‹ Économistes financiers du XVIIIe siècleChapitre 112 sur 198 · J* LAW · texte numérisé non relu

J* LAW

Qm combinaisons eurent d'aboid très-peu de auepès. Le papier résistait & se jeter dans le» action»* d'Occident, quoique Lav y eût placé lee 6 mtitiofta de billets d'État» capital de la banque. Elles ne mirent pa* «MU* de vingt moi» à gagner le pair, t>n epècee. Là banque proapémit toujours; niais en ne saurait admettre, avec M. Tbiero, que, data le principe, l'or et l'argent s'y aeient accumulés i vue dpeii- On y» paeufe le contraire, c'est qu'au commencement de 1718, In faculté, dont elle était investie, de puiser dans les caisses de l'État, était devenue un embarras peur le gouvernement» il ae plaint que les comptable* de province retiennent les deniers royaux par dnveee eux aoua prétexte de l'acquittement éventuel des billets , et il se livre, pour remédier à cet abus, à des mesures qui sacrifient les intérêts dn I4 banque à ceux dn Trésor, pendant qu'il était facile de concilier les via et les autres si In banque eût regorgé d'argent. Puisqu'il lui fallait une véaerve en province, ne pouvait-elle pas en calculer la aonune, In verse* 49 Trésor, et s'en faire assigner la valeur sur les caisses publi* que* dn chaque localité? D'ailleurs, fût— il certain, comme M. Thiert In dostpe à entendre, qu'elle eàt émis pour 50 à 60 millions de billets dé* )a première année de son établissement, ce fait ne prouverait eneom l'abondance du numéraire dans ses caisses, qu'autant que le doute ne serait pas admissible sûr la question de savoir si ce papier n'avait pas été fabriqué* en partie, pour les besoin* dn gouvernement. Avee l'année 1717 se termine le prologue dn drame extraordinaire qui devait pli» tard fixer l'attention do toute l'Europe* Hais pendant qu'il s'était joué, il se passait 4ane le royaume un autre spectacle non mains curieux» Aux peints de vue politique, religieux, administratif et financier, on n'y avait jamais vu de si nombreux et de si rapides changements* £n vingMmit mais, les ministres avaient été remplacée par des Conseils; les jésuites, tout-ppissant* et persécuteurs sont Lents XIV, étaient en disgrâce et persécutés à leur tour par lee jansénistes ; on avait effectué te vie* des effets royaux, haussé la dénomination des monnaies, établi une chambre de justice contre les tarai-» tants , diminué l'intérêt des rentes sur la Ville sans remboursées*»* de capital, et (ait )a promesse, qu'on ne tint pas, de réduite les pensons. On avait réimprimé le Télémaque par ordre du régent; et essayait, comme fantaisie, l'application de la dtmê rayais dans plusieurs provinces, et chaque jour amenait une longue Déclaration dent la préambule pompeux, satire amèro du régime économique que subissait la France , n'apportait que dçs palliatife ridicule* aux maux

sans oombre que ce régime avait engendrés. Une seule entreprise louable avait été conduite à bien , Tordre dans la perception de l'impôt. Quant à son inégalité choquante et aux vices épouvantables de son assiette, ils subsistaient toujours. Le visa avait donné lieu k d'infâmes manœuvres ; la chambre de justice était tombée plus bas, dans l'opinion, que les concussionnaires mêmes qu'elle poursuivait, et la plus forte part des restitutions qu'elle avait prononcées, au lieu de profiter à l'État, devint la proie des favoris, des maîtresses et des créatures dm régent. En résumé, au commencement de 1718, on avait à peine affaibli les dettes, quoiqu'on eèt mis à contribution tous les secrets du grand art de la banqueroute, et le déficit continuait d'être effrayant.

L'institution des Conseils particuliers n'avait été qu'une concession faite aux circonstances par le régent. Il revint aussitôt qu'il le -put à l'ancien mode des secrétaires d'État, et mit d'Argenson, le même qui avait été lieutenant de police sous Louis XIV, à la tête des finances. Hais il ne lui confia ce poste que nominalement, et Law eut, en réalité, la direction principale des affaires. Cette participation occulte de l'Écossais au pouvoir eut pour première conséquence de faire prononcer une refonte générale des espèces, avec nouvelle augmentation. Le marc d'argent fut porté, au mois de mai 1718, de 40 à 60 livres. Il se trouvait ainsi plus que doublé depuis la mort de Louis XIV. L'édit l ordonnant cette mesure prétexta, comme de coutume, la cause du bien public. C'était, disait-on, un nouveau débouché qu'on voulait fournir aux billets d'État; et voici en quoi consistait l'avantage offert aux détenteurs de ce papier. De l'édit sur la refonte naissait l'obligation de porter les vieilles espèces aux hôtels des monnaies ; mais il était permis de joindre à son argent deux cinquièmes en billets d'État. Il arrivait donc que, lorsqu'aux termes de la loi on se dessaisissait, en faveur du fisc, de 8 écus de 5 livres, ensemble 40 livres ou un marc d'argent, il était facultatif d'y ajouter 16 livres en billets d'État, ce qui opérait bien la tradition de la somme totale de 56 livres au profit du Trésor. Or, quand celui-ci avait reçu cette valeur, il vous rendait en échange 9 écus 1/3 nouveaux, dénommés pièces de 6 livres, qui faisaient 56 livres également. Mais la valeur intrinsèque de ces 56 livres, le poids d'argent qu'elles contenaient, étant intérieur de 1/15 au poids d'argent que vous aviez livré vous-même, vous perdiez, d'abord, cette portion de votre numéraire, et vous donniez, ensuite, vo-

* Ea date du *) mai 4748.

tre papier, vos billets d'État, pour rien. En résumé, l'État gagnait, par cette honnête opération, 6 2/3 en argent et 26 2/3 en papier, en tout 33 1/3 pour 100, sur les fonds portés aux hôtels des monnaies \

Le procédé, quoiqu'il ne fût pas neuf, causa cette fois beaucoup de rumeur. A force de déceptions, le public unissait par entrouvrir les jeax à la lumière. Law avait pour ennemis les financiers et le Parlement, parce qu'il n'avait pas dissimulé que ses réformes menaçaient les proBts des uns et l'existence de l'autre. Les premiers jetèrent les hauts cris contre un expédient dont ils étaient les inventeurs, et la Robe saisit avec joie une occasion de donner l'intérêt général pour appui à ses ressentiments personnels. Usant du droit qui leur avait été rendu par la régence, les magistrats se réunirent le 20 juin 1718, et décidèrent qu'il serait remontré au roi que l'édit prescrivant la refonte et l'augmentation des espèces était une mesure tout à la fois préjudiciable à l'État, au commerce et à la fortune de chaque particulier. Le Parlement avait raison; mais son arrêt n'en fut pas moins cassé, le même jour, par un arrêt du Conseil, comme attentatoire à l'autorité royale. De plus, trois membres de ce corps, enlevés par une escouade de mousquetaires, furent conduits dans une prison d'État. Alors un nouvel orage gronde au Palais, et il éclate le 18 août. La Cour, toutes les chambres assemblées, annule l'édit sur la refonte, défend aux sujets de recevoir les espèces neuves, et à tous les comptables publics de porter de l'argent à la banque et d'accepter ses billets. Le 21, second arrêt du Conseil, qui met encore à néant cette nouvelle protestation; le 26 , le Parlement est mandé aux Tuileries : il s'y rend à pied du Palais, et, dans un lit de justice tenu en présence du jeune roi, les volontés de Law reçoivent la sanction de l'enregistrement *.

Les actions d'Occident avaient peu monté dans cet intervalle. On doit dire même que la nature des choses s'y opposait. Il était rationnel qu'on ne considérât pas comme très-lucratif le commerce de la Loui-

* Voyez Pàris-Duverney, Examen des Réflexions politiques sur les finances , tome I, page 217 ; — M. Bailly, Histoire financière, chapitre xvn.

* Nous n'éprouvons pas plus de sympathie que M. Thiers pour le Parlement; mais bous n'admettons pas, avec cet écrivain, que l'opposition de ce corps au Système ait été tout a fait personnelle. Dans tous les cas, il n'était pas permis de citer l'arrêt du 18 août 1718, sans faire mention des graves circonstances qui l'avaient provoqué. L'exemple de Dutot, coupable d'une pareille omission, ne méritait pas d'être suivi par M. Thiers, et nous dirons au second de ces historiens, comme Pàris-Duverney au premier: « Pourquoi l'auteur a-t-il passé sous silence des faits publics et si marqués?

Ett-ce par ignorance? On ne peut le croire Us sont consignés, d'ailleurs, dans le

Recueil des arrêts qui regardent le Système, et qu'il paraît dans son livre avoir tant de fois consulté. » (Examen des Réflexions politiques, tome I , page 221 .)

siane et du Cunadn, auquel un habile négociant venait de renoncer'. D'ailleurs, pour entreprendre ce commerce, il fallait des capitaux, et Ton savait bien que la Compagnie n'en possédait d'autres que l'intérêt des billets d'État, dû par le gouvernement. Or, ce n'était pas avec quelques millions, dont le payement était douteux, qu'on pouvait armer des vaisseaux, les charger de marchandises, et réaliser d'importants bénéfices sur les retours. Et, comme cette idée ne dépassait l'intelligence de personne, il n'y avait personne encore qui ne comprît que les actions ne fussent un mauvais placement. Mais elles pouvaient, au contraire, en devenir un bon, si on leur attachait un revenu certain, un revenu réel. C'est à quoi Law s'efforça d'arriver.

Tout le monde sait qu'à cette époque, à l'exception des tailles, presque toutes les autres branches du revenu public étaient mises en ferme et concédées par adjudication. Le prix du bail appartenait à l'État, et le surplus couvrait les dépenses et le bénéfice du fermier. Par suite de cet usage, la Compagnie d'Occident ayant offert 2 millions 20,000 livres de plus pour la ferme du tabac, elle en devint adjudicataire Iç 4 septembre 1718, et un mouvement de hausse s'opéra dans les actions. Mais le mois de décembre vit s'accomplir de beaucoup plus graves événements.

A part la faveur de voir ses billets reçus dans toutes les caisses publiques, la banque, appelée banque générale, n'avait été jusqu'alors qu'un établissement privé. Par un arrêt du 4 décembre, qui portait que le roi avait remboursé en espèces* aux actionnaires leur capital de 6 millions, versés par eux en billets d'État, convertis plus tard en actions d'Occident, elle fut déclarée banque royale. Le changement dans lea mots en entraînait un beaucoup plus sérieux dans les choses.

Ce n'est pas tout : Dutot s'était borné à une simple réticence ; mais M. Thiers altère les faits. « Ce fut, dit-il, l'édit qui donnait à ces billets (aux billets de la banque) la faculté de payer les impôts, et qui enjoignait aux officiers chargés des caisses publiques de les échanger en espèces, à la volonté des porteurs, que le Parlemeut résolut d'annuler. Par un arrêt du 18 août 1717* il cassa le dispositif de cet édit, etc. »

L'arrêt qui donnait aux billets de banque h faculté de payer les impôts, etc., avait été rendu le 10 avril 1717, et ne subit, à cette époque, aucune opposition de la part du Parlement. On conviendra, au surplus, qu'elle aurait été un peu tardive au mois d'août 1718. On ne pouvait donc, avec bonne foi, présenter cet arrêt comme le prétexte unique de la résistance des magistrats. Elle fut, au contraire, déterminée principalement par celui du 20 mai 1718, préjudiciable à l'État, au commerce, et à la fortune des citoyens, comme le déclarait le Parlement.

Voyez la Notice de M. Thiers, page 69.

1 Voyez, ci-devant, page 447.

* Paris-Duverney n'admet pas ce remboursement en espèces ; et il mit fort peu probable, en effet , que le Trésor, dont les caisses étaient toujours vides , ait pu faire cette opération.

* Ce millésime ne peut être qu'une fimte d'impression.

Il suffisait d'an arrêt du Conseil, pour que la banque fabriquât des billets; et par conséquent le nombre en devenait illimité.

Dans l'origine, les billets devaient être libellés payables en écusde banque, et ils purent être faits en écus de banque ou en livres tournois à l'avenir1.

La banque royale fut dotée de cinq comptoirs, et dans les grandes villes de France où ils étaient établis, l'usage de la monnaie d'argent fat restreint aux payements qui n'excédaient pas 600 livres ; l'emploi de l'or ou des billets de banque devint obligatoire dans toutes les transactions d'une valeur plus élevée.

Au commencement de 1719, donc, tous les rouages du Système étaient exécutés. Law avait proclamé dans ses écrits : 1° que le nu-» méraire était le principe de la richesse; 2° qu'il dépendait du gouvernement de maintenir l'équilibre entre l'offre et la demande de la monnaie, ou de faire que celle-ci ne fût jamais ni trop chère ni à trop bon marché. La banque royale, qui pouvait créer du numéraire à volonté, répondait au premier de ces deux points ; les actions de la Compagnie d'Occident, ressort dont il se réservait de développer la puissance, devaient satisfaire à l'autre. En outre, la résistance du parlement avait été vaincue par le lit de justice tenu dans la demeure royale. Ce corps n'opposait plus à Law qu'une simple force d'inertie impuissante à traverser ses projets. Il persévérait à ne pas enregistrer les arrêts du Conseil; mais celui-ci, les réputant pourvus de cette formalité, procédait avec vigueur à leur exécution. Le triomphe de l'Écossais eût donc été définitif, s'il n'avait eu, dans ce moment même, à lutter contre un obstacle encore plus dangereux que le précédent.

Il y avait dans le monde financier d'alors quatre hommes qui passaient pour fort honnêtes, et qui étaient incontestablement très-habiles. C'étaient quatre frères, du nom de Péris, nés dans une méchante auberge du Dauphiné ou de la Savoie, et devenus millionnaires par leur intelligence, mise au service de l'État. Ils étaient opposés au Système par certains motifs personnels, peut-être, mais encore plus, tout porte k le croire, par la ferme conviction que Law exposait la fortune publique à de grands dangers. Pour contrarier les plans de l'Écossais, on peut dire qu'ils lui empruntèrent ses propres armes.

Les frères Paris, qui avaient pénétré les desseins de Law dès la création

1 L'on conçoit de quelle gravité était une pareille disposition : elle annulait tout té bien qu'avait produit la banque générale, en rendant la monnaie fixe. Cependant M. Thiers n'en dit pas un mot quand il arrive à l'institution de la banque royale, et cdt après avoir fait ressortir, avec autant de force que de raison, toute l'utilité de la première, par rapport à VineerUtude de la monnaie. (Voyez Notice $ur Law, pages (B et 71.)

de la Compagnie d'Occident, en août 1717, soumissionnèrent, au mois de juin 1718, le bail des fermes générales, ou l'entreprise du recouvrement des impôts appelés aides, traites et gabelles. Mais, au lieu de faire valoir ce bail , conformément à l'usage , par leur simple crédit individuel, ils appliquèrent à son exploitation l'idée de commandite de la Compagnie d'Occident. Cette dernière avait créé 200,000 actions de 500 livres chacune, représentant un capital de 100 millions; les frères Paris émirent les leurs au prix de 1,000 livres, et au nombre de 100,000, ce qui produisait le même capital. Hais si, par ce moyen, les actions des fermes coûtaient plus cher que les actions d'Occident, ce n'était qu'en apparence toutefois, et non en réalité. Le revenu de r Occident était presque tout éventuel ; le revenu du papier de lJ antisystème (car l'on donna ce nom à la société des fermes) était positif, certain . Le premier ne garantissait que 4 pour 1 00 aux capitalistes ; le second leur en assurait 12 ou 15 : on conçoit que la concurrence était redoutable. Aussi les actions de Y anti-système comprimaient-elles fortement l'essor de leurs rivales. Mais Law, égal aux frères Paris en habileté, avait encore, pour déjouer cette attaque, la faveur du régent, et la volonté forte qui caractérise tout novateur épris de la chimère qu'il a conçue.

Le 22 avril 1719, il parut un arrêt du Conseil, dont les détails sont de la plus haute importance dans l'histoire du Système. Il nous apprend, en effet, 1° qu'il avait été fabriqué jusqu'alors pour 71 millions de billets de banque, savoir pour 12 millions de livres, argent de banr que, et pour 59 millions de livres tournois; 2° que les billets de la seconde espèce étaient beaucoup plus recherchés par le public que ceux de la première, et que, par ce motif, on en porterait la somme jusqu'à la valeur définitive de 100 millions.

Ainsi donc, tandis que la banque générale, établissement privé, n'avait, durant les trente-deux mois de son existence, émis tout au plus que pour 12 millions de billets, il n'avait pas fallu cinq mois à la banque royale pour en créer la valeur de 59 millions. Le fait est significatif! Ainsi donc, encore, après avoir fondé la banque en partie pour remédier aux inconvénients de la variation perpétuelle du numéraire, on prétendait que les billets tournois, monnaie essentiellement variable, obtenaient plus de faveur que les billets argent de banque, monnaie fixe, certaine, d'un poids et d'un titre déterminés! On conviendra que l'événement est extraordinaire, et qu'il ne suffit pas d'un arrêt du Conseil pour y ajouter foi. Mais ce n'est pas tout, et l'arrêt contenait, de plus, les dispositions suivantes :

« Interdiction de tout transport d'espèces dans les villes où la banque a des comptoirs, si ce n'est pour le service de cet établissement.

«Ordre aux comptables publics, dans les mêmes villes, de tenir leur caisse en billets, sous peine de supporter la perte sur le numéraire métallique, en cas de diminution de la monnaie.

a Autorisation pour les créanciers, dans les mêmes villes également, de ne pas considérer comme valables les offres de leurs débiteurs, si elles ne sont frites en billets, et de ne recevoir les métaux précieux qu'à titre d'appoint. »

Enfin, l'article 3 ne fait pas mystère de la théorie dont toutes ces mesures pressent l'application, et il est conçu en ces termes :

« Comme la circulation des billets de banque est plus utile aux sujets de Sa Majesté que celle des espèces d'or et d'argent, et qu'ils méritent une protection singulière, par préférence aux monnaies faites des matières qui sont apportées des pays étrangers, entend Sa Majesté que lesdits billets stipulés en livres tournois ne puissent être sujets aux diminutions qui pourront survenir sur les espèces, et qu'ils soient toujours payés en leur entier1.»

Voici comment cette dernière disposition concourait au but de toutes les autres, l'extension du papier. Soustraire les billets à l'éventualité de la diminution monétaire, c'était les rendre «préférables a l'argent, en ce sens qu'ils vaudraient toujours un nombre certain de livres, tandis qu'au contraire lOOécus de 6 livres, par exemple, ou 600 livres, ne représenteraient plus qu'une somme de 500 livres pour leur possesseur, si l'on venait à baisser l'écu d'un sixième. Il y avait donc là encore un moyen subsidiaire, très-adroit, de forcer l'or et l'argent à prendre le chemin de la banque pour s'y convertir en billets.

L'arrêt du 22 avril ayant rendu la machine du Système complète, Law ne songea plus qu'à mettre toute sa puissance en jeu, et à lui faire produire les grands résultats qu'il avait promis au régent. C'est alors que de mystérieuses confidences répandues adroitement dans le public semèrent partout le bruit vague que les destinées les plus brillantes attendaient la Compagnie d'Occident, et que son papier ne tarderait pas à acquérir une énorme valeur. Ce papier, dont le capital nominal était de 500 livres, ne valait toutefois que 300 livres $ur la place. Pour détruire le fâcheux effet de cette circonstance, Law acheta 200 actions au pair, et paya comptant 40,000livres, sur le prix de 100,000 livres qu'elles représentaient, avec stipulation que cette somme serait perdue pour lui s'il ne remplissait pas son engagement dans un délai prochain et déterminé. Cette opération , qui est connue sous le nom de marché à prime dans la langue de la Bourse, lit d'autant plus de bruit, qu'à cette époque elle était tout à fait neuve en France. Les actions d'Occident commencèrent à éveiller l'attention des spéculateurs; et, dans les premiers jours de mai, elles avaient gagné le pair de 500 livres, ou leur taux nominal.

1 M, Tbiers garde encore le plqs complet silence sur cet arrêt. Note 2, page 654.

H parut, dans le même mois, un édit qui annonçait que la Compagnie d'Occident succédait aux privilèges de celles de la Chine et des Indes Orientales. Comme, dès la fin de l'année précédente, elle avait acquis les droits de la Compagnie du Sénégal, qui était en possession de faire seule la traite des nègres et le commerce des cuirs, morfil, poudre d'or, etc. , depuis le cap Blanc jusqu'à la rivière de Serra-Leone; elle réunissait donc à elle seule le monopole du commerce de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique. Cet accroissement d'attributions exigeant un nouveau titre, la Compagnie d'Occident dut s'appeler désormais Compagnie des Indes ; et il lui fut permis de créer 50,000 actions nouvelles pour indemniser les sociétés qu'elle remplaçait, payer leurs dettes, et trouver les capitaux nécessaires à l'exploitation de son vaste monopole. Ces 50,000 actions émises, comme les premières, an taux nominal de 500 livres, représentaient, par conséquent, un capital de 25 millions. On était tenu de verser 10 pour 100, ou 50 livres, à titre de prime; mais on avait vingt mois pour solder le principal, en vingt termes égaux. Ces actions, payables en numéraire, et qu'on nomma les Filles, ne purent être souscrites que par ceux qui représentaient un nombre quatre fois aussi considérable d'actions d'Occident. Ces habiles combinaisons firent tout à la fois rechercher les Filles avec ardeur, et hausser le papier d'Occident. Celui-ci, comme l'autre, valut 1 ,000 livres , ou gagna 100 pour cent à la fin de juillet.

Les choses ne sont pas plutôt en cet état, que Law, par un nouvel arrêt du Conseil, en date du 25 du même mois, confère, pour nenf ans, à la Compagnie des Indes le bénéfice de la fabrication des monnaies. L'État lui vendant cet avantage pour la somme de 50 millions, payable, de mois en mois, en quinze termes égaux, il fallait une troisième création d'actions pour remplir ce capital, et celle-ci eut encore lieu d'après le même système que la précédente. Le nombre fut 50,000, le capital nominal 25 millions, les termes de payement les mêmes ; mais le taux d'émission fut fixé à 1,000 livres, valeur courante de tout le papier des Indes sur la place. Il était d'ailleurs nécessaire qu'il en fût ainsi pour se procurer les 50 millions promis au gouvernement. Ces nouvelles actions furent appelées les petites Filles. La Compagnie des Indes, afin de mieux en assurer le placement, publia qu'à partir du 1er janvier 1720, elle distribuerait 12 pour 100 de dividende ou d'intérêt à ses actionnaires1. En même temps, elle ne

1 II y avait eu en tout 300,000 actions de créées. À 500 livres chacune, c'était un capital nominal de 150 millions, dont l'intérêt, à 12 pour 100, représentait 18 millions, et, par suite, la somme que la Compagnie promettait de payer.

« Cette promesse était hardie, mais elle n'était pas impossible à tenir,» dit M. Thieft, et le même écrivain en donne pour preuve les calculs suivante :

permettait de souscrire qu'à ia charge de justifier, pour chaque action nouvelle, la possession de cinq des créations antérieures. Non-seulement, les petites Filles eurent la même vogue que les Filles , mais tout le papier des Indes décupla bientôt sa valeur nominale, et l'action d'Occident, qui s'était payée, en 1717, 500 livres en billets d'État, valant 150 à 160 livres numéraire, eut cours pour 5,000 livres à ia fin du mois d'août 1719,

Cette hausse était le signal qu'attendait Law pour frapper son dernier coup. Le voile qui couvrait encore le but financier du Système, le seul peut-être qui eût été révélé au régent, fut alors déchiré tout à fait. Les faveurs successives prodiguées à la Compagnie des Indes eurent leur explication dans l'arrêt du Conseil, en date du 27, qui apprenait au public et l'attribution du bail des fermes générales à cette Compagnie, et les offres par elle faites au roi, de lui prêter, à 3 pour 100 d'intérêt, la somme de 1,500 millions destinée au remboursement de la plus forte partie de la dette publique, les rentes perpétuelles et la finance des offices les plus onéreux à l'État. Le Trésor payant 4 à ses créanciers, on voit que l'opération avoit pour conséquence d'alléger ses charges d'un quart, ou de lui procurer un béné-

Trois millions dus à la Compagnie pour les billets d'État, fonds de l'Occident,

ci 3,000,000

Bénéfice sur les monnaies, ci 4,000,000

Profits du commerce, ci . 40,000,000

Total .. 17,000,000

On voit que tout cela ne fait que ta somme de 17 millions ; mais ce n'est pas là-dessus que porte notre remarque. Nous ne profiterons même pas de la légèreté avec laquelle chiffre M. Thiers, et nous rétablirous ici deux omissions commises par cet historien. Il était réellement dû à la Compagnie 4 millions pour l'intérêt des billets d'État; à rétablir, par conséquent, un million, ci • 1,000,000

Bénéfice de la ferme des tabacs, oublié par M. Thiers, ci 2,000,000

Total, donc .. 90,000,000

L'on pourrait contester peut-être, sauf la partie relative aux billets d'État, tous les éléments de ce calcul, puisés dans la Notice de M. Thiers, mais on ne parlera que du dernier, c'est-à-dire des profits du commerce. Quels étaient donc les capitaux réels de la Compagnie des Indes pour effectuer 10 millions de profits dans le cours de l'année 1720? Elle n'avait pu mettre dans le commerce de la Louisiane (voyez plus haut, page 446) que 4 millions, en supposant qu'ils lui eussent été payés par le Trésor. Les acquéreurs des Filles avaient vingt mois pour solder le capital de 27,300,000 livres qui en était le prix ; et celui des petites Filles , de 50 millions, payables dans le même délai, appartenait à l'État. Cela prouve, jusqu'à la dernière évidence, que la Compagnie ne pouvait faire en 1720, ni de longtemps, 10 millions de profits nets sur un capital de 31 ,500,000 livres, qu'elle ne possédait même pas, et que si la promesse était hardie i elle était, surtout, impossible, à tenir. Il ne faut pas oublier, d'ailleurs, que U Compagnie avait à supporter des dettes et d'énormes frais de premier établissement. (Voyez Notice eur Law, pages 75 et 92.)

fice annuel de 15 millions. Un autre arrêt, du 31, prononça donc ia suppression des rentes et d'un certain nombre d'offices, en ordonnant aux intéressés de rapporter leurs titres au Trésor, qui devait leur délivrer en échange des assignations payables à vue, sur le caissier de la Compagnie des Indes, en espèces ou en billets.

Comme il serait ridicule de discuter la question de savoir s'il existait en France, à cette époque, un capital disponible de la somme de 1,500 millions, pour rembourser les créanciers de l'Etat, il devient évident que ce n'était pas une offre sérieuse que celle de payer en espèces, insérée dans l'arrêt du 31 août. Elle n'était donc là que pour la forme, et Law comptait sur la banque pour faire les fonds du remboursement. Il n'apercevait aucun péril dans ce projet, 1° parce qu'il était convaincu que l'abondance du numéraire est le principe de la richesse, et 2° parce qu'il se croyait le maître d'en prévenir l'excès par la valeur des 300,000 actions nouvelles qu'il allait jeter sur la place. Cette opération de pure finance se liait admirablement, au contraire, à son dessein principal de substituer la monnaie de papier à la monnaie métallique. Aussi M. Thiers ne nous semblet-il pas avoir compris l'auteur du Système, quand il ne lui prête d'autres vues que celles d'alléger les charges de l'Etat par une réduction, plus ou moins importante, des intérêts de la dette publique.

« Le plan de Law était hardi et grand, dit cet écrivain ; il acquittait l'État, et allégeait les charges annuelles, en réduisant l'intérêt de 80 millions à 45. Les 35 millions dont il le dégrevait étaient suppléés par le profit de 15 millions qu'on enlevait aux fermiers, et par les produits éventuels du commerce. L'opé ration consistait donc à rembourser les créanciers avec 3 pour 100 par an, et avec des profits et des monopoles abandonnés jusque-là aux traitants et aux compagnies de commerce. Cet intérêt de 3 pour 100, ces profits et ces monopoles pouvaient bien produire, comme on le verra tout à l'heure, la somme annuelle de 80 millions dont les créanciers jouissaient auparavant. Ainsi, en les forçant à leur conversion (celle de leurs titres en papier des Indes), on ne les fraudait pas; on substituait à un crédit usé un crédit tout neuf; on élevait un établissement qui, réunissant à la fois la banque, le commerce, l'administration , devait former la plus grande puissance financière qui eût encore existé1. »

Il ne mauque à la couleur de ce tableau que d'être vraie.

Le plan de Law était hardi, et grand si l'on veut, mais par d'autres raisons que celles que M. Thiers en donne, et parce qu'il renfermait, avant tout, la tentative d'une révolution économique, que cet historien n'y a pas aperçue. L'admirer au point de vue financier seul, c'est, au contraire, le dépouiller de tout son prestige, de toute son audacieuse originalité, pour le rabaisser au niveau de la conception

1 Notice $ur Lato, pages 78 et 79.

lapins vulgaire et la plus mesquine. Et nos preuves, à cet égard, sont dans les détails suivants :

S'il n'est pas douteux que les intérêts de la dette publique pus-* sent s'élever à la somme de 80 millions, il est certain également qae, depuis les dernières années du règne de Louis XIV et l'époque de la régence, aucune partie de cette dette n'était constituée à un intérêt supérieur au taux de 4 pour 100. La Compagnie des Indes, en prêtant 1,500 millions à l'Etat à raison de 3 pour 100, n'allégeait donc ses charges, en réalité, que de 15 millions, et non de 35, comme le dit H. Tbiers. Or, si la réduction de l'intérêt était nécessitée par les conjonctures, il n'y avait pas besoin de l'intermédiaire de la Compagnie pour atteindre ce but, et il suffisait, comme par le passé, d'une simple ordonnance du gouvernement. Nul doute, par suite, que Law n'eût adopté cette méthode plutôt qu'une troisième création d'actions, s'il n'avait eu, pour ne pas la mettre en usage, le motif spécial d'assurer le triomphe de sa doctrine économique.

M. Thiers ajoute qu'on ne fraudait pas les créanciers de l'Etat, en les forçant d'opérer la conversion de leurs titres en actions des Indes. Cette assertion est encore plus hardie, que le projet même de Law! On a vu que le capital nominal de chacune des actions créées jusqu'à ce jour était de la somme de 500 livres. Il en était de même, comme nous le dirons tout à l'heure, pour les 300,000 nouvelles que l'auteur du Système destinait au remboursement de la dette publique. L'on admet bien que, si la conversion n'eût eu d'autre résultat que de forcer les créanciers du gouvernement à recevoir, en échange d'un titre-capital de 500 livres sur le Trésor, un autre titre de pareille somme sur la Compagnie des Indes, et que cet autre titre eût produit 4 pour 100 d'intérêt certain, les plaintes des rentiers eussent été sans fondement. Mais ce n'est pas ainsi que les choses devaient avoir lieu, et qu'elles se passèrent en effet. La Compagnie des Indes ayant émis ses dernières actions au prix de 5,000 livres, il arriva que le créancier du Trésor dut livrer un capital de 5,000 livres contre un de 500 livres, et troquer, par la suite, 200 livres de revenu contre 20 livres d'intérêt. Si M. Thiers n'appelle pas cela de la fraude, c'est qu'apparemment ce mot a dans son esprit une signification que nous ne connaissons pas.

Faisons remarquer enfin que, pour l'État, il n'y avait aucun avantage à ce que le bail des fermes générales fût plutôt aux mains de la Compagnie des Indes qu'en celles des frères Paris, et que l'État ne gagnait rien encore à ce que les profits et les monopoles, abandonnés antérieurement aux actionnaires des Compagnies du Sénégal, de la Chine

et des Indes Orientales, fassent dévolus aux actionnaires d'afte société unique, qui s'appelait la Compagnie des Indes. Tous ces faits étaient des changements, mais non des réformes.

Après qu'il eut été convenu que la Compagnie des Indes se rem* bourserait, sur le produit des fermes générales, de l'intérêt des 1,500 millions qu'elle allait avancer au gouvernement, Law songea à réaliser cet emprunt. Ses moyens consistèrent, ainsi qu'on Ta expliqué déjà, dans l'émission d'actions nouvelles. Il en régla le nombre à 300,000, qui, livrées au public au taux de 5,000 livres, quoique le capital nominal restât Gxé à 500 livres, devaient fournir 1,500 millions, ou la somme totale de l'emprunt. Toutes ces actions furent déclarées payables par dixièmes, de mois en mois, en espèces ou en billets de banque; et, comme Ton n'était tenu qu'au versement du premier dixième pour devenir souscripteur, il suffisait, par conséquent, de posséder 5,000 livres pour arrher dix actions. Cet arrangement, analogue à ce qui avait eu lieu lors de la création des Filles et des petites Filles, était calculé dans l'intérêt de l'agiotage, parce que l'agiotage était indispensable au placement des actions. On peut dire que le succès dépassa les espérances que Law lui-même avait conçues.

En effet, le 13 septembre, il jette sur la place le tiers de son emprunt, ou 100,000 actions, et elles sont souscrites avec fureur; la même chose a lieu pour le second tiers , le 28 septembre ; la même chose encore pour le troisième et dernier tiers, le 2 octobre; de sorte que la totalité de l'emprunt est couverte, et les 300,000 actions répandues dans le public dans l'espace d'environ vingt jours. Ces nouveaux effets prirent le nom de cinq-cents, parce qu'ils avaient pour titre le certificat de payement de la somme de 500 livres, que les acquéreurs étaient tenus de verser en souscrivant. Joint aux 100,000 actions d'Occident, aux 50,000 Filles et aux 50,000 petites Filles, tout ce papier, qui était au fond de même nature, représentait un capital nominal de 300 millions, dont l'agiotage devait bientôt élever ia valeur jusqu'à la somme de douze milliards. L'action circulait pour plus de 8,000 livres, dès les premiers jours d'octobre. Un arrêt du Conseil, rendu le 20, amena une nouvelle hausse. Le versement du second dixième des cinq-cents de la première création était exigible, et déjà beaucoup de souscripteurs se trouvaient dans l'embarras pour le solder. Afin de prévenir la baisse qui pouvait résulter de cet incident, l'arrêt du 20 octobre rendit les époques de payement trimestrielles, et les prorogea, savoir la première au mois de décembre 1719, la seconde au mois de mars, et la troisième au mois de juin 1720.

Il se rencontre ici une preuve nouvelle que le Système ne tendait

pas à une simple conversion de la dette publique en papier des Indes, comme M. Thiers l'admet. N'est-il pas incontestable que, si Law n'eût point eu d'autre pensée que celle-là, il n'y avait pas besoin de mêler le public à cette affaire, et qu'il suffisait de délivrer des actions ou des coupons d'actions des Indes aux créanciers de l'Etat, jusqu'à concurrence de la valeur de leurs titres sur le gouvernement? Mais, au contraire, il fait prononcer, le 31 août, la suppression des renies et des offices, et il ne met pas même un mois à distribuer les 300,000 actions auxquelles avaient droit, par préférence, les titulaires de la dette pu-r blique. Or, comme la liquidation de cette dette entraînait de longues formalités, il devait arriver, et il arriva, en effet, que les créanciers de l'Etat ne purent acquérir les actions que de seconde main, ou furent forcés de les payer au prix exorbitant qu'elles avaient atteint sur la place. Il est vrai que, le 26 septembre, un arrêt du conseil déclara que les effets royaux et les bordereaux de liquidation, ou récépissés de remboursement du Trésor, seraient seuls reçus en payement, tant des 200,000 actions qui restaient à émettre, que des 100,000 délivrées le 13 du même mois. Mais tout porte à croire que cette mesure n'eut pas de suite1, et l'on comprend d'ailleurs qu'elle ne pouvait être utile qu'aux possesseurs de billets d'État ou autres effets analogues, et aux créanciers liquidés. Et, quant à la masse, qui ne l'était pas, il fallut bien qu'elle se contentât de recevoir des billets de banque, avec l'alternative, ou de se passer des actions ou de les payer le prix, de plus en plus exagéré, auquel les joueurs les poussaient.

Le discrédit successif de tous les effets royaux émis par Louis XIV avait depuis longtemps donné naissance à une industrie, dont le siège principal était dans la rue Quincampoix, habitée par des banquiers, des gens d'affaires, et des préteurs à la petite semaine. Cette classe d'hommes avait pris une grande part aux négociations de Y Occident, des Filles et des petites Filles , et la rue Quincampoix s'était improvisée en une espèce de Bourse où l'on trafiquait du papier vieux et nouveau. L'affluence y devint prodigieuse à partir du 13 septembre, jour de l'ouverture de l'emprunt de 1,500 millions. L'hôtel de Nevers, siège de la Compagnie des Indes, délivrait les certificats de cinq-cents; mais

1 C'est là le poiut de détail le plus obscur de l'histoire du Système. M. Thiers admet que l'arrêt du 86 septembre fut maintenu. Cela ne nous parait pas probable, car ce maintien aurait entravé tout à la fois la négociation des deux derniers tiers de l'emprunt de 4,500 millions, et le versement successif des dixièmes du premier tiers. L'opinion de M. Thiers peut s'appuyer, à la vérité, sur un passage de Forbonnais ; mais ce passage manque de clarté, il semble même détruit par un autre, et Pàris-Duveroey, beaucoup plus explicite que ce dernier écrivain, ne parle point de l'arrêt du 26 septembre, qui n'est pas, non plus, mentionné par Dutot,

c'était la tue Quincampoix qui avait, en quelque sorte, mission de contresigner ces titres et dç leur imprimer cette qualité, variable et fugitive, qu'on nomme la valeur. Elle s'en acquitta si bien, qu'à force de ventes et de reventes du papier, soit au comptant , soit à terme, soit à prime, les actions atteignirent, à la fin de novembre, trente-six à quarante fois leur capital nominal, ou le prix de 18 à 20,000 livres1! Chose plus extraordinaire encore! elles se soutinrent à ce taux pendant à peu près quinze jours, et ce ne fut que le 15 décembre qu'elles commencèrent à fléchir.

Pendant que l'agiotage donnait lieu aux scènes les plus étranges dans la rue Quincampotx * qu'on avait surnommée le Mississipi. la banque ne restait pas inactive. Il avait été dit, par l'arrêt du 4 décembre 1718, qui avait rendu la banque royale, qu'il ne serait pas créé au delà de la valeur de 100 millions de livres en billets. A la fin d'octobre 1719, il en existait pour 520 millions, à la fin de novembre pour 640 millions, et, par arrêt du 29 décembre, il fut ordonné que la fabrication se poursuivrait jusqu'à concurrence de la somme d'un milliard.

Depuis le succès des dernières souscriptions, Law jouissait en plein de la faveur populaire : il n'était pas moins idolâtré par la ville que par la cour. La presse de l'époque ne tarissait pas sur la grandeur de son génie, et sur les merveilles de la régence. Elle donnait avec ingénuité le nom de commerce aux opérations de la rue Quincampoix ; elle conviait la province à recueillir sa part des trésors du Mississipi\ et prenait même la peine de lui expliquer V argot des agioteurs. Le pinceau et le burin avaient reproduit les traits du Directeur de la banque et de la Compagnie des Indes. Les muses française et latine brûlèrent l'encens au pied de cette image ; il fut même question d'élever une statue à l'habile Écossais, et l'enthousiasme gagna jusqu'à l'Académie des sciences, qui appela dans son sein l'auteur du Système.

Lorsque s'ouvrit l'année 1720, toute cette ivresse durait encore, et Law, ramené dans le giron de l'Église par l'abbé de Tencin, prêtre simoniaque, fut nommé, à la pince de d'Argenson, contrôleur général des finances. Il était littéralement devenu, dans l'espace de quatre

1 Ce prix est peut-étrfe exagéré. On ne le trouve pas dans la presse du temps, et Dutot, Pàris-Duverney, ainsi que Law lui-même, ne fonl pas monter les actions à plus de 10,000 livres. Dans tous les cas, elles ne s'élevèrent a ce taux que duns la première quinzaine de décembre 1719, et restèrent toujours, à partir du 1er janvier 1720, audessous de 10,000 livres. M. Thiers s'est trompé en les cotant, à cette dernière époque, fort au-dessus de cette valeur. C'est ce qui résulte de plusieurs pièces officielles* insérées dans le Mercure de France (1720). —Voyez Law, Mémoires justificatifs, p. 646 de ce volume, et Lettres sur le nouveau Système des finances, p. 654, ibid.

années, d'Écossais, Français par la naturalisation ; de protestant, catholique; d'aventurier, seigneur des plus belles terres du royaume, et de banquier, ministre d'Etat, selon la remarque de Voltaire. Il faut reconnaître qu'une fortune aussi brillante n'était pas de nature à dissiper ses illusions, et que tout le poussait, au contraire, à consommer la grande révolution économique dont la pensée agitait son esprit depuis plus de vingt ans.

Trois sortes de gens s'étaient jetés dans les opérations de la rue Quincampoix : le plus grand nombre se composait des simples, qui, en toutes choses, ne raisonnent jamais ; venaient ensuite les spéculateurs inhabiles, qui ne réussissent qu'à se ruiner, et enfin les spéculateurs assez adroits pour ne courir qu'après des bénéfices certains. Lorsque ces derniers virent, à la fin de novembre, le papier des Indes montera la somme de 20,000 livres, et toute sa masse représenter, à ce taux, l'énorme capital de douze milliards, ils jugèrent qu'il était temps de se retirer du champ de bataille et d'échanger, contre des valeurs réelles, des valeurs purement fictives, qui s'élevaient, entre les mains de plusieurs, à la somme de 50, de 60 et de 80 millions. Ayant pu, grâce à l'engouement du public et à de savantes manœuvres, maintenir cette hausse pendant toute la première quinzaine de décembre, ils écoulèrent de la sorte la plus grande partie de leurs actions. Hais, avec l'encombrement de la place, la baisse ne tarda pas à se manifester, la peur s'empara du grand nombre, et il n'y eut plus que les spéculateurs inhabiles qui ne soupçonnèrent pas que l'édifice du Système était sur le point de crouler.

Au commencement de 1720, Law se trouvait donc en présence de la terrible difficulté, qu'il avait certainement prévue, de soutenir tout à la fois l'action et le billet en concurrence avec la monnaie métallique, car on ne convertissait les actions en billets que pour porter les billets à la banque ; et, quoique celle-ci eût vu l'or et l'argent se précipiter dans ses caisses pendant les trois derniers mois de l'année 1719 ' , elle était loin de pouvoir faire face au milliard de papier qu'elle avait déjà jeté dans la circulation. Dans cet état des choses, il est évident qu'il n'y avait d'autre alternative possible que celle, ou de renoncer au Système, ayant pour éléments inséparables l'action et le billet, on de le pousser jusqu'à ses dernières conséquences, c'est-à-dire de proscrire tout à fait l'argent. Convaincu de la bonté de son

1 En octobre, novembre et décembre, ou porta l'argent à la banque parce que les billets étaient beaucoup plus commodes pour les négociations de la rue Quincampoix ; par suite, le papier gagna, pendant deux mois environ, 8 et 40 pour 100 sur la monnaie métallique.

œuvre, Law n'hésita pas le moins du monde à prendre le dernier parti.

Dès la fin de décembre 1719, il fut défendu d'employer les espèces d'argent dans les payements supérieurs à la somme de 10 livres, et celles d'or dans les payements qui dépasseraient la somme de 300 livres. Toutes les lettres de change durent être acquittées en billets, et la banque fut autorisée à percevoir une prime de 5 pour cent pour la délivrance de son papier contre le numéraire. Par suite, tout payement, en matière d'impôt , devint passible du même droit additionnel de 5 pour cent, quand il n'avait pas lieu en billets. En même temps, l'on poursuivait, par des encouragements aux délateurs, par des visites domiciliaires, par des confiscations, et par toutes les violences imaginables, l'exécution du fameux arrêt sur la refonte, qui avait provoqué la résistance du Parlement. Enfin, le 28 janvier 1720, le cours forcé des billets, qui n'avait été tel jusqu'alors que dans les grandes villes ayant des hôtels de monnaie, succursales de la banque, fut étendu à tout le royaume.

On conçoit que l'ensemble de ces mesures pouvait bien modérer, mais non empêcher la dépréciation progressive du papier de la banque et de la Compagnie des Indes. On appelait réaliseurs ceux qui, n'ayant plus de confiance ni dans l'action ni dans le billet, prodiguaient trèslibéralement ces deux espèces de valeurs contre les terres, les maisons, les métaux précieux, sous quelque forme qu'ils fussent, les diamants et les pierres précieuses. Pour opposer des obstacles à cette passion de réaliser, qui s'accroissait tous les jours, Law, après avoir frappé les monnaies d'une forte diminution, interdit, le 4 février, de porter des diamants, des perles ou des pierres précieuses; le 18, il fit revivre les vieilles ordonnances de Louis XIV contre le luxe, qui renfermaient dans les plus étroites limites la fabrication de tous les objets d'or et d'argent; le 27, il rendit l'emploi des billets obligatoire dans tous les payements au-dessus de cent livres, injonction qui était accompagnée, en outre, de la défense de conserver, sous peine de confiscation, plus de 500 livres d'espèces; et, par la déclaration du 11 mars, il démonétisa complètement les métaux précieux, en prohibant le cours des espèces d'or au lor juin, et en restreignant, au 1er janvier 1721, celui des espèces d'argent, à des livres, sixièmes et douzièmes d'écus, qui devaient être réduits à la valeur de nos pièces de 10 et de 5 sous actuelles.

Louis XIV n'aurait pas osé tenter un pareil despotisme à l'apogée de sa gloire; mais tous les esprits étaient frappés de stupeur, on se bornait à des murmures, et, selon la remarque de Duclos, la passion de for avait trop avili les Ames, pour que la haine universelle dont Law et le régent étaient devenus l'objet fût capable mal-

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gré sa violence, d'an crime courageux* H y a plus : l'auteur du Système put (aire écouter tranquillement la justification publique de cette incroyable tyrannie, dans trois lettres où il accusait la multitude d'ignorance, et proclamait que « la loi était nécessaire pour sauver les hommes de leurs propres mains. »

Ce fut par la déclaration du 11 mars ', jointe à l'arrêt célèbre du 5 du même mois, qui attribuait une valeur fixe de 9,000 livres à l'action, et qui statuait qu'un bureau serait ouvert pour convertir à volonté, sur le pied ci-dessus, les actions en billets et les billets en actions, que Law posa la dernière pierre du Système, et réalisa complètement la pensée économique qui avait servi de mobile à toutes ses opérations. Il croyait avoir résolu ainsi le problème de pourvoir toujours la société d'une somme de monnaie qui ne fût jamais ni au-dessus ni au-dessous de ses besoins. Et c'était l'arrêt du 5 mars qui devait accomplir ce phénomène, en transformant la banque en une sorte de réservoir de numéraire, que le papier des Indes soutiendrait sans cesse à une hauteur convenable, parce qu'il lui servirait, tout à la fois, de conduit d'alimentation et de canal d'écoulement. La monnaie devenaitrelle trop abondante? Elle irait à la banque se convertir en actions. Était-elle trop rare, au contraire? Ce seraient les actions qui iraient à la banque se convertir en billets. Hais, pour qu'il en fût ainsi, il ne fallait pas que la monnaie conservât sa valeur intrinsèque, qu'elle fût d'or ou d'argent; et cet autre point, la Déclaration du 11 mars l'avait tranché.

Nonobstant cette ingénieuse théorie, il n'y eut, par suite de l'arrêt du 5 mars, que les actions qui coururent à la banque se transformer en billets. De là, nécessité d'accroître la fabrication de ces derniers; et leur somme, qui était d'un milliard en janvier 1720, fut portée bientôt à deux milliards 696 million* 400,000 livres! C'est alors que parut, le 21 mai, le plus mémorable de tous les édits relatifs au Système. Il prononçait pour le 1er décembre, à partir du jour même de sa date, la réduction graduelle de l'action à 5,000 livres, et des billets à moitié. Il n'y eut qu'un cri par toute la France pour protester contre cette mesure, et Law faillit être victime de l'explosion de tous les ressentiments populaires. Au fond, l'arrêt n'opérait pas la banqueroute, car le papier ne valait guère plus que ne déclarait la loi; mais il est certain qu'il constatait d'une manière officielle que cette banqueroute était déjà faite en partie, et que son achèvement devenait inévitable. Pour être tardive, l'indignation du public, dont ce coup de foudre terminait l'extase, n'était donc pas moins légitime.

* Elle n'est pas même citée par M. Thiers.

On a dît que Law était opposé à l'arrêt du 21 mai 1720. Cette opinion est assez probable, car l'on n'aperçoit pas l'utilité que le Système pouvait retirer de cet arrêt. La plan de Law étant formulé complètement, 1° par Tédit du 28 janvier, qui forçait le cours du billet par tout le royaume; 2° par celui du 5 mars, qui numérisait Faction, comme on a vu, et 3° enfin, par la déclaration du 11 du même mois, qui démonétisait l'or et l'argent au 1er janvier 1721, il est évident que Fauteur n'avait rien à ajouter à ces diverses mesures, avant qu'il eût expérimenté l'effet de la dernière. Celle-ci fut rapportée le 27 ; mais ia confiance était tellement perdue, que les billets, qui n'étaient tombés d'abord qu'au tiers et à, la moitié de leur valeur, baissèrent de 90 pour cent après cette révocation. Quant à l'action, elle se soutint quelque temps à 8,000 livres, parce que la banque la rachetait à ce prix.

Au point de vue économique, l'histoire du Système finit véritablement à l'arrêt du 21 mai 1720. Postérieurement à cette époque, Law, bien qu'il eût conservé la faveur du régent, ne fut plus le maître de ses opérations. On lui Ata le contrôle général des finances, et on ne lui laissa que la liberté de présider à la démolition de l'édifice qu'il avait bâti. La nature des choses amena rapidement la chute du papier-billet et du papier-action; et le retour complet à la monnaie métallique fut décidé par un arrêt du 10 octobre, dont les calculs de détail impliquent la fabrication de plus de trois milliards de billets, tandis que le résumé ne mentionne que le chiffre de 2,696,400,000 livres.

Quoique Fauteur du Système n'ait pas tout à fait négligé le soin de sa fortune en dirigeant les finances de l'État, il est certain que son âme fut beaucoup plus accessible au sentiment de la gloire qu'à celui de la cupidité. On doit reconnaître qu'il fut sincère dans ses convictions, et qu'il se proposa le bien public pour but : si l'on ne peut l'absoudre du reproche d'avoir employé la fraude et la violence comme moyens, il faut, du moins, se rappeler que cette méthode n'est pas è l'usage des réformateurs exclusivement. Law quitta la France au mois de décembre 1720. Il n'emportait que la somme de 800 louis, dont il devait la possession au hasard, ainsi qu'il le raconte dans ses Mémoire* justificatifs. Tous ses biens furent séquestrés, et il mourut pauvre, à Venise, en 1729. « C'était le même homme » , a dit Montesquieu, qui le visita dans cette retraite, a toujours l'esprit occupé de projets, toujours la tête remplie de calculs et de valeurs numéraires, ou représentatives. Quoique sa fortune fût mince, il jouait souvent, et assez gros jeu. »

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