CHAPITRE VI
Insignifiance de rimportation ou de l'exportation des grains relativement à la subsistance du peuple. — Les disettes de 1679, 1693 et 1694. — Les motifs qui commandent l'importation en temps de cherté exigent l'exportation aux époques d'abondance. — Il faut tenir avec les agriculteurs la même conduite que la police lient avec les boulangers. — La liberté d'exportation fut le droit commun jusqu'en 1650. — Comment pensait et agissait M. de Sully sous ce rapport. — Singulières inconséquences de tous les adversaires de l'exportation.
Pour expliquer encore plus nettement le rôle du commerce des blés à l'égard de l'étranger tant dans l'envoi au dehors que pour la réception au dedans, on peut dire que tout y est violent et extrême , parce que tout y est exposé à la fougue d'un public, ou plutôt d'une troupe aveugle et tumultueuse qui ne sait ni ce qui lui convient ni ce qui lui est préjudiciable : c'est assez que le peuple se trouve assemblé pour former une sédition, et comme il prend l'alarme jusqu'à se soulever de la sortie d'une très-petite quantité de grains, mille fois audessous de celle que le bas prix en fait anéantir ou par négligence de labourer, ou par prodigalité à consommer, il croit tout à fait être tiré d'une crainte de disette par l'arrivée d'une petite quantité de grains étrangers.
L'année 1679 aurait vu les mêmes désastres que celles de 1693 et 169i, sans vingt-cinq ou trente mille muids de blés étrangers au plus qui conjurèrent assurément le mal, parce qu'ils étaient arrivés avant que le prix eût gagné un taux trop violent; ce qui, n'ayant pas eu lieu en 1693 et 1694, une quantité plus forte ne put se rendre maîtresse du désastre, et il advint ce que l'on voit tous les jours dans les incendies, que le feu s'éteint aisément dans le principe, mais non pas quand il a gagné beaucoup de terrain : la balance donc est la nécessité de vendre et d'acheter ; voilà les deux bassins où le moindre poids, soit d'un côté, soit de l'autre, produit une baisse ou une hausse qui va toujours en augmentant.
Tout ceci montre évidemment, encore une fois, que la réception ou sortie des blés étrangers n'est d'aucune considération pour le royaume par rapport à la subsistance, mais seulement à l'équilibre de la balance et au prix : comme l'excès de cherté n'est ordinairement fondé que sur des bruits ou terreurs paniques, ne provenant que de la possibilité qui existe à un degré plus ou moins étendu, pour les laboureurs, de ne pas vendre leurs grains, l'arrivée d'un vaisseau chargé de cette denrée fait une espèce de miracle, parce qu'on ne manque jamais de dire que c'est l'avancement d'une bien plus grande quantité, et cela fort sagement, qui va arriver au premier jour.
De plus , comme on a marqué ci-dessus , et c'est la vérité , que la fourniture des marchés seule , se trouvant forte ou légère, fait le sort du prix des blés , indépendamment de quelque abondance qu'il puisse y avoir dans les greniers ou dans les granges , un seul vaisseau de trois à quatre cents muids de blé seulement est comme si l'on portait ce nombre tout d'un coup à un marché qui n'en eût ordinairement que trente à quarante muids aux jours de vente, comme sont tout au plus les mieux accrédités. Il est constant qu'à moins que la cherté ne fût extrême et que les acheteurs ne se fournissent pour plus que leur provision ordinaire ou pour revendre aux autres , le prix tomberait tout d'un coup; et si cette manœuvre continuait, on pourrait dire que tout serait perdu , comme on a marqué dans la première partie de ces Mémoires.
C'est la même chose dans la situation contraire , par la sortie de quelques blés , lors de l'anéantissement du prix ; le peuple , qui ne raisonne pas plus dans ce dernier cas que dans le précédent, pour passer sans nul motif en un instant d'un excès à l'excès contraire , croit que tout est perdu du moment
qu'on permet d'enlever des blés, quelque quantité qu'il y en ait de superflu. Il ne faut pas supposer qu'il puisse songer que c'est le prix qui sème et engraisse la terre et qui produit , par conséquent , l'abondance qui entretient la magnificence dans les riches et donne le nécessaire aux ouvriers. Cette attention excède de beaucoup les lumières de gens, lesquels, quoique doués de raison , en ont moins que les bêtes lorsqu'ils opinent tumultueusement ; et comme ils croient tout sauvé par l'arrivée de dix ou douze mille muids de blé et même bien moins, ils pensent tout perdu par la simple permission d'en enlever qui ne pourrait jamais, dans la plus grande liberté , atteindre jusqu'à ce nombre , et qui ne serait pas la cinquantième partie de ce que cet enlèvement conserverait ou ferait produire à la terre de surcroît dans le royaume, par les engrais que cela mettrait en état de n'y pas épargner.
il s'imagine , d'abord qu'il voit cette licence de sortie , qu'on va le prendre à la gorge , et que l'on ne peut pas enlever moins que la moitié des blés du royaume, et peut-être tout; toutes les réflexions précédentes ou toutes ces vérités , qui sont d'une certitude incontestable , n'entreront jamais dans son esprit; et ce qu'il y a de plus merveilleux est qu'il communique ce raisonnement , tout dépravé qu'il soit, aux personnes les plus éclairées, mais qui n'ont pas la pratique, parce qu'elles sont dans l'élévation.
La piété et la charité chrétiennes viennent encore de surcroît, et l'on se persuade avoir mérité le paradis en disant qu'il faut que les blés soient à bas prix , afin que le pauvre monde puisse subsister. Mais, pour résumer le tout , il est incontestable que la sortie ou l'arrivée des blés en France ne produit point d'autre efl'et que de redresser la balance lorsqu'elle déroge trop à l'équilibre; et, comme on prend avec avidité le parti d'en faire venir lorsqu'il est trop cher, c'est une méprise effroyable de n'en vouloir pas user de même pour la sortie quand ils se rencontrent dans une situation opposée, c'est-à-dire dans un grand avilissement.
Il se trouve même par cette conduite autant de dérogeance et à la politique, et à la justice, et même à la religion, qu'il s'en rencontrerait dans un juge de police qui, baissant le prix du pain aux boulangers lors de la diminution de celui du blé, ne voudrait point, lorsqu'il hausserait, leur rendre la même justice , et s'aveuglerait assez pour croire que ces malheureux pourraient servir le public et tenir leurs boutiques fournies à leur perte, puisque assurément le parti qu'ils prendraient serait de tout abandonner, de fermer leurs maisons et de prendre la fuite , ce qui attire aussitôt une mutinerie ou sédition , bien loin de procurer l'utilité publique : c'est la même chose des laboureurs , et on tombe dans la même erreur à leur égard.
On peut même assurer que l'on n'a pas toujours été dans cette surprise. La liberté a été autrefois entière, hors les temps tout à fait extraordinaires, et on n'avait prétendu en 4650 faire une querelle aux blés par la suppression de cette libre sortie , que pour les obliger de regagner le prix de cinquante ans auparavant, qui était trois fois moindre, quoiqu'ils fussent bien plus criminels qu'ils ne le sont aujourd'hui, de vouloir seulement excéder de moitié le prix de 1650, et cela par les raisons traitées dans la première partie de ce Mémoire. En 1600, ce fut la même chose , une même gradation de prix se rencontrant à remonter cinquante ans auparavant, et les blés, en reconnaissance de cette grâce, avaient triplé tous les revenus en triplant leur valeur, tant en 1600 qu'en 1650 , tant pour les ouvriers que pour les propriétaires; mais on soufl're aujourd'hui à peu près cette gradation pour les premiers, et on crie à l'horreur lorsque les seconds demandent la même justice, ce qui est la ruine de tous les deux, ne pouvant point subsister l'un sans l'autre, et leur sort, bon ou mauvais, étant toujours réciproquement solidaire ^
* Voyez le chapitre u de la première partie de ce Mémoire.
11 paraît par les Mémoires de M. de Sully, que toutes ses attentions ne tendaient qu'à favoriser la sortie des grains, qu'on croit maintenant devoir presque toujours empêcher par un trait de la plus fine politique , quoiqu'il n'y eût pas disparité pareille dans la situation de ces temps-là, par rapporta la hausse des blés, avec celle d'aujourd'hui, puisqu'il ne s'agit présentement que de leur laisser prendre une moitié de surcroît de ce qu'ils étaient vendus il y a cinquante ans ; et que dans les deux époques marquées ils avaient triplé en pareil espace de temps, ainsi qu'on vient de le dire.
Cependant, pour revenir à ce qui se fit eh 1600, le parlement de Toulouse ayant voulu, par un zèle très-mal fondé, empêcher la libre sortie des blés, M. de Sully en donna aussitôt avis au roi Henri IV, lors éloigné, et lui manda que si cette conduite avait lieu, il ne fallait pas qu'il s'attendît que les peuples pussent payer les subsides ordinaires , et que par conséquent les recettes seraient stériles : ce qui fit que Sa Majesté manda au parlement de Toulouse de se tenir en repos, et d'employer son zèle à quelque autre usage moins préjudiciable à l'État.
Néanmoins, le raisonnement du peuple et des gens charitables d'à présent a pour base une idée toute contraire , quand ils se révoltent contre la sortie des blés. Mais, pour abréger matière, on leur demanderait volontiers aux uns et aux autres qu'ils missent eux-mêmes le prix aux blés : si ce doit être au plus bas prix qu'ils aient jamais été, ils n'ont qu'à les mettre à vingt sous le setier à Paris, puisqu'il y était en 1550; s'ils trouvent ce prix ridicule, comme il l'est effectivement, et même quelque chose de plus, ils conviennent donc qu'il faut une proportion : or, il n'y en aura pas tant que le pril^: ne pourra pas porter les frais de la culture à beaucoup près , comme il se rencontre dans là situation actuelle.
Sur ce principe ou sur ce raisonnement, le peuple, ainsi que les gens pitoyables qui se récrient contré la sortie d'une très-petite quantité de blés, c'est-à-dire la centième partie ou même la millième de ce qu'il faudrait pour la subsistance ordinaire de la population , alors même qu'il ne s'en rencontrerait pas toujours le double , tant de celui excru dans l'année que de celui qui est en garde; le peuple, dis-je, aurait bien meilleure grâce, et serait bien mieux fondé , d'attaquer les propriétaires des terres qui demeurent en friche pour ne pouvoir supporter les frais du labourage; tout de même que ceux qui ne font pas les engrais nécessaires aux terres exploitées, parce que cette négligence diminue la récolte l\v plus de moitié. Ce n'est pas tout, et sa colère ne s'en doit pas tenir là ; il faut qu'il assaille encore tous ceux qui prodiguent les grains à des usages étrangers , comme nourriture et engrais de bestiaux et confection de manufactures. Or, bien que tous ces articles apportent un déchet à, la nourriture des hommes de cinquante fois plus fort et plus violent, voire bien souvent de mille, ainsi qu'on fera voir dans le chapitre suivant, que celui qui aurait pu arriver par la sortie de quelque quantité de blés que les étrangers eussent enlevée , et qui aurait empêché cet autre désordre , cependant le peuple , si attentif à ses intérêts , voit tout ce mécompte très-tranquillement , il n'y fait pas même la moindre réflexion ; et quoique l'on ne s'en étonne pas, parce qu'il n'en est point capable, il y a lieu d'être surpris que des gens en qui la raison semble avoir établi son principal siège tiennent le même langage. La cause en a été marquée dans la première partie de ce Mémoire, et c'est la même qui avait rempli de fort grands hommes d'une si grossière erreur à Tégard de la figure du monde : quelque effroyable qu'elle soit en cette occasion , elle va recevoir un degré de hausse dans le chapitre suivant , qui donnera lieu de s'étonner que l'esprit humain ait jamais été capable d'ime faute si effroyable.