CHAPITRE I
But et plan de l'ouvrage. — La richesse de tout pays est en proportion de la fertilité de son territoire. — L'abandon de la culture, en France, a diminué le revenu national de plus de 500 millions depuis trente ans.
De tous les pays du monde dont les peuples ne sont pas tout à fait barbares, il n'y en a presque aucun dont la richesse, ou l'indigence, ne soit l'efl'et de la situation naturelle, participant à ces deux états , selon que son climat et sa terre se rencontrent plus ou moins propres à produire les choses nécessaires à la vie , ou avec lesquelles on se les peut procurer. Il n'y a que l'Espagne et la Hollande qui dérogent absolument à une règle si générale d'une manière bien opposée : celle-ci, ne produisant presque aucunes commodités, les a en abondance et à meilleur marché que dans les lieux où elles croissent , ainsi que les peuples les plus riches de la terre ; et l'autre, avec un excellent terroir et un climat heureux, ne peut subsister sans des secours étrangers.
Bien que la France soit le plus riche royaume du monde, on peut dire, toutefois, qu'elle n'est pas tout à fait exempte des désordres de l'Espagne , et qu'elle ne répond pas autant qu'elle le pourrait aux avances que la nature semble avoir faites en sa faveur ; puisque, sans parler de ce qui pourrait être , mais seulement de ce qui a été , on maintient que le produit en est aujourd'hui à 5 ou 600 millions moins par an dans ses revenus , tant en fonds * qu'en industrie , qu'il n'était
* 11 faut entendre par le produit des fondSy le produit de la terre, toutes les fois que l'auteur emploie ce mot fonds isolément. — Inutile d'ajouter que, dans la vieille langue fiscale, l'impôt se désignait presque toujours par l'expression : Revenus du roi.
il y a trente 'ans ; que le mal augmente tous les jours , c'est-à-dire la diminution, parce que les mêmes causes subsistent toujours, et reçoivent même de l'accroissement , sans qu'on en puisse accuser celui des revenus du roi, lesquels n'ont jamais si peu haussé qu'ils ont fait depuis 1660 , qu'ils n'ont augmenté que d'environ un tiers , au lieu que depuis deux cents ans ils avaient toujours doublé tous les trente ans.
Ce fait va être établi dans la première partie de ces Mémoires, ainsi que la diminution présente des biens de la France. Dans la seconde, on découvrira les causes de ces désordres ; et dans la troisième, on établira la facilité du remède, en fournissant quantité d'argent comptant au roi , et lui augmentant ses revenus ordinaires ; parce qu'on en fera autant de ceux de ses sujets, qui en sont le principe, en leur faisant racheter la cause de la diminution de leurs biens : ce qui produira tous ces elfets à l'égard de Sa Majesté et de ses peuples, et cela sans nul mouvement extraordinaire , qui puisse troubler la certitude du présent, pour un avenir incertain ; mais en remettant seulement les choses dans un état naturel, qui est celui où elles étaient autrefois, et où elles seraient encore, si un mécompte presque continuel, causé par des intérêts indirects, ne les en avait tirées, en causant à tous moments des surprises à MM. les premiers ministres qui n'avaient que de bonnes intentions.