CHAPITRE VI
Coup d'œil sur la progression de l'impôt depuis Charles VII.
Il reste à faire voir que cette perte n'est point l'effet de l'augmentation des revenus du roi depuis trente ans, puisqu'ils n'ont jamais' reçu si peu de hausse en pareil espace de temps, et que depuis deux siècles environ, les revenus des peuples, au lieu de diminuer comme ils ont fait, doublaient au contraire dans le même période de temps, ce qui était cause de l'augmentation de ceux du roi ; et l'un et l'autre étaient causés par l'abondance des espèces d'or et d'argent, que la découverte du Nouveau-Monde avait rendues et rend tous les jours plus communes. Tout ceci n'est qu'une question de fait, que l'on va établir, en commençant à la mort de Charles VIT, arrivée en 1461.
Philippe de Commines, qui passe pour l'auteur le plus assuré du siècle passé, et qui ne parle que des choses qu'il a vues, dit que tout le revenu du roi, à la mort de ce monarque, n'allait qu'à 1,800,000 livres par an, et que quand Louis XI mourut, en 1483, la France produisait au roi 4,700,000 livres.
question, et Ton n'aperçoit pas que Corneille ou Racine, Pascal ou Descartes, perdissent rien de leur gloire, quand il serait décidé que le nombre des producteurs se renferme dans la triple catégorie des agriculteurs, des manufacturiers et des commerçants. Seulement, on verrait les choses telles qu'elles sont, ce qui est toujours utile, au lieu de les voir comme elles ne sont pas. Mais quand nous disons les choses telles qu'elles sont, c'est sous la réserve, toutefois, de la doctrine des physiocrates, qui pensaient que l'agriculture seule était productive de richesse, et qui en donnaient, bonnes ou mauvaises, des raisons que, jusqu'à ce jour, l'on n'a pas pris la peine de réfuter sérieusement. Cependant, sans parler de Mercier de la Rivière, qui n'eut pas une médiocre intelligence des choses économiques, ces raisons avaient paru péremptoires à Turgot, à Condillac et à Condorcet.
Pour en revenir à Boisguillebert, remarquons que, si c'est avec fondement qu'il considère l'abaissement de la valeur des charges, des greffes, des péages, comme un indice de la diminution de la richesse nationale, il a grand tort de compter ces diverses choses parmi les éléments constitutifs de cette même richesse, et de les placer en parallèle, par exemple, avec les fonds réels, avec les terres. Les offices, les greffes et toutes les autres valeurs analogues, de son temps ou du nôtre, n'étaient ou ne sont que des richesses exclusivement individuelles, ayant leur source, leur principe dans le produit seul de la terre et du travail du peuple. Les titulaires de ces charges ont des titres au porteur sur ce fonds, voilà tout. Qu'on dise, si l'on veut, qu'un notaire dans son étude, et un marchand dans l'achalandage de sa boutique, possèdent un capita immatériel^ nous n'y voyons guère d'inconvénient ; mais il y en a beaucoup, an contraire, à faire entrer ce capital-là dans les éléments de la richesse publique oi nationale. Les personnes qui ne doutent pas de l'exactitude de cette proposition noui pardonneront sans doute de l'avoir émise, en songeant que tous les jours il s'imprime des écrits où l'on présente les rentes sur l'État, les actions des compagnie: industrielles, etc., comme autant de valeurs proprii generis, autant de valeurs qu accroissentle capital national. Du reste, si on lit Boisguillebert attentivement, on verr qu'il n'était pas complètement sous le charme de cette illusion.
La minorité de Charles VIII, qui lui succéda, adoucit un peu les choses ; et Louis XII, appelé père du peuple, qui le suivit, les continua à peu près sur le même pied. Mais François I" étant arrivé à la couronne, en 1515, les guerres qu'il eut à soutenir lui ayant fait mettre les affaires sur le même pied que du temps de Louis XI, son revenu, en 1525, allait à près de 9,000,000 , ce qui est le double de ce qu'il était trente-cinq ans auparavant. Cela continua à peu près jusqu'à la mort de Henri II, et sous la minorité de ses enfants il se trouva que les revenus de la couronne allaient à 16,000,000, c'est-à-dire qu'ils avaient pareillement doublé dans le même espace de temps.
Enfin sous Henri III, en 1582, ces mêmes revenus vont à 32 millions, comme on peut voir dans l'histoire de Mézeray. Les guerres civiles vinrent ensuite, qui suspendirent l'état des choses. Henri IV commençait à les rétablir quand sa mort imprévue donna lieu à une minorité peu propre à augmenter les affaires du royaume , de manière que les revenus de la couronne n'allaient qu'à 35,000,000 à l'arrivée du cardinal de Richelieu au ministère, qui les laissa à sa mort à 70,000,000, en sorte qu'ils doublèrent de tout point; et il semble qu'ils auraient suivi cette gradation, puisqu'en 1660, qui est l'année où les biens des particuliers, tant en fonds qu'en industrie, étaient au plus haut point où ils furent jamais (et depuis lequel temps ils ont toujours diminué), ceux du roi avaient encore augmenté, quoique Ton fût en guerre au dehors et assez souvent au dedans. Depuis ce temps-là on ne trouvera pas que les revenus du roi aient augmenté que d'environ un tiers, même en y comprenant les conquêtes du roi, qui sont un dixième sur tout le royaume; et ceux des peuples sont diminués au moins de la moitié.