‹ Économistes financiers de 18e siècleChapitre 40 sur 201 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Du grand intérêt qu'a le roi au rétablissement du revenu national.

La perte de la moitié des biens en général de la France étant constante, par les raisons qu'on vient de traiter; quoique la réduction de cette perte ou estimation à un prix certain soit une chose indifférente en elle-même, cependant on en a bien voulu faire la supputation, afin d'en tirer deux avantages : le premier, de la rendre plus sensible, et le second, de faire toucher au doigt et à l'œil quel intérêt le roi a, indépendamment de celui du public, à changer la situation des choses, puisque, s'il est vrai, comme on le va montrer, qu'il y ait 500 millions moins de revenu qu'il n'y avait il y a trente ans, il est certain qu'étant rétabli (ce qui est très-aisé) , Sa Majesté fera une des plus grandes conquêtes qu'elle puisse jamais faire, non-seulement sans répandre de sang ni sans sortir de ses États, mais même en enrichissant tout le monde, ce dont il aura nécessairement sa part.

On maintient donc que la diminution est de 500 millions par an, parce qu'elle est de la moitié des biens du royaume, et que ces mêmes biens seulement en fonds, tant réels, comme les terres, que par accident, comme les charges, les greffes, les péages et les moulins, allaient autrefois à 700 millions par an : ainsi ces mêmes biens, quand ils ne seraient que doublés par les biens d'industrie, feraient plus de 1,400 millions par an ; de sorte que, tout étant diminué de moitié, s'il y a de l'erreur dans cette supputation, c'est de ne pas porter le déchet assez loin*.

* Boisguillebert soulève ici, sans s'en douter, car il était loin d'avoir une vue complète de tous les phénomènes de la production, une des questions les plus graves de l'économie politique, celle de savoir quels sont les hommes qui méritent rigoureusement la qualification de producteurs.

On voit, par le passage ci-dessus, qu'il comprend le produit des charges ou offices, des greffes, des péages et des moulins, parmi les éléments du revenu national.

Il y a, selon nous, quant aux trois premiers points, une lourde erreur. Nous n'avons jamais pu concevoir ce qu'étaient des produits immatériels^ quoique J.-B, Say, qui n'avait pas compris non plus cette espèce de miracle, dans son Traité, l'ait inventée depuis dans son Cours d'économie politique. Il nous semble que, si toute matière n'est pas nécessairement richesse, toute richesse est nécessairement matière.

De là vient cette distinction, juste et fameuse, de Smith, entre le travail productif et le travail non productif, qui a excité tant de clameurs et fait reprocher à ce grand philosophe d'avoir voulu rabaisser l'homme intellectuel, et d'estimer plus, a-t-on dit, le labeur d'un manœuvre que les méditations du savant ou de l'homme d'État. Il n'est pas nécessaire de justifier Smith d'une imputation aussi absurde; mais il serait peutêtre à propos de reconnaître, car c'est un fait, que toute société se divise fatalement en deux classes, l'une qui produit de la richesse, et l'autre qui n'en produit point. D'ailleurs, la prééminence de ces classes entre elles n'est nullement engagée dans la

Page 1