‹ Économistes financiers de 18e siècleChapitre 88 sur 201 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Du haut et du bas prix des grains. — Le prix du blé, en 1550, 1600, et 1650, proportionnel au prix de toutes les autres denrées. — Il a cessé de l'être depuis quarante ans: désastre qui en résulte.

Ce que l'on vient de marquer dans le chapitre précédent se vérifie avec certitude, à l'égard des blés, de deux manières opposées, quoique le faux zèle n'en reconnaisse qu'une, savoir le prix excessif des grains, qui fait constamment périr une infinité de misérables, comme on n'en a que trop fait expérience, ayant toujours été regardée comme un fléau dont Dieu se sert pour punir les péchés des hommes. Mais, de soutenir que l'excès qui lui est opposé, savoir le grand avilissement de ces grains par rapport au prix des autres denrées, ne soit pas un mal aussi violent, et qui n'ait pas d'aussi funestes résultats, quoiqu'il ne fasse pas tant de bruit; c'est ignorer absolument ce qui se passe dans le monde, et n'avoir qu'une simple spéculation du détail du labourage, et du commerce de l'agriculture.

Pour venir d'abord au fait, on demande à ceux que le zèle aveugle, et met dans la disposition de souhaiter toujours des blés à bas prix en faveur des pauvres, s'ils croiraient leurs vœux accomplis dans toute leur plénitude, au cas que l'on pût revoir cette denrée de grains au même taux qu'elle était en 1550, savoir, le setier de Paris * pesant 240 livres ou environ, à 20 sous ou 21 sous année commune. Comme il n'y a point d'ouvrier de campagne qui gagne moins de sept à huit sous par jour ^ , ce qui double dans les mois de récolte , et qu^une ferme ou terre, du rapport de 200 setiers de blé, a besoin de cinq ou six de ces ouvriers pendant tout le cours de l'année pour la faire valoir; chacun de ces gens-là, en prenant plus que la valeur d'un cent pour leur part, ce serait une nécessité que le maître laboureur leur donnât non-seulement toute sa récolte, mais même qu'il eût une mine d'argent, pour payer trois ou quatre fois davantage, afin de les satisfaire, et pour semer et se nourrir lui et toute sa famille. On ne poussera pas plus loin le ridicule de cette situation par rapport à l'état présent, qui ne l'était pas à ces temps-là, parce que cet ouvrier de huit et de seize sous par jour ne gagnait en 1 550 qu'un pareil nombre de deniers, et que les souliers, qu'on vend aujourd'hui cent sous et six francs à Paris, furent

* 1.56 hectolitre.

* Voyez la Dîme royale, page 89 de ce volume.

évalués et appréciés à cinq sous par les ordonnances de Henri II en 1549 , et les perdreaux et les levrauts à six deniers *.

Ainsi, on [n'a pas besoin de plus grand discours pour faire voir l'horreur du faux zèle, à prendre les choses absolument, et sans les approfondir; mais, pour ne pas remonter si haut, ou descendre moins loin, en ne parlant que de l'année 1600, c'est-à-dire d'un temps dont plusieurs de nos contemporains ont connaissance, ce même setier de Paris valait trois livres dix sous ou environ, année commune, les souliers quinze sous, et le reste à proportion; et bien que le blé eût triplé le prix auquel il était cinquante ans auparavant, on ne lui fit point de querelle comme on fait aujourd'hui , quoiqu'à le prendre dedepuis 16o0, il n'ait pas reçu une si forte hausse, hors le temps de cherté extraordinaire, que l'on ne doit pas compter; et cela, attendu que toutes choses avaient pris le même surcroît, et qu'il n'y avait pas lieu pour l'ouvrier de se plaindre d'acheter son blé trois fois davantage , alors que le cordonnier vendait quinze sous les mêmes souliers qu'il avait donnés pour cinq dans le temps que le blé valait trois fois moins.

Les prétendus protecteurs des pauvres ne peuvent point encore , sans renoncer à la raison , réclamer ce prix des grains ; car, quoique les conséquences perdraient les deux tiers du ridicule marqué ci-devant dans la réclamation du prix de vingt sous le setier, qui subsistait raisonnablement en 1550, la dose qui en resterait serait encore assez forte pour tout ruiner, sur le niveau d'aujourd'hui. En effet, s'il eût fallu que le laboureur eût acheté, dans la première supposition , trois fois plus de blé qu'il n'en eût recueilli , pour satisfaire ses ouvriers, il ne pourrait encore, dans la seconde, les payer avec toute sa récolte. Ainsi, il n'y a pas encore moyen de tenir, puisque, pour qu'une chose soit impertinente et ridicule , il n'est pas besoin que le désordre soit dans le dernier excès , il suffit que la raison soit tant soit peu blessée : or, elle le serait encore , dans ce cas , d'une façon effroyable.

Sur ce principe , il faut venir hardiment en l'année 1650, c'est-à-dire de nos jours, où le blé, setier de Paris , fut à dix et onze francs année commune, sans que personne criât à la famine, ni manifestât même aucune surprise , et sans qu'on lui fît pareillement de peine de ce qu'il avait triplé le prix auquel il était cinquante ans auparavant, par les mêmes raisons qui lui avaient procuré ce repos en 1600, savoir que les souliers qui valaient quinze sous en ce temps-là, étaient vendus en 1650 quarante-cinq et cinquante sous, et tout le reste à proportion. Et cependant, lorsqu'en l'année 1700, et suivantes, où nous sommes, toutes ces mêmes denrées, hormis les blés, ont doublé par des causes très-naturelles, dont on fera un chapitre à part (qui ne sont autres que les crues d'argent qui arrivent tous les jours dans l'Europe) , on souffre tranquillement que toutes sortes de marchandises prennent leur quote-part de hausse de prix , comme elles ont toujours fait depuis la découverte du Nouveau-Monde ; mais on refuse cette justice aux grains seuls, et l'on croit avoir tout gagné en obligeant un laboureur ou son maître , qui ne sont qu'une seule et même chose ou un même intérêt, à donner ses grains au même prix qu'ils faisaient il y a cinquante ans , pendant qu'ils sont contraints d'acheter toutes les denrées au double , tant pour leurs besoins personnels que pour les choses nécessaires à l'agriculture, fait qui, les obligeant en tout temps d'en partager les profits avec une infinité de monde, les ruine lorsque les proportions n'y sont plus gardées. 11 y a plus même, dira-t-on, car cela les met dans l'impossibilité absolue de continuer ce commerce avec la perfection nécessaire au maintien de l'État; ce qui se recommuniquant dans la suite à toutes les autres conditions, qui veulent injustement vendre leurs denrées cher, et acheter le grain à bon

' Voyez dans Dutot^ première partie, chapitre n, article v, la mercuriale du prix de quelques denrées sous Henri 111.

marché, a pour conséquence infaillible de les détruire elles-mêmes. En effet, le principe de toutes les richesses de la France étant la culture des terres , ce désor4r« de manque de proportion la rend d'abord imparfaite par l'épargne qu'on est obligé d'y apporter, et la ruine même entièrement en beaucoup d'endroits ; ce qui fait payer la folle enchère de l'injustice des premiers auteurs de tout le désordre , savoir ceux qui prétendent acheter toujours à bon marché, et vendre toujours très-cher.

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