‹ Économistes financiers de 18e siècleChapitre 198 sur 201 · I3UT0T · texte numérisé non relu

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mer le même dessein en 1664, et à ne rien épargner pour l'accomplissement d'un si grand ouvrage, qui pouvait tenir son rang parmi les événements les plus fameux du règne de Louis le Grand. Il forma une Compagnie des Indes Orientales, il la protégea de toute sa puissance, il l'assista de ses deniers, et prit sur lui les charges de l'exécution les plus pesantes, sans vouloir participer à la félicité des succès. On lit même dans V Histoire du Japon dn père de Charlevoix, jésuite, que, sachant que les Japonais ne recevaient dans leurs ports que les vaisseaux des Hollandais, et ne voulaient commercer ni avec les Espagnols ni avec les Portugais, à cause de la religion catholique dont ils font profession, et qu'on leur avait rendue odieuse, ce ministre projeta de faire dire à l'empereur du .lapon que le roi de France avait beaucoup de sujets qui suivaient la religion des Hollandais, et que, s'il le trouvait bon, le roi ne lui enverrait que des vaisseaux montés par ceux de cette religion \ Cela s'appelle penser en ministre. Ce projet n'eut point de succès, à cause de la prévention du gouvernement japonais qui redoute les étrangers, instruit de ce qui s'est passé dans les Indes Orientales et Occidentales.

C'est ainsi que ce grand ministre encourageait les négociants à se donner au commerce maritime, et à faire construire des vaisseaux propres aux voyages de long <:ours. Cette Compagnie ne fut pas la seule qu'il forma ; il en fit une pour les Indes Occidentales, pour le commerce du Levant et pour celui du Nord. Il s'attacha à perfectionner nos anciennes manufactures; il en établit de nouvelles; enfin il protégea puissamment le commerce, les arts et les manufactures, qu'il regardait avec raison comme le moyen le plus efficace pour augmenter la puissance du roi et la richesse du royaume. En effet, je le répète encore, il n'y en a point d'autre qui puisse nous attirer l'or et l'argent. M. Colbert eut la satisfaction de voir que ses peines et ses soins ne furent pas inutiles; il laissa le commerce dans un état florissant. Mais, depuis lui, les choses changèrent bien de face; le commerce était anéanti, et toutes les dépenses qu'il avait faites pour l'établissement de la Compagnie des Indes Orientales, et celles qui avaient été faites depuis lui par ses successeurs, ne suffisaient plus pour rendre ce commerce fructueux.

MM. les Malouins s'en chargèrent en 1710, moyennant dix pour cent qu'ils donnaient du total de la vente des marchandises qu'ils en rapportaient. D'abord, ils n'étaient point au fait de ce commerce, et il languissait dans leurs mains; il était aussi trop faible pour remplir tous nos besoins. En sorte qu'il nous fallait encore acheter de nos voi-

* Voyez les Observations sur les écrits modernes, tome X, page 305,

sins une partie des marchandises qui nous venaient des pays orientaux, servitude dont M. Colbert avait voulu nous affranchir, et qui était aussi honteuse qu'elle était ruineuse pour l'Etat.

Dans cette même vue, pour profiter des grandes dépenses qui avaient été faites à ce sujet depuis cinquante-cinq ans, et pour ne pas laisser un si noble dessein sans effet, M. Law, gentilhomme écossais, qui, dès le mois de mai 1716 \ avait établi une Basique gméraleen France, et une compagnie de commerce sous le nom de Compagnie d'Occident, avec des actions, fit ôter la Compagnie des Indes aux Malouins, dans le temps qu'ils commençaient à entendre ce commerce et à le bien faire ; il fit réunir cette compagnie au mois de mai 1719 à celle d'Occident, et on nomma la nouvelle compagnie Compagnie des Indes, Elle est le seul vestige qui nous reste du système de M. Law.

L'importance de l'établissement de la Banque fut reconnue par ses progrès; l'expérience fit voir l'utilité que l'on en pouvait retirer, par la facilité de faire venir à Paris les deniers royaux, sans frais et sans dégarnir les provinces d'espèces. Ce qui procura le moyen d'établir des fonds dans tous les lieux du royaume et dans les places étrangères, en un temps où la confiance était entièrement perdue, et où les opérations du passé ne donnaient pas lieu d'en espérer le retour. L'in-, térêt modique auquel la Banque escomptait les lettres de change fit diminuer l'usure, et empêcha les sujets d'emprunter en pays étranger ; et les sommes qu'elle prêta aux manufacturiers et aux négociants soutinrent le crédit et augmentèrent les affaires.

Le succès de ces établissements alarma nos voisins, et nous fit ouvrir les yeux ; on sentit qu'il convenait au bien général du commerce et des peuples que la Banque fût protégée. On la déclara donc Banque royale^ par Déclaration du 4 décembre 1718, que le Parlement refusa d'enregistrer ^ Cette Banque recevait et distribuait toutes les espèces du royaume, par un mouvement perpétuel d'entrée et de sortie ; elle était comme le centre de la recette et de la dépense de l'Etat.

Ce mouvement ne pouvait pas manquer de réveiller et de récompenser partout le travail et l'industrie ; car lorsque l'argent est dans un mouvement continuel, la culture des terres, les arts et le commerce ne sauraient demeurer dans l'inachon. Les degrés de r abondance et de la disette sont toujours déterminés par ceux du mouvement et du repos de l'argent. Ce fut ce qui opéra les succès de cet établissement, et l'empressement du public à porter son argent à la Banque, pour avoir de ses billets.

* Voyez chapitre i, article x, pages 909 et suivantes de ce volume, " Voyez la Notice .sur f^att\ page ioOde ce volume.

Les 100 millions d'actions que distribua ia Compagnie d'Occident en vertu des arrêts du Conseil des 12 et 28 juin, et 22 septembre 1718, qui lui furent payés en Billets de rÉtat\ perdant sur la place depuis 66 jusqu'à 72 pour cent ; la ferme du tabac, dont elle se rendit adjudicataire le 4 septembre 1718, et dont elle augmenta le prix de deux millions vingt mille livres; l'achat qu'elle fit en mai 1719 des fonds et des privilèges de l'ancienne Compagnie des Indes Orientales, dont elle prit le nom, ne faisaient pas des fonds propres à acheter des vaisseaux, des marchandises et autres choses nécessaires, pour aller chercher les profits que les Indes nous offraient : elle fit donc une seconde création de 50 mille nouvelles actions de 500 livres chacune^, que Ton nomma les filles ^ et qu'on lui paya en argent avec 10 pour cent de plus, ce qui lui fit un fonds de 27 millions 500 mille livres d'argent comptant. Alors elle fait construire des vaisseaux, elle en achète; elle les fait charger et partir, les uns pour l'Asie et pour l'Afrique, et les autres pour l'Amérique. Le roi lui cède le bénéfice sur les monnaies^ pour neuf années, moyennant 50 millions qu'elle s'engage de payer, en quinze payements égaux de mois en mois. Et ne trouvant pas ce fonds encore suffisant à toutes les entreprises de son commerce, vu la force des actionnaires dont la fortune croissait journellement, elle fit une troisième création de 25 millions de nouvelles actions * de 500 livres chacune, qui lui furent payées à raison de 200 pour cent, ou de 1,000 livres l'une : elles furent nommées les petites filles. Elle se rend adjudicataire des fermes générales, et en augmente le prix de trois millions cinq cent mille livres^. Elle prête 1,200 millions au roi pour libérer l'Etat, moyennant 3 pour cent d'intérêt par an. Sa Majesté rembourse les rentes constituées, lesquelles, ne pouvant se convertir en argent aisément, n'étaient d'aucun secours au commerce. Ces remboursements mettaient tout le monde en état de se libérer, et les propriétaires des terres en situation de les mieux cultiver. Pour donner moyen de faire usage de ces remboursements, on fit une quatrième création de 50 millions de nouvelles actions ^ , qui furent payées à la Compagnie à raison de 1,000 pour cent. Elle en fait une cinquième encore de 50 millions "' comme les derniers ; une sixième aussi de 50 millions aux mêmes conditions ^ Enfin, en vertu d'un ordre particulier du régent du 4 octobre, elle fait une septième création de 24 mille actions, qui durent être remplacées par un pareil nombre de celles du roi, suivant la délibération de ce jour. Ces actions

' Voyez la Notice sur Law, pa*ïe 446 de ce volume.

"3 En juin i 719. — » Par arrêt du 2o juillet 1719. — ^ Le 27 juillet 1719.

* En août 1719. — ® Le 13 septembre. — ' Le 28 septembre. — » Le 2 octobre.

furent levées, excepté celles que l'on réserva à Sa iVIajesté. Tous les papiers royaux étaient en valeur. Les billets de l'Etat, qui avaient perdu jusqu'à 72 pour cent, valaient 10, 12 et 14 pour cent de plus que l'espèce.

Voilà donc sept créations d'actions, montant à 624 mille. Ce nombre d'actions était prodigieux, mais elles n'étaient pas des elFets remboursables par le roi, ni avec lesquels on pût attaquer les caisses de la Banque : il y avait donc bien moins de danger à en multiplier la quantité, que celle des billets de Banque. Ce nombre d'actions n'aurait dû charger la Compagnie que d'un intérêt à 4 pour cent par an ; or, 624 mille actions à 500 livres formaient un capital de 312 millions, dont l'intérêt à 4 pour cent par an était 12 millions 480 mille livres ; mais elle avait promis un dividende de 200 livres par action, ce qui était beaucoup au-dessus de ses forces : aussi furent-elles réduites à 200 mille dans la suite, comme on l'a vu ci-devant, chapitre i", article x\

Les six premières créations d'actions avaient été autorisées par des arrêts du conseil : elles montaient à 600 mille, à compte desquelles la Compagnie des Indes avait reçu, le 4 octobre 1719, cent quatrevingt-deux millions cinq cent mille livres en effets et espèces, qui valaient en argent cent onze millions trois cent mille livres , comme on le voit par le détail suivant :

100,000,000 En billets de VÉlat, pour le montant de la première création, lesquels ne valaient réellement en espèces que 54,000,000 1. 27,500,000 En argent pour le montant de la seconde création, nommés les fiUes, ci 27,500,000

5,000,000 Deux payements à compte des peiites filles , ou de la troisième création, qui font iOO francs par action, et 5 millions en billets de VÉtat qui valaient en espèces 4 ,800,000

50,000,000 Un payement au plus sur la quatrième création, de 500 livres en billets de l'État, qui valurent, pendant le mois de septembre dernier, depuis 80 jusqu'à 112 pour 100, dont la valeur commune était 96, ce qui faisait en espèces 48,000,000

182,500,000 D'effets, valant réellement en espèces 111,500,000 1.

La Compagnie avait donc encore à recevoir, pour restant des

nourritures des 624 mille actions, 1,615 millions, ci

4,797,500,000, qui est le montant des actions. * Voyez page 923 de ce volume.

Ci-dessus, donc iH, 300,000 I.

Les quatre premières créations valaient sur la place la somme de i ,550,000,000

Partant, l'État gagnait 1,238,700,000 1.

Ledit jour A octobre 1719, il y avait des billets de banque ordonnés pour 520,000,000

Par conséquent l'État était plus riche de 1 ,758,700,000 1.

C'étaient autant de valeurs réelles que l'État gagnait , et dont la circulation était augmentée *.

La Compagnie prêta encore 300 millions au roi le 12 du présent mois d'octobre, aussi à 3 pour cent par an d'intérêt. Elle se chargea des recettes générales. Ainsi, elle était chargée des revenus, des dettes et de l'entretien de l'État, en sorte que ces revenus, qui étaient divisés en tant de branches, tant pour la recette que pour la dépense, furent réunis en une seule, ce qui épargnait les frais immenses d'une régie ou d'une administration si composée, et les bénéfices secrets attachés à chacune de ces différentes parties.

On sent aisément qu'un projet de cette espèce devait trouver beaucoup d'opposition : il rendait inutile toute la science de l'ancienne finance, au grand soulagement des peuples, moins foulés par les droits imposés sur eux, que par la façon de les imposer et de les lever *.

Les progrès étonnants de la banque influant sur le crédit de la Compagnie des Indes, on vit, au mois de novembre 1719, avec une extrême surprise, les actions monter à 10,000 livres (vingt fois plus que leur prem'ère valeur^), malgré la Compagnie même qui, pour les empêcher de monter, en répandit en une seule semaine pour 30 millions sur la place, sans pouvoir les faire baisser. Plusieurs causes contribuèrent à cette prodigieuse augmentation : 1° l'union de la ferme du tabac; 2*" celle de la Compagnie des Indes; 3° celle de la monnaie et des affinages ; 4° celle des fermes générales; 5° celle des recettes générales; 6"* le défaut d'emploi des deniers provenant des remboursements de rentes sur la Ville, et charges supprimées ; 7° et enfin, le prêt de 2,500 livres que faisait la banque sur chaque action, moyennant 2 pour cent par an d'intérêt.

' Voyez la note de la page 869. Elle est applicable à tous ces calculs.

* Cette asserlion est complètement inexacte. Il n'y avait rien de changé dans la forme de la répartition et de la perception de l'impôt. Les procédés et les bénéfices de Vancienne finance existaient toujours, et l'on n'avait fait autre chose que de substituer la Compagnie des Indes aux ïraiianls, ce qui n'améliorait pas le moins du monde le sort des contribuables. Cependant, M. Thiers, dans sa Notice sur Law^ adopte sans examen l'opinion de Dutot.

^ Voyez Notice historique sur Law^ page 460, en note

Les gains faits et le désir d'en faire fortifiaient la confiance, et portèrent les choses au point que nous allons essayer de représenter.

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