‹ Économistes financiers de 18e siècleChapitre 79 sur 201 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Qu'il est de rintéiêt commun du souverain et du peuple que les impôts ne soient pas nombreux, et que leur produit passe, le plus directement possible, des mains des contribuables dans les caisses de TÉtat. — Système fiscal des Romains, de la Turquie, du Mogol, de la Hollande et de l'Angleterre. — En France, depuis 1660, dix mille espèces de taxes, dix mille juges fiscaux, et cent mille hommes employés à la perception du revenu public. — Régime financier de la monarchie jusqu'à François I^r. — Tableau du règne de ce prince. — Comparaison de son revenu avec celui de Louis XIV.

Les princes les plus riches et les peuples les moins chargés sont ceux chez qui les impôts passent droit des mains des contribuables en celles du monarque, et où il y a le moins de genres de tributs, et par suite de personnes employées à leur recouvrement ; ou plutôt toutes les nations du monde, tant anciennes que nouvelles, n'ont jamais connu que ces manières, ainsi que la France, pareillement, jusqu'au règne de François 1"''.

Les Romains n'avaient pas sitôt conquis un pays qu'ils y imposaient un tribut. Quel était ce tribut? C'était ou une somme par feu, c'està-dire par cheminée, ou un dixième du revenu, ce qui se levait par des receveurs ou questeurs, sans autres frais que des appointements réglés à ceux qui faisaient cette recette ; et cette redevance de cheminées et de dixième a été longtemps l'unique impôt en France, ainsi que dans les autres provinces qui y ont été jointes; ce qui est encore en Angleterre et serait toujours en France, si cela n'enrichissait pas, seulement, le prince et les peuples. Ainsi nul déconcertement dans le commerce, nul embarras dans le trafic des peuples, et par conséquent ni juges, ni ordonnances pour ce sujet, dont on ne trouve pas la moindre trace chez tous les écrivains qui nous ont laissé l'histoire de ces maîtres du monde . — Le monarque ottoman administre aujourd'hui une domination de douze cents lieues d'étendue, à la prendre presque de tous les côtés, de la même façon. Soixante et dix receveurs répandus dans les diverses contrées qui composent cet empire font toute la recette, et en comptent tous les trois mois à un receveur général résidant dans la capitale , qui rapporte ensuite aux ministres, sans que cela prenne plus d'une heure ou deux la semaine de tout le temps des uns ou des autres.

* Il s'en faut de beaucoup que Boisguillebert ait exagéré la peinture des inepties administratives du siècle de Louis XIV, mais il a eu grandement tort de vouloir présenter sous une couleur plus favorable tout ce qui était antérieur à ce prince, ou plutôt au règne de François ^i", de la fin duquel il date la décadence. Avant, sous, comme après François l^'", l'histoire financière de la monarchie n'est pas autre chose que celle de l'art de dépouiller le peuple du fruit de son travail par la violence et par la ruse. Il n'y aurait pas d'histoire, assurément, plus curieuse que celle-là, si elle était bien faite ; mais qui aura jamais tout à la fois et assez de science et assez de courage pour l'écrire?

Tous les tributs de ce grand empire sont de deux espèces uniquement, savoir : une légère capitation, qui se paye depuis les enfants à la mamelle jusqu'au plus grand âge, et les douanes sur les sorties et entrées des États du prince principalement. Ce qui a un taux certain, savoir, trois, cinq ou dix pour cent, qui est le plus haut degré : ainsi nuls juges, nulles ordonnances, parce qu'il n'y a nul procès sur de pareilles matières, non plus que dans l'empire romain, ou plutôt dans tous les États du monde. — Le Mogol a 68 millions de revenus, administrés de pareille façon, ce qui fait qu'on en a une connaissance parfaite ; cette douane, dis-je, est affermée 68 millions par un bail de deux lignes, savoir que tout ce qui sort et entre doit la dixième partie en argent ou en nature, au choix du marchand, de façon qu'il ne faut pareillement ni juges ni ordonnances pour les impôts, parce qu'il ne peut V avoir de procès. — En Angleterre, présentement, le peuple que l'on sait être le moins souple de la terre, paye tranquillement le cinquième de tous ses revenus, dont l'assiette se fait par les habitants de chaque paroisse, et la perception par les ministres ou curés, qui en portent le montant en recette, sans frais et sans procès. Cependant, ce peuple, si jaloux de sa liberté, se porte volontiers à de si hautes contributions, non pour défendre son pays que l'on voudrait envahir, mais par pure jalousie et envie de la gloire du premier prince du monde, parce que le ciel le comble de bénédictions, ainsi que sa famille royale. — En Hollande, la contribution des peuples, pour une guerre qui a le même objet, va à la troisième partie des revenus. Cependant, là non plus qu'en Angleterre, on n'y voit aucuns pauvres, quoique ces pays soient beaucoup moins bien partagés par la nature que n'est la France. C'est-à-dire, que qui que ce soit n'y demande l'aumône en titre d'office, et il n'y a point de sujet, si dépourvu qu'il puisse être, qui, loin d'être réduit au pain et à l'eau, n'use de viande et de liqueur, ou de nourriture équivalente, ne soit vêtu de drap et chaussé de souliers, la chaussure de bois y étant tout à fait inconnue.

Cependant ce cinquième en Angleterre, et même plus, et ce troisième en Hollande, de tous les revenus, s'exige et se perçoit non-seulement sans procès et sans questions, mais même sans contrainte, exécutions ni emprisonnements ; bien que dans l'un et dans l'autre de ces deux États ce degré d'impôts aille à plus de 100 millions par an, c'est-à-dire sur le pied de plus de 300 millions en France, par rapport à la différence de la richesse naturelle de ces contrées avec celle de ce dernier royaume. Et c'est aussi, d'ailleurs, ce qu'il a payé, tant qu'il a été administré par les mêmes principes que l'Angleterre et la Hollande, c'est-à-dire quand le nombre des impôts se réduisait à

trois ou quatre genres, qu'ils étaient justement répartis, et passaient droit des mains des peuples en celles du prince.

Que ce discours ne surprenne ni ne soulève point les esprits; la preuve et la vérification en vont être faites en parlant du règne de François I". Mais, pour l'anticiper en quelque manière, on dira que cela est aisé à supposer dans une disposition où il n'y avait que trois ou quatre genres de tributs, et cent ou six vingts personnes au plus payées par le prince pour les percevoir, et nuls juges, parce qu'il n'y avait point de procès, nulles terres en friches, ni aucunes denrées en perte au marchand. Au lieu qu'à présent il n'y a pas moins de dix mille genres de tributs, y en ayant plus de cent cinquante sur la seule administration de la justice, tous venus depuis 1660 ; dix mille juges pareillement, au moins, qui n'ont d'autre fonction que de décider les procès, inséparables de pareilles manières, et cent mille hommes employés à la perception ou aux poursuites qu'elle entraîne, se payant presque tous par leurs mains avec la libéralité que tout le monde connaît, c'est-à-dire que le dernier des hommes croit pouvoir faire légitimement et fait pour l'ordinaire une fortune de prince. Le tout sans parler de la part du néant qui, naissant, comme on a déjà dit, sous les pieds de pareils entrepreneurs, en absorbe sur vingt parts dix-neuf, et ne laisse passer aux mains du roi que cette vingtième partie, sur laquelle il leur faut encore les préciputs marqués , en sorte que plus de la moitié du royaume est inutile tant au prince qu'à ses peuples. Que l'on ne quitte jamais de vue les vignes de Mantes, car elles sont véritablement la mesure dont il faut se servir pour évaluer les désastres de tout le royaume ; et ceux qui se trouveront choqués par un pareil énoncé, n'auront d'autre parti à prendre qu'un profond silence; ou bien ils s'attireraient plus que le soupçon de n'avoir pas participé à de pareils désordres par l'effet seulement d'une simple surprise.

Mais, pour revenir à la gestion et au gouvernement de la France durant onze cents ans, on peut assurer qu'elle a été régie, depuis son établissement jusqu'à la mort de François I", arrivée en 1547, comme l'Angleterre et la Hollande, ou plutôt comme tous les États du monde. Les rois vivaient et subsistaient magnifiquement de leurs seuls domaines, hors les occasions extraordinaires, comme des guerres qui pouvaient survenir, que leurs sujets donnaient tous les secours nécessaires par les voies susdites de dixième ou de cheminées. — Mais la Religion, par des surprises assez connues, se fit donner la plus grande partie de ces domaines (ce qui l'a entièrement perdue, au rapport de Gerson), parce qu'alors l'ignorance était si grande, qu'on ne connaissait presque point d'autre piété que de donner ses terres et ses fonds

à TÉglise, jusque-là que Ton voit celle-ci accorder l'absolution aux mourants de les avoir volées et enlevées de force aux légitimes possesseurs, lorsqu'on en donnait une partie à ses ministres. Outre que ces faits se trouvent attestés par des écrits originaux, Mézeray, auteur célèbre, en fait une ample mention avec des circonstances encore plus affreuses, en sorte qu'on n'a cru rien faire d'extraordinaire d'en toucher quelques mots, pour obliger à faire attention aux acquisitions que font les mainmortes tous les jours avec applaudissement en France, bien qu'elles soient défendues dans tous autres États chrétiens, et que le prince des Pays-Bas fasse serment, en prenant possession, que l'Église, n'acquerra rien de son règne, et que la république de Venise crut autrefois pouvoir et devoir entreprendre une guerre contre Rome, jusqu'à se faire excommunier pour ce sujet.

Ces manières qui firent bannir la religion catholique de Suède dans les siècles passés, pour retirer presque tous les biens du royaume, dont elle s'était emparée, et les réunir à la Couronne, dont ils sont presque seuls l'entretien aujourd'hui , obligèrent les rois de France de mettre d'abord sur les peuples les Tailles, qui se percevaient par les peuples mêmes, sans aucun ministère étranger : elles n'étaient pas perpétuelles, mais suivant et à proportion des occasions. — On y ajouta ensuite les Aides dans les villes franches, pour y tenir lieu de Tailles, dont la perception se faisait également par les peuples, presque uniquement sur les cabarets, tous les Nobles et Privilégiés en étant exempts, n'y ayant alors aucuns droits d'entrée ni de passage, mais seulement quelques droits de sortie hors le royaume, ce qui se pratique partout. — La Gabelle ou l'impôt sur le sel vint ensuite, c'est-à-dire que les rois achetaient toute cette denrée des propriétaires qui la faisaient fabriquer, et la faisaient revendre dans des greniers, avec obligation aux peuples de n'en point prendre ailleurs ; et quoique ce fût à un prix très-modéré, et qui était quatre fois moindre que celui d'aujourd'hui, le prince en tirait beaucoup davantage, par proportion et par rapport au taux où toutes choses étaient dans ce temps-là.

Ainsi tout se réduisait à ces quatre sortes de revenus, presque administrés sans aucune main étrangère que celle des peuples. Il n'y avait ni ministres, ni conseil des finances : la cour des Aides de Paris se réduisait à quatre officiers ; les trésoriers de France à deux , et l'Élection de même, qui étaient plutôt des directeurs, que des juges de procès qui ne pouvaient jamais naître.

Et les ministres du prince n'avaient d'autre fonction que la dispensation de l'impôt, sans en avoir aucune relative à sa perception , quoiqu'à présent, quand les journées seraient six fois plus longues à

leur égard qu'à celui des autres hommes, ils n'auraient pas la moitié du temps nécessaire pour suffire à cette dernière besogne , malgré le grand nombre d'autres personnes qu'ils appellent et s'associent tous les jours à cet effet : bien loin alors d'être accablés et de succomber presque comme aujourd'hui sous le faix, il était indifférent qu'ils fussent dans le royaume pour ce sujet, ou absents à deux ou trois cents lieues. La levée des deniers du prince, qui était uniquement l'affaire des peuples, n'en était pas retardée d'un moment, témoins Brissonnetet Devers, les deux premiers ministres des finances du roi Charles VIlï, qui purent accompagner ce prince à la conquête du royaume de Naples, pendant vingt-deux mois, sans que la recette de ses deniers en souffrît le moindre inconvénient. Voilà comme les affaires étaient administrées, c'est-à-dire sans nul emploi, ni occupation pour la perception des finances , de la part de ceux qui gouvernaient.

Il faut voir maintenant quel en était le produit, et si, les choses ayant véritablement changé en France depuis ce temps du tout au tout, on peut soutenir, sans renoncer à la raison, que c'a été pour l'avantage du royaume, tant par rapport à la quotité que le prince reçoit, qu'à la facilité que les peuples ont à lui fournir ses redevances et ses besoins, tant à l'ordinaire que dans les conjonctures importantes, comme est celle d'aujourd'hui. — Le roi François F\ qui fut le dernier règne où cette heureuse situation ne reçut point d'atteinte , savoir où les peuples seuls se mêlaient des impôts, qui se réduisaient à trois ou quatre genres, ainsi qu'on a dit, et non pas à dix mille comme aujourd'hui , sans aucun ministère étranger, à plus forte raison sans donner de l'emploi à plus de cent mille hommes qui ont présentement cette fonction, avec une forte espérance , à l'exemple de leurs semblables , d'y faire une très-grande fortune par la destruction du commerce et du labourage , pour ne pas dire par la ruine du roi et de ses peuples, quoique ce soit la même chose; François F', disje, levait seize millions de tribut réglé dans son royaume, qu'il laissa tranquillement à son successeur, quoiqu'il possédât un cinquième moins d'Etats que ne fait à présent le grand monarque qui règne. Cela se voit dans le Mémoires imprimés de M. de Sully, lequel avait vu et vécu avec les contemporains. Or, on maintient que les 16 millions de ce temps fournissaient au roi François I" sur le pied de 240 millions, en sorte que s'il avait joui de ce qui a été réuni à la France depuis, il aurait eu 300 millions de rente sans qu'il y eût rien manqué. — Que l'on marche encore une fois bride en main sur le prétendu ridicule de ce fait : il est véritable dans tout son contenu, et ce qui va suivre en va fain convenir ceux même qui auront plus de désagrément à passer un pa-

reil aveu, par rapport à l'intérêt et à la part qu'ils ont aux manières que l'on pratique. Les peuples, sous François I", payaient 240 millions d'aujourd'hui, parce que pour fournir la somme de 16 millions il leur fallait vendre la même quantité de denrées qu'il serait nécessaire pour payer à présent 240 millions ; et le roi jouissait de 240 millions, parce qu'avec cette somme ceux à qui il les distribuait se procuraient le même degré de leurs besoins qu'ils pourraient faire à présent avec 240 millions. Toutes choses n'étaient qu'à la quinzième partie du prix qu'elles sont aujourd'hui. Pour en convenir, il n'y a qu'à jeter les yeux sur les ordonnances de police imprimées en ce temps-là ; on verra que le blé est apprécié à vingt sous le setier \ mesure de Paris, qui doit être et a même été depuis trente ans, l'un portant l'autre, à quinze ou seize francs, quoique le partage en ait été très-mal fait, ayant été tantôt une fois plus haut, et tantôt une fois plus bas, qui est une des principales causes de la misère de la France , bien que ce ne soit rien moins que l'effet du hasard , mais d'un zèle aveugle et d'une piété mal comprise ; ce qui étant aisé à rétablir, sera la principale ressource dans la conjoncture présente pour la fourniture des 80 millions.

Mais pour revenir à la parité des 16 millions du roi François I" avec 240 millions d'à présent, on soutient que de dire que ce n'est pas la même chose sans aucune différence, c'est prétendre que le roi saint Louis, qui ne donnait que 6,000 livres à sa fille en la mariant à un roi de Castille, n'était pas plus riche qu'un médiocre homme de boutique aujourd'hui dans Paris, qui donne souvent plus que cette quantité d'argent à un gendre de même métier que lui. Il faudrait pareillement dire qu'un maître maçon, qui gagnait quatre deniers par jour il y a trois cents ans dans Paris, comme l'on voit par des registres publics de ce temps-là, donnait tout son temps et toute sa peine pour moins que demi-livre de pain par jour; et comme il n'y eût pas eu seulement assez pour déjeuner, il aurait fallu que, pour le surplus, lui et toute sa famille demandassent l'aumône, si ces quatre deniers n'avaient pas suffi pour avoir autant de denrées que l'on s'en procurerait à présent avec trente sous. On ne poussera pas plus loin le ridicule de ceux qui voudraient soutenir qu'il y ait de la disparité entre les 16 millions du roi François F^ en revenu réglé, tant dans la cause que les effets, et 240 millions d'à présent. Mais pour faire voir que la suite et la dépendance de son règne répondaient à une pareille richesse, il n'y a qu'à jeter les yeux sur ce qui se passa de son temps.

Personne n'ignore que, presque durant tout le temps qu'il régna, ' 1.56 hectolitre, ou 156 litres.

294 BOiSGUJLLEBERT.

c'est-à-dire pendant plus de trente ans\ il eut précisément à défen-» dre le royaume contre les mêmes nations qui ont aujourd'hui conjuré la ruine de la France. L'on sait encore que ces peuples, au lieu d'obéir à différents princes, comme à présent, étaient soumis à une ou deux têtes couronnées seulement, savoir l'empereur Charles-Quint et son frère Ferdinand, roi de Hongrie ; que l'Angleterre se mit souvent de la partie, le pape et les Vénitiens de même, et qu'il n'est pas jusqu'aux Suisses qui ne lui déclarèrent la guerre, sur laquelle nation très-belliqueuse il obtint l'unique et la plus grande victoire qu'aucun prince ait jamais remportée. Avec tout cela , non-seulement il ne perdit pas un pouce déterre, augmenta considérablement son domaine, surtout en Italie, mais même on peut dire qu'il aurait conquis tous les pays de ses- ennemis , qui ne pouvaient lui résister à force ouverte, s'ils ne lui eussent pas corrompu, non-seulement ses princes, ses principaux officiers , mais même jusqu'à son conseil, ce qui seul lui fit perdre la liberté à la bataille de Pavie , le duché de Milan , le royaume de Naples, et même l'empire. Et, bien loin que tant d'ennemis lui fissent retrancher sur ses autres dépenses, jamais prince n'avait été plus magnifique avant lui , soit en achats de meubles précieux, puisqu'il donna d'une seule tapisserie 22,000 écus , revenant à près d'un million d'aujourd'hui, que Charles-Quint son adver saire ne put payer quoiqu'il en eut envie , et que le marchand comme Flamand , fût son sujet ; soit en constructions de palais su perbes. De plus , il rétablit les lettres dans son royaume et même dan l'Europe, ayant fait venir tous les habiles gens en toutes sortes d sciences par de grands frais , et les entretenant de grosses pensions Comme l'imprimerie ne faisait alors que de commencer, les exemplaires des meilleurs et plus rares auteurs étaient en manuscrits, don l'ignorance des siècles précédents avait très-mal pourvu la France c'est ce qui l'obligea à faire encore une dépense effroyable, tant pai l'envoi des gens expédiés pour leur recherche dans les contrées les plus reculées du Levant, que pour l'achat de ces mêmes manuscrits ♦ qui coûtèrent souvent des sommes considérables.

Deux ans avant sa mort, bien loin que tant de guerres, dans les quelles il avait bien souvent éprouvé de très-mauvais succès, l'eussentj épuisé, et mis son royaume à bout, il équipa une flotte de deuX) cents voiles , aussi bien fournie de monde et d'armements qu'ellef pourrait être aujourd'hui en n'y épargnant rien , avec laquelle il ravagea les côtes d'Angleterre , et conquit l'île de Wight , sous le règne de Henri VHI, le prince le plus riche, le plus puissant et le plus ac

^ François l*""", monté sur le trône en 1515, mourut le 51 mars 1547.

FACTUM DE LA FRAxNCE. 295

crédité et autorisé que jamais cette île ait vu dominer sur elle , qui fut obligé de battre en retraite , ne lui ayant pu opposer un pareil nombre de voiles. Les armées n'étaient pas à la vérité, à beaucoup près, si nombreuses qu'aujourd'hui ; mais elles ne coûtaient pas moins : chacun des gendarmes, qui étaient en bien plus grand nombre qu'aujourd'hui, recevait assez pour nourrir quatre hommes et quatre chevaux, qui étaient autant d'aides dans les combats, et la paye d'un fantassin revenait à plus de quarante sous d'aujourd'hui. Ne l'était pas qui voulait ; on choisissait, et tous avaient un goujat ou un valet ; cela se voit dans les Mémoires imprimés d'un nommé Boivin , courrier de cabinet, qui a fait imprimer le détail des guerres de Piémont. — Et le roi François F' en mourant, en 1547, loin d'être accablé de dettes, dont il n'avait que très-peu , laissa quatre millions d'argent comptant, quelques-uns même disent huit; mais en s'en tenant au premier, c'est plus de soixante millions par rapport aux prix d'aujourd'hui ^

Toutes ces magnificences et toutes ces dépenses furent-elles opérées en foulant les peuples , et par le moyen de contraintes , d'exécutions et d'emprisonnements? — Rien moins que cela ; et pour en convenir, il ne faut que l'écouter parler sur son lit de mort. Voici ses dernières paroles, rapportées par un contemporain à Henri II, son fils et son successeur :

« Sache, mon fils, que je te laisse un beau royaume, rempli des « meilleurs peuples qui soient sur la terre ; non-seulement ils ne u m'ont jamais rien refusé, mais même ils ont toujours prévenu mes « besoins : mais sache aussi, en même temps, que je ne leur ai rien

^ Il est peu probable que François F'" laissa quatre millions d'argent comptant dans le Trésor, mais il est certain qu'il légua à ses successeurs le soin d'acquitter 75,000 livres de rentes sur l'Hôtel-de-Ville de Paris, et beaucoup d'autres dettes constituées d'une autre manière.

François F»" inventa les renies stir Vllôlel-de-Ville, mais non pas les emprunts, car un règlement de Sully, fait en 1604, parle de rentes créées antérieurement à 457o, et Louis XII, son père, avait engagé déjà le domaine pour 600,000 livres de rente. On va voir que l'on ne s'arrêta pas en si bonne voie.

Sous Henri II, il y eut trente créations de rentes, ensemble de la somme de 545,816 livres, le marc d'argent étant à 14 livres 10 sous. — Sous François II, quatre créations, ensemble 83,000 livres. — Sous Charles IX, vingt-sept créations, ensemble 4,794,000 livres, le marc d'argent à 17 livres. — Sous Henri III, sept créations, ensemble 952,000 livres, le marc d'argent à 19 livres. — Sous Henri IV, points d'après Forbonnais. — Sous Louis Xlll, jusqu'en 1651 seulement, cinq créations, ensemble 1,500,000 livres. — Mais, depuis cette dernière époque, on ne peut plus compter. Et toutes ces rentes, dites constituées sur VHôlel-de-Fille, parce que les prévôt et éche vins les achetaient en gros pour les revendre en détail, ou se trouvaient intéressés à leur négociation d'une autre manière, étaient indépendantes de celles qui étaient affectées spécialement sur les tailles ou quelque autre branche du revenu public.

« demandé que de juste, et de ma connaissance, je n'ai jamais fait « violence à personne ; car sache , mon fils , que ce ne sera point le « grand nombre de troupes, ni les armées formidables qui te feront « craindre à tes ennemis , mais seulement l'amour que tes sujets au- « ront pour toi ; outre cet avantage , ce te sera une grande consola- « lion, quand tu auras à comparaître devant Dieu, comme je vais « faire dans peu d'heures, de n'avoir rien fait que de juste ^ »

Ce testament était véritable au pied de la lettre , vu les sommes et les manières dont on usait en France, pour tirer sur le pied de trois cents millions d'aujourd'hui. Quelque différence qu'il y ait assurément dans la réussite, il s'en trouve encore mille fois davantage dans le cérémonial du recouvrement d'à présent. — Par le premier, il n'y avait que trois ou quatre sortes d'impôts, et dans le second il y en a plus de dix mille; et s'il ne s'en trouve pas davantage, c'est parce qu'il ne se rencontre plus personne pour les établir, parce que n'y ayant plus rien à détruire, il n'y a par conséquent plus rien à gagner. Tout passait droit sans embarras de province à autre, et même des deux extrémités du royaume ; et à présent, il y a 3 à 400 p. 0/0 d'impôt à payer pour le passage des choses d'une contrée limitrophe dans la voisine , et même l'on fait périr tout , qui est un tribut que les nations les plus barbares n'ont jamais demandé à leurs plus grands ennemis; sans parler de la multiplicité de bureaux, qui est un redoublement et triplement de mal. Les corsaires d'Alger et de Maroc, ayant pris un vaisseau chrétien , le rendent au propriétaire pour le tiers de sa valeur, afin de ne pas le ruiner, et de le reprendre une autre fois , s'il est possible ; mais en France, un Traitant ne se soucie guère que tout périsse après lui , pourvu qu'il fasse sa fortune. — Sous François I", il

* Ne dirait-on pas, à lire les historiens, que chaque roi expirant avait un sténographe au chevet de son lit, pour recueillir ses dernières paroles? et n'est-ce pas une triste chose que de voir Boisguillebert, malgré sa haute raison, alléguer une facétie mortuaire qui se répétait, pour ainsi dire, à chaque règne, comme une preuve de l'excellence du gouvernement de François I^»?

Ce prince avait, au contraire, ouvert la voie à tous les abus que l'auteur réprouve dans l'administration de Louis XIV. Il fut le premier qui trafiqua de tous les emplois publics sur une grande échelle ; il imagina l'inventaire des vins et la visite des caves; établit le monopole de la fabrication du salpêtre; accrut les tailles; donna de l'extension aux droits de douane et de gabelle, et inventa les acquits de comptant, ou les simples bons, revêtus de la signature royale, qui ne permettaient pas à la Chambre des comptes de contrôler l'emploi des deniers levés sur le peuple. En outre, il donna l'exemple de se passer du consentement du parlement pour établir l'impôt, abus d'autorité auquel la magistrature n'opposa que la résistance, dérisoire, de mettre au bas des édits : Lu, publié et enregistré du très-exprès commandement du roi, formule qui n'empêchait pas le fisc d'agir, le peuple de payer, et les courtisans de tous les états de faire chère lie à ses dépens.

n'y avait que les peuples qui se mêlaient du recouvrement, et cela sans frais ; et à présent il y a plus de cent mille personnes qui vivent et s'enrichissent dessus, c'est-à-dire aux dépens du roi et des peuples. Et ce qu'ils tirent même pour leur subsistance est dix-neuf fois moins violent que ce qu'ils anéantissent de biens, puisqu'il est constant

qu'ils ne lèvent pas ^ plus de huit cents millions , que leur seul

ministère a abîmés , et dont plus de cinq cents peuvent ressusciter en un moment, quand on voudra bien ouvrir les yeux sur un pareil ménage; et afin de ne pas gendarmer les acteurs, on répète encore ce que l'on a déjà dit , que l'on ne congédiera pas un seul des entrepreneurs ordinaires; on traitera avec eux pour quelques seuls adoucissements, de leur consentement.

On va voir, dans le chapitre suivant, par quels degrés cette heureuse situation du règne de François 1" a commencé à décliner, et est enfin arrivée à son comble, comme on peut dire qu'elle l'est aujourd'hui : la seule reconnaissance de la cause du mal fera tout le remède par sa cessation, ces deux choses étant inséparables dans un art comme est le gouvernement des peuples, c'est-à-dire que le remède d'un mal n'est jamais que la cessation de sa cause, quoiqu'on ait allégué, pitoyablement, que l'auteur du premier ouvrage sur ce sujet^ avait trouvé le principe du désordre, mais n'avait pas trouvé le remède ^ ce qui est une impertinence achevée, puisque l'un ne va jamais sans l'autre, non plus qu'il ne peut y avoir de montagne sans vallée.

Page 1