CHAPITRE Y
Suite du précécleul. — Calcul du surcroît de dépense qu'occasiounerail, dans une tamillr de dix ou douze personnes, raugmentutioa du prix du blé.
On sera peut-être surpris, à cause de l'erreur si généralement établie sur la nature ou le prix des grains, de ce que l'on ose avancer, que tous ces sujets dont la fortune va en déroute, qui endurent une si grande perte, et la causent à tant d'autres, comme de 10, 20, 30, 40 et 50 mille francs, et même davantage, ne souffrent ce malheureux destin, q\ie pour avoir prétendu gagner les uns cinquante francs, cent francs ou trois cents fraiics au plus p?ir a» » su? 1<? pain
TRAITE DES GRAL\S. 363
qu'ils miangeaient, et qui se consommait dans leur maison à Paris. Le pain du commun ne revient pas à présent à plus de quinze deniers la livre, sur le pied de dix livres le setier : or, le mettre à une moitié davantage, comme environ deux sous, ce qui n'augmente la dépense sur une famille d'environ dix ou douze personnes, comme elles sont toutes à peu près, que de cinq ou six sous par jour, cela ne formerait que cent francs par an; et ce ménage, ou prétendu profit de ces cent francs, fait perdre plus de dix mille livres, et réduit toute la famille à l'aumône '.
Quoique ce fait soit constant, le peuple, qui ne diffère en rien des bêtes dans ses raisonnements généraux, et qui n'étend point ses vues au delà de son intérêt personnel et singulier du moment, aura peine à comprendre ces principes, savoir : qu'il ne peut être riche et à son aise tant que le blé est à vil prix , et qu'il faut au contraire qu'il conserve le niveau et les proportions de hausse contractées par toutes les denrées, au moins depuis cent cinquante ans, afin que, la balance étant toujours dans son équilibre, le commerce se puisse faire avec justice, à faute de quoi tout périt. j\lais cela n'est pas moins incontestable : tout ce qui se passe, tout ce que l'on voit, et que l'on vient de vérifier, ne le montre que trop. Tous les états ensemencent les terres, et ce n'est point le laboureur seul qui a cette commission, quoiqu'on le suppose grossièrement; et, comme lorsqu'on sème peu, on recueille peu , et qu'au contraire la moisson est abondante quand on cultive quantité de terres ; tous les états et toutes les conditions doivent faire ce raisonnement, chacun pour leur particulier, quand ils achètent le blé ou le pain un prix considérable, qui ne soit point exorbitant, dont il n'est point nécessaire de faire d'exception, puisque tous les excès sont défectueux , et n'entrent point dans le raisonnement : quand, dis-je, ils se fournissent de ce premier besoin de la vie à un prix raisonnable, qui ne constitue pas le laboureur, qui n'est que leur commissionnaire, en perte comme aujourd'hui; c'est un nombre de semences^/ju'ils jettent sur la terre, et qui leur rapportera avec usure une récolte abondante, et les cinq ou six sous par jour ou cent francs par an, produiront souvent plus de deux ou trois mille livres; au lieu que n'ayant semé que pour les frais de la récolte, qui est le fort aujourd'hui des laboureurs, ils doivent s'attendre que le maître ne recevant rien, il ne leur formera aucun profit, par nulle action de leur marchandise, ce qui les fera périr avec ce même laboureur.
Quoique tout ceci n'ait l'idée que d'une spéculation très-abstraite pour tous ceux qui ne sont point actuellement laboureurs, on peut assurer, néanmoins, que c'est réellement et de fait une pure pratique, et que les choses se passent journellement de la sorte; que l'excédant du nécessaire s'érige en commode; que le surplus du commode se transmue en délicat, et que l'abondance pareil-
' La consommation en pain d'une famille d'ouvriers, composée de 10 ou 12 personnes, doit être portée, au taux le i)lus bas, à 40 ou 42 livres par jour; et par conséquent, dans cette hypothèse, l'augmentation de la dépense n'est pas simplement de u ou 0 sous, mais bien de 6 ou 8, ce qui n'est pas sans importance. (Voyez, sur le même sujet, le texte et les notes de la Di'me royale^ page 90 de ce volume.)
D'une autce part, l'auteur a peut-être exagéré le terme moyen de la famille eu France, puisqu'il l'élève au nombre de iO ou 12 personnes, chiffre qui dépasse de moitié, et davantage, celui qu'admettent les statisticiens pour notre époque. Mais on n'ignore pas que, par suite de circonstances qu'il serait trop long d'énumérer, l'état actuel des choses, sous ce rapport, ne saurait servir à infirmer entièrement les données de Boisguillebert. Si les familles aussi nombreuses sont devenues une véritable exception de nos jours, il est certain qu'elles ne présentaient pas ce caractère, même parmi les classes riches, du temps de Louis XIV. Et du nôtre encore, dans un pays voisin, la Belgique, rien n'est i)lus commun que des familles qui comptent 10 ou 12 membres.
vell^ iption
lement de ce dernier enfante le magnifique, qui se divise encore en de nouvell branches, qui s'étendent aussi loin que la vivacité de l'esprit ou la corrupti du cœur peuvent imaginer.
Et comme cette abondance de nécessaire est le premier mobile et la première cause de toute cette génération, du moment qu'elle cesse par l'avilissement du prix des grains, toute la postérité périt aussitôt, par la raison fournie par la philosophie ou par la nature, que quand la cause cesse, les effets ont in continent le même sort.
Bien que, par tout ce qu'on vient de dire, il soit impossible de no pas donnei les mains à un raisonnement si sensible et si naturel, appuyé sur deux faits si incontestables, qui se passent aux yeux de tout le monde, quoique sans nulle attention qui puisse faire revenir des préjugés qu'engendre Terreur du peuple, ainsi qu'une compassion aveugle, causée par l'ignorance de toutes les personnel en place, sur la nature et les véritables intérêts des blés; cependant, comme l'exemple de ce qui s'est vu dans la découverte de la figure de la terre, n'a que trop appris le destin que doivent attendre tous les porteurs de nouveautés surprenantes, il est à propos de fortifier encore ce raisonnement par un parallèle du sort des peuples, dans toutes les conditions, pendant ces dernières annéeî que les grains ont toujours été à bas prix, avec l'état où ces mêmes peuples s^ trouvaient durant les trois précédentes, que les blés étaient constamment à un taux beaucoup plus élevé qu'ils ne le sont aujourd'hui , et c'est ce que l'on vî voir dans le chapitre suivant.