CHAPITRE IL
Puissance de la France, et ses causes. — Éléments de la richesse en Europe.
Quelque surprenants que soient les efforts de la France dans cette présente guerre, l'étonnement sera encore plus grand de voir, par ces Mémoires, qu'elle produit tous ces prodiges avec la moitié de ses forces, l'autre étant suspendue par une puissance supérieure , qui arrête d'une manière indirecte des causes qui sembleraient devoir aller trop loin.
Sa puissance vient de ce que , produisant toutes sortes de choses nécessaires à la vie en assez grande abondance, non-seulement pour nourrir une grande quantité d'habitants qu'elle renferme, mais encore pour en faire part à ceux qui en manquent, elle se trouve en même temps environnée de voisins qui , n'ayant pas le même avantage , épuisent leurs contrées pour trouver quelque chose de propre aux délices et au superflu , afin de changer avec elle contre le nécessaire ; et cela ne suffisant pas encore à leurs besoins, ils se voient contraints de se faire ses voituriers, et de lui aller chercher, dans les contrées les plus éloignées, de ce même superflu pour en tirer le même nécessaire.
Comme les quatre éléments* sont les principes de tous les êtres, et que c'est d'eux dont ils se forment tous, de même, tout le fondement et la cause de toutes les richesses de l'Europe sont le blé , le vin , le sel et la toile , qui abondent en France ; et on ne se procure les autres choses qu'à proportion que l'on a plus qu'il ne faut de celles-là. Et ainsi tous les biens de la France étant divisés en deux espèces , en biens fonds et en biens de revenu d'industrie, cette dernière, qui renferme trois fois plus de monde que l'autre , hausse ou baisse à proportion de la première. En sorte que la croissance des fruits de la terre fait travailler les avocats, les médecins, les spectacles et les moindres artisans, de quelque art qu'ils puissent être; de manière qu'on voit trèspeu de ces sortes de gens dans les pays stériles , au lieu qu'ils abondent dans les autres.