‹ Économistes financiers de 18e siècleChapitre 98 sur 201 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Faire sortir des blés du royaume, ce n'est diminuer ni le produit ni la valeur de la récolte. — La subsistance du peuple nullement intéressée dans cette affaire. — La sottise publique, principale cause des disettes : considérations sur leur naissance et leur progrès. — Les marchés de grains, et ce qui s'y passe. — Nature véritable du service que rend l'apport des blés étrangers.

L'avilissement du prix des grains , comme leur extrême cherté , qui en est une suite nécessaire, étant le plus grand mal qui puisse arriver au royaume, tout ce qui y donne lieu doit être regardé avec le même degré d'horreur. Or, la défense de faire sortir des blés étant cela même qui produit cet avilissement, c'est à elle seule qu'il faut déclarer la guerre; mais avant de le faire, il est à propos de purger l'erreur publique, et qui est la première idée qui se présente à l'esprit lorsqu'on n'est pas rompu dans ce commerce , savoir que Ton ne peut ôter du blé d'un tas ou d'une quantité, sans diminution ou sans perte sur le nombre* : outre que cela n'est pas absolument vrai, puisque sur ce principe on ne sèmerait jamais ; de la même sorte, si une diminution augmente le prix du restant, et que l'enlèvement d'une petite quantité procure des soins pour la conservation du surplus, qui ne se peut faire sans frais, il sera certain de dire que l'enlèvement d'une partie augmente , loin d'amoindrir la masse dans la suite.

Mais il y a plus , cette sortie de blés, quelle qu'elle soit dans la plus grande liberté aux étrangers d'y en venir prendre, a si peu de rapport à la quantité nécessaire pour la subsistance du royaume, qu'elle n'est non plus considérable par la crainte de la diminuer, que si un munitionnaire d'armée ayant fait marché de fournir le pain à vingt onces de poids chacun, on viendrait dire qu'il aurait affamé l'armée parce qu'il aurait manqué la pesanteur d'un demi -gros ou environ dans la livraison , d'autant plus que cette justesse ne s'est jamais rencontrée dans le débit de cette denrée.

En effet, on ne ravitaille point un grand royaume naturellement fécond, comme on fait une ville ou un vaisseau, où il ne croît aucuns grains : cependant il est vrai de dire que , si dans les extrêmes chertés on n'en apportait de dehors, la moitié du peuple périrait , bien que cet apport ne soit pas capable de lui-même de nourrir la cinquième partie du monde à qui il sauve la vie ; mais voici comme les choses se passent. On a fait voir ci-dessus, que les grains ont deux faces, et produisent deux effets fort opposés l'un à l'autre, qui se font une guerre continuelle , savoir l'un de nourrir l'homme , et l'autre de fournir au propriétaire de quoi avoir le surplus de ses besoins , de quelque nature qu'ils soient. Le premier fait ce qu'il peut, et n'a d'autre but que de l'avoir à très-vil prix, indépendamment de toute sorte de justice et d'équité, et même

1 Le mot nombre paraît tenir ici la place du mot valeur. L'auteur a voulu dire que l'exportation d'une certaine quantité de grains n'affaiblissait pas la valeur pécuniaire que la récolte aurait produite, si elle fût restée tout entière dans le royaume. — C'est la pensée, et non le style, qui doit attirer l'attention du lecteur de Boisguillebert. On conviendra toutefois que, même sous le dernier rapport, ses écrits ne sont pas dépourvus de verve et d'originalité.

des conséquences, quelque terribles qu'elles puissent être, comme on l'a montré; et l'autre, tout au contraire, ne respire qu'à le voir dans l'excès avec aussi peu de raison : les années stériles ou abondantes font gagner la cause à l'un ou à l'autre. On a parlé des suites de ces premières , ainsi que de celles de l'autre parti ; mais il est à propos de faire encore mention de celles-là , par rapport à ce qu'on s'ost engagé de prouver, savoir que ce qu'on apporte en France de blés, ou qu'on y enlève, n'intéresse non plus par sa quantité la nourriture des peuples, que la diminution marquée ci-dessus au pain de munition.

Pour le montrer, il est nécessaire de descendre dans le détail de la manière dont les chertés désolantes, pour ne pas dire famines, arrivent : c'est un pur effet de la brutalité et de la bêtise du peuple, et non absolument de la stérilité de la terre, dans un pays comme la France, quoiqu'elle y donne lieu; c'est cette foule confuse de gens sans tête, sans cer\elle, qui se filent le cordeau dont ils sont étranglés.

On sait les effets de la terreur panique , lorsqu'elle s'empare des esprits de toute une armée, puisqu'on a vu quelquefois deux ou trois cents hommes en mettre plus de dix mille en fuite, lesquels pour garantir leur vie , sans même être poursuivis, se précipitaient dans les fleuves, et se noyaient presque tous. On a vu dans des bateaux de passage remplis de monde, au moindre trou qui paraissait par où l'eau entrait , et qui eût été aisé à étouper, tous se jeter en foule sur l'autre côté, et par là renverser le bateau et se noyer tous.

C'est par la même conduite que ces chertés extraordinaires arrivent, puisqu'on n'en a jamais \'u aucune, quelque grande qu'elle fût, qu'il n'y eût encore plus de blé en France ou de l'année, ou des précédentes, qu'il n'en fallait pour nourrir tous les peuples. Et, pour le faire voir, il n'y a qu'à considérer que si, en 4693 et 1694, on avait réduit en monnaie tout l'or et l'argent du royaume qui est en vaisselle, même celui des sacristies, comme portent les canons dans ces occasions , cela aurait assurément formé plus de deux cents millions; et que l'on eût donné quatre ou cinq pistoles à chacune des trois ou quatre millions de personnes seulement exposées aux effets de la disette, non-seulement aucune n'aurait péri, mais même n'aurait jeûné un seul moment : cependant, tout cet argent n'aurait pas été du blé, et ne l'aurait pu former s'il ne l'avait pas déjà été ; mais il l'aurait forcé de sortir des réduits où l'inhumanité des possesseurs le détenait, par le malentendu de la conduite des peuples.

Ce qui fait donc la balance entre ces deux partis ci-devant marqués, et qui sont si fort ennemis l'un de l'autre, quoiqu'ils doivent être toujours en équilibre, autrement l'État souffre de quelque côté que soit l'avantage ; ce sont les marchés où l'on vend publiquement les grains ; ce sont eux qui décident du sort des peuples, de façon ou d'autre, à l'égard du prix des blés. En effet, un marché ou étape publique, où il se vend ordinairement cinq cents setiers de blé toutes les semaines, n'en peut voir l'altération dessus ou dessous de vingt seulement, sans que ces mêmes grains ne reçoivent une hausse ou une diminution très -considérable, qui s'augmente à vue d'oeil, et qui double et qui triple par le moindre surcroît tous les effets précédents ; de même qu'une balance suspendue en équilibre, parce que le poids est égal dans chacun des deux bassins, comme de cent livres de quelque matière que ce soit, ne peut recevoir une augmentation de deux livres seulement en un de ses plateaux, sans que l'autre ne soit emporté entièrement, et ne descende aussi bas, en faisant remonter celui qui a perdu le contre-poids aussi haut, que s'il n'y avait rien du tout, et que toute la charge fût en un seul. Voilà justement ce qui se passe dans les marchés à l'égard du prix des blés : une surcharge ou une diminution de vingt sacs sur la fourniture ordinaire, encore une fois, du marché ou étape de cinq cents sacs d'apport chaque semaine, emporte la balance et la fait pencher tout à fait d'un côté; et comme du mal en ces occasions il vient le mal l'avilissement des blés produit l'avilissement, et la cherté le haussement con

tinuel de prix. Il arrive à l'égard de cette balance de marchés , que lorsqu'un côté a emporté l'autre par l'altération que l'on vient de marquer, la surcharge qui arrive à toute heure porte les choses à un excès, de façon ou d'autre, également préjudiciable à l'État.

Et comme entre la très-grande cherté des grains et leur plus fort avilissement il y a sept ou huit degrés au moins de différence, et qu'il vaut dans ces occasions sept fois plus ou sept fois moins que dans la situation opposée; ce serait aussi mal raisonner de dire dans la cherté, qu'il y a sept fois moins de blé qu'il ne faut pour la nourriture de la France, parce qu'on l'a vu dans les années précédentes à sept fois meilleur marché; tout comme, dans l'avilissement, d'avancer qu'il s'en trouve sept fois plus qu'il n'est nécessaire pour la consommation habituelle; et enfin, c'est la même extravagance que si on disait, dans cet exemple de balance, mise d'abord en équilibre par une égalité de poids, et puis tirée de cette situation par une surcharge de deux ou trois livres , qui fait qu'un côté emporte tout à fait l'autre ; que si on avançait, dis-je, qu'il n'y a rien du tout dans un plateau et que tout est dans l'autre, parce que la situation n'en est point différente que si cela était effectivement : cependant il n'y arien de plus faux, puisque, faisant le même parti de deux ou trois livres de surcharge au côté emporté , on rétablirait l'équilibre. Cette différence de sept degrés de prix des blés est que, dans la cherté, le laboureur est sept fois moins pressé de vendre, et, dans l'avilissement, sept fois plus dans l'obligation de se défaire de sa denrée, poussé parle maître ou par l'intérêt, ce qui forme le contre- poids.

11 faut faire trêv^ pour un moment avec cette parité de balance, pour faire une digression sur la manière dont les chertés extraordinaires arrivent , leui naissance , leur progrès , et comme elles reçoivent leur excès de désolation et on sera surpris de voir que ce n'est qu'un malentendu , et le plus souvent une terreur panique du peuple, qui l'oblige à se précipiter la tète la première dans un fleuve très-profond et très-rapide, pour fuir un ennemi qui n'a ni pieds ni jambes pour l'atteindre, ni armes pour l'offenser.

On ne peut pas dire que le ciel, qui n'est pas toujours également favorable à la terre pour concourir à la perfection de ses fruits , ou plutôt qui ne l'est jamais d'une égale manière, ne donne pas le premier lieu à cette disposition : une longue sécheresse, une grande abondance de pluie, un hiver rude et fâcheux, sans neige, qui est une excellente couverture aux blés contre les rigueurs du froid , et enhn une petite pluie emniellé(^ ' qui attaque ordinairement le tuyau un peu avant sa maturité, et le met absolument hors d'état de nourrir davantage le grain dans l'épi, sont autant d'ennemis que cette manne primitive des honunes dans l'Europe doit essuyer, et non pas combattre, ou du moins autrement que par des vœux. Du moment que quelqu'un de ces dérangements a produit son effet, un peu plus tôt, ou un peu plus tard, de suite l'alarme se répand parmi le peuple, que l'année ne sera pas opulente, et que les blés ont manqué en quantité de contrées ; et il en arrive comme dans toutes les rumeurs publiques, on fait le mal beaucoup plus grand qu'il n'est. Le désordre commence par la campagne, dont les habitants ont un double intérêt de répandre ce bruit : le premier afin de faire hausser le prix des grains, et le second pour se dispenser de payer leurs maîtres, alléguant, le plus souvent contre vérité, qu'ils n'ont pas recueilli de quoi ensemencer leurs terres, et se nourrir eux et leurs familles : tout le reste du menu monde, qui est extrêmement disposé à prendre le ton plaintif, soit par un chagrin naturel, ou par dépit de n'être pas dans une meilleure fortune, donne encore une rehausse à la commune

' On appelle nielle, dans la langue agricole, la maladie des grains dont parle l'auteur. A-t-elle le principe qu'il lui assigne? C'est une question qu'il ne nous appartient pas de juger.

renommée, sans connaissance de cause et plus grand approfondissement, de quoi même il n'est pas capable.

Ainsi, voilà aussitôt deux effets qui suivent le premier, savoir que tous les vendeurs de blés , dans l'espérance que le mal augmentera , s'abstiennent de fournir les marchés à leur ordinaire , n'oubliant rien pour obtenir de leurs créanciers un délai de payement , dans la promesse de leur en faire de bien plus considérables avec le temps ; et l'autre, que ceux qui font leur provision de blés ordinairement de semaine en semaine ou de mois en mois , se hâtent au plus tôt de se fournir pour toute l'année, et même davantage, le tout sur une terreur panique d'un mal qui n'est grand que parce que la fantaisie et Terreur font croire ce qui n'est pas.

Cependant, il advient de ces deux effets d'une stérilité, qui n'est souvent que factice en la plus grande partie , une suite aussi réelle que si elle était véritable : savoir un rehaussement de prix des grains, attendu que, pendant que les marchés sont moins fournis d'un côté que par le passé, ils sont plus dépouillés qu'à l'ordinaire ; ces dispositions augmentent suivant et à proportion de la renommée.

Ce n'est pas tout : quand l'année se trouverait très-abondante, et que le peuple se serait mépris dans ses conjectures ou ses idées, le mal ou le rehaussement qui a pris racine ne s'arrête pas pour cela , au moins en partie , attendu que, comme lorsque les grains sont à vil prix aucun laboureur ou marchand ne vendrait, si la nécessité de payer ses dettes ne le talonnait de près, ce qui fait que, dans l'avilissement, il est obligé de faire main-basse sur tout à cause qu'il faut beaucoup de blés pour faire peu d'argent ; de même, il est tiré de cette situation par le haut prix, qui le met en pouvoir de moins vendre pour satisfaire à ses obligations , et ainsi de moins fournir les marchés.

Voilà donc la balance, pour y revenir, qui a perdu son équilibre, car ce sont les marchés seuls qui décident souverainement en cette occasion , et non la quantité des blés, quelle qu'elle soit, qu'il peut y avoir, ou dans les greniers, ou dans les granges des métairies : vingt sacs dessus ou dessous dans un marché font le sort des grains, pendant qu'une fois plus ou moins, repostés ^ dans les lieux quon vient de marquer, ne change en rien leur destinée. Même, toutes les fois que la police a voulu y mettre la main, pour obliger les propriétaires des grains de fournir régulièrement les marchés, avec défense de trop garder de blés dans les étapes pubhques , y ayant une infinité d'ordonnances imprimées et publiées sur ce sujet, on peut assurer que cela n'a fait qu'augmenter l'alarme, ainsi que le mal, bien loin de le diminuer.

C'est donc dans ces rencontres que les blés étrangersfontdesmerveilles,etont sauvé la vie à une infinité de monde dans plusieurs occasions, non par leur quantité, qui ne va pas à plus gros qu'un pois de pain pour chaque personne, par rapport à la quantité d'hommes qu'il y a dans la France , mais parce qu'ils remettent l'équilibre dans la balance; et tout comme il serait ridicule de dire qu'un plateau d'un poids de cent livres, et qui aurait absolument emporté l'autre dans lequel il n'y aurait rien, pourrait être établi en équilibre en remettant seulement deux livres dans le plateau vide , il serait de la même absurdité de prétendre que vingt ou trente mille muids de blé sauvent la vie au peuple d'un royaume, à qui il faut plus de douze cent mille muids par an; mais qu'au contraire, comme on a remarqué ci-dessus, ce côté de balance que l'on croyait absolument vide parce qu'on le voyait tout à fait emporté en haut, ayant déjà cent livres pesant et venant à recevoir deux livres d'augmentation, reprend l'équilibre que l'autre bassin avait gagné sur lui par la surcharge d'un pareil avantage.

* Déposés.

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