CHAPITRE V
De la misère et de ses causes. — Liaison intime de la richesse individuelle avec la félicité publique. — L'état social étant le premier besoin de l'homme, et le travail la condition nécessaire de l'existence de la société, il en résulte que tout travailleur doit pouvoir vivre commodément dans une société qui ne déroge pas aux lois de la nature. — Le respect de ces lois, ou la liberté de l'industrie, seul moyen de rendre impuissants les efforts continuels de l'égoïsme pour détruire l'harmonie sociale. — Quels sont les rapports nécessaires des vendeurs et des acheteurs. — Danger de méconnaître ces rapports, surtout quand il s'agit des productions de l'agriculture. — Effets de la préférence donnée à l'argent sur les richesses naturelles. — Comment ce métal est tour à tour l'esclave ou le tyran de la société. — De la ruine du crédit et de l'établissement de l'usure. — Que le prince et le peuple sont ceux qui ont le plus à souffrir d'une mauvaise organisation sociale.
Tout le monde sait ce que c'est que d'être misérable , puisque chacun travaille depuis le matin jusqu'au soir pour ne le point devenir, à moins que les passions ne l'aveuglent, ou pour cesser de l'être, s'il est assez malheureux pour se trouver dans cette situation.
Tous ont donc cette disposition en particulier, mais pas un n'a jamais étendu ses vues jusqu'au général, bien qu'on ne puisse nullement être riche d'une façon permanente, et le prince plus que les autres, que par l'opulence publique; et que jamais qui que ce soit ne jouira aisément et longtemps de pain ou de vin, de viande, d'habits, de la magniûcence la plus superflue, tant qu'il n'y en aura pas dans le pays, et même avec abondance : autrement ses fonds deviendront à rien , et son argent s'en ira sans pouvoir revenir.
Aucun n'est son propre ouvrier de toutes ces choses en général ; personne même, quelque riche qu'il soit, n'a point de domaine assez étendu pour qu'elles croissent toutes à beaucoup près sur ses fonds.
11 n'y a pareillement qui que ce soit qui , en possédant singulièrement et uniquement la denrée la plus précieuse pour la valeur, ne serait très-misérable , s'il ne pouvait échanger ce qu'il a de trop pour recouvrer ce qui lui manque, en tirant ceux avec qui il traite de la pareille et fâcheuse obligation de consommer dix fois plus d'une chose qu'il ne leur est nécessaire, et d'être obligés de se passer de toutes les autres.
Gomme la richesse donc n'est que ce mélange continuel, tant d'homme à homme, de métier à métier, que de contrée à contrée, et même de royaume à royaume ; c'est un aveuglement effroyable d'aller chercher la cause de la misère ailleurs que dans la cessation d'un pareil commerce, arrivée par le dérangement de proportion dans les prix, qui n'est pas moins essentielle à la prospérité de tous les États, qu'au maintien même de leur existence.
Tous entretiennent nuit et jour cette richesse par leur intérêt particulier, et forment en même temps, quoique ce soit ce à quoi ils songent le moins, le bien général dont, malgré qu'ils en aient, ils doivent toujours attendre leur utilité singulière.
11 faut une police pour faire observer la concorde et les lois de ht justice parmi un si grand nombre d'hommes, qui ne cherchent qu'à les détruire, et qu'à se tromper et à se surprendre depuis le matin jusqu'au soir, et qui aspirent continuellement à fonder leur opulence sur la ruine de leurs voisins. Mais c'est à la nature seule à y mettre cet ordre, et à y entretenir la paix; toute autre autorité gâte tout en voulant s'en mêler, quelque bien intentionnée qu'elle soit. La nature même, jalouse de ses opérations, se venge aussitôt par un déconcertement généra] , du moment qu'elle voit que , par un mélange étranger, on se défie de ses lumières et de la sagesse de ses opérations. Sa première intention est que tous les hommes vivent commodément de leur travail , ou de celui de leurs
ancêtres; en un root, elle a établi qu'il faut que chaque métier nourrisse son maître, ou qu'il doit fermer sa boutique, et s'en procurer un autre : comme elle ne peut pas aimer les hommes moins qu'elle ne fait les bêtes, et qu'elle ne met point au monde une seule de ces dernières qu'elle ne l'assure de sa pitance en même temps, elle agit pareillement à l'égard des hommes partout où l'on s'en rapporte à elle.
Ainsi, afin que ce dessein soit effectué, il est nécessaire que chacun, tant en vendant qu'en achetant, trouve également son compte, c'est-à-dire que le profit soit justement partagé entre l'une et l'autre de ces deux situations. Cependant on ne chicane tant, comme l'on voit dans toutes sortes de marchés avant que de les conclure, qu'afin de donner atteinte à cette règle de justice : chaque commerçant, soit en gros ou en détail, voudrait que le profit du marché, au lieu d'être partagé comme cela doit être, fût pour lui seul, en dût-il coûter tous les biens et même la vie à son compatriote. Car de songer que c'est la ruine d'un État, de même que si le trafic se faisait avec de faux poids ou de fausses mesures, c'est de quoi qui que ce soit ne s'embarrassa jamais l'esprit, quoiqu'on puisse fort bien appliquer à cette conduite la maxime de l'Évangile, qui porte que, de la mime règle qu'on mesure les autres, on sera soi-même mesuré; et qu'il arrive que parce qu'on a voulu avoir la denrée de son voisin à perle, on sera obligé de donner la sienne de la même façon, par les causes que l'on a marquées.
La nature donc, ou la Providence, peut seule faire observer cette justice, pourvu encore une fois que qui que ce soit autre ne s'en mêle; et voici comme elle s'ei. acquitte. Elle établit d'abord une égale nécessité de vendre et d'acheter dans toutes sortes de trafics, de façon que le seul désir de profit soit l'âme de tous les marchés, tant dans le vendeur que dans l'acheteur '; et c'est à 1 aide de cet équilibre ou de cette balance, que l'un et l'autre sont également forcés d'entendre raison, et de s'y soumettre.
La moindre dérogeance, sans qu'il importe dans lequel des deux, gâte aussitêt tout ; et pourvu que l'un s'en aperçoive, il fait aussitôt capituler l'autre, et le veut avoir à discrétion ; et s'il ne lui tire pas l'âme du corps, ce n'est pas manque de bonne volonté, puisqu'il ne tiendrait pas à lui qu'il n'en usât comme dans les villes pressées par un long siège, où Ton achète le pain cent fois le prix ordinaire parce qu'il y va de la vie.
Tant, encore une fois, qu'on laisse faire la nature, on ne doit rien craindre de pareil ; aussi n'est-ce que parce qu'on la déconcerte, et qu'on dérange tous les jours ses opérations, que le malheur arrive.
On a dit, et on le répète encore, qu'afin que cette heureuse situation subsiste, il faut que toutes choses et toutes les denrées soient continuellement en équilibre, et conservent un prix de proportion par rapport entre elles, et aux frais qu'il a fallu faire pour les établir. Or, on sait que du moment que ce qui est en équilibre, comme dans une balance, reçoit le moindre surcroît en un des côtés, incontinent l'autre est emporté aussi haut que s'il n'y avait rien du tout.
il en arrive de même dans toutes sortes de commerces : c'est tout ce que peut faire une marchandise, que de se défendre de l'oppression de l'autre, quand même il n'arriverait aucun secours étranger à son ennemie; mais, du moment que cela advient, comme il n'est que trop connu, on peut dire aussitôt que tout est perdu, tant celui qui profite du malheur d'autrui que le sujet qui le souffre.
On éprouve ce sort de deux manières, savoir quand le marchand, ou sa denrée, se trouve atteint de quelque coup violent et imprévu, ce qui est égal et produit le même effet.
1 Sublalâ spe quœsiûs languit mercatus, disait aussi le moraliste Sénèque, traitant du mépris des richesses sur une table d'or.
410 BOISGUlLLËBEfcT.
Voici comme la chose se passe, lorsque c'est le marchand, soit vendeur oïl acheteur : on a dit que pour maintenir cet équilibre, unique conservateur dé l'opulence générale , il faut qu'il y ait toujours Une parité égale de ventes et d'achats, et une semblable obligation ou nécessité de faire l'un ou l'autre, sans quoi tout est perdu. Or, du montent qu'un nombre considérable d'acheteurà ou de vendeurs sont mis dans la nécessité d'acheter moins ou de vendre plus Vite, pour satisfaire à qhelqUe demande Inopinée, ou s'abstenir de dépenser par la même raison, voilà aussitôt la denrée à rebut, ou par manque d'acheteurs, ou parce qu'il faut la jeter à la tête; ce qui n'arrive jamais sans ruiner le marchand, parce qu'alors les gehs avec qui on contracte, s'éjouissant du malheur de leur voisin, croient avoir trouvé le jeu de s'enrichir de sa ruine, ne voyant pââ, comme on a dit, que c'est leur propre tombeau qu'ils construisent. Et il suffît que cette destinée arrive à une partie pour empoisonner tout le reste; parce que cette parcelle de déconcertementest comme un levain contagieux qui corrompt toute la masse d'un État, par la solidarité d'intérêt que toutes choses ont les unes avec les autres, ainsi que l'on a montré.
Si c'est la denrée personnellement qui reçoive une atteinte particulière, et qui, étant donnée précédemment à un prix courant avec profit du marchand, ait besoin d'une hausse par celle qu'elle a reçue inopinément, comme d'un nouveau tribut, pour rendre le vendeur hors de perte; et que l'acheteur toutefois n'en veuille point entendre parler, la nécessité de vendre où est le marchand pour subsister chaque jour, roblige de sacrifier sa ruine future au temps courant. L'acheteur ne songe à rien moirts qu'à faire réflexion que tout vendeur n'est que le commissionnaire de l'acheteur, et qu'il doit compter avec lui de clerc à maître, comme un facteur avec un négociant, lui allouant tous ses frais justement déboursés, et lui payant le prix de son travail ; autrement plus de travail, et par conséquent plus de profil pour le maître.
Cette justice qui, étant de droit naturel, doit être observée dans le commerce singulier des moindres denrées, à faute de quoi elles se détruisent les unes les autres, est d'obligation indispensable dans le trafic des grains avec tout le reste, pdrce que donnant naissance à tous les besoins de la vie, en quelque nombre qu'ils soient, ils les jouent tous but à but; mais il fout que ce soit à armes égales t autrement, par les raisons marquées, l'une a bientôt terrassé l'autre, ce qui est la mort incontinent de tous les deux, comme il n'est que trop connu, et que l'on a lait voir.
Cependant par un malheur effroyable, c'est où le déconceftement se rencontre le plus ordinaire, bien qu'il n'en soit pas dans cet article comme dans les autres qui se trouvent presque tous ouvrages de la main des hommes, et par conséquent plus sujets à leurs lois.
Mais dans celui-ci la nature y ayant la principale e presque Tunique part, ta prévoyance et la sagesse pour en faire la dispensation est son unique affaire, et un ministère étranger ne s'en Saurait mêler en nul endroit du monde, sans tout gâter, comme l'on a déjà dit.
Elle aime également tous les hommes, et les Veut pareillement sans distinction faire stibslster. Or, comme dans cette manne de grains elle n'est pas toujours aussi libérale dans une contrée qu'elle Test dans une autre, et qu'elle les donne aveb profusion dans un pays et même dans un royaume, pendant qu'elle en prive un autre presque tout à fait, elle entend que par un secours mutuel il s'en fasse une compensation pour l'utilité réciproque ; et que par un mélange de ces deux extrémités de cherté extraordihaire ou d'avilissement de grains, il en résulte un tout qui forme l'opulence publique, qui n'est autre chose que le maintien de cet équilibre si essentiel, ou plutôt l'unique principe de la richesse, quoique très-inconnu aux personnes qui n'ont que de la spéculation.
C'est sur cjiioi elle he connaît ni différents Etats ni divers souverains, ne s'embarrassant pas non plus s'ils sont amis ou ennemis, ni s'ils Se font la guerre,
DISSERTATION SDft LA NATURE DES RICHESSES. 411
pourvu qu'ils m la lui déclarent pas ; ce qui arrivant, quoique pat une pure ignorante, elle ne tarde guère à punir la rébellion que Ton fait à ses lois, comme on tien a que trop (fait expérience.
Et cela est si vrai, que dans l'empire romain, où presque toute la terre connue ne reconnaissait qu'une domination, et où par conséquent cette diversité de souverainetés ne mettait aucun prince dans ce prétendu et fatal intérêt de se révdlter contre lëê lois dé la nature à l'égard des grains, la différence d'un sort contraire à celui tant de fais éprouvé dans l'Europe depuis ces derniers temps, que l'on h'a pas voulu s'en rapporter à elle, est attestée authentiquèrent pat Sénêque le Philosophe, dans ses écrits. Il marque en termes formels que jamais la nature de son temps, quoiqu'il fût fort âgé, ni dans l'antiquité, «tout il Avait Une parfaite connaissance, n'avait refusé, même dans sa plus grande colère , le nécessaire au* hommes pour leur subsistance : s'il avait vécu dans cea derniers temps, il n'aurait pas assurément parlé de la sorte.
Lé8 peuplés barbares, qui n'oht d'autres lois ni d'autres livres que cette même nature, que l'on a connus dâhs des derniers siècles et que l'on découvre même tous Ifes jours, sont encore uhe preuve vivahte et aussi certaine de cette vérité. La nature, leur conductrice, ne leur fait pas â la vérité, dans quelques partieblfen* de* repas aussi magnifiques ni aussi délicats que dans les pays polis et par conséquent rebelles; mais en général il s'en faut beaucoup qu'elle leur en procure d'aussi mauvais, en sorte que, tout compensé, il y a à dire du tout au tout entre tés dêUx dispositions.
Ob tftet étëhdu sur cet article, parce que la dérogeance à cette loi , qui devrait étfe sacrée» est la première et la principale cause de la misère publique, attendu que l'observation en est plus ignorée.
Ltqiitlibré entré toute» les denrées, unique conservateur de l'opulence générale, en reçoit les plus cruelles atteintes, en sorte que si on voit un royaume tout rempli de biens, pendant que les peuples en manquent tout à fait, il n'en faut point aller Chercher là cause ailleurs : celui-ci périt, parce que ses caves «ont pleines dé vih, et qu'il manque du reste ; cet autre se troUve dans la même disposition à l'égard de ses grainS; et enfin tout le reste vivant d'industrie; languit également, ne pouvant recouvrer de pain et de liqueurs par lé fruit de AHi trivài!, dont le dêfàUt jette également les possesseurs de dès mannes dans la même misère, de ne pouvoir en échanger une partie contre leurs autrél betoitti* comme de» habit», de* souliers et le reste.
SI un demande a fchacuh dé ces particuliers la raison de leur misère, ilè répondent tranquillement qu'ils ne peuvent rien vendre à moins que eë né soit à perte» ne prettaht f arue qu'ils ne sont dans cette malheureuse situation que parfefc qu'ils prétendent exiger dette règle des autres et tte la pas recevoir pour feux.
un cordonnier veut Vendre ses souliers quatre francs, si le prix a été Une (bis à ce taux; il n'en démordra jamais d'un sou, à moins que ce ne soit pour faire banqueroute, et veut néanmoins avoir le blé du laboureur pour le prix cjue l'abundance, jointe à Une défense de l'ëhvoyer au dehors, le force de le donner, c'est-à-dire pour moins qu'il ne lui a coûté à faire venir ; et ainsi de tbu* lés autres ; sans que ce malheureux cordonnier prenne jamais garde qu'il se bâtit sa rUirte, parce tpië ce laboureur est par là mis hdrs d'état de payer son tttâltffe, et célili-ci par conséquent hors dé pouvoir d'acheter dés soulier* du Cordonnier : aihsi, en vue de deux ou trois sous par jour que ce dernier gàghe aur te pain de sa famille; il se met à l'hôpital lui et tous les siens.
OT, feè serait Une pure extravagance de prétendre lui faire entendre raison là-dessus, en lui représentant que le prix de quatre francs avait été contracté par des lubliérd* parce que les grains étaient à un taux proportionné, en Sorte qtte l'un ëtraiitre des Commerçants pouvaient trafiquer avec profit; mais que présentement l'un ayant baissé, il faut que l'autre en fosse de même.
Une journée qu'il a devant soi de moindre obligation de Tendre, que le laboureur qui est poussé par l'impôt ou par le maître, fait qu'il se moque de ces raisons , et tout son chagrin est de n'avoir pas encore le grain à meilleur marché ; et il est assez sot pour en bénir Dieu, qui n'est point assurément auteur de cette situation, parce qu'il ne l'est jamais du mal, qu'il ne fait que permettre; mais ce sont ceux qui lui procurent par ignorance une si fatale félicité.
Quoique cette erreur à l'égard des grains fût plus que suffisante pour déconcerter l'équilibre, unique conservateur du commerce et par conséquent de l'opulence publique, elle reçoit encore une grande aide dans les atteintes particulières que l'on donne tous les jours singulièrement tant aux personnes qu'aux denrées, sur lesquelles les liqueurs en quelques pays en ont assurément pris plus que leur part, puisque c'est là, plus que partout ailleurs, où ces deux extrémités d'excès et de disette exercent plus violemment leur empire.
En sorte qu'une si grande combinaison de causes désolantes se rencontrant ensemble, bien que ce fût assez d'une seule pour ruiner tout un royaume, savoir tant à légard des grains et des liqueurs qu'autres denrées marquées, on ne doit pas s'étonner de voir habiter ensemble deux choses si contraires, c'est-àdire une si grande abondance et une si extrême misère.
Mais, comme si ce n'était pas assez pour tout abîmer, il en vient encore en surtaux une dernière, dictée en quelque façon par l'injustice même, puisque c'est une dérogeance continuelle à l'équité dans la répartition des impôts.
Un homme riche croit avoir tout gagné quand, au lieu d'en prendre sa part par rapport à son opulence, il en accable tout à fait un malheureux, bâtissant sa ruine entière sans s'en apercevoir. Il déclare par là qu'il prétend être seul habitant du monde, et unique possesseur des fonds et de l'argent; ce qui le jette dans la même situation des premiers habitants de la terre, à proportion que cette conduite a un malheureux succès, et il possède tout sans pouvoir jouir de rien.
Il y a là-dessus une attention à faire, à laquelle presque qui que ce soit n'a jamais réfléchi, qui est que, l'opulence consistant dans le maintien de toutes les professions d'un royaume poli et magnifique, qui se soutiennent et se font marcher réciproquement comme les pièces d'une horloge ; toutes, à beaucoup près, ne sont pas dans la même assurance et à l'épreuve de semblables atteintes.
Celles qui sont accueillies de longue main, ainsi que les particuliers qui les exercent, ne se trouvent pas absolument déconcertées par la survenue de quelque orage, quand il n'est pas de la dernière violence.
Quelques-uns, et même plusieurs, trouvent dans le passé des ressources qui aident au présent et même à l'avenir; mais il n'en va pas de même à beaucoup près d'une infinité d'autres, c'est-à-dire des malheureux pour qui la misère, tenant continuellement le couteau à la gorge, s'empêcher de périr est tout ce qu'ils peuvent faire en travaillant nuit et jour : il n'y a continuellement qu'un filet de distance entre leur subsistance, même assez frugale, et leur destruction entière. Tout roule assez souvent sur un écu, lequel, par un renouvellement continuel, leur en produit pour l'ordinaire la consommation de cent pendant le cours de l'année. Que s'ils en sont privés par un coup inopiné, adieu les cent écus de consommation pour tout l'Etat ; ce qui se rencontrant en une infinité de sujets, on voit par là la perte qui en revient à la masse, laquelle seule, malgré l'erreur des riches, est ce qui leur doit procurer leur opulence au sou la livre du débit qui se fait, pendant que cet écu enlevé à un homme puissant n'aurait jamais été qu'un écu, tant à l'égard du particulier que de tout le corps de l'État.
On ne doit donc pas s'étonner que le pays où l'assemblage de tant de dérangements se rencontre, soit et paraisse misérable dans l'abondance de toutes choses, et qu'il soit comme un Tantale qui périt de soif au milieu des eaux.
Ce n'est point assurément par la faute de la nature, qui a fait plus que son de- Toir; c'est parce que non-seulement on ne s'en est pas rapporté à ses opérations, mais que même on les a combattues à toute outrance. On a regardé ses présents comme du fumier; l'idée et l'usage criminel qu'on s'est fait de l'argent est cause qu'on lui a sacrifié pour cent fois autant de denrées les plus nécessaires à la vie que Ton recevait de ce fatal métal, qui n'étant introduit (ainsi qu'on a marqué) que pour faciliter le commerce et l'échange, est devenu le bourreau de toutes choses, parce qu'aucune n'a le pouvoir comme lui de servir et de couvrir les crimes en acquérant ou en dépensant.
Cet état de misère ayant donc fait un Dieu de ce qui n'était qu'un esclave dans la situation contraire, savoir dans la richesse, il faut voir avec quelle tyrannie il exerce sa puissance, et quel honteux hommage il fait rendre à sa divinité.
Premièrement, il lui faut faire satisfaction du passé ; et l'outrage qu'il prétend avoir reçu de la concurrence , et même de la préférence que l'on avait donnée à un morceau de papier et même à la simple parole, sur un métal si précieux, doit être" solennellement expié par le feu, où tous ses concurrents doivent être jetés à fort peu près, avec promesse de ne s'en plus servir à l'avenir. Ceci n'est point un jeu, mais une vérité certaine connue de tous les négociants.
L'âme qui vivifie ces billets ou cet argent en papier, est la solvabilité connue du tireur, qui ne roule absolument que sur la valeur courante de ce qu'il possède, soit meubles ou immeubles : or, l'un et l'autre étant écrasés à tous moments par des coups inopinés, non-seulement cette monnaie qui faisait vingt et trente fois plus de commerce que l'argent, est mise au billon , mais même toutes les fabriques en sont anéanties, et il faut de ce métal en personne partout , ou bien c'est une nécessité de périr.
On peut bien supposer qu'une si grande survenue de fonctions à une chose qui était auparavant presque entièrement inutile, au moins pour la subsistance honnête et nécessaire de la vie, la met en état de se bien faire valoir, et de ne passer entre les mains de qui que ce soit qu'à bonnes enseignes.
C'est aussi à quoi l'argent ne manque pas : au lieu que précédemment il ne trouvait personne qui voulût de son service pour plus que pour ses dépens, non-seulement il se fait doubler et tripler ses appointements antérieurs, mais même il veut souvent avoir tout le vaillant d'un homme pour entrer chez lui, bien que quelque temps auparavant il se fût cru très-redevable de n'avoir que le simple couvert. Or, cette hausse de gages ou intérêts effroyable est la mort et la ruine d'un État, comme elle le serait d'un particulier, n'y ayant nulle différence, quoique nul homme n'y fasse réflexion.
Dans les temps d'opulence, il n'était pas sitôt admis en un lieu, que l'on songeait à l'en déloger; et il était accoutumé, sans s'étonner, à faire quelquefois plus de cent logis dans une même journée , c'est-à-dire cent fois autant de consommation , et par conséquent de revenu, qu'il en produit dans les temps de misère; sans parler de ses consorts, savoir le papier et le crédit qui en faisaient vingt fois plus que lui, et qui perdent leur vertu du moment qu'il n'y a plus que l'argent qui en ait ; cependant on a l'aveuglement de publier, contre vérité, qu'il n'y a plus d'espèces.
Mais dans l'autre situation, il marche à pas de tortue, et la grande survenue de besogne ne sert qu'à le faire aller plus lentement, devenant paralytique partout où il met le pied ; et il faut des machines épouvantables pour l'en déloger, et encore le plus souvent c'est peine et temps perdus.
Mille raisons, dont la moindre autrefois aurait été suffisante pour le faire mettre dehors, sont inutiles le plus souvent pour en obtenir le moindre mouvement; ce qui ne diffère guère d'une banqueroute générale, mettant tout le monde sur le qui vive, et faisant prendre à toute heure des lettres d'atermoiement.
41« BOïgQVJLLÇPRT.
U vie, que le possesseur croit uniquement attachée i s* gftPte, fût W?U £0 défend la possession, comme il en userait à l'égard de sa propre personne H on venait pour l'assassiner. On se retranche à moins dépenser, qui est un JWgrégement de mal qui augmente la misère, et par copséqt îent la rareté de l'^rgepi,
Op «ait qu'alors les plus grandes violences, et mêpie le$ primes, sop| excusables; on en use ainsi, et on crpit le pouvoir faire innocenpuept dans pflff temps fâcheux à l'égard de la garde de l'argent.
Pans un pays opulent par lui-même, il ne doit pas naturellement former plu? de la millième partie des facultés, en lui supposant toute S4 vajeur pnfin^ire; mai* dans ce déconcertement, lui seul est et s appelle richesse ; (put |e faste, «est que de la poussière.
Il y avait peu de fausses divinités dans l'antiquité auxquelles qp ffu?j6At généralement toutes choses : on immolait aux unes des bêtes , aux autres de? fruits et des liqueurs, et dans le plus grapd aveuglement, la vie do quelque malheureux. Mais l'argent en use bien plus tyrapniquement; on brûle continue^ lement à son autel non toutes ces denrées, dont il est en quelque manière rebuté, mais i) lui faut des immeubles si l'on veut captiver sa bippvejllqpce, encore faut-il que ce soient les plus spécieux, les plus grandes terres ; les dignités, autrefois du plus grand prix, et même les contrées entière*, pe lui sopt pas trop bonnes ou plutôt ne font qu'aiguiser $on appétit; et pour les vic^ipes d'hommes, jamais tous les fléaux, dans leur plus forte union et leur plusgrwte colère, n'en détruisirent un si grand nombre que cette idole d'argent «'en fait immoler. Car premièrement ces marques de l'ire du ciel n'ont qu'une courte durée, après quoi un pays désolé se rétablit même quelquefois mieux que jamais; mais ce dieu dévorant ne s'attache jamais à sop o^jc(, comme le feu naturel, que pour le dévorer. Les premières matières redoublent son ardeur pour consumer le reste, et l'anéantissement de bien? effroyables qu'il cause, incommodant les plus riches, fait que la quote-part de pe décret *UF 1*1 3>ifé~ râbles est la suppression de leur nécessaire, dont qui que ce sqit ne peut MfP privé sans le dépérissement entier du sujet, ce qui n'est que trop çû#bu« 4pf£p cela les nommes ne sont-ils pas, sans comparaison, comme les Wtes et wrtput les chevaux ? Qui ferait travailler continuellement un cheval sani lui donne* WP le quart de sa nourriture nécessaire, n'en verrait-il pas incontinent |# fln î ûr, dçp hommes à qui il faut une peine continuelle, et suer sang et eau pour sublima?, sans autre aliment que du pain et de l'eau, au milieu d'un pay§ d^bqpdançfl, peuvent-ils espérer une longue vie, ou plutôt ne périssent-Us pas tous i 1* moitié de leur course, sans compter ceux que la misère de leurs parents emp£cfc de sortir de l'enfance, étant comme étouffes au berceau, ce dieu 041 ce vautour d'argent les dévorant à tout âge et en toutes sortes d'états?
Voilà la description, la cause et les effets de la misère, lorsqu'elle partit daiy un pays qui devrait être riche par la destination de la nature, et qui le serait même si on lui laissait achever son ouvrage, comme elle l'a commencé; elle est même si bienfaisante, qu'elle est toujours disposée à réparer le désordre au moindre signe qu'on lui fera , mais ce ne peut être qu'en quittant le faux culte de ce métal son ennemi, ou pour mieux dire celui des hommes.
11 ne faut pas que l'esclave devienne le maître, ou plutôt le tyran et l'idole; c'est à la nature qui produit ses faveurs à les départir, autrement elle prend son congé , ce qui ne diffère point d'un bouleversement général ; et les particuliers qui croient faire leur fortune, et la font même apparemment dans une déroute si universelle, en péchant comme l'on dit en eau trouble, ne montent si haut qu'afin que leur chute les blesse davantage.
La nature qui les voit courir devant elle , sans faire semblant de |e? agçfçpr» voir, ne les oubliera pas à la tin dans sa vengeance; le crédit qu'elle leur fejt leur sera cher vendu, puisqu'ils ne seront jamais que des ipjsér#bJ09t lorsqu'ils croiront pouvoir seuls être riches.
(/intérêt que tous les hommes ont en particulier de combattre uqe, pareille situation, ef d'en sortir lorsqu'ils s'y trouvent malheureusement enveloppés, erf augmenté dans les princes à proportion de leur élévation , qui n'est absolument autre au sou la livre que celle de tous leurs sujets en général; et c'est ce que Ton fera voir dans le chapitre suivant.