CHAPITRE VI
Le prix du blé avant et après 1700. — Parallèle de l'état du royaume à ces deux époques — Singulière apologie de la famine. — Éloge plus bizarre de la guerre. — Le baro mètre de la fortune pour les classes riches et les classes pauvres.
La certitude du fait, que depuis d690 jusqu'à 1700, et même quelque chose de plus, le blé a toujours été à dix-huit livres le setier, et que, depuis 1700 il a toujours baissé jusqu'à aujourd'hui, qu'il n'est qu'à neuf ou dix livres, n'a pas besoin d'être établie : ainsi, il n'est question que de faire la comparaison qu'on vient de marquer.
Toutes les conditions ont des baromètres , ou des pierres de touche de leur aisance ou de leur incommodité, exposées au grand jour, qui ne permettent pas de douter un moment de la situation oiî elles se trouvent.
Si l'on voulait soutenir qu'en l'année 1660, et autour de ce temps, des peuples, qui achetaient des charges de robe sans nul produit, jusqu'à des cent mille francs et quarante mille écus, et les moindres à proportion ; et cela, dans toutes les contrées du royaume, sans en souffrir jamais de vacantes un seul moment, que la préférence ne formât des espèces de combats ; si Ton prétendait, dis-je, avancer que cette situation n'eût pas une montre et une supériorité de richesse d'une infinité de degrés, sur l'état d'aujourd'hui, que ces mêmes charges vaquent par douzaines plusieurs années, sans qu'on en puisse trouver le quart de ce prix précédent, pendant que phis des deux tiers des inférieures sont abandonnées aux parties casuelles par les propriétaires, ou bien qu'on n'en veut qu'à un prix moindre qu'auraient coûté les provisions en 1660 ; il faudrait assurément que l'auteur d'une pareille doctrine commençât par établir le pyrrhonisme, et à douter qu'il fit jour en plein soleil. Tout comme de dire, que cette opulence était singulière aux gens de robe; car elle était assurément générale, et toutes les conditions avaient une pareille montre d'opulence, qui ne permettait pas de douter qu'elle ne fût réelle et effective dans tous les états.
Depuis ce temps-là, ou environ, toutes choses ont toujours été en dépérissant, hormis quelques époques, où la stérilité, venant au secours des peuples, quoique quelquefois trop fort, relevait le prix des grains, redressait la balance, et rétablissait les proportions nécessaires dans le commerce général : en effet, sans ce secours, on peut dire que tous les laboureurs auraient péri, comme avait déjà fait une infinité ; et, quoique le remède soit violent, il peut néanmoins se comparer à tous ceux qu'on emploie pour la guérison du corps humain ; leur opération n'agit jamais, même avec le plus de succès, sans altérer le sujet qui les subit, et sans qu'il en coûte du sang, ainsi quune diminution ou suspension momentanée des forces vitales.
C'est de cette sorte que, quelqu'efifroyables qu'aient été les désastres qu'entraînèrent à leur suite les années 1693 et 1694, les cinq ou six années suivantes compensèrent avantageusement le mal , ce que l'on ose avancer sur un principe qui est certain , et que l'on établira sans crainte de repartie dans le chapitre suivant, savoir qu'un long avilissement du prix des grains fait plus de dommage à un État, et fait même périr plus de monde qu'une excessive cherté , qui ne dure au moins qu'une année ; et qu'ainsi, si on la veut réprouver absolument, il faut prétendre qu'au lieu de se réjouir d'une victoire obtenue sur un ennemi puissant qui , venant pour envahir et ruiner un royaume , aurait été vaincu, et l'avantage même suivi de conquêtes faites sur lui; qu'au lieu donc, dis-je , de faire des feux de joie de ce succès , il faudrait le déplorer et en prendre le deuil, comme d'une calamité publique, parce que la victoire aurait coûté la vie à un nombre considérable d'hommes.
Les six années consécutives depuis 1694, virent le blé presque toujours au double prix de ce qu'il est aujourd'hui; et par conséquent toutes les terres, tant bonnes que mauvaises, bien cultivées ; le blé bien ménagé, et non pas détourné à des usages étrangers, comme il arrive dans les temps d'avilissement; les propriétaires bien payés, et toutes choses en valeur ; et il n'y avait point de professions dans l'État qui ne tirât son sou la livre de cette opulence, par la vigueur de ce premier être, qui leur donne la naissance à toutes, ainsi qu'on a montré. Les laines, les toiles, toutes les manufactures se vendaient une moitié plus de ce qu'elles sont aujourd'hui , et les charges de robe presque le double , ce qui étant le comble de la perfection de cette situation, est un baromètre certain de l'opulence générale : le tout est trop récent pour qu'on le puisse révoquer en doute. Et , pour répondre par avance à l'objection , que la guerre seule a changé cette disposition, on a vu les choses en cet état, non-seulement durant trois années de cette dernière guerre , mais même durant toutes celles qui précédèrent la paix des Pyrénées, ainsi que pendant toutes les autres; et même, à parler sainement, si les guerres se soutenaient avec les revenus ordinaires du prince, comme il ne serait pas impossible, si tous les commerces étaient dans leur perfection , on peut dire qu'elles seraient plus avantageuses à la France qu'une tranquillité entière : la guerre met toutes choses en mouvement; elle purge les humeurs peccantes, et elle charme en quelque manière la vivacité d'une nation qui n'aime pas naturellement le repos, et à qui même il est souvent dommageable. Mais, pour revenir aux marques sensibles d'opulence de ces trois, ou six dernières années, qui ont terminé le siècle qui vient de finir, outre celles qu'on vient de coter et qui sont incontestables ; il y en a d'enregistrées , dont la preuve se peut faire aisément par écrit, puisqu'il n'y a qu'à représenter les rôles ou les comptes des commis des Aides.
Comme la richesse et l'opulence des personnes élevées se marquent par l'achat des Charges, les bâtiments, et tout l'attirail d'une magnificence complète, qui est produite par la possession d'une très-grande abondance du nécessaire, ainsi qu'on a dit; de même, le peuple qui prend sa cote-part au sou la livre de son état à cette situation , a également le cabaret par-devers lui , surtout les ouvriers, pour singulier baromètre de ses facultés : c'est là que souvent fêtes et
dimanches, hors les heures du service divin, si les juges de police font devoir, et souvent même les jours ouvriers, plus de la moitié du prix du travaî delà semaine se consomme, et souvent même tout à fait. Cela hausse et baisse, au niveau, et à proportion de ce travail ; si on a beaucoup gagné, on dépense beaucoup, et peu à proportion ; et la cessation de cette conduite est une marque certaine que l'on n'a point trouvé de travail ou très-peu, faute de commerce ou de vente, causée par l'anéantissement du premier principe.
Or, il est certain, et MM. les ministres ne le savent que trop par les défalcations que les fermiers, tant généraux que particuliers, leur ont demandées depuis trois ans, que le produit des Aides est diminué de plus de moitié; il y a des lieux même où cela a été jusqu'aux deux tiers, et même aux trois quarts.
Les livres ou registres de tous les marchands, qui font foi en justice, n'en feraient que trop encore d'une pareille diminution, si l'on ne s'en veut pas rapporter à leurs discours, bien qu'ils n'aient autre chose à la bouche ; et c'est dans cette conjoncture que l'argent, bien loin de produire continuellement une espèce de représentation avec du papier et des billets de change, lorsqu'il ne peut suffire' par sa volubilité ou par sa quantité à celle de la consommation, est réduit lui-même à la dixième partie de ses fonctions ou de sa marche ordinaire, faisant des années entières de résidence dans des mains où il serait à peine resté un moment, si la cessation de la consommation, par la ruine de la proportion des prix, sans laquelle elle ne se peut faire, ne le retenait pas immobile par force : ce qui fait dire dans ces circonstances, mais seulement par le peuple, qu'il n'y a plus d'argent, parce qu'on ne le voit plus marcher, comme si l'on pouvait prétendre qu'un homme endormi en quelque lieu secret, fût mort, parce qu'on ne le verrait plus toujours par voie et par chemin, ainsi qu'il se montrait auparavant.