CHAPITRE III
Ridicule des préjugés populaires contre l'exportation des blés.
On est persuadé que qui que ce soit ne peut révoquer en doute , après c» qu'on vient de dire, que l'avilissement des grains ne produise la cherté extra ordinaire , comme celle-ci à son tour donne la naissance à celle qui l'avait en fantée ; ainsi, il est constant qu'il ne faut qu'arrêter une de ces deux situation pour les faire cesser toutes deux à jamais.
D'abord qu'il paraît la moindre crainte d'un haussement de prix des grains on écrit dans les pays étrangers et on tâche d'en faire venir de tous côtés, e ces mesures sont très-naturelles; et même, quelque soin qu'on prenne, on s«
trouve souvent court dans toutes ces précautions ; de façon qu'en venant annoncer comme on a fait , et dont on conviendra assurément pour peu qu'on fasse réflexion à ces Mémoires , qu'il y a un moyen certain de se garantir de cette extrémité , qui passe pour un des fléaux de Dieu ; savoir d'en éviter un autre, qui est l'extrême avilissement de ces mêmes grains , on maintient que c'est rendre à la France le plus grand service qu'elle puisse jamais recevoir, tant par la comparaison du passé que par rapport à l'avenir, et par le mal que l'on fera cesser et par le bien que l'on attirera.
Pour contre-pied au désordre de l'avilissement causé par tant de maux , il faut vendre du blé aux étrangers , ce qui , outre le mal que cela bannira pour jamais, savoir et l'anéantissement et la famine, également dommageables, changera la situation de la France à l'égard des étrangers en les rendant redevables , de créanciers qu'ils étaient auparavant , ainsi qu'il est constant.
Du moment que l'on parle d'enlèvement de blés , aussitôt le monde se soulève, tant le peuple, qui est aveugle, que les personnes les plus éclairées; et l'on croit que l'avarice insatiable des propriétaires des grains veut sacrifier la vie des misérables à leur avidité. Cette erreur est si profondément enracinée dans l'esprit , par la faute marquée au commencement de ce Mémoire, savoir le manque d'union de la pratique et de la spéculative du labourage, ce qui, en cette occasion comme partout ailleurs , n'enfante que des idées monstrueuses , que l'on ose dire qu'un homme ressuscité aurait peine à faire revenir la plupart des gens de cette prévention. Cependant le faible d'une pareille disposition sera de beaucoup augmenté par le détail qu'on va faire de la quantité pitoyable qu'il est nécessaire de faire sortir au dehors , afin d'empêcher les pernicieux eff"ets des deux extrémités de cherté et d'avilissement de grains si opposées , et en même temps si unies à ruiner également un État.
On sera bien honteux lorsqu'il paraîtra clair comme le jour, comme il va arriver, qu'il est seulement question de semer, non pour recevoir vingt pour un, qui est la plus forte usure que donnent les terres les plus abondantes, ni même cinquante , mais plus de cent pour un , ce que l'agriculture ne connaît point. En sorte que l'on maintient que le même ridicule qui se rencontrerait dans un homme qui soutiendrait qu'il ne faudrait pas semer la terre lorsqu'on craindrait la cherté , de peur que l'État ne se trouvât dépourvu de blés pour la nourriture des hommes pendant l'année courante, se trouve dans le raisonnement de ceux qui veulent qu'on ne laisse point sortir de grains hors le royaume qu'après plusieurs récoltes consécutives très-abondantes; c'est-àdire que, outre les malheurs ci-devant marqués, on ne pourra, dans cette disposition, mettre cette marchandise à profit qu'après qu'on en aura perdu une très-grande partie, et cessé d'en faire produire à la terre encore une plus considérable.