CHAPITRE III
Insulïisance du prix actuel des grains pour rembourser les avances, et rémunérer le travail du cultivateur. — La richesse et la pauvreté sont dans les vues de la Providence, et c'est le prix du blé qui doit tenir ces deux conditions clî^ns un Juste équilibre. — Considérations sur les bonnes et les mauvaises terres, et sur les frais de culture. — luconséquence de ceux qui veulent que le pain soit toujours à bon marché-
11 est aisé de voir, par tout ce qu'on vient de dire au chapitre précédent , qu'on ne pourrait pas souhaiter, sans extravagance, que le setier de Paris ne valût encore que vingt sous comme en iSaO, ou trois livres dix sous comme en 1650. Or, sur ce môme pied, on maintient que, de le vouloir à peu près à neuf ou dix francs, ainsi qu'on prétend aujourd'hui*, et comme il était sans aucunes réclamations eni650, c'est laisser im degré d'irrégularité capable de tout perdre, en ruinant tous les états, et par conséquent les pauvres, qui n'ont d'autre subsistance que le travail que leur fournissent les personnes riches et propriétaires des fonds, en sorte qu'un homme qui n'a que ses bras ou sa journée pour vivre , est perdu dès lors qu'il ne la peut trouver, quand même le blé ne vaudrait que vingt sous le setier, comme en 1350. D'où il suit qu'il suffit de dire que , le blé étant sur le pied de neuf à dix livres le setier, mesure de Paris, comme il est à présent, et même moins, il est impossible à la plupart des fermiers de rien payer à leurs maîtres, ce qui ruine également les uns et les autres, pour montrer invinciblement que tous les ouvriers perdent les trois quarts de leur revenu , s'ils ne sont pas entièrement réduits à la mendicité, ainsi qu'on en voit tous les jours.
La Providence a voulu qu'en France les riches et les pauvres se fussent mutuellement nécessaires pour subsister, puisque les premiers périraient avec toutes leurs facultés et possessions, qui ne sont originairement autre chose que les terres (tout le surplus, comme rentes, charges et redevances, n'étant proprement biens que par fiction, et par rapport à cette première cause qui leur donne l'être), si les seconds, c'est-à-dire les pauvres, ne leur prêtaient le secours de leurs bras pour mettre ces biens en valeur ; comme , par réciproque, si la terre donnait ses richesses d'elle-même, sans aucune contrainte, au lieu de ne nourrir et de ne payer les hommes , comme elle fait , qu'à proportion de leur travail, et selon la sentence prononcée de la bouche de Dieu même après le péché d'Adam , il arriverait que tous ceux qui n'auraient aucun fonds sertvient absolument hors d'état de subsister "^ ; et ainsi l'intérêt de ces deux conditions, le riche et le pauvre, est d'être dans un perpétuel commerce: et çoHun.^ la première loi du trafic est que l'une et l'autre partie y trouvent
' L'auteur écrivait ce Mémoire dans les premières années du dix-huitième siècle.
* Boisguillebert se trompe, et la réalisation de celte bizarre hypothèse n'amènerait d'autre résultat, 1" que d'égaler la rente du propriétaire à la totalité du produit du sol ; 2° de faire reporter sur le travail industriel la masse des capitaux qui mettent en mouvement le travail agricole; et 5», enfin, de produire dans les fortunes un accroissement d'inégaUté qui n'est, selon nous, rien moins que désirable.
leur compte, sans quoi il cesse entièrement parce qu'il détruit son sujet, il faut absolument tenir la balance égale, afin de partager l'utilité, et qu'un des bassins ne venant pas à pencher trop d'un côté par la survenue de quelque poids extraordinaire, il n'emporte pas tout le profit de l'autre, ce qui le mettrait hors d'état de continuer à l'avenir. C'est le prix des blés qui fait la balance pour l'agriculture entre le fermier et son maître, et l'ouvrier qui aide à le faire valoir. Or, pour montrer que la balance est trop penchée du côté de l'ouvrier, le blé étant à neuf et dix francs le setier à Paris, il faut nécessairement descendre dans la qualité et les divers genres de perfection des terres de la France.
Il est certain qu'il y a plus de cent degrés de différence entre les plus fécondes et les mieux partagées de la nature, et les moindres, qui semblent n'avoir été créées que pour former la contenance du monde, jic fournissant rien, ni pour le labourage ni pour la pâture. En effet, si l'on en voit, quoiqu'on très-petite quantité, où deux mauvais chevaux seulement peuvent exploiter jusqu'à cent arpents par an, et renfouir ou tourner deux arpents par jour, sans aucun besoin d'engrais, qui ferait tout périr par un trop grand produit, et qui ne laissent pas de payer l'usure de la semence à vingt pour un; et cela, toutes les années, sans reposer jamais, contre l'usage presque de toutes les autres; il s'en trouve d'un autre côté, et en bien plus grand nombre, qu'il faut comme forcer de produire, et cela par un travail continuel, tant d'engrais que d'augmentation de chevaux , le terrain résistant à chaque pas ; et avec tout cela , il leur faut donner du repos au moins de trois années une, et même plus souvent, comme des sept à huit années de suite, et quelquefois encore jusqu'à quinze à vingt ans, à proportion que le prix des blés permet de croire que la culture en pourrait supporter les frais.
Aussi un arpent de terre du moindre degré de perfection, affermé trois livres, comme il s'en rencontre plusieurs, et même au-dessous, ce qui fait six livres, attendu l'année du repos, ne peut être exploité sans une forte semence, c'està-dire un setier de la valeur d'environ huit livres : il faut (piatre labours au moins, et assez souvent cinq, qu'on ne paye jamais moins que trois livres dix sous chacun, et même plus pour les mauvaises terres, ({ui sont ordinairement pierreuses, et qui obligent par conséquent, par le dépérissement qu'elles causent au soc, de le porter souvent à la forge pour le recharger; ainsi voilà encore quatorze francs de frais au moins; il faut le fumier, qui ne peut être audessous de douze chariottées, ou d'autres mesures à proportion, ce qui fait encore douze francs ; il y a les frais de la récolte pour l'approfiter sur le champ, qui allant à trois livres, voilà plus de trente-huit francs semés en terre, et quand le rapport est de quatre setiers, ce qui n'arrive presque jamais dans de pareil terroir, on se tient bien heureux ; et si le blé qu'on a semé a coûté huit francs le setier, comme les mauvaises terres le détériorent toujours et lui font perdre sa perfection, au contraire des excellentes, comme en Hongrie, où le seigle devient froment au bout de trois ans; le grain de ce mauvais terroir n'est vendu au plus que six francs. Ainsi, voilà le laboureur et le maître dans une perte considérable, qui les oblige de laisser la terre en friche , comme il arrive tous les jours ; y en ayant quantité d'incultes, autrefois labourées, ce qui n'arrive pas sans réduire et le maître et le laboureur dans une extrême indigence; que si le blé avait valu onze à douze livres le setier, comme il le peut aisément, le maître et le laboureur, les valets et les ouvriers, y auraient également trouvé leur compte, et c'aurait été une garantie formelle et une défense certaine contre les horreurs d'une année stérile, qui ne manque jamais d'arriver de temps en temps.
Voilà donc de bien des façons la prétendue pitié et charité de ceux qui veulent, en faveur des pauvres, le blé à bas prix, loin de leur compte; puisque ce premier pauvre, qui est ouvrier, est non-seulement réduit à la mendicité par
le congé qu'il reçoit en même temps que l'on cesse d'exploiter la terre, mais qu'en outre le fermier et le maître sont jetés dans la dernière misère ; et que toutes les conditions de l'État, qui attendent leur subsistance de ce premier mobile, reçoivent le même destin au sou la livre de la nécessité que l'on a de leur profession, sans préjudice de la certitude d'une générale, lorsque la disposition du ciel ne se rencontrera pas favorable aux biens de la terre.
Ainsi, on voit que les Anglais n'ont pas perdu le sens, de donner de l'argent à ceux qui font l'enlèvement de leurs blés pour les pays étrangers ^ afin d'obliger les habitants de faire valoir les mauvaises terres, de quoi ils ont quantité, et l'on a vu même pratiquer cette conduite une année après que les grains y avaient été d'une cherté extraordinaire, sans alléguer cette pitoyable raison, qu'il faut craindre de retomber dans la misère d'une stérilité quand on ne fait que d'en sortir, et fournir uti royaume de blé amplement avant que d'en faire part aux étrangers, puisque c'est justement le contraire, comme on a fait voir, et qu'on montrera encore mieux dans la seconde partie.
Ce que l'on a dit du sort des mauvaises terres, d'être en perte au laboureur et au maître, le blé étant à bas prix, est commun au sou la livre à celles du premier degré d'excellence ; parce que, si les charges de la culture sont moindres, le profit est pour le maître, qui afferme son bien un prix proportionné, lequel ne pouvant être atteint par la récolte, le blé étant à bas prix, produi^ tous les mêmes effets que l'on vient de marquer, et envers autant de personnes.