CHAPITRE V
Qu'il y a solidarité dans le malaise ou l'aisance de toutes les classes de citoyens. — Quatre sortes de personnes intéressées à l'innovation qu'on propose, les laboureurs, les artisans, les bourgeois, et les nobles. — Preuves qu'elle protîtera à tous, ainsi qu'à l'Étal.
Pour savoir la facilité de ce recouvrement tant des Tailles augmentées de ce supplément pour les Aides , que de cet excédant } rejeté sur les maisons et sur les cheminées, ainsi que Ton a dit, il ne faut pas examiner les choses en général , ce qui est toujours sujet à confusion , mais descendre dans le particulier ; et ce qui se conclura d'une seule personne contribuable à cet impôt , de la manière qu'on rétablit, prouvera pour tout le reste. — Tous les revenus du roi, à quelque somme qu'ils puissent aller, n'étant qu'un assemblage de plusieurs sommes payées par divers particuliers, qui n'ont tous qu'un même intérêt de faire valoir chacun leur profession le plus qu'il est possible, ce que l'on prouvera pour l'un sera une conviction certaine pour tous les autres. Il y a quatre sortes de personnes intéressées à la îituation que l'on propose, savoir les laboureurs, les artisans ou ceux qui vivent de leur industrie, les bourgeois des villes franches, et enhn les nobles et privilégiés de la campagne dans les pays d'Aides. Il est indubitable que toutes les quatre y trouveront également leur compte, 3t que ceux qui contrediront les dispositions proposées par ces Mémoires n'ont assurément pas procuration d'elles pour stipuler leurs intérêts. Car, pour commencer par les laboureurs, comme le corps le plus étendu, on peut considérer toutes les fermes à 1,000 livres l'une portant l'autre , le plus ou le moins n'y faisant rien en cette occasion , puisque le tout sera proportionné à la valeur des choses. Il est constant qu'elles consistent toutes en labourage pour recueillir des grains, en culture de vigne ou de plant, pour avoir des boissons, et en nourriture et engrais, pour vendre des bestiaux. Or, on ne peut pas douter, et on l'a assez montré dans la première partie de ces Mémoires, que toutes ces choses sont à la moitié , et de prix et de quantité , de ce qu'elles étaient il y a trente ans ; en sorte qu'une ferme baillée aujourd'hui à 1,000 livres, et dont on est même souvent mal payé, et le fermier obligé de faire banqueroute, était autrefois à 2,000 livres. Or, c'est la cause d'un si grand mal, marquée dans la seconde partie de cet ouvrage, que l'on met en vente à ce fermier, et à son maître en même temps , et à quel prix? A 30 ou 40 francs au plus, puisque sur le pied de deux sous pour livre de la Taille, l'addition environ d'un tiers pour le rachat ou la réunion des Aides, et Douanes sur les sorties et passages, aux Tailles, ne va qu'à ce prix; et pour une si petite
somme payée d'avance , il fera le double prix de la vente de ses marchandises; et comme pour faire 1,000 livres de fermage au profit du maître il faut que le laboureur en forme plus de 2,000 livres, tant pour fournir à son entretien et celui de sa famille qu'aux frais du labourage, ce sera plus de 2,000 livres d'augmentation sur cette même ferme, dont le roi ne manquera pas d'avoir sa part , lorsque ses revenus auront pour principe d'augmentation l'accroissement de la fortune de ses sujets, ainsi qu'ils avaient eu depuis le roi Charles VII jusqu'à l'année 1660. Il n'en faut pas davantage pour montrer, ainsi que l'on a dit, que ceux qui s'opposeront à la situation proposée par ces Mémoires ont assurément d'autres intérêts à ménager que ceux des propriétaires de fonds et des laboureurs. — A l'égard des manouvriers, comme ce sont les plus misérables qui doivent faire la règle des autres, tout le monde sait qu'outre que leurs intérêts sont les mêmes que ceux des maîtres des fonds et des laboureurs, qui leur donnent leur journée, ou plutôt leur vie à gagner, étant presque tous, l'un portant l'autre, à cent sous ou six livres de Taille , leur ruine provenait de ce que ne trouvant point de travail , par les causes qu'on a marquées , ils ne pouvaient d'ailleurs avoir de boisson qu'à un prix excessif, et souvent même n'en trouvaient pas, à cause du dépérissement des cabarets, ces sortes de gens ne faisant point de provision : or, ce désordre cessera pareillement , à leur égard , moyennant quarante ou cinquante sous par an, c'est-à-dire quelque chose plus qu'un denier par jour, et le tout leur sera aisément avancé par ceux qui ont accoutumé de les mettre en besogne. — Pour les bourgeois des grandes villes, on m pourra pas dire qu'on les met à la Taille : au contraire, ils se rédimeront pour le moins de la moitié de la somme qu'ils payaient par If plus effroyable servitude qui fut jamais , sans parler de l'intérêt que les habitants des villes ont à la valeur des fonds de la campagne, comme les possédant presque tous, et qu'ainsi ils ne devraient pas refuser d( contribuer de quelque chose pour les rétablir. Cependant, on maintient qu'indépendamment de cette raison , ils y gagneront le double En effet , qu'on regarde à Paris un marchand tenant une maison d< 7 à 800 livres , il n'en habitera environ que quatre chambres , ayan quatre cheminées. Néanmoins, sa famille étant composée pour l'ordinaire, de huit ou neuf personnes , tant enfants que garçons de bou tique ; à mettre le tout l'un portant l'autre à cinq sous par tête , à ui demi-muid^ de vin par an, ce qui ne fait pas deux demi-setiers^ pa
* Le muid de vin de Paris, contenant 288 pintes, = 268.2144 litres. - La pinte de Paris, qui contenait 2 setters ou chopines, la chopine se divisant c i poissons, et le |)oisson en 2 roquilles, z= 0.9513 litres.
jour, il payera 80 francs^ pour les Aides, avec mille sortes d'embarras, de périls et de pertes de journées aux bureaux et aux portes, s'il les fait venir de quelque bien qu'il ait à la campagne. Et par la réduction par cheminées, comme elle s'est faite et se fait encore dans tous les pays du monde , il ne lui en coûtera que 40 francs d'une laçon commode, et le roi sera payé par avance. — Il reste les gentilshommes et privilégiés de la campagne des pays d'Aides, dont on peut faire le même raisonnement que des Tailles , puisque la ruine de la consommation leur est également préjudiciable , étant tous possesseurs de fonds ; mais , indépendamment de cette raison générale , ils y gagneront encore le double, en considérant l'argent qui sortait (le leur bourse, puisque n'y en ayant aucun qui n'achetât ou qui ne vendît des boissons, il est impossible que, dans l'un ou l'autre cas, il ne leur en coûtât 40 ou 50 francs par an ; tandis que, par la réduction par cheminées, mettant les choses sur le pied d'une consommation qui attirât une pareille somme pour les droits d'iVides, cela n'irait qu'à 25 ou 30 francs. — Ainsi, il est aisé de voir de tous points que ceux qui contrediront ces propositions n'ont nullement procuration des personnes intéressées, savoir celles qui payent, pour tenir un pareil langage, non plus que pour dire qu'il faut attendre que la paix ait lieu, qui est assurément une défaite pour faire manquer une chose qui, causant la félicité générale des peuples et la richesse du roi, ne produirait pas, à beaucoup près, le même effet à l'égard de quelques autres personnes, dont le nombre n'étant pas à la millième partie de ceux que cela enrichirait ne doit pas, toutefois, entrer en considération pour arrêter un si grand bien ; outre l'intérêt du roi, qui est du double plus fort dans l'un que dans l'autre. Car il est fort indifférente un fermier ruiné par l'incertitude de la Taille et par le désordre des Aides et des Douanes, qu'il y ait paix ou guerre, pour se racheter à forfait, par un prix fort médiocre, des causes de sa ruine; et quand quelques hôteliers ont demandé aux fermiers des Aides de ^'abonner, ou de traiter pour une somme certaine par an , moyennant laquelle ils fussent exempts d'avoir tous les jours des commis qui les tourmentassent dans leurs caves, jamais ces fermiers n'ont considéré, pour le leur accorder, s'il y avait paix ou guerre ; ils ne l'auraient même pu faire sans se rendre ridicules; et ce qui conclut sous ce rapport, con-
' Il résulte de ce chifTre que, vers 1697, 268 litres de vin, ou un muid, payaient la somme de 20 livres, ou 50 francs environ, pour entrer dans Paris.
En 1842, 100 litres de vin, ou un hectolitre, payent, en cercle 10 fr. oO c, en louteilles 26 fr., décime non compris. (Voir, dans Je Dictionnaire du Commerce et des Marchandises, rexcelient article Vin.)
dut également sous l'autre. — Il y a encore une objection que l'oi peut faire , qui est l'erreur qui a pu se rencontrer dans la réductioi des sommes qui sont la cause de la ruine , en sorte que le rejet esf peut-être plus fort que l'on n'a marqué. Mais on répond que, comme les causes de la misère publique ne consistent pas dans l'importance des sommes qui se payent au roi , mais bien dans la manière de lever ces sommes , quand même il y aurait cinq à six millions d'erreur dans ce calcul , le roi y gagnerait encore dès la première année ; puisqu'on prétend que n'y ayant point d'erreur, il en aurait six ou sept de surcroît\ Et il est aisé de soutenir les choses sur ce même pied, par l'exemple d'une seule ferme ou d'un seul particulier, puisque , dans le premier cas, le propriétaire d'un fonds autrefois de 2,000 livres de rente , et présentement de la moitié mal payée , au lieu de payer 140 livres, pour le remettre dans la première opulence en payera 145 ou 150 au plus ; et ainsi de tous les autres, et même des particuliers qui ne font rien valoir. Pour Sa Majesté, il est inconcevable l'utilité qu'elle en retirera , puisque la plus grande partie de ses revenus étant attachée, au pied de la lettre, à ceux de ses sujets, les uns haussant, nécessairement il en sera de même des autres; et le roi aura 200 millions de rente, parce que les terres qui étaient baillées à 1,000 livres seront affermées 2,000; et elles souffriront cette augmentation , parce qu'on leur fera porter, en n'y épargnant rien pour la culture, tout ce qu'elles seront capables de produire, attendu que la consommation de ce qui y croissait, revenant permise et possible , rien ne deviendra inutile, mais tournera à l'avantage du roi et du public; ce qui ne se faisait pas ci-devant à beaucoup près, et ce qui est la seule cause de la ruine des peuples, et non les impôts, n'y ayant prince sur la terre qui lève moins sur ses États , que celui qui produit les plus grands effets ^