‹ Économistes financiers de 18e siècleChapitre 95 sur 201 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

La France ne ressemble ni à l'Kgypte ni à la Moscovie : conséquences de ce lait. — De l'influence du prix du blé sur la culture et l'élendue des terres en rapport. — Comment rabondance naît de la disette, et la disette de l'abondance.

Si la terre en France produisait le blé comme elle fait les truffes et les champignons ; que ce fût un pur effet de sa libéralité , qui n'exigeât aucuns frais ni soins pour la culture , en sorte qu'étant nécessaire de tout attendre de sa bonté purement gratuite , les attentions ou les travaux n'auraient aucune part au

plus ou moins d'abondance de la récolte, la raison dicterait d'elle-même de ménager avec la dernière rigueur la seule ressource de la garde , qui resterait pour empêcher la disette dans les années que la terre et le ciel ne seraient pas favorables à la production.

Il en pourrait être encore comme l'on vient de le dire , si la culture , ou l'acquisition de ces mêmes blés , coûtait aussi peu dans ce royaume qu'elle fait en Egypte , où l'on prétend que c'est le Nil qui prend pour son compte et les frais des quatre labours qui sont nécessaires presque partout ailleurs pour préparer les terres , et ceux des engrais et améliorations que l'on est obligé d'y apporter, de telle sorte qu'il ne reste plus qu'à jeter la semence sur sa vase, et à attendre, sans aucune crainte de froid, gelée et orage, qu'elle ait rendu sa valeur avec usure ; ce qui a fait appeler ce pays autrefois le grenier des Jîomains , et fait que les dispositions du ciel , qui font presque tout ailleurs , sont comptées pour rien en cette contrée ^

Ce système pourrait encore passer en Moscovie , où la neige , restée sur la terre huit à neuf mois de temps , laisse dans le sol , après être tout à fait fondue, un sel qui, à l'aide d'un simple labour, très-facile, remplace toutes sortes d'engrais , et donne , après deux mois seulement de résidence des grains dans le champ, une récolte très- abondante.

Si les choses avaient lieu de la sorte en France , on aurait assurément tort (le vouloir capituler avec les blés, c'est-à-dire exiger ou stipuler un prix certain , afin de labourer les terres , surtout les mauvaises , sans perte de ses frais. On oserait dire, cependant, que c'est sur cette supposition que le peupie raisonne en France , quoiqu'il faille précisément partir d'une toute contraire. Car, bien loin que les terres y soient à beaucoup près d'une pareille libéralité , on peut assurer qu'elles sont toutes ou la plus grande partie trèsrebelles à la main du laboureur, et avec cela très-intéressées , ne donnant rien pour rien , et qu'à proportion des soins et des engrais qu'on leur a prêtés ; et que souvent même lorsque le ciel n'est pas favorable , il s'en rencontre quantité qui font banqueroute , laissant expirer le terme fatal, ou la saison de la récolte, sans rendre ni intérêt ni capital, c'est-à-dire la semence.

Comme elles se divisent en plus de cent classes différentes de mérite, elles sont exposées plus ou moins à voir décider leur sort pour la culture uniquement par le prix des grains. Comme toutes choses ne peuvent être portées dans leur perfection si l'intérêt de l'ouvrier ou de l'entrepreneur ne s'y rencontré , il y en a plus de la moitié que l'on ne saurait ménager avec les engrais nécessaires , proportionnés à l'ingratitude du terroir, le bon blé étant à neuf à dix francs dans Paris , c'est-à-dire cinq à six francs le petit grain dans les provinces. Il est donc impossible , quand le mal continue , que le laboureur ne souffre le sort marqué dans la première partie.

Ainsi , on ne peut contester que le prix des blés est un baromètre immanquable qui fait hausser et baisser la culture des terres à mesure qu'il augmente ou qu'il diminue. On en use de la sorte à leur égard, d'abord sur l'article des engrais , et enfin par un abandon entier lorsque le mal est extrême, et que les prétendus vœux des personnes pitoyables sont exaucés, c'est-à-dire le blé en perte au laboureur.

Ce n'est pas tout : cet abandon, ou des engrais ou de la culture entière d'une quantité de terres , n'est qu'une partie du mal que cause l'avilissement du prix du blé ; puisque, si d'un côté l'intérêt particulier fait prendre ce parti , il cause encore un autre] effet non moins dommageable , savoir de prodiguer la consommation des blés à des usages tout à fait étrangers, comme nourriture de chevaux , engrais de bestiaux , et confection de manufactures, ainsi qu'on a dit ; pour après, par un sort tout contraire, lorsque cet avilissement a causé

' Pasîor œgypiius nunquam respicit cœlum.

la disette, à la première année stérile, comme cela est impossible autrement, obliger les hommes à avoir recours à la nourriture des bêtes , savoir les avoines , la chair des animaux , comme chevaux , et même l'herbe ; ce qui n'est pas sans exemple , parce que ces mêmes bêtes , dans le trop grand avilissement des grains , avaient usurpé une pâture seulement destinée à l'usage des hommes.

L'on voit par tout ce raisonnement ou cette exposition de faits incontestables , que ces deux grands ennemis , l'avilissement des grains et leur excessive cherté, qui sont choses contraires, se trouvent dans une guerre continuelle, et qu'ils n'ont ni repos ni patience, qu'ils ne se soient terrassés réciproquement, pour renaître après cela comme des phénix de leur propre cendre, et reparaître plus violents que jamais.

En effet, sans traiter la question de savoir qui commence la querelle, n'est-ce pas ainsi que les choses se passent? — Une cherté extraordinaire fait labourer avec attention et profit les plus mauvaises terres et ne rien négliger pour augmenter la levée des meilleures , ce qui , joint à une attention et un ménagement continuel de l'usage de toutes sortes de grains, comme d'une marchandise très-précieuse, forme une abondance dans le royaume plus que suffisante à ses besoins ordinaires ; mais parce que cet excédant ne trouve pas l'évacuation au dehors qui serait nécessaire , comme il arrive dans ce qui se passe à l'égard du corps humain , ce superflu est un levain contagieux à l'avènement d'une année fertile , qui corrompt, par un avilissement effroyable , toutes les matières naguère si précieuses, et produit les résultats désastreux tant de fois marqués.

Puis le bas prix , à son tour, a sa revanche ; et par l'abandon ou négligence de culture et prodigalité d'usage des grains , une année stérile faisant pencher la balance de l'autre côté , voilà une cherté effroyable , et ses suites monstrueuses qui paraissent tout à coup , et que tout le monde déplore, sans que personne jusqu'ici se soit avisé ou ait pu comprendre que c'est l'effet uniquement des vœux des gens charitables et des mesures aveugles prises pour seconder un zèle si mal fondé.

On voit donc qu'il est absolument nécessaire, pour éviter ces deux extrémités, de faire la paix entre elles, ou plutôt de ne leur donner pas continuellement une semence de guerre : il y a même longtemps qu'elles ne se seraient pas donné de si rudes secousses ni livré de si furieux combats , si une mair étrangère , par des opérations tout à fait hors-d' œuvre , n'avait pas marqué st défier de la nature , et qu'il n'était pas à propos de s'en rapporter uniquement à elle pour la dispensation de ses faveurs, bien qu'on lui soit redevable ei partie de tout ce que produit la terre. C'est ce qu'on va montrer encore mieuî dans le chapitre suivant.

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