‹ Économistes financiers de 18e siècleChapitre 75 sur 201 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Qu'il ne faut que deux heures de travail et quinze jours de temps pour procurer 80 millions au roi, payer toutes les dettes de l'Etat en dix ans de paix, et doubler le revenu ordinaire de la couronne en supprimant la capitation, dans un délai de cinq ans. — La richesse des sujets est l'unique base de la richesse des princes. — Ce principe méconnu depuis 1660. — Diminution de 1,500 millions dans le revenu national : ses trois causes. — De la politique suivie à l'égard des grains.

On promet quatre-vingts millions et plus par-dessus les impôts ordinaires, même la Capitation, par deux heures de travail et quinze jours d'exécution ; on promet , de plus , de payer toutes les dettes du roi et de l'État en dix ans de paix, et on promet enfin un doublement des revenus du roi, en supprimant la Capitation, avant quatre ou cinq ans; le tout sans rien risquer, ni déconcerter, ni user de pouvoir absolu. — Voilà la plus grande extravagance qui puisse jamais tomber dans l'esprit, ni être proposée, si l'auteur ne rencontre pas juste dans la moindre de ses parties : mais que l'on suspende son jugement jusqu'à l'entière lecture de cet ouvrage , et que l'idée de ridicule , encore une fois, qui se présente avec violence à l'esprit, tempère un peu son ardeur, et l'on verra invinciblement que c'est le même procès qu'eurent les grands hommes qu'on a cités, au sujet des antipodes.

Personne ne doute que le principe et la base des revenus de tous les princes du monde ne soient ceux de leurs sujets , qui ne sont à proprement parler que leurs fermiers , les souverains n'étant en pouvoir de rien recevoir plus ou moins , qu'à proportion que ceux qui font valoir les terres sont en état, par le produit qu'ils en tirent, de leur payer des tributs. Cette maxime, qui se pratique également par tous les États, avait été en usage en France jusqu'à la mort du roi François F\ n'y ayant été dérogé que médiocrement depuis ce temps, jusqu'en 1660. Mais on peut dire que depuis cette année on a pris le contre-pied , et l'on a cru ne pouvoir faire plus utilement et plus diligemment recevoir de l'argent au monarque, surtout dans les besoins extraordinaires , que , non pas en augmentant le revenu et les biens des peuples, mais en les diminuant partout, et les détruisant en plusieurs endroits presque entièrement, à un taux certain l'un portant l'autre , savoir : vingt de perte par pur anéantissement à l'égard du propriétaire pour un de profit au roi , partagé même avec l'entrepreneur et ses protecteurs , lesquels faisaient une fortune de prince pour un si déplorable service. — Comme voilà le Héros de la pièce, et que c'est sur ce fondement que tout va rouler, on maintient ce fait incontestable, et aussi public qu'il est constant que la Seine passe dans Paris : en sorte que quiconque le voudrait nier, se rendrait aussi ridicule que

celui qui ne voudrait pas convenir d'une vérité semblable. — La perte de la moitié des biens de la France, tant en fonds qu'en industrie, qui suivent nécessairement le sort de ces premiers, a autant de témoins qu'il y a d'hommes dans le royaume, sans parler des registres, baux et contrats qui font cette preuve par écrit , commue les peuples par témoins.— On maintient encore que cette diminution depuis 1660 va à plus de quinze cents millions par an : que ce mot de centaines de millions n'étonne point et ne cause point de surprise ! Comme on compte le revenu d'une maison , d'une ferme et d'un village , tant dans les diminutions que dans les hausses , il est aisé, à qui est rompu dans ces matières, de supputer celui de tout un royaume. On a fait celui de l'Angleterre , qui ne vaut pas le quart de la France , à le prendre de toutes les manières, quand ces deux États seront gouvernés parles mêmes maximes, et on prétend qu'il va à près de 700 millions par an. — Et pour la France, ceux qui se formaliseront de ces expressions ou de ces calculs, trouveront bon, s'il leur plaît, que l'on compte par plusieurs centaines de millions les revenus d'un État qui fournit souvent à son prince, dans des années, plus de cent cinquante millions, et à l'Eglise ordinairement plus de trois cents millions, tant de revenu en fonds que de casuel , qui surpasse de beaucoup le premier, dans la religion comme ailleurs. — Dans la seule Élection de Mantes le revenu des vignes, tant par un abandon entier de la plus grande partie , quoique autrefois d'un très-grand produit aux propriétaires , que par la diminution sur celles qui subsistent encore, va de perte à deux millions quatre cent mille livres de compte fait , par un calcul juste et certain, vérifié sur les lieux ; et comme les revenus en fonds, bien que menant ceux d'industrie, n'en font pas la quatrième partie, ces derniers les excédant beaucoup davantage , c'est plus de dix millions de perte en pur anéantissement sur une seule Élection ; et bien loin que le roi ait rien gagné à ce beau ménage , il a perdu plus de cinq cent mille livres sur les Tailles, qu'il a fallu diminuer, tant dans cette Élection que dans les circonvoisines, à cause du déchet des biens; et tant s'en faut encore que l'augmentation des Aides ait remplacé cette perte sur les Tailles; elles n'ont pas atteint la dixième partie de ce dommage. Et comme ce sort est arrivé à l'Élection de Mantes par une cause générale à tout le royaume , on en peut tirer les mêmes conséquences, et supposer certainement la même perte pour toute la France. Que l'on commence donc à aller bride en main , en prétendant revêtir l'auteur de ces Mémoires de l'idée d'extravagance, sur cette diminution de quinze cents millions de rente arrivée au royaume depuis 1660 ; d'autant que, quoique les Aides tiennent constamment le prin-

cipal personnage dans un pareil désastre, y comprenant les Droits de sortie , passage et Douanes du royaume , qui ne sont ni moins criminels , ni moins outrageants pour la raison et le sens commun , que ces mêmes Aides, cause de tant de malheurs; cependant ces prétendus droits du prince ont en outre pour consorts, dans la destruction de ses peuples, deux camarades qui les ont fort bien secondés, s'ils ne les ont pas égalés, dans l'anéantissement de ces quinze cents millions de rente , savoir, Vinjusltce et V incertitude dans la répartition de la Taille, autre point où, bien qu'il n'y ait eu que de la négligence et du manque d'attention de la part de ceux qui gouvernaient, ou tout au plus un mauvais exemple personnel, en ce qui touchait leurs propres fonds , le désastre a cependant été si terrible par la ruint' de la consommation , et par conséquent du revenu , que l'on peut assurer que si les démons avaient tenu conseil pour aviser au moyen de damner et de détruire tous les peuples du royaume, ils n'auraient pu rien établir de plus propre à arriver à une pareille fin. — On en fera un détail plus particulier dans la suite, lorsqu'il sera question de sa cessation ; ce qui n'exige point assurément une demi-heure d'attention de le part de MM. les ministres, et quinze jours d'exécution dans les provinces, quand cette commission sera donnée à des sujets versés en de pareilles matières , et surtout du pays comme autrefois , les Élus n'étant autrt chose dans leur institution que des répartiteurs nommés par le peuple. L'autre adjoint dans la ruine de la France est quelque chose d( bien plus pitoyable encore : non-seulement ce n'est point l'effet d'ui intérêt indirect , comme dans les Aides, qui ait aveuglé les entrepreneurs pour se procurer de l'utilité aux dépens de la ruine publique, ni la faute du manque d'attention au bien général , comme danf la répartition des Tailles ; mais c'est au contraire une production de réflexions très-sages et très-pieuses à ce qu'on s'imagine, savoir : le soutien de V avilissement des grains, que l'on a cru devoii établir et maintenir, par des efforts continuels d'une prétendue trèsfine politique , à être en perte au laboureur, le prix ne pouvant atteindre aux frais de la culture en quantité d'endroits, bien loin d( satisfaire au payement du propriétaire et des impôts ; ce qui a attiré outre plus de 500 millions de diminution de rente dans le royaume comme cela est aujourd'hui, l'abandon d'une infinité de terres d( difficile exploitation , et la prodigalité des grains à des usages étrangers , comme nourriture de bestiaux et confection de manufactures ce qui ne menace rien moins que d'une cherté extraordinaire à h première stérilité. — En un mot, on a cru qu'afin que tout le mond( fût à son aise, il fallait que les grains fussent à si bas prix, qui

les fermiers ne pussent rien bailler à leurs maîtres , et ceux-ci aucun travail aux ouvriers ; ce qui étant tout leur revenu, la privation en excède dix fois le prétendu bas prix du pain. — Et l'on a pensé pareillement que pour éviter les horreurs d'une cherté extraordinaire, il est avantageux de faire abandonner la culture d'une infinité de terres, et l'engrais de presque toutes en général , le prix de la récolte n'en pouvant supporter les frais, et qu'il fallait aussi prodiguer les grains à ces usages étrangers que l'on vient de marquer. — Quelque horreur que doive inspirer une pareille conduite , qui a été un enfant de la spéculation , qui ne peut jamais produire que des monstres dans les arts, que l'on n'apprend jamais que par la pratique, jusqu'à celui de faire un soulier, que le plus grand génie du monde ne pourrait construire sur un mémoire dressé par l'ouvrier le plus habile, sans exhiber un objet ridicule ; il n'en est pas moins vrai que cette conduite a cru mériter des applaudissements , et que ses auteurs ont pensé qu'on devait les appeler les Josephs de leur pays. — H y a un chapitre entier à la fin de cet ouvrage, et même, si l'on est curieux, on trouvera un petit volume où l'on fait voir, clair comme le jour, et sans aucune crainte de répartie, qui ne soit une extravagance achevée, que plus les grains sont à vil prix, plus les pauvres sont misérables, et surtout les ouvriers ; et, en même temps, que plus il sort de blés de la France , et plus on se garantit d'une cherté extraordinaire dans les années stériles.

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