CHAPITRE VII
Suite du précédent. — Les petits domaines vendus à vil prix aux seigneurs de paroisses. — Préjudice qui en résulte pour l'agriculture et pour TÉtat. — La crainte d'être surchargé d'impôt empêche l'amélioration des terres. — Réduction dans le nombre des bêtes à laine.
Quoique le chapitre précédent n'ait que trop fait voir les sinistres effets de la Taille arbitraire, et du pouvoir où chacun est par son moyen de ruiner son ennemi ou celui à qui il porte envie lorsqu'il se trouve sans défense , cependant il ne sera pas hors de propos d'en faire encore remarquer quelques-uns qui, venant comme en sous-ordre, ne sont pas moins déplorables.
Premièrement , tous habitants de campagnes , taillables , ne doivent plus posséder aucun fonds , depuis que tous ceux qui en avaient de cette espèce les vendirent en 1648 et les années suivantes , parce que les Tailles ayant alors doublé , les riches commencèrent à faire pratiquer l'injustice dans la répartition , en la renvoyant presque tout entière sur les pauvres ; ce qui mit donc ceux-ci dans l'obligation et dans la nécessité de vendre tout ce qu'ils avaient de bien. Quoique l'augmentation des Tailles eût une cause très-juste, qui était celle des biens tant en fonds qu'en industrie, qui avaient doublé le prix où ils étaient trente ans auparavant , on vit alors beaucoup de personnes de campagne vouloir payer autant de Taille comme elles avaient de revenu, et se restreindre à leur simple industrie pour vivre elles et leur famille, sans pouvoir être écoutées , ce qui se pratique encore aujourd'hui quand l'occasion s'en présente : — En sorte qu'il n'y a point d'autre ressource pour ces gens-là que de vendre leur bien à vil prix , le plus souvent au seigneur de la paroisse , qui , le réunissant à ses autres biens du même lieu , et le couvrant du commun manteau de sa protection, empêche que ses receveurs ne payent plus de Taille, pour cette nouvelle augmentation, qu'ils faisaient auparavant; et cela retourne en pure perte sur toute la paroisse , et par contre-coup sur le seigneur, par les raisons qu'on a dites tant de fois. Ainsi les petits fonds ne pouvant plus être ni achetés ni possédés par des particuliers taillables, ils sont baillésdans l'occasion pour rien, faute de marchands, qui est une perte à la masse de l'État qui se communique insensiblement aux grandes terres , lesquelles autour de Paris comme ailleurs ne se vendent que la moitié de ce qu'elles faisaient autrefois : d'où suit encore la ruine d'une infinité de monde, parce que les hypothèques contractées sur l'ancien prix , comme les partages et autres semblables , qui se payaient aisément dans la première valeur des terres.
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ne pouvant plus être acquittées à cause du déchet, il en faut venir à des licitations où, la diminution, et les frais de justice et de déchet, emportant tout , les créanciers et les débiteurs se trouvent également ruinés. — L'autre pernicieux effet est qu'un particulier qui possède un petit fonds y applique ses soins et y fait des améliorations, soit à planter ou à engraisser les terres ,;bien plus considérables que lorsque ce même fonds est confondu dans une grande recette , où à peine le faiton valoir la moitié, et rien du tout à l'égard de la Taille. Et cela est si véritable , qu'un fonds de quatre ou six arpents sera baillé aisément à 50 livres et payera 20 livres de Taille ; et lorsque, par le sort commun , il vient aux mains du seigneur ou de quelque puissant , on ne le compte que sur le pied de la moitié, et il ne fait point augmenter la Taille du receveur. — Et enfin le troisième et dernier effet de cette incertitude d'impôt est que, comme il faut éviter toute montre de richesse par les raisons ci-devant traitées ; et que l'âme de l'agriculture et du labourage est l'engrais des terres , qu'on n'obtient pas sans bestiaux , on n'oserait presque en avoir la quantité nécessaire quand même on le pourrait, de peur de le payer au double par l'envie des voisins. Aussi est -il ordinaire de voir des paroisses où il y avait autrefois des 1,000 ou 1,200 bêtes à laine , n'en avoir pas le quart présentement; ce qui oblige d'abandonner une partie des terres dont les fonds ne sont pas très-bons naturellement, parce qu'ayant besoin d'améliorations , on ne peut ou on n'oserait les y faire ; ce qui est une perte générale pour l'État , qui n'a pas d'autres biens que la culture de ces mêmes terres.