considérable aux négociants : les choses se remettent promptement dans leur situation naturelle, et la balance penche tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Mais il n'en est pas de même lorsque ces mouvements sont occasionnés par des causes supérieures et indépendantes du commerce. Par exemple, une refonte de monnaie trop avantageuse au roi, et par conséquent trop onéreuse à ses sujets, une chambre de justice, un visa, etc. , engagent les peuples à remettre leurs fonds à l'étranger, afin de sauver une partie de leur perte : alors, sans être débiteurs, le change baisse tout d'un coup. Il en est de même lorsqu'un Etat, par politique, se trouve obligé à payer de grosses sommes dans les pays étrangers, sans qu'il ait reçu de compensation : alors ce mouvement est la perte du change; il est beaucoup plus sensible et de plus longue durée. En pareil cas, et avant de passer par le change, il faut l'étudier finement, et l'examiner de bien près; et si on ne le trouve pas capable de soutenir des remises considérables , il vaut beaucoup mieux transporter l'argent en nature que d'abîmer le commerce.
Quoi qu'il en soit, il est certain que des yeux attentifs sur le cours journalier de ce change, en voyant laquelle des deux nations redoit à l'autre, ou laquelle a l'avantage ou le désavantage du commerce, verraient aussi ce qu'il conviendrait de faire pour soutenir ce change ou pour bonifier le commerce. Ce moyen de connaître la balance du commerce est infiniment plus prompt et plus sur que celui d'examiner l'entrée et la sortie des marcliandises ; car il met journellement le législateur en état d'agir, soit pour soutenir et conserver l'avantage, si on l'a, soit pour le rappeler, si on ne l'a pas; au lieu que celui qui résulte de l'examen des denrées qui entrent et qui sortent du royaume ne peut se connaître que longtemps après, et alors il n'est plus temps d'agir. Peut-être faut-il se servir de l'un et de l'autre \
Article VII. — De quelques-unes des causes qui font varier le prix des biens de toute nature. — Du Système de M. Law. — Du commerce et de la navigation en général, ainsi que des obstacles qui retardent leur progrès.
Le commerce est l'échange des biens distribués par la nature en différents endroits, et que l'intérêt réciproque nous rend communs^
* Voyez, sur le change, Law, Considérations sur le numéraire, chapitre ii; — Mémoire sur les monnaies, 11^ partie.
* Voyez la délinition du commerce donnée par Melon, et les notes y relatives, pages 709 et 710 de ce volume.
Tous ces biens se communiquent à nous en circulant d'un endroit à l'autre, jusqu'à ce que nos besoins satisfaits les aient consumés. La Circulation est donc Vessence du commerce, la Consommation en est la fin.
De ce concours unanime à échanger les biens superflus que nous trouvons sous notre main, avec ceux dont le besoin nous est présent, il résulte que, pour rendre à toutes les nations la possession de toutes sortes de biens facile et prompte, selon la mesure de leurs besoins, les espèces d'or et d'argent \ si précieuses dans l'idée des hommes, si propres à circuler sans déchoir de leur valeur réelle, ont été généralement adoptées pour être l'instrument nécessaire de nos échanges, et servir à évaluer les autres biens. Ces biens sont prisés partout, par rapporta la valeur des monnaies qui ont cours dans le pays: ainsi, on ne saurait altérer cette mesure sans altérer l'échange de tous ces biens.
Mais la valeur de tous ces biens n'est jamais hxe, parce qu'ils ne conservent pas longtemps à notre égard le même degré de convenance; leur utilité ne nous est sensible qu'autant qu'ils réveillent en nous la vivacité de nos désirs. Trois choses en règlent toujours les prix courants : l*' leur utilité actuelle; 2^ l'abondance ou la stérilité des années; et 3° la valeur numéraire des monnaies \
Si plusieurs sortes abondent, notre goût varie sur le choix ; notre empressement s'afl'aiblit, la consommation perd son feu ; tous ces biens négligés se donnent au rabais.
De même, le défaut de confiance qui fait resserrer ces denrées ou l'argent, altère la circulation de l'un et de l'autre. Si celle des biens est affaiblie, ils augmentent de prix ; si c'est celle de l'espèce, les biens s'avilissent et deviennent à rien.
Au contraire, si beaucoup d'espèces circulent ; si quelque besoin réel ou l'influence des modes nous fait plus vivement sentir la convenance de ces biens, les prix s'augmentent. Heureuse vicissitude, ressort qui meut tout le commerce, puisque ce flux et reflux dans les prix est une occasion alternative de perte et de gain ! La perte inquiète et rebute, le gain excite ; il attire les hommes au travail, et il ranime la circulation, que le défaut de désir ou de confiance avait affaiblie. De là, l'excès d'abondance se répand où il est aperçu nécessaire. De là, les biens superflus se confondent dans des usages si recher-
* Les Lydiens furent les premiers qui, pour la facilité de leur commerce, fabriquèrent des monnaies d'or et d'argent, lis sont aussi les premiers qui aient tenu des cabarets, et qui se soient mêlés de marchandises. Ils inventèrent les jeux, celui des dames, de la balle, etc., et bâtirent la ville de Tyr, avec plusieurs autres. Hérodote, livre 1, page 44 de la traduction deDu-Rier, in-folio, Paris, 1645. (Noie de l'auteur.)
* Voyez chapitre i, article vu, application iii.
chés par l'art, qu'on n'en connaît plus la nature. C'est ainsi que s'opère la consommation; par conséquent, si un pays fertile donne l'être au commerce, la circulation lui donne V accroissement^- ce qui nous doit faire sentir combien il est dangereux d'altérer ou d'affaiblir cette circulation ^
La culture de la terre et l'industrie sont donc l'origine et les principes de toutes les richesses dont jouissent les hommes, et par conséquent les deux seuls objets sur lesquels roulent les finances.
Il s'agit donc de donner aux biens naturels tous les usages qui leur sont propres, d'en rendre l'utilité sensible à nos besoins présents, et d'exciter par leur convenance les besoins des étrangers, afin de nous procurer une circulation de ces biens, si prompte au dehors, et par conséquent un prix si supérieur pour nous, que l'étranger qui restera en défaut sur les équivalents à fournir de sa part, soit contraint de remplir en notre faveur ce défaut en espèces d'or et d'argent. C'est là le véritable et l'unique moyen, non-seulement d'empêcher la sortie de notre argent, mais d'attirer celui de nos voisins, et de nous procurer un débit avantageux de nos denrées, et par conséquent aux peuples la facilité de payer les impositions, et non pas de surhausser les monnaies, comme le dit l'auteur de ï Essai politique sur le Commerce^\ Ce Surhaussement de la valeur numéraire des espèces ne peut jamais nous être avantageux.
La fertilité d'un Etat et l'industrie des peuples sont les deux sources du commerce. On doit à la fertilité tout ce que l'étendue du pays et les différents avantages du terroir peuvent produire. On doit à l'industrie les divers usages auxquels on emploie les productions de la nature, soit qu'elles viennent de notre fonds, ou de celui de l'étranger. Lorsque l'industrie s'exerce par les régnicoles sur notre propre fonds, le commerce qui reçoit d'elle son état florissant est naturel, et est le plus solide.
La solidité du commerce consiste dans la diversité des biens que produit un pays fertile; son progrès, dans l'étendue qu'il reçoit de l'activité de l'industrie. Or^ l'activité ne manque pas aux Français; mais les Français manquent à eux-mêmes. Leur génie est propre pour
^ On s'imagine que le corps social a d'autant plus de vie et de santé que la circulation des valeurs est plus générale et plus rapide. Oui, quand cette circulation sert à la confection des produits. Non, quand elle n'ajoute à l'objet qui circule aucune utilité, aucune valeur nouvelle. (J.-B. Say, Cours complet d'économie politique, tome II, page 453.)
— L'école de Law, en mettant le mot circulation à la mode, au commencement du dix-huitième siècle, oublia de faire cette importante distinction.
2 Voyez, chapitre i, la (in de l'article vi.
^ Chapitre xviii, n» 4, page 780 de ce volume.
le commerce ; mais ils l'appliquent à de faux commerces , parce que les voies qui y conduisent leur paraissent plus directes, plus abrégées, les moissons plus promptes, plus brillantes, et toujours tolérées.
Le commerce, dont il semble que l'on ne fait pas assez de cas en France, n'est cependant pas ce qui mérite le moins l'attention du ministre. Peut-être aussi serait-il l'objet d'une des principales attentions du gouvernement, si ceux qui sont à la tête des affaires avaient le temps d'y penser davantage, et si les autres objets qui les occupent, et qui semblent plus importants, leur permettaient de considérer de quelle conséquence le commerce est à l'Etat. Chez les autres nations, il est la première raison de l'Etat. Le raisonnement et l'expérience concourent à les affermir dans ce principe.
Deux intérêts différents et opposés se trouvent ordinairement dans le commerce: 1*" l'intérêt particulier du marchand, dont le but est toujours de gagner et de s'enrichir, sans faire aucune attention au bien de l'Etat auquel son commerce peut être préjudiciable, quoiqu'il soit avantageux pour lui en particulier ; 2° l'intérêt général du commerce et de l'Etat. Ce dernier est réel et n'a pour objet que le bien général de la nation. Or, il est digne de l'application des ministres d'entrer dans Fexamen de ce qui est avantageux à l'Etat, pour le protéger; et de ce qui peut lui causer du dommage, pour ne le pas tolérer.
Tout le commerce qui se fait en tirant de nos voisins une infinité de marchandises qui n'ont d'autre utilité que celle de satisfaire le luxe des meubles, des habits et des tables, doit être regardé comme un moyen dont nos voisins se servent pour attirer notre or et notre argent, moyen d'autant plus contraire au bien de l'Etat, qu'il est seul capable d'épuiser le royaume d'or et d'argent. Voilà le commerce ruineux à l'Etat, commerce qui pourtant peut être utile au particulier qui fait, sur ces sortes de marchandises, un gain qui, loin d'être protégé, doit être diminué.
Au contraire, tout ce qui augmente la culture et le produit des terres, tout ce qui favorise nos bonnes manufactures, tout ce qui en facilite le débit et le transport chez l'étranger ; et enfin tout ce qui peut augmenter nos pêches et notre navigation, est digne de protection, parce que ces choses sont également utiles à l'Etat et aux particuliers.
Le commerce en général, par rapport au bien de l'Etat, n'a que deux vues: la première, de décharger l'Etat du superflu des denrées qu'il produit, et que les habitants fabriquent au delà du nécessaire à leur consommation, et de tirer de l'étranger les choses qui nous manquent, et qui sont absolument nécessaires. Et la seconde, d'enrichir l'Etat en même temps que le particulier.
On connaît si le commerce est avantageux ou contraire au bien de l'Etat, en comptant exactement pour quelle somme chaque année, l'une portant l'autre, on fait sortir du royaume des marchandises crues et fabriquées dans le pays; et pour quelle autre somme ou en tire chaque année du pays étranger. Si, en balançant ces deux sommes, on trouve qu'il sorte toutes les années pour plus de marchandises du crû et de la fabrique du pays qu'il n'en est entré des pays étrangers, alors on dit que le commerce est bon et utile à l'Etat *, parce que le débit que nous faisons de nos marchandises excédant la valeur de celles que nous recevons de l'étranger, cet excédant nous est toujours payé en argent. C'^est la seule voie que nous ayons pour obtenir ce métal : l'étendue de ce commerce est la mesure la plus exacte de nos richesses, et de la puissance de l'Etat.
Si au contraire nous tirons de l'étranger pour plus de marchandises que nous ne lui en fournissons, nous sommes indispensablement obligés de payer cette diflérence en argent; ce que nous faisons en leur envoyant nos matières d'or et d'argent, quand elles arrivent des Indes en Espagne, au lieu de les faire venir en France ; ou en leur transportant nos espèces, ce qui appauvrit l'Etat, et met hors de travail tous les ouvriers que cet argent transporté aurait pu employer.
Le remède au dernier cas, est de retrancher l'usage des marchandises inutiles et superflues, qui ne servent qu'à la sensualité et au luxe. L'empire romain, devenu si puissant et si riche par les dépouilles de tant de provinces, se perdit en permettant pendant la paix aux étrangers de s'établir à Rome, et d'y apporter les marchandises de leur pays, qui, étant devenues agréables aux Romains, augmentèrent le luxe, et à la fin épuisèrent d'argent les citoyens et l'empire : ce qui les mit hors d'état d'apaiser les séditions que ces étrangers, mêlés avec les citoyens, excitèrent pour favoriser l'ambition des plus hardis, et de repousser ensuite les barbares qui les attaquèrent, et se rendirent maîtres de toute l'Italie.
On a vu ci-devant^ que le cours des changes étrangers, qui est le
' On ne sait pas trop si ce moyen de connaître la sidialion du commerce est bien sur; car il ne nous suffît pas de fournir à l'étranger pour autant de nos biens, arts et fabriques qu'il nous fournit des siens, nous devons de j)lus lui en fournir pour nos dépenses faites chez lui, pour les droits accordés au saint-siége et pour les rentes qui lui sont dues par rHôtel-de-Yil!e, Ces trois articles forment une seconde dette dont le royaume est chargé envers l'étranger. Or, le moyen de balancer l'entrée et la sortie des marchandises ne saurait comprendre cette dette. II est donc insuffisant pour montrer au juste l'état ou la situation du commerce. C'est ce que nous allons rendre sensible, après avoir dit ce qui se fait pour connaître la balance du commerce. {Note de Vauteur.)
* Voyez ci-devant, pages 970 et 971 .
véritable baromètre du commerce, nous présente un second moyen de connaître la balance ou Vétat de ce commerce, infiniment plus prompt et plus sûr que celui d'examiner l'entrée et la sortie des marchandises. Ce second moyen met chaque jour le législateur en état d'agir pour soutenir ou pour conserver l'avantage, si on l'a, ou pour le rappeler, si on ne l'a pas. Celui qui résulte de l'examen de l'entrée et de la sortie des marchandises, n'a pas cet avantage; il ne peut se connaître que longtemps après, et alors il n'est plus temps d'agir; la perte est faite.
On me dira peut-être que le cours des changes étrangers ne montrant pas la sorte de marchandise qui sort de moins, ni celle qui entre de plus, on ne peut pas savoir ce qu'il faut faire, non-seulement pour éviter nos pertes, mais encore pour nous procurer l'avantage. On répond, sans crainte de se tromper, que le cours des changes est nonseulement le moyen le plus prompt et le plus sûr pour connaître l'état du commerce; mais encore qu'il suffit, parce qu'il comprend les deux dettes dont la France est chargée envers l'étranger. Il nous montre journellement laquelle de deux nations redojt à l'autre, et conséquemment celle qui a l'avantage du commerce. Si nous avons le désavantage, ce désavantage ne peut venir que par les causes expliquées ci-devant avec les principes du change, ou par le trop grand usage que nous faisons des marchandises étrangères inutiles et superflues, qui ne servent qu'à la sensualité et au luxe. Celles qui nous manquent et qui nous sont absolument nécessaires ne peuvent jamais égaler celles que l'étranger tire de nous. Cela étant, la première et la principale cause de notre désavantage est la trop grande consommation de ces choses peu utiles, et dont nous pouvons nous passer aisément. Ainsi, dès que le cours du change nous montre un désavantage avec une nation, en retranchant en tout ou en partie, selon le cas, l'usage des marchandises qu'elle nous fournit, et qui ne nous sont pas absolument nécessaires, c'est rappeler l'avantage en faveur de notre commerce, et le seul moyen d'attirer l'or et l'argent en France.
Par le cours des changes étrangers, on peut voir chaque jour de l'année l'état et la situation de notre commerce avec une nation quelconque : l'examen des marchandises sorties et entrées, qui ne peuvent être calculées exactement faute de savoir les prix des unes et des autres avec la précision requise, n'est qu'un moyen assez imparfait de connaître l'avantage ou le désavantage du commerce. Et quand même ces denrées, arts et fabriques sortant et entrant pourraient être calculées avec toute la précision possible, ce moyen ne pourrait jamais balancer que les biens que nous recevons du dehors, et qui forment
notre première dette envers l'étranger, avec ceux que nous lui livrons, et laisserait en arrière une seco/ic?^ dette, formée par nos dépenses semées en pays ami ou ennemi, par les droits attribués au saint-siége, et par les rentes dues aux étrangers sur l'Hôtel-de-VilIe. Ces deux sortes de dettes composent tout ce que doit la France à l'étranger : il ne lui suffit pas de rendre à l'étranger, en biens de son cru, arts et fabriques, une valeur égale à celle qu'elle reçoit de lui, ou à la première dette; elle doit de plus remplir la valeur de cette seconde dette, soit en biens de son cru, soit en ses espèces. Or, le moyen dont on se sert pour connaître la balance du commerce, ne comprenant pas cette seconde dette, est insuffisant; d'ailleurs, par ce moyen, on ne peut connaître l'état du commerce assez tôt pour y remédier. Le moyen que nous proposons est l'unique, le plus prompt et le plus sûr. Il comprend les deux dettes; ainsi, il est préférable en tout sens : si on ne le trouve pas tel, on le trouvera tout au moins indispensable pour réparer les défectuosités de l'autre.
La France, par sa situation, par son climat, par la fertilité de ses provinces, par l'industrie et par le génie de ses habitants, a des avantages pour le commerce que toutes les autres nations n'ont pas. Mais cela ne suffit pas pour rendre son commerce florissant: il faut que ses habitants aient du goût et de l'inclination pour ce commerce. J'ai déjà dit, et je le répète, le génie du Français est heureux pour le commerce; mais il l'applique à de faux commerces.
En efiet, le génie du Français se plierait au commerce, si cette profession lui présentait des emplois où les richesses et les honneurs fussent attachés, comme dans d'autres professions infiniment moins utiles à l'Etat, et où il faut même moins de capacité et de prudence que dans le commerce; et si l'attrait du gain, qui est plus rapide et plus grand dans la finance, n'en détournait la plupart de ceux qui y sont propres.
Tout homme qui sait sonder et conduire une affaire d'intérêt, et en qui ce génie bien réglé domine, est négociant né, et peut réussir dans le commerce. Mais, si ce génie se dérègle, si le désir des fortunes immenses en fait un financier, et la vanité un magistrat (ce qui arrive quelquefois), c'est ôter du commerce les fonds d'argent et les hommes qui lui étaient propres, et en quelque sorte acquis. Cependant le commerce ne peut s'étendre qu'à proportion des forces qu'il reçoit; et où ces forces ne peuvent arriver, il reste nécessairement un vide. Qu'il serait à désirer que l'on trouvât les moyens de remédier à ces abus! Ne pourrait-on point, par l'attrait de l'honneur et de la fortune, ramener ces ambitieux au commerce naturel ? Qu'on attribue
aux aînés des négociants, qui suivront le commerce de leurs pères, le même surcroît de partage sur les effets mobiliers de la succession, que les lois en laveur des nobles ont établi sur les fiefs; ou tout au moii^ qu'on fasse revivre cette belle ordonnance du roi Jean, de l'an 1350, renouvelée par Henri III le 15 juin 1586 ; celle de François 1", du 12 janvier 1538; cette autre célèbre ordonnance de Louis XIII, du 1*' février 1629, si favorable à notre commerce^ : sa déclaration du 27 juillet 1632, et les ordonnances des 15 juillet et 14 septembre 1687! Alors, nous n'aurons nul terrain qui ne profite dans toutes ses propriétés; plus de négligence par rapport à la nature; nulle production qui ne prenne autant de manières d'être que l'on peut concevoir d'usages qui lui conviennent ; plus d'assoupissement dans les arts. Quel surcroît de force dans la navigation ! Quelie vivacité, quelle opulence dans les manufactures! C'est alors que la félicité des sujets serait au plus haut degré, et que, comme le dit l'auteur de V Essai politique sur le commerce, « ils béniraient à jamais le législateur attentif à les soulager. »
Mais un préjugé malheureux, qui nous fait regarder le commerce comme une profession qui ne convient qu'au peuple, et qui en exclut la noblesse, est encore un obstacle à ce même commerce. Cette noblesse ne considère pas qu'elle est obligée de vivre du revenu de ses terres; que ce revenu augmente si les denrées produites par ces terres au delà du nécessaire à la consommation des habitants, peuvent se répandre dans les pays étrangers. Or, cela ne se peut faire que par le commerce aidé de la navigation : c'est donc le commerce et la navigation qui enrichissent les particuliers et l'Etat, qui rendent le prince plus puissant, plus respecté, et plus craint de ses voisins. C'est le commerce qui nous procure l'or et l'argent, premiers mobiles de toutes les actions. Nous n'avons aucune mine de ces métaux : tout l'or et l'argent que nous avons en France est dû aux soins et au travail du négociant; il sert l'Etat en risquant son bien, et quelquefois sa vie, sur mer, pour nous procurer l'abondance de ce qui nous manque et le débit de notre superflu. Son but est de s'enrichir, il est vrai; mais en s'enrichissant il enrichit le royaume et le rend plus puissant. La noblesse défend l'Etat et le sert à la guerre, où elle risque sa vie et dépense son bien. Son but est de se signaler et de s'avancer. Le but de la noblesse est plus noble et plus généreux, il faut en convenir; mais la guerre, à la longue, conduirait l'Etat à sa perte; le commerce, au contraire, le rend nécessairement plus riche et plus puissant, le
* Elle renouvelle les ordonnances de Louis Xîl de 1.S04, et de Henri II de 4556.
met en état de se défendre contre les attaques de ses ennemis, et la noblesse en situation de pouvoir figurer selon son rang.
Que deviendraient la noblesse et l'état ecclésiastique, s'ils n'étaient pas soutenus des laboureurs et des marchands? C'est un noble qui va nous l'apprendre, un noble du premier ordre, un noble bon citoyen et grand ministre; en un mot, c'est le duc de Sully, qui, dans ses OEconomîes royales et servitudes loyales^, s'exprime ainsi. Après avoir fait l'apologie de la noblesse, il dit : «Néanmoins il se vérifiera, si toutes circonstances sont bien examinées en détail et par le menu, que ce corps tant plein d'éclat, de gloire et de splendeur, et de hautaines jactances, deviendrait non-seulement inutile, mais dangereux à l'Etat,, s'il se trouvait une fois destitué des aides, secours et assistances qu'il tire des marchands, artisans, pasteurs et laboureurs. » Sully détaille ici les utilités des uns et des autres, et conclut « qu'un Etat souverain se passerait mieux, pour les chevances et commodités de lavie humaine, de gens d'Eglise, nobles, officiers de justice et financiers, que de marchands, artisans, pasteurs et laboureurs. »
Pourquoi donc ne pas honorer, estimer et protéger davantage une profession qui nous est si utile? Pourquoi n'a-t-elle pas en elle des grades de distinction et d'honneur, qui puissent empêcher ceux qui y sont les plus propres et les plus utiles d'en sortir, pour acheter des distinctions qu'ils ne trouvent point dans leur corps? On ne s'aperçoit pas de ce mal, et l'on n'y fait point assez d'attention : il est cependant un obstacle à notre commerce, et par conséquent à la puissance de l'Etat. Si, sur le faible parallèle que je viens de tracer des services du noble et du négociant, on veut les balancer avec équité et sans prévention, on les trouvera tous deux utiles et honorables; on verra qu'il ne faut pas moins de prudence et de capacité pour bien conduire un grand commerce, et une navigation étendue, qu'il faut de valeur et de prudence pour bien conduire une compagnie ou un régiment. Je ne sais même si l'Etat doit faire une si grande diflerence entre l'action d'un officier qui à la guerre défait ou fait défaire par ses ordres quelques troupes de l'ennemi , et l'action d'un négociant qui fait construire et armer en guerre à ses frais un ou plusieurs vaisseaux, qu'il monte quelquefois lui-même, ou qu'il fait monter par des capitaines qu'ihchoisit, pour courir sur les ennemis de l'Etat, pour les chercher afin de les vaincre, au risque d'être vaincu par un combat sanglant et opiniâtre. S'il est vainqueur, il amène sa prise en France, souvent très-richement chargée; l'Etat en profite, comme ce négociant.
1 Tome VII, page 273 et 274 de l'édition in-12. Rouen, 1642.
Il me semble qu'il y a au moins autant de valeur d'un côté que de l'autre; ils affaiblissent les ennemis de l'Etat l'un et l'autre : pourquoi donc l'honneur et la récompense sont-ils si différents?
Au reste, le commerce en gros et maritime n'a en lui-même rien que d'honorable. L'antiquité nous fournit d'illustres témoignages en faveur de ceux qui le faisaient. Salomon, roi d'Israël ^ faisait, selon l'Ecriture, un grand commerce au dehors. Solon, ce grand législateur d'Athènes, qui était d'une des plus nobles maisons de cette florissante république , et qui du côté de son père descendait de Codrus, dernier roi d'Athènes, pour rétablir les désordres causés dans la fortune de sa famille par les trop grandes libéralités de son père , aima mieux faire le commerce, que de recevoir de l'argent des personnes riches qui lui en offraient, et qui lui promettaient de ne l'en jamais laisser manquer. « Or, en ce temps-là » , dit Plutarque, après Hésiode*, « il n'y avait ni travail des mains qui fût honteux, ni art, ni métier qui mît de la différence entre les hommes. La marchandise surtout était honorable, parce qu'elle ouvre le commerce avec les nations barbares, qu'elle donne le moyen de faire amitié et alliance avec les rois, et qu'elle instruit d'une infinité de choses qu'on ignorerait sans elle. Il y a eu même des marchands qui ont fondé de grandes villes, comme Protls, qui fonda Marseille, après avoir acquis l'amitié et l'estime des Gaulois qui habitent le long du Rhône. On dit aussi que le sage Thalès, et HipPOCRATE le mathématicien, se mêlèrent de marchandise, et que Platon ne fournit aux frais de son voyage d'Egypte que par le moyen de l'huile qu'il y vendit. »
Caton le censeur, ce Démosthène romain, cet homme si austère et si délicat sur la vertu et 1 honneur, ne dédaigna pas d'acquérir du bien par le commerce : il disait que le commerce en gros dépendait principalement de l'esprit, et que le commerce en détail n'était qu'un ouvrage de la main. Comme tous les actes de l'esprit sont nobles, les lois qui ont négligé la distinction et l'illustration du commerce en détail, pour certaines raisons morales, ont distingué et honoré le commerce en gros.
Selon CicÉRON % le commerce en détail est vil et sordide, et le commerce en gros ne l'est point : celui-ci apporte de tous les lieux du monde les commodités et l'abondance; il demande de l'esprit et de la prudence, et il est aussi utile au public que la médecine, l'architecture, etc., que Cicéron trouve honorables.
Une preuve que le commerce ne dérogeait point et n*avait rien de
^ Traduction de M"**^ Dacier. — ^ De officiis, lib. L
bas chez les Romains, c'est que l'empereur Pertinax l'exerça pendant la plus grande prtie de sa vie , et même depuis qu'il fut empereur*. Caracalla, dans le cruel massacre qu'il fit Taire à Alexandrie, eut de grands égards pour le corps des marchands, qui y était très-grand : dans les ordres qu'il donna pour en faire sortir les étrangers, il en excepta les marchands, et les y laissa en liberté. Alexandre Sévère, dans la vue de faire fleurir le commerce à Rome et d'y attirer les marchands, leur accorda de grandes immunités. Maximin exerça luimême le commerce avec les Goths, etc.
On trouverait beaucoup d'autres exemples, si on voulait les chercher, qui feraient voir que de grands hommes n'ont pas dédaigné d'acquérir du bien par le commerce : ces exemples sont communs chez les Grecs et chez les Romains; ces peuples étaient aussi délicats que nous sur l'honneur. Les Anglais, les Hollandais, etc., pensent à ce sujet comme les Grecs et les Romains. Je ne sais pourquoi nous ne les imitons pas. Les Vénitiens, pour faire instruire les enfants des nobles dans la marine, obligent les vaisseaux marchands qui vont dans les pays étrangers d'en prendre toujours deux, que le capitaine est obligé de nourrir à sa table, sans qu'ils soient tenus à autre chose qu'à être témoins des manœuvres du vaisseau et des observations des pilotes.
Enfin , le commerce maritime était si honorable chez les anciens, que les empereurs lui accordaient une protection particulière. « Ils « honoraient les villes qui s'étaient signalées dans le commerce, ou « dans la construction des vaisseaux , ou qui étaient célèbres par «quelque port considérable \ » Ces villes faisaient marquer leurs médailles d'un vaisseau, ou seulement d'une proue, ou d'un Neptune avec son trident, ou d'un dauphin. Telles étaient les médailles de Tyr*, de Sidon, de Byzance, de Leucate, de Chéiidoine, de Syracuse, etc.
La France, aussi bien que l'empire romain , a des villes maritimes et commerçantes qui méritent des médailles, et qui sont assurément dans le cas d'être honorées et protégées, parce qu'elles se sont signalées dans le commerce et dans la construction des vaisseaux. Elle en a même
' Histoire du commerce et de la navigation des anciens^ par M. Huet, chapitre Lvii, u«» 9, 11, 12 et 13.
* Histoire du commerce et de la navigation chez les anciens^ chapitre xlvi, n° 15, page 273.
* L'Écriliire sainte, chapitre xxvii d'Ézéchiel, nous fournit un irlorieux lémoipnage des richesses et des forces maritimes de la ville de Tyr, dont le prophète fait l'éloge, ainsi que de ses matelots, de ses vaisseaux, de son grand commerce, etc. Mais ce pourrait bien être l'ancienne Tyr. La nouvelle la surpassa de beaucoup, selon feu M. Huet, en son Histoire du commerce et de la navigation des anciens, chapitre VIII, n" 4, page 33. Selon Hérodote, les Tyriens viennent des Lydiens, comme on l'a dit ci-devant, au commencement de cet article. (Note de Vauteur.)
qui ont plus fait, et qui, n'ayant ni fonds de terres ni manufactures, se sont jetées dans la navigation. Elles se sont accoutumées aux hasards ; leurs vaisseaux ont affronté les dangers ; elles sont devenues formidables aux voisins, en les harcelant sans cesse, et en les affaiblissant au point que ces ennemis, pour venger leurs pertes, jurèrent celle d'une de ces villes, et pour cet effet inventèrent cette redoutable machine si célèbre qui devait la réduire en cendres. Que n'ont pas fait les courageux habitants de cette fameuse ville, également négociante et guerrière, pour braver tous les efforts des ennemis de la couronne! Bornés à quelques rochers, ils ont su la rendre inaccessible de toutes parts, y construire des forteresses qui assurent leur port, rendre en un mot leurs rochers un prodige de l'art , et un monument éternel du génie de la guerre allié au génie du commerce. Combien cette ville, et quelques autres qui, comme elle, cultivent le négoce, n'ont-elles pas fait éclore d'excellents capitaines de mer! combien de vaisseaux n'ont-elles pas construits et armés! Que de matelots! que d'ouvriers! que de jeunes combattants n'ont-elles pas mis en œuvre M Aussi, combien d'or et d'argent n'ont-elles pas fait entrer dans le royaume! Leurs vaisseaux , heureusement arrivés de la mer du Sud en 1709, apportèrent pour plus de trente millions de matières d'or et d'argent^ qui furent à l'Etat d'un secours d'autant plus important, que ces villes prêtèrent quinze millions au roi dans un besoin très-pressant. C'est le ministre même des finances qui le dit dans son Mémoire, cité par nous au chapitre i" de cet ouvrage^. Que de dépouilles de l'ennemi ces villes négociantes n'ont-elles pas remportées, désolant le commerce de nos voisins, et,assurant le nôtre! La noblesse, dont une si grande partie est oisive dans ses châteaux, se croira-t-elle donc plus utile à l'Etat, plus brave, plus belliqueuse, que ces négociants militaires, que ces héros bourgeois? Que n'auraient pas fait les républiques de la Grèce, que n'auraient pas fait les Romains, pour combler d'honneurs et de récompenses des citoyens si dignes de ce nom !
Les forces maritimes contribuèrent beaucoup à la grande puissance des Romains. Aussi voit-on dans le Digeste quelques lois qui nous font connaître l'application qu'ils donnèrent en certain temps aux affaires de la mer, même pendant le fort de leurs guerres. Les exemptions des charges municipales, qu'ils accordèrent aux citoyens pour les
1 On me permettra de remarquer ici que plusieurs des armateurs et matelots dont la ville de Saint-Malo s'est servie durant le cours des dernières guerres, étaient Normands. Parmi ceux qui montaient leurs vaisseaux, et qui se distinguaient dans les combats, il yen avait beaucoup de cette province. Aujourd'hui, plusieurs familles malouines en sont originaires. {Note de Vauieur.)
'^ Voyez ci-devant, page 858, chapitre i, article iv.
inviter à construire des vaisseaux et à cultiver le commerce, sont des preuves invincibles qu'ils sentaient parfaitement que les forces maritimes et le commerce étaient nécessaires à la conservation et à l'accroissement de leur puissance.
Le cardinal de Richelieu , qui avait des vues si étendues pour la grandeur de l'Etat, ne trouva point de moyen plus efficace pour augmenter la puissance du roi et la richesse de la nation, que d'augmenter la navigation et le commerce ; en effet, il n'y en a point d'autre qui puisse nous attirer l'or et l'argent. Ce grand homme d'Etat nous montre bien la nécessité et l'utilité d'une puissance sur mer ^ Selon lui, le commerce est une dépendance nécessaire de cette puissance maritime. Après avoir montré les avantages que les Anglais auraient sur nous si notre faiblesse sur mer nous ôtait tout moyen de rien entreprendre à leur préjudice, il rapporte pour exemple l'affront que fit cette nation orgueilleuse au duc de Sully, envoyé par Henri IV en Angleterre en qualité d'ambassadeur extraordinaire, et il conseille à Louis XIII de se mettre en état de n'en plus souffrir de semblables. Il fait voir tous les avantages d'une puissante marine ; il en prouve l'utilité et celle du commerce par l'exemple des Hollandais, qui ne sont devenus puissants que par leur marine et leur commerce. Ce fut pendant son ministère que Louis XIII fit cette belle ordonnance du 1" février 1629, clans laquelle, pour engager les sujets à faire le commerce de la mer, il déclara, par l'article 452, que « les gentilshommes qui feraient ce commerce par eux-mêmes ou par des personnes interposées, ne dérogeraient point à leur noblesse, etc. »
Ce fut sur ces mêmes principes que le grand Colbert, ce vrai ministre, protégea les arts et les manufactures. Il y avait en France alors beaucoup de facteurs et de commissionnaires des négociants étrangers, et très-peu de négociants. Il regarda les sociétés ou les compagnies comme le moyen le plus propre à engager les Français à faire le commerce par eux-mêmes. Et comme, entre tous les commerces qui se font dans toutes les parties du monde, il n'y en a point de plus riche ni de plus considérable que celui des Indes Orientales, il reconnut l'importance de la navigation et des voyages de long cours; il observa que ces voyages étaient non -seulement une marque certaine de la puissance d'un Etat, mais encore un moyen infaillible d'y apporter l'abondance. H crut donc qu'il était de la gloire du roi et de l'intérêt de ses peuples d'entreprendre ce commerce, que Henri ÏV et Louis XIII n'avaient pu conduire à sa perfection. Il porta le roi à for-
* Testament politique de ce cardinal, chapitre ix, sections v et vi.