‹ Économistes financiers de 18e siècleChapitre 45 sur 201 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Des Tailles.

La Taille, qui n'a commencé en France à être ordinaire que depuis que l'Église (sous prétexte de dévotions et de fondations pieuses) a si fort surpris les rois et les princes, qu^elle s'est fait donner généralement tous leurs Domaines, qui étaient si considérables, qu'ils se passaient aisément de rien lever sur leur peuple, hors les occasions extraordinaires , a toujours doublé tous les trente ans (ainsi qu'il a été dit) depuis son institution, qui est environ le règne de Charles VII, jusqu'en 1651. Et bien que depuis ce temps-là elle ait toujours di-

' C'est-à-dire n'ayant pas assez de crédit pour faire rejeter sm* leurs voisins le fardeau de la taille.

* Le mot recelte est pris ici dans le sens du mol ferme. On le trouve plusieurs fois, avec cette acception, dans la Dîme royale, et presque continuellement dans les œuvres de Boisguillebert.

minué, cependant elle a cent l'ois plus ruiné le monde qu'elle n'avait fait auparavant. Car, bien qu'elle ne soit qu'à 36 millions par an, et qu'on l'ait vue à 48 millions en 1650 et 1651, on peut dire toutefois que la misère est trois fois plus grande dans les campagnes qu'elle n'a jamais été. Et, avec tout cela, on soutient, comme on le va faire voir présentement, qu'elle pourrait doubler, non-seulement sans incommoder personne, mais même sans empêcher que chacun ne s'enrichît. En effet, on peut dire qu'il n'y a pas le tiers de la France qui y contribue, n'y ayant que les plus faibles et les plus misérables, et ceux qui ont le moins de fonds \ En sorte qu'étant trop forte à leur égard, elle les ruine absolument; et après qu'ils sont devenus inutiles aux contributions publiques, elle en va ruiner d'autres à leur tour : outre qu'une personne ruinée ne consommant plus rien, les denrées de ceux qui se sont exemptés leur devenant inutiles par ce moyen , ils sont bien plus ruinés que s'ils avaient trois fois payé la Taille de ceux qui ne sont accablés que par leur crédit, ou par celui de leurs maîtres ; et c'est ce qui se comprendra bien mieux par la description que l'on va faire de la manière dont les Tailles se départissent; d'abord par Élection et par paroisses, par MM. les Commissaires départis dans les généralités; ensuite la façon dont les collecteurs qui sont élus par les paroisses les asseyent sur chaque particulier, les moyens dont ils se servent pour se les faire payer, et les autres pour s'en défendre; et enfin, les divers intérêts des receveurs, des juges et des sergents, et comment le tout se fait d'une manière ruineuse : en sorte que l'on va demeurer d'accord qu'une guerre continuelle serait bien moins à charge au peuple qu'un impôt exigé d'une pareille façon.

Page 1