‹ Économistes financiers de 18e siècleChapitre 80 sur 201 · CHAPITRE YII · texte numérisé non relu

CHAPITRE YII

Comment le désordre s'est introduit dans les finances depuis François 1er. Anticipations et emprunts. — Catherine de Médicis, les traitants italiens, et les États généraux. — Henri III et ses profusions. — Henri IV, et l'heureuse ignorance du duc de Sully. — Marie de Médicis, et la science financière des traitants italiens. — Richelieu double le revenu public. — Minorité de Louis XIV : nouveaux désordres financiers. — La harangue du président Amelot, et les récriminations du surintendant Fouquet. — L'autorité des parlements, seul obstacle aux concussions des hommes de finances, depuis la suppression des États généraux.

On est obligé de dire un mot, avant de parler de la première atteinte que reçut l'heureuse situation du règne de François I" et de ses prédécesseurs , de la manière dont la dispensation des revenus du prince se faisait.

Ml y a dans cet endroit une mutilation du texte que nous n'avons pu rétablir. Il est évident que les mots, plus de huit cents millions, ne sauraient être le régime du verbe précédent, et que ce régime, qui était sans doute une évaluation quelconque, a été omis par les compositeurs.

" C'est-à-dire l'auteur du Détail de la France, ou Boisguillebert lui-même.

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Chaque année portait nécessairement ses charges, parce que chaqi fonds avait sa destination, à laquelle on ne touchait jamais, et la levée était plus ou moins grande, au pied de la lettre, suivant les besoin! de l'État. Il n'y avait point de renvoi de la charge d'une année , ce qui a fait depuis une confusion effroyable, parce que, par ces renvoi! d'année sur autre, tout étant consommé souvent deux ou trois an^ | avant qu'il soit dû et échu, et survenant des besoins nécessaires el 1 inopinés, il faut avoir recours à des manières ruineuses pour le prince \ et pour ses peuples, comme des emprunts à gros intérêt, et autres j choses encore plus désolantes. — Voilà la première brèche par oii leâ | Traitants se donnèrent entrée pour offrir leur malheureux ministère* 1 lequel, comme une pelote de neige, a toujours grossi, jusqu'à ce qu'enfin il soit parvenu à son comble, comme on peut dire qu'il esl aujourd'hui. — Ce qui néanmoins ne serait pas arrivé si des per- : sonnes puissantes, comme on va dire, ne s'étaient mises de la partie^ . pour participer au gain effroyable que faisaient de pareils entrepre-^ neurs de la ruine du roi et de ses peuples.

M. Fouquet , dans ses défenses imprimées et signifiées au conspect du célèbre tribunal devant qui il avait à répondre, atteste cette vérité, qu'il ny avait jamais de renvoi de charges d'une année à F autre ^ dont la pratique cessée a fait toute la confusion des finances , ayant établi le pouvoir de pêcher en eau trouble, par l'impossibilité où Ton était de découvrir les fraudes et les surprises parmi de si grandes ténèbres.

Lors de la prison du roi François 1", les Enfants de France ayant été donnés en otage, pour les retirer il fallut payer leur rançon, estimée à douze cent mille écus d'or\ valant quatre millions de ce tempslà, c'est-à-dire plus de cinquante millions d'aujourd'hui. On ne s'avisa point d'avoir recours aux traitants, aux partisans, encore moins à des constitutions de rentes sur le prince , qui est la même chose que si les peuples se constituaient eux-mêmes, puisqu'il leur tombe également en charge de payer le capital et les intérêts, quoiqu'on s'aveugle assez aujourd'hui pour croire le contraire , et que l'on regarde fort indifféremment les dettes que le prince contracte ; en sorte qu'on aime mieux que le monarque constitue sur lui un million de rentes à un denier ou intérêt effroyable, que non pas qu'il demandât un écu à chaque particulier, qui serait bien fâché, toutefois, s'il est sage , de se constituer lui-même pour le payement des arrérages de ses dettes, ou pour sa dépense ordinaire, puisque cette conduite l'enverrait bientôt à l'aumône. Cependant, que le roi ou lui en usent de la sorte , c'est également la même chose , quoique , encore une fois ,

' M. Bailiy dit deux millions d'ccus d'or. (Hist. fm.^ t. I, p. 222.)

qui que ce soit n'y fasse pas la moindre réflexion. — Mais, pour revenir à la rançon des Enfants de France , cette somme eflroyable ne se pouvant trouver dans les revenus ordinaires , les peuples ne balancèrent pas un moment à se cotisera un dixième de tout le revenu. Ce fut chaque lieu , c'est-à-dire chaque ville ou village, qui fit l'imposition , la répartition , la collecte et l'apport en recette, après que la masse avait été partagée par tous les députés des provinces, au niveau des précédents impôts qui en faisaient la règle. — On en usa de même en plusieurs autres rencontres, et ce dixième avait été payé plus d'une fois, ainsi que sous le roi Jean , ce qui est l'usage de toutes les nations du monde, le tout sans ministère étranger, autorité supérieure, ni aucuns frais.

Mais il faut enfin venir à la fatale époque où ces heureuses manières prirent fin, pour donner naissance à celles qui ont réduit la France en l'état où elle est, et non pas tous ses ennemis, dont elle se rira toujours, étant plus puissante à elle seule que toute l'Europe ensemble, lorsqu'elle emploiera toutes ses forces, c'est-à-dire quand elles ne se^ ront pas énervées par des mesures qui lui font plus de dommage que ses plus redoutables adversaires; ce qui peut être opéré par deux heures de travail, et cela au sentiment de Tacite, qui a dit et publié il y a plus de quinze siècles : Galli si non dùsenserintj vïx vinci possunt (la France est invincible lorsqu'elle ne se fera point la guerre à elle-même), comme on peut dire qu'elle se fait, depuis 1660, d'une manière eflroyable ; et pour en convenir, il n'y a qu'à jeter les yeux sur ses campagnes désolées, ou plutôt sur la perte de la moitié de ses richesses, et il faudra reconnaître que ses plus grands ennemis n'auraient jamais pu lui produire un pareil ravage, ni lui causer tant de dommage par les plus grandes victoires.

Pour entrer donc en matière sur la naissance de la cause de la ruine, ce fut sous le règne du roi Henri II, successeur de François I", que les premiers fondements en furent jetés. — Catherine de Médicis, qu'il avait épousée fort jeune, et n'étant encore que duc d'Orléans, était une princesse qui aimait la magnificence et la très-grande profusion, c'est-à-dire qu'elle se plaisait à dépenser plus que ne portaient ses revenus ordinaires; ainsi il lui fallut avoir recours à des moyens étrangers. Sa beauté, son esprit et sa fécondité la faisant extrêmement considérer par le roi son époux, et lui laisser par conséquent un degré d'autorité nécessaire à changer l'état des choses, ce fut alors que les Italiens qui étaient à sa cour, et dont quelques-uns étaient ses proches parents, lui off"rirent leur service pour ce sujet, c'est-à-dire d'avancer de l'argent sur de nouveaux impôts ou créations, traitant à forfait

noii^

d'une nouvelle affaire, dont ils savaient bien que le roi aurait la moii dre partie et eux le reste, qu'ils partageraient avec elle, comme l'on verra dans la suite. — La création des présidiaux, que Ton éclipsa des parlements sans aucun dédommagement, et des lieutenants criminels, dont on ôta les fonctions aux lieutenants civils, se trouve en première date, et voilà la première graine d'une semence qui a tant provigné par la suite. Comme il fallut donner des gages à tous ces nouveaux officiers, et même aux lieutenants civils, pour les dédommager en quelque manière de cette nouvelle érection, ce fut plus de 50,000 écusde rente, desquels le roi se trouva constitué. Il se fit encore beaucoup d'autres nouveautés, trop longues à détailler; et s'il n'y en eut pas davantage, ce ne fut pas manque de bonne volonté du côté de la reine. Le connétable de Montmorency, qui avait la principale part au conseil, ne lui permettait pas de tailler en plein drap.

Après la mort du roi Henri II son mari , ce fut à peu près la même chose ; l'intention ne manqua pas à la reine, mais elle trouva un obstacle dans les princes de Guise, qui avaient grande part au gouvernement, à cause de Marie Stuart, leur nièce, épouse du roi régnant François II ; et ces princes étant d'ailleurs très-populaires, et par conséquent trèsennemis des nouveautés, quelque grande vocation que Catherine de Médicis eut pour de pareilles affaires, qui lui étaient pareillement inspirées par les Italiens, il fallut qu'elle en prît où elle pouvait, et non pas suivant sa volonté. Mais ayant enfin été délivrée de cette entrave par la mort du roi François II, qui arriva bientôt après, elle n'eut ni repos ni patience qu'elle n'eût renvoyé Marie Stuart, sa veuve, dans son île. Et cela, par une dérogeance à la plus grossière politique, puisque ayant encore trois fils à marier, et ces sortes de dispenses étant aisées à obtenir entre souverains, il était des intérêts de la France de se conserver une reine qui possédait actuellement le royaume d'Ecosse, et était héritière présomptive des deux autres monarchies d'Angleterre et d'Irlande, qui était la raison pour laquelle on avait pris tant de peine et fait de très-grands armements pour la faire venir dans sa plus grande jeunesse. — On marque cette chasse pour montrer ce que l'on doit attendre du zèle pour l'intérêt public, lorsqu'il se trouve en compromis avec l'utilité particulière et personnelle, comme le cas est arrivé une infinité de fois depuis ce temps : il n'est pas étonnant que cette dernière ait toujours eu la préférence, puisqu'une reine et une mère y succomba dans une occasion si importante, et que l'envie de gouverner et de dépenser l'emporta sur l'établissement de ses enfants, contre la gloire et l'agrandissement d'un royaume dont elle avait l'honneur de porter la couronne, bien qu'à ne consulter que les apparences, elle

n'eût jamais dû espérer un si haut degré de grandeur; ce qui devait l'exciter à en marquer encore plus de reconnaissance. Comme ce sacrifice, encore une fois, du bien public à l'intérêt particulier est la principale et peut-être l'unique cause de la ruine de la France, on s'est étendu sur cet article, afin que l'on ne s'étonne point si l'on s'est laissé aller tant de fois à une pareille faiblesse, puisqu'une personne qui semblait avoir par devers elle un bien plus violent préservatif pour l'empêcher d'y tomber, ne laissa pas d'y être prise dans une si importante occasion, et voilà la clef de la diminution ou de la perte des biens de la France. Toutes les couronnes du monde sur la tête d'un des fils de Catherine de Médicis ne l'eussent pas dédommagée de la privation d'une partie du gouvernement que MM. de Guise se seraient retenue au moyen de leur nièce, comme par le passé; il la fallut renvoyer au plus tôt; après quoi la régence lui fut donc accordée sous le règne du roi Charles IX.

Ce fut à ce coup que cette reine, se trouvant en quelque manière émancipée, donna pleine carrière à ses profusions, et par conséquent à des affaires nouvelles, par le moyen de MM. les Italiens. — Les États généraux qui se tinrent dans ce temps, comme c'était la coutume, firent assurément leur devoir : les députés de tous les ordres furent chargés, par toutes les provinces, de représenter que les Traitants et les Partisans étaient des voleurs publics qui ruinaient le roi et les peuples. Comme ces assemblées n'étaient ordinairement convoquées que pour avoir des secours extraordinaires, tous les députés unanimement marquaient qu'il n'y avait point de moyen plus court et plus certain de recouvrer de l'argent, que de reprendre le bien des Italiens et de leurs consorts, ceux-ci l'ayant volé au prince et au royaume, et de les renvoyer aussi gueux dans leurs pays qu'ils en étaient venus, n'ayant tous rien vaillant, de notoriété publique, à leur arrivée. Ln auditeur des comptes, qui fut entendu dans les États, fit voir que, de chaque écu que le roi recevait par un pareil canal, il n'y en allait que quatorze sous à son profit. Comme tout ceci se trouve imprimé et peut être vu de tout le monde, on n'avance rien que de très-certain, ni qui puisse être soupçonné de calomnie ou de discours séditieux.

Mais, pour revenir à Catherine de Médicis, toutes ces remontrances n'opérèrent rien ; elle continua son même genre de vie, et même après que le roi Charles IX fut déclaré majeur, elle se retint par son adresse la principale part au gouvernement; pour à quoi parvenir, les historiens l'accusent d'avoir fomenté les dissensions du royaume, ou plutôt les guerres civiles, afin de se rendre nécessaire, mettant un jeune monarque hors de pouvoir démêler, par son peu d'expérience, de

pareilles difficultés. Ce qui est un surcroît de preuves de ce que peut l'intérêt particulier sur celui du public ; et comme l'occasion s'est souvent présentée, et que ce dernier a toujours eu le dessous, on ne doit pas s'étonner de la ruine de la France, ni que l'on en mette la principale cause sur ce compte.

Le roi Charles IX étant mort en 1574, Henri III quitta la Pologne pour venir prendre la couronne. Par malheur il se rencontra pour la dépense, et même la plus superflue, d'un semblable caractère que la reine Catherine de Médicis, si même il ne la surpassa pas , puisqu'aux seules noces du duc de Joyeuse il en coûta douze cent mille écus, qui reviennent à plus de dix millions d'aujourd'hui. Comme cette disposition se trouva jointe avec une bien plus grande autorité que celle d'une régence, et que les mêmes Italiens subsistaient, pour lui fournir les mêmes moyens d'y donner cours comme par le passé, on peut dire qu'alors les choses furent poussées dans l'excès.

Et cela alla à un si haut degré, que les pourvoyeurs de sa maison, n'étant point du tout payés, refusèrent absolument de rien fournir davantage ; en sorte qu'elle eût été tout à fait sans ordinaire, si le tiers État ne s'était obligé à payer personnellement les intéressés. Et ce fut toujours la même confusion et le même désordre jusqu'à sa mort.

Le roi Henri IV étant venu à la couronne, comme il s'y introduisait de la manière qu'il pouvait, ainsi qu'il déclarait souvent lui-même, c'est-à-dire avec mille peines et mille embarras , le royaume étant plutôt une conquête à son égard qu'une succession, il n'était point du tout en état de réformer, ni de trouver à redire , dans tout ce que ceux qui étaient chargés du soin des finances faisaient, quoique très-défectueux et très-rempli de prévarication. Mais en 1594, ne sachant plus où donner de la tête seulement pour vivre, et étant obligé d'aller manger chez le tiers et le quart, comme on voit par les lettres, imprimées, qu'il écrivait à M. de Sully, ce même M. de Sully, lors âgé de trentehuit ans, et ayant passé toute sa vie à la guerre, et non dans les finances, ne balança point à prendre son parti. — Il fit remarquer à ce monarque que c'étaient les Traitants et les Partisans qui le réduisaient en ce pitoyable état, sur quoi le roi lui ayant reparti, par quelle raison donc le surintendant et son conseil les souffraient et admettaient-ils? M. de Sully lui dit que c'était parce que le même surintendant et tout son Conseil étaient de moitié avec tous ceux qui le désolaient ainsi que ses peuples. Et pour lui justifier une si violente accusation, il lui fit voir un catalogue de tous les intéressés dans les fermes générales, où le surintendant d'O, les intendants des finances et les conseillers d'État étaient à la tète, ainsi que dans les autres affaires particulières, les

unes et les autres s'adjugeant également devant eux, ce qui les rendait juges et parties. Le grand-duc de Toscane, parent de Catherine de Médicis, avait trouvé le métier si bon, qu'il s'était mis de la partie, ce qui est une certitude que la reine y avait eu sa part. Le duc de Sully ajouta qu'il y avait un moyen de l'enrichir, savoir que tous les tributs passassent droit des mains des peuples en celles du prince. Le roi ayant fait voir ce projet à son Conseil, tous lui repartirent que c'étaient des fous qui lui inspiraient de pareilles manières. A quoi il repartit surle-champ qu'eux qui étaient très-sages l'ayant ruiné, il voulait voir si les fous ne l'enrichiraient pas, ce qui ne manqua pas d'arriver, et lui de le publier par la suite ; savoir, que les sages f avaient appauvri, et les fous rendu opulent.

En effet, ayant chargé M. de Sully du soin de ses finances, quoique très-inexpérimenté dans cette science, à parler le langage d'aujourd'hui, son ignorance fut si heureuse, qu'en dix ans il pava 200 millions de dettes sur trente-cinq millions de revenu qu'avait seulement le roi alors, et en amassa trente, d'argent fait, sur ces trente-cinq millions de revenu, qui furent déposés dans la Bastille, et s'y trouvèrent à la mort de Henri IV.

Mais les Italiens ou les habiles financiers étant remontés* sur le théâtre à l'aide de Marie de Médicis, déclarée régente sous la minorité du roi Louis XIII, et à peu près du même caractère que Catherine pour la dépense, les trente millions furent consommés, sans qu'il y eût aucune guerre étrangère ni autres occasions extraordinaires ; au lieu qu'ils avaient été amassés, par M. de Sully, en partie pendant qu'on avait la guerre avec l'Espagne, qui s'empara, comme l'on sait, tant par surprise qu'autrement, de plusieurs places considérables presque aux portes de Paris, sans qu'on alléguât, lors de son entrée dans le ministère par des manières nouvelles, la pitoyable raison qu'on apporte aujourd'hui, que la guerre n'est pas propre à aucun changement, l'administration du dedans du royaume n'ayant absolument rien de commun, non plus que celle de la justice, avec ce que les armées font au dehors. Et, comme il serait ridicule de dire que l'on ne peut pas faire gagner la cause à un homme qui a l'équité de son côté, par la raison

' Sully eut presque immédiatement pour successeur, après la mort de Henri IV, ritalien Concini, qui devint le maréchal d'Ancre, et qui fut assassiné en 1617 par l'ordre ou du moins du consentement de Louis XIIL Cet homme, dont la femme s'engageait par contrat public, pour la somme de 500,000 livres, à faire déclarer innocents des financiers prévaricateurs , et dont toutefois la fin tragique arrache presque des larmes à Voltaire, dissipa en un instant les épargnes de la Bastille, et ne sut que mettre la France au pillage pour bâtir sa fortune et satisfaire l'insatiable avidilé des courtisans.

de la guerre qui est en Italie et en Espagne, il est de la même absurdité de se dispenser par cette raison de partager justement les tributs tant sur les personnes que sur les denrées, dont le dérangement coûte au royaume vingt fois plus que le roi n'en tire , et par conséquent beaucoup davantage qu'il ne faudrait pour faire finir la même guerre. Ainsi, ces objections sont le contraire de ce que la raison la plus grossière devrait dicter ; mais il en va de ces allégations comme dans tous les mauvais procès , celui qui a tort n'a d'autre ressource que chicaner pour reculer le jugement. On a fait cette digression parce que de pareilles objections sont aujourd'hui le cheval de bataille ordinaire dont on combat le rétablissement de la France, en se retranchant sur le délai pour arrêter des manières qui font horreur au ciel et à la terre, pendant qu'absolument il ne faut que deux heures, M. de Sully n'en ayant pas employé davantage, pour établir son projet au milieu de la guerre.

Mais, pour revenir à la chronique du ministère de Marie de Médicis, les Italiens ayant replongé le royaume en l'état d'où M. de Sully l'avait tiré, il leur fut ôté de la façon que tout le monde sait, c'est-àdire un peu violente, quoique très-juste au fond \ Le cardinal de Richelieu vint peu de temps après sur les rangs ; et, sans entrer dans le détail de son ministère, on dira seulement que tous les revenus du royaume doublèrent de son temps, ainsi que ceux du roi, auquel n'ayant trouvé que trente-cinq millions de rente, il en laissa soixante et dix à sa mort.

Les Italiens revinrent à la charge, et recommencèrent leurs manières sous une régence ^ , par de pareilles pratiques que sous Marie et Catherine de Médicis. Ils y trouvèrent des oppositions sans nombre, et toutes constamment pour le service du roi durant sa minorité. Il ne faut point dire, quoiqu'on ait donné un autre jour et une autre interprétation à ce qui se passa alors, que c'était par un esprit de rébellion ; puisque outre le témoignage du roi François 1", qui marque qnilny eut jamais dépeuple plus soumis; de celui de Guichardin, historien italien, qui raconte, en parlant de la bataille de Fornoue, où la personne du roi Charles VIII se trouva en péril, que toutes les troupes se rassemblèrent aussitôt autour de lui, « parce que, dit-il, cette nation « aime son roi jusqu'à l'adoration ; » outre, dis-je, ces preuves authentiques, on ne pouvait pas accuser les contemporains de vouloir fermei

' Allusion à l'assassinat de Concini , au procès et à la condamnation à mort de s; femme, pour cause de sortilège, judaïsme et malversations. Les juges auraient dû pour leur honneur, s'en tenir au dernier chef du réquisitoire.

'' La régence d'Anne d'Autriche, mère de Louis XIV.

leur bourse au souverain, puisqu'ils avaient vu tranquillement tripler les Tailles en moins de trente ans, parce que c'étaient des sommes qui passaient droit des mains des peuples en celles du prince. C'était aux Traitants et aux Partisans à qui ils en voulaient, qui ruinaient tout pour leur profit particulier, étant appuyés des ministres avec qui ils partageaient ^

Ce sont les propres termes de la harangue de M. Amelot, premier président de la cour des aides de Paris, concertée avec toutes les compagnies, ou plutôt avec tous les peuples. Comme elle se trouve imprimée dans les recueils de ce temps-là, et qu'il y a peu de bibliothèques qui n'aient donné place à ces sortes de livres, l'on ne se fera aucun scrupule de la rapporter, quelque forte qu'elle soit, ne faisant que citer ce qui est déjà public ; d'autant plus que l'on croirait trahir les intérêts de la cause que l'on défend , si on omettait la moindre des raisons qui viennent à l'appui.

Il dit donc, en parlant à la reine régente, « que les affaires ex- « traordinaires et les Partisans n'avaient été inventés et mis en pra- « tique que pour ruiner le roi et les peuples , et former des profits « indirects aux ministres, parce qu'ils ne pouvaient rien prendre sur « les tributs réglés , sans qu'on s'en aperçût ; qu'il ne fallait point a néanmoins employer d'autre moyen dans les nécessités de l'État, et « imposer sur les peuples tous les besoins du roi dans les occasions, « et puis les ôter quand elles étaient passées. »

En un mot, il fit voir par les termes de sa harangue, que les Partisans étant constamment la cause de la ruine du commerce et du labourage, qui est un mérite que personne ne leur contestera jamais, et dont ceux qui sont sincères parmi eux ne disconviennent pas, il était certain que le champ et la vigne des ministres de ce temps-là étaient la destruction des champs et des vignes. Quoique le mal ait toujours augmenté depuis, en sorte qu'on peut dire sans contredit qu'il est enfin arrivé à son comble , comme il n'y a eu que de la surprise de la part de MM. les ministres qui sont venus depuis 1660, ces faits très-certains, bien loin de les offenser, leur feront un sensible plaisir, en leur faisant quitter une route qu'ils croient très-innocente,

* Si l'opposition du Parlement, à laquelle l'auteur fait allusion ici, n'était pas aussi désintéressée qu'il veut bien le dire, on doit reconnaître que, par la nature des choses, les intérêts personnels de ce corps étaient bien moins hostiles à l'intérêt général, à la cause du peuple, que ceux de la noblesse et du clergé. Ce qui a corrompu la noblesse de robe, ce sont les alliances financières, le contact de la noblesse d'argent, qui a surgi, surtout, pendant et après le règne de Louis XIV. Le jour où ce prince fit les honneurs de Versailles à Samuel Bernard, il posa la couronne de France sur la tête des banquiers, et elle y est restée depuis.

et par conséquent avantageuse au roi ; et cela , sur la foi d'auteurs qu'ils pensaient remplis d'intégrité, bien que ce fût justement le contraire.

Mais pour vérifier , ou plutôt fortifier, la harangue de M. Amelot, ce qui se passa à la chambre de justice, au conspect de toute la France, et pour ainsi dire contradictoirement avec les parties intéressées , montre qu'il n'en dit pas encore assez^ Un des chefs d'accusation contre ce ministre était qu'il avait pris part dans les affaires du roi, soit paf des pensions des fermiers généraux et particuliers, soit par des parts qu'il se retenait dans les partis, l'un et l'autre étant un crime, suivant les lois de toutes les nations du monde. — Mais quand il vit qu'on le prenait sur ce ton-là, bien loin de demeurer muet, non-seulement on lie l'en put convaincre bien clairement , mais même rétorquant en quelque manière l'argument contre ses parties, à proprement parler il fit voir que le ministre, dont il n'étajt en quelque sorte que le commis, avait eu part dans toutes les affaires extraordinaires qui s'étaient faites de son temps; qu'il avait une pension de 40,000 écus sur les fermes générales, et que dans toutes les affaires particulières, qui que ce soit ne lui en avait jamais proposé aucune que l'argent à la main ou par avance, ou dans la suite : il en nomme quantité de cette sorte, et même quelques-unes dont ce ministre s'était fait seul Traitant. La perfection est que l'accusateur ou plutôt l'accusé déclare qu'il n'en disait qu'une partie, et que l'on n'eût pas à l'échauffer davantage, autrement qu'il dirait bien d'autres choses, ou plutôt ferait l'histoire de la vie du cardinal Mazarin, ce qui ne lui causerait pas beaucoup d'honneur, quoique ses parties en voulussent faire un saint en matière d'intégrité. Tout ceci se signifiait et s'imprimait publiquement aux yeux de tout le royaume , et demeura néanmoins sans repartie ; ce qui s'appelle un acquiescement en justice , puisque cela se passait devant un tribunal où étaient actuellement les parties en procès pour cette seule question . Les vingt millions que ce ministre avait laissés pour porter son nom , ne furent point battants pour obliger à en défendre l'honneur, comme cela n'eut pas manqué s'il ne s'était pas ^gi de combattre une vérité connue de tout le monde.

Ce n'est pas tout, M. Fouquet maintient, que sous tel maître tels disciples ; qu'ainsi toutes les personnes considérables, tant de la cour e1 duConseil,qu'employéesdans l'administration desfinanccs, menaientie même genre de vie ; et pour ne laisser aucun doute, il les nomme toutes l'une après l'autre, ainsi que les sortes d'Affaires où elles avaient pris part. On s'abstient de les déclarer plus précisément, pour des considéra- * Il s'agit, ici, du procès célèbre du surintendant Fouquet.

tions ; mais ceux qui seront curieux de le savoir l'apprendront facilement par la lecture du procès de M. Fouquet, dont il y a peut-être plus de deux mille exemplaires imprimés en France , et qui se vendent publiquement chez les libraires; en sorte qu'il n'y a point de reprise à fiiire contre l'auteur de ces Mémoires, puisqu'il n'apprend rien, mais ne fait que citer ce qui est connu de tout le monde. — Et on aurait d'ailleurs grand tort de se formaliser, après la mort de ces messieurs, de ce discours, puisque eux, de leur vivant, qui voyaient et entendaient tout , et même à quelques-uns desquels on le signifiait en forme , n'en firent aucune reprise , ayant toujours conservé la même tranquillité ou prudence qui avait paru dans les héritiers du maître, sur de semblables allégations. — Enfin, M. Fouquet termine son catalogue ou son plaidoyer par déclarer qu'il n'y avait rien de nouveau en tout cela ; que tous les ministres et toutes les personnes employées dans l'administration en avaient toujours usé de la sorte ; que les rois mêmes le trouvaient bon, sous prétexte que cela leur fournissait les moyens de soutenir la dignité de leurs emplois ^

Voilà les fondateurs de la préférence donnée aux ^^atres extraordinaires et aux Partisans, sur les tributs réglés passant droit des mains des peuples en celles du prince, comme la France avait été régie durant onze cents ans , et comme le sont tous les États du monde, tant anciens que nouveaux. La certitude de ce changement coûte la perte (le la moitié des biens du royaume en pur anéantissement , n'y ayant point de traité qui n'abîme vingt fois autant de denrées qu'il fait passer de profit dans les coffres du prince ; cette certitude , dis-je , ou plutôt la cause du souverain et des peuples , qui ne sont point deux choses séparées, était dans de mauvais termes, d'avoir à défendre leurs intérêts devant des gens qui étaient juges et parties, contre toutes les règles de la justice et de la raison. — Et le prétendu zèle pour le bien de l'État, que l'on voudrait supposer avoir été assez grand dans leur personne pour préférer le bien général à leur utilité particulière, lorsqu'ils se trouvaient en compromis devant eux, et qu'il s'agissait (Je donner leur jugement , ne peut être pensé ni allégué raisonna-

' Tous les historiens s'accordent à dire que Mazarin laissa une fortune de plus de 100 millions; que, par le conseil de Colbert, il légua à Louis XIV, pour la faire i)asser plus sûrement à ses héritiers. On lit avec peine, dans une histoire récente de l'économie politique, qui rapporte ce double fait, que le jeune roi refusa <7én^'rei/5e«?é?«/ ce splendide héritage. Ce refus accusait bien moins la générosité, que l'aberration du sens moral chez son auteur. Car qu'était-ce que le legs de Mazarin, sinon la restitution des biens immenses que le ministre, prêtre et cardinal, avait, par des voies directes ou indirectes, volés à l'État? 11 faut que notre siècle appelle les choses par leur véritable nom, s'il ne veut pas voir se renouveler tous les actes honteux qui ne naissaient que de l'incroyable tolérance de l'opinion publique au dix-septième siècle.

blement, après Catherine de Médicis, qui succomba à la tentation, comme on Ta dit , dans une occasion bien plus importante , quoiqu'elle eût de bien plus forts intérêts, et personnels et publics, de n'avoir pas cette foiblesse. — Outre que ce qui s'est passé en plusieurs autres rencontres, ne montre que trop lequel des deux, en pareils procès, a toujours perdu sa cause.

Mais enfin, quelque forte vocation qu'eussent ces messieurs de faire leurs affaires aux dépens du roi et des peuples, il s'en fallait beaucoup qu'ils taillassent en plein drap ; la volonté y était toujours tout entière, mais le pouvoir souvent y manquait. — Les parlements et les compagnies s'étaient conservé l'autorité de faire des remontrances lors des établissements qui , ayant pour principes ceux qu'on vient de marquer, eussent fait un trop notable préjudice au roi et aux peuples. Voilà le palladium ou Dieu tutélaire qui avait conservé la France depuis la suppression des États généraux qui avaient cette fonction auparavant, et qui s'en étaient si bien acquittés, que jamais monarchie, depuis la création du monde, n'a été de si longue durée ni si florissante, ayani fourni au monarque, dans ses besoins, trois fois plus que les maniérée opposées, savoir les Partisans, n'ont jamais fait dans les nécessités lee plus urgentes, comme peut être celle d'aujourd'hui. Il ne faut que le règne de François I" pour fermer la bouche aux contredisants et f leurs protecteurs. Ces États avaient si bien fait, et les compagnies supérieures après eux , qu'ils avaient fait doubler tous les trente à quarante ans les biens du royaume , ainsi que ceux du roi, et cela jusqu'ei 1660, malgré les traverses qui leur étaient données par ceux dont oi vient de faire l'histoire, et qui commencèrent il y a déjà plus d'ui siècle à faire supprimer les États généraux \ — Outre les raisons qu( ce détail fait assez présumer pour en user de la sorte , on n'a qu'i jeter les yeux sur les harangues prononcées publiquement, au conspect du roi et de tout le royaume , pour voir comme les Traitants e leurs fauteurs sont accommodés, pour convenir par quel intérêt ce assemblées conservatrices du royaume ont été anéanties.

Mais enfin les compagnies supérieures y avaient suppléé, et avaien produit à peu près la même utilité, en sorte que la France se trou vait, en 1660, en l'état le plus florissant qu'elle se fût jamais vue le même sort qu'on leur a fait subir à l'égard du droit de remontrance^

* Les États généraux furent convoqués pour la dernière fois en 1614, et il n'y ei plus depuis ceUe époque, jusqu'à la grande révolution de 1789, que des assemblée de notables.

^ En 1652, Louis XIV supprima tout à fait le droit de remontrance duParlemen' droit auquel, en 1641, Richelieu n'avait déjà laissé qu'une ombre d'existence. 0 verra plus loin, chapitre viii, qu'il réitéra encore cette injonction en 1667 et 1675.

en a fondé la décadence, que Ton peut dire aujourd'hui être arrivée à sa perfection du côté des facultés des peuples seulement, mais non de leur zèle, ni même du pouvoir naturel du commerce et de la culture des terres , puisque la plus grande partie peut être rétablie en deux ou trois heures , par la simple cessation de la plus grande violence que la nature ait jamais soufferte depuis la création du monde ; et cette proposition est faite de la part des peuples mêmes, aux conditions déjà tant de fois marquées, que si toute objection que l'on pourra faire , soit pour le temps, soit pour le péril, n'est pas une preuve et une montre évidente d'une extravagance ou d'une prévarication achevée, l'avocat consent d'être lui-même traité comme un insensé; et c'est ce qu'on verra dans la suite invinciblement, ainsi que l'impossibilité de sortir autrement de la conjoncture présente, après qu'on aura dit un mot de cette suppression de remontrance , et des circonstances qui ont réduit la France, depuis 1660, au malheureux état où elle se trouve, de ne pouvoir plus fournir les besoins du roi, quoique beaucoup au-dessous de ce qu'elle avait contribué autrefois, et de ce qu'elle peut faire, encore une fois, par deux heures d'attention seulement.

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