‹ Économistes financiers du XVIIIe siècleChapitre 128 sur 198 · P86 LAW · texte numérisé non relu

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de cours, le crédit de la banque étant détruit par l'enlèvement de h caisse ; ainsi il n'est pas à présumer que le roi puisse être porté à ruiner le crédit d'un établissement utile et nécessaire. Au moins, il faut avouer que le danger n'est pas si grand , et que la banque proposée est moins sujette aux événements de cette nature que les banques d'Angleterre et d'ailleurs, où, dans un pareil cas, le prince ou magistrat se rendrait débiteur des particuliers, et continuerait dans la suite de jouir de ses revenus à l'ordinaire.

Le roi, en France, connaissant ses intérêts, ne peut pas être supposé avoir un intérêt séparé de celui de ses peuples. Le prince, ou le magistrat dans les gouvernements populaires, peut avoir des intérêts particuliers pour agir contre le bien de l'Etat, et ne pouvant trouver d'argent d'une autre manière, peut être porté à se servir de la caisse publique. Mais le roi, pouvant trouver des sommes par d'autres voies, ne peut pas être supposé vouloir prendre la caisse publique, d'autant moins que la banque sera en état de faire toutes les avances dont Sa Majesté peut avoir besoin, sans exposer son crédit.

Les gouvernements populaires sont partagés en factions, et sujets aux tumultes, séditions et guerres civiles qui pourraient mettre la caisse de la banque en danger ; le gouvernement monarchique n'est pas si sujet à ces désordres.

Quand même une guerre civile arriverait, de la manière proposée, la banque se soutiendrait dans ce cas , et dans les autres occasions qui peuvent causer une demande extraordinaire sur la caisse, comme celle arrivée en Angleterre et en Ecosse , par où ces établissements ont manqué; car la plus grande partie des billets étant entre les mains des officiers du roi , quoique la banque eût employé une forte partie de sa caisse , elle serait en état de payer les billets qui lui seraient présentés, et le crédit lui serait conservé.

Donc l'idée que je donne, de rendre la banque caissière du roi, rendra cet établissement plus solide, et moins sujet que les autres banques aux événements qui pourraient mettre son crédit en danger '.

Cette idée rendra la caisse de la banque très-forte et son crédit trèsétendu ; les billets pouvant, par le moyen des recettes du roi, devenir comme des lettres de change universelles , payables à vue dans chaque ville du royaume.

La France a des avantages pour l'établissement d'un crédit étendu, que les autres Etats n'ont point. Il y a plusieurs villes en France qui peuvent figurer comme des villes capitales dans les autres Etats, où les

1 Cette idée-là, précisément, fit culbutei* la banque.

billets de la banque pourraient circuler et fournir de» commodités aux provinces, ce qui augmenterait considérablement la caisse de la banque. Je veux supposer que l'Angleterre , la Hollande et l'Italie pussent figurer comme la France. L'on dirait que le crédit de la banque de France seule serait aussi fort que celui de toutes les banques établies dans ces autres Etats. Mais le crédit serait encore bien plus étendu. La France, unie sous un prince, peut donner une plus grande circulation aux billets que si elle était partagée en plusieurs principautés, quoiqu'il y eût des banques établies dans chacun de ces Etats; car les billets de chaque banque ne seraient reçus que dans les Etats du prince qui l'aurait établie, et les billets de la banque proposée seraient reçus généralement par toute la France.

Il est évident, par les raisons que je viens de donner, que le crédit, de la manière que je propose de l'établir, sera plus solide et plus étendu , même à proportion des pays , qu'aucun autre de l'Europe. Dans le conseil qui s'est tenu pour délibérer sur l'établissement de la banque, plusieurs ont été d'opinion que l'affaire était bonne, mais que le temps n'était pas propre pour l'établir ; que la banque pourrait augmenter la méfiance, et rendre l'argent plus serré.

La supposition que l'établissement d'une banque sur le modèle de celle qui est proposée augmentera la méfiance, et fera serrer davantage l'argent, est fausse. Une banque qui est en état de satisfaire ponctuellement à ses engagements, qui paye ses billets à vue, ne peut pas manquer de s'accréditer, malgré la méfiance. La confiance n'est autre chose qu'une assurance d'être payé ; cette confiance est attirée par l'eipérience que le public aura de la ponctualité des payements et de la connaissance des fonds qui doivent soutenir le crédit. La banque ayant toujours des fonds équivalents à tous ces billets , ne peut pas manquer à payer ; aussi ne peut-elle pas manquer à s'attirer une confiance générale en peu de temps.

L'idée que j'ai donnée pour établir le crédit en France est plus étendue que celle des autres banques de l'Europe : mais je veux supposer qu'il y eût du danger de la part de l'autorité royale , et que l'idée de rendre la banque caissière ne fût pas une sûreté assez grande pour remettre la confiance entre S. M. et ses peuples ; au moins on m'accordera qu'une minorité est le temps le plus propre pour établir cette affaire, et S. A. R. ne peut pas être soupçonnée de vouloir détruire cet établissement. Elle travaille pour arranger et acquitter les dettes de la couronne; à plus forte raison, ce prince soutiendra une affaire nécessaire et utile au roi et à l'Etat • étant son propre ouvrage et sous sa protection.

Première objection. On est persuadé que pendant la minorité S. A. R. , qui travaille pour le bien de l'Etat, soutiendra le crédit de la banque ; mais un ministre peut en abuser dans la suite.

Réponse. C'est revenir à la première difficulté. Je ne répéterai pas ce que j'ai dit là-dessus ; mais je dirai , en général , que si ceux qui ont de l'argent à employer craignent que le roi puisse dans la suite abuser de ce crédit , ils ne prêteront jamais. Car quoique la banque ne soit pas établie, S. H. peut donner cours à un autre papier qui n'aura pas sa valeur comme celui-ci. Ainsi, il est impossible de les guérir de cette méfiance.

Ceux qui emploient leur argent à présent, doivent avec plus de raison craindre l'augmentation des espèces ; ils prêtent lorsque l'écu est à 3 livres 10 sous, et peuvent être remboursés avec l'écu de 5 livres; 1,000 écus en espèces seront remboursés avec 700 , ce qui porte un préjudice au créancier de 30 pour 100, qu'il aurait pu éviter si la banque était établie; contractant pour être payé en banque, il aurait reçu la même quantité d'écus en espèces qu'il aurait prêtées.

Le crédit établi et conduit par principes, sera préféré aux espèces , ayant les qualités nécessaires pour le rendre propre à servir aux usages de la monnaie , et dans un plus haut degré que l'or ou l'argent.

Si le public veut négliger des sûretés et avantages réels et présents que l'établissement proposé lui procurerait, et s'alarmer des dangers imaginaires et éloignés, il n'y a que l'expérience qui puisse le détromper, et l'établissement d'une banque est l'expérience la plus innocente.

Pour ôter tout sujet de méfiance, S. A. R. peut établir cette affaire pour cinq années. Si dans ce temps le public n'est pas convaincu de son utilité, ou qu'il y eût du danger à la continuer, elle ne renouvellera pas le privilège.

Je veux supposer que la méfiance du public soit bien fondée, et que la banque fût établie pour un plus long terme , elle s'accréditerait, malgré cette, juste méfiance. Les dangers éloignés n'empêchent pas le crédit présent. L'Angleterre est toujours menacée de guerres civiles ou d'un changement de gouvernement, qui mettrait en danger le crédit de la banque *, pourtant son crédit est bon , et tous les négociants s'en servent. Un marchand de Gênes, qui prévoit une rupture qui pourrait arriver entre l'empereur et cette république, et que dans la suite d'une guerre cet Etat, pressé pour trouver de l'argent, pourrait se servir des sommes en banque ; cette prévoyance du danger où ce crédit pourrait être exposé , n'empêcherait pas ce même négociant de se servir des commodités que la banque fournit pour les payements; il

y tiendrait sa caisse, et la regarderait comme plus en sûreté que chez lui. Il est vrai qu'il ne s'obligerait pas à y tenir sa caisse pour un temps fixe, et ne prêterait pas son argent à la banque pour un terme donné ; mais la pouvant retirer à volonté , il ne balance pas de la tenir en banque; son crédit présent étant bon, il ne se met pas en peine des dangers où elle peut être exposée par des événements éloignés ; ces dangers regardant les actionnaires ou ceux qui sont intéressés dans le fonds de la banque , et les colonnes ou actions seraient vendues h moins par ces raisons ; mais son crédit présent ou journalier étant bon, les négociants s'en serviraient pour leurs payements comme à l'ordinaire.

Deuxième objection. On prétend que le papier ne doit pas précéder le crédit, mais que le crédit doit précéder le papier.

Réponse. Si ceux qui s'opposent à cet établissement veulent pour un moment se défaire de leurs préjugés fondés sur l'opinion, et raisonner par principes, il serait très-facile de les satisfaire, et de prouver que la banque remettra la confiance en faisant circuler l'argent , mais qu'elle ne peut pas augmenter la méfiance ni faire serrer davantage l'argent.

L'établissement de la banque d'Ecosse prouve ce que j'avance : les négociants écossais n'étant pas accoutumés aux payements par billets, ont refusé de les recevoir; mais peu de temps leur a fait connaître que ces billets, pouvant être convertis en espèces à volonté, étaient bien plus commodes pour les payements que les sacs d'argent, et ils ont cours & présent , non-seulement parmi les personnes de qualité et les négociants , mais dans les provinces, et parmi les paysans , quoiqu'il n'y ait pas de caisse dans les villes de province pour les convertir en espèces, car le seigneur les reçoit en payement de ses rentes, et les peuples sont moins sujets d'être trompés par de faux billets que par de fausses espèces.

Il est évident, par cet exemple, que le crédit ne précède pas le papier; c'est l'expérience de la bonté du papier qui lui attire la confiance et le crédit public.

Il est plus difficile de remettre une confiance perdue, que de l'établir. Aussi il est plus difficile de remettre le crédit d'une banque qui aurait manqué, qu'il n'était, du commencement, à lui donner du crédit. La banque d'Angleterre a manqué ; les billets perdaient alors jusqu'à 20 pour 100; mais quand elle retourna & payer, son crédit est revenu , et ses billets étaient reçus dans les payements et préférés aux espèces, comme si elle n'avait jamais manqué; pourtant, cette banque est sujette aux mêmes accidents, et si la guerre civile continue

encore quelques mois , elle pourrait être contrainte d'arrêter ses payements1.

Je fais cette remarque pour prouver que l'exemple du passé, ni la crainte de ce qui peut arriver dans la suite , ne sont pas des raisons assez fortes pour empêcher le crédit d'une caisse publique qui paye régulièrement, parce que les commodités des payements par billets sont si grandes, qu'elles balancent ces dangers.

Quand on augmente la quantité d'une chose ou qu'on en diminue la demande, le prix baisse; car la valeur de toutes choses est régfëe sor la proportion qu'il y a entre la quantité et la demande : l'une ou l'autre étant augmentée ou diminuée, le prix ou valeur change dans la même proportion -

De même, si l'on peut introduire un autre effet pour servir aux usages de la monnaie, l'argent diminuera de valeur, d'autant plus que cet autre effet est plus propre à servir à ces usages.

Donc, l'introduction d'un crédit dans le commerce, augmentant la quantité de la monnaie réellement, et faisant le même effet que si elle était augmentée, par une plus forte circulation que ce crédit procure, doit diminuer le prix ou intérêt de l'argent, remettre la confiance et faire sortir les espèces qui sont resserrées. On ne garde que peu d'argent, quand on est sûr d'en avoir dans le besoin, et à un prix ou intérêt modéré.

Quand on supposerait que cet établissement ne produirait pas ces bons effets, il n'en peut pas produire de mauvais, ne pouvant pas diminuer la quantité de la monnaie; car, pour toutes les sommes qui seront en caisse à la banque, il y aura des billets qui suppléeront aux usages de la monnaie de même ou mieux que les espèces, ces billets étant supposés au moins aussi bons que l'argent, puisqu'on les peut convertir en espèces à volonté.

De prétendre que le temps n'est pas propre, à cause de la grande méfiance, quoique le projet soit bon; qu'on doit attendre que l'argent revienne plus abondant, et que la confiance soit remise dans le commerce, c'est vouloir demeurer avec les bras croisés dans un daftgfcf évident.

Troisième objection. On dit que les négociants étrangers ont écrit que, si la banque est établie, ils n'enverront pas des espèces et matières en France,

HifONsi. Ceux qui font cette objection ne connaissent pas ce dont il

1 C'est toujours une chose très-fàcheuse qu'une banque suspende ses payements, quoiqu'elle les reprenne plus tard, car cette reprise ne répare pas tous les préjudice» itditiduels qui ftoM résultés de V événement.

s'agit ; car la banque, de la manière dont elle est proposée, ne peut pas Taire le moindre préjudice à l'étranger.

S'il est vrai que les négociants étrangers ont écrit contre rétablissement de la banque, ils s'imaginent qu'on a dessein d'introduire des papiers dans le commerce, comme les billets de la Monnaie, qui ne peuvent pas être convertis en espèces à volonté ; mais quand ils auront va le projet de la banque, ils avoueront que si celte affaire était établie, ils commerceraient plus librement avec la France, et pour de plus fortes»sommes.

S'ils parlent en Anglais ou en Hollandais pour le bien de leur patrie, ils ont raison de s'opposer à l'établissement d'une affaire qui doit rendre la France très-puissante; mais, en négociants, ils seront tous d'accord que la banque leur sera très-utile et commode, que la confiance et les changes se remettront par ce moyen, et que cet établissement engagera plusieurs banquiers, qui n'ont jamais voulu négocier a*ec la France, à cause de l'incertitude de la valeur de ses monnaies, d'entrer en commerce avec elle.

Tous les édits que le roi donnera ne remettront point la confiance étrangère sur ce point; la banque est le seul moyen pour les rassurer; car alors ils feraient leurs lettres payables en écus de banque, qui ne souffriraient aucune variation, quoique les espèces fussent augmentées ou diminuées.

Comme ce royaume souffre extrêmement par l'interruption des changes et du commerce étranger, qui empêche la vente de ses denrées, quand Son Altesse Royale n'aurait que ce seul bien en vue, elle devrait établir la banque dès à présent.

La France perd beaucoup de n'avoir pas une banque déjà établie et bien accréditée. Les troubles d'Ecosse et d'Angleterre obligeront bien des personnes d'envoyer leur argent en pays étrangers, qui auraient préféré la sûreté de la France à celle de Hollande, dans la situation où les affaires de l'Europe sont à présent.

Je crois avoir prouvé que les dangers qu'on craint de cet établissement, à cause de la situation présente de méfiance, sont très-mal fondés. Mais, supposant qu'il y aurait quelque chose à craindre, deux ou trois mois suffiraient pour en faire l'épreuve. Si l'État se trouve mal de cette affaire, il serait facile de la révoquer, et le mal aurait été de peu de durée.

Le bien qu'elle produira sera d'une nature très-grande et pour toujours, pour nous et notre postérité; donc la raison veut qu'on l'éprouve, d'autant plus que l'exemple de l'Angleterre, dans un pareil cas, donne tout lieu d'espérer, et qu'il ne s'est jamais donné le cas d'une banque

établie et révoquée. Ces sortes d'établissements ont été partout d'une si grande utilité, que quand même ils ont manqué par des événements extraordinaires, on a eu soin de les rétablir comme très- nécessaires à l'État1.

Pour démontrer au public que je suis bien convaincu de la bonté de cette affaire, j'ai proposé de l'entreprendre à mes frais, et j'offre de consigner mon bien pour être donné aux pauvres, en cas qu'il se trouve le moindre danger ou inconvénient par cet établissement, et qu'il ne produise pas les bons effets que j'ai promis. *

Je sais que gager n'est point raisonner, mais comme on allègue souvent des raisons fausses et suspectes, cette manière de soutenir ce qu'on avance en consignant son bien pour répondre du succès, doit convaincre que je suis bien persuadé de la bonté et utilité de mon projet. Aussi, je dois être supposé connaître les suites qu'il peut avoir.

La France a un avantage par devers elle que l'Angleterre n'avait pas, l'expérience des biens que ce projet a produits à cet Etat; ces biens sont si grands, qu'on aurait de la peine à les croire, s'ils n'étaient pas évidents à toute l'Europe. (Voyez Mémoire précédent.)

Je veux supposer qu'il y eût du danger à établir cette affaire présentement. Le mal présent est certain, le danger est au moins incertain et éloigné. Quand il y aurait du risque, il vaut mieux courir ce risque, que de continuer dans l'état où l'on est.

Le refus de ce bien présent peut-il empêcher le roi ou ses ministres de faire de mauvaises affaires? Au contraire, ce refus, privant la couronne de ce grand secours, peut forcer Sa Majesté ou ses ministres d'emprunter de l'argent des Traitants, qui feront payer & la couronne comme par le passé, et engageront le royaume dans des dettes excessives, desquelles elle n'aura pas touché la moitié de la valeur. Cela est évident par ce qu'on a vu en Angleterre et en France. Le roi, empruntant sur les fonds donnés par le parlement, paya des intérêts excessifs avant l'établissement de la banque, et le gouvernement aurait été forcé de manquer à la foi publique en peu d'années, si cet établissement ne l'avait pas soutenu.

1 Une banque est le serviteur du commerce et de l'industrie, c'est la plus puissante machine qu'on puisse employer pour les étendre et les perfectionner; ainsi, vouloir être commerçant et industrieux sans banque ; vouloir, surtout, lutter contre des États qui usent de ce moyen, c'est tenter de combattre nu, et sans armes, contre un homme armé de toutes pièces. Les inconvénients inséparables de toutes les institutions humaines ne doivent pas y faire renoncer, car l'expérience finit par montrer à les prévenir. {Note de M. de Senovert.)

Les banques ressemblent aux chemins de fer ; il faut s'en servir, mais avec prudence. Nous avons été sages jusqu'à ce jour : persévérons.

Si des craintes imaginaires et mat fondées, des dangers éloignés, par des abas dans l'administration, devaient servir de raisons, on ne doit rien entreprendre. Il n'y a point d'affaires dont on ne paisse abuser. Quand une affaire est proposée, il faut examiner si elle est bonne on mauvaise , ce qu'il y a à espérer par là , et ce qu'on doit craindre. Si le bien est réel et présent, et le mal incertain et éloigné, on ne doit pas balancer ; d'autant moins quand on est dans la nécessité. Mais à ceux qui examineront cette affaire sans prévention, il sera évident qu'elle produira de grands biens, même dès son commencement, et qu'il n'y a ni danger ni inconvénient à craindre, pour le présent ni pour l'avenir.

Je ne demande point de confiance, ni de la caisse générale ni particulière. J'entreprends l'affaire à mes frais, de sorte que l'Etat ne risque rien de la mettre à exécution.

Je suis assuré que mon projet sera très-utile, et j'offre de consigner mon bien pour en répondre. Mais supposant que l'événement ne ré-* ponde pas à ce que j'ai promis, on sera à temps de l'arrêter, et il y aura de quoi retirer les billets, sans que Sa Majesté ou ses peuples puissent souffrir le moindre préjudice.

La France est dans une situation à présent, où la banque réussira mieux et rendra plus de services à l'Etat et aux particuliers que dans un autre temps.

Les fréquentes banqueroutes et le mauvais état des affaires publiques ont perdu la confiance, ce qui empêche les remises qu'on est accoutumé de faire entre Paris et les provinces. Les particuliers seront obligés de faire voiturer les espèces pour les provinces, et les receveurs de voiturer pour Paris. La nécessité de ces voitures étant un grand obstacle au commerce, diminuera la vente des denrées, et les rendra k si bas prix que les étrangers en profiteront, et les peuples auront de la peine à payer les rentes aux seigneurs, et les impositions au roi.

Ces voitures des espèces les rendent inutiles pendant ce temps, et diminuent la circulation dans Paris et dans les provinces.

Si la banque était établie, ses billets serviraient comme des lettres de change sur les provinces, et épargneraient en même temps aux receveurs la voiture des espèces pour Paris. Les espèces, au lieu d'être inutiles par ces voitures, circuleraient à Paris et dans les provinces, et la banque jouirait par là d'une caisse assez forte.

Quatrième objection. Dans le conseil qui s'est tenu pour délibérer sur l'établissement de la banque, M. Hensch a prétendu que l'envoi des billets dans les provinces ne serait d'aucune utilité à l'égard de la circulation. Ses raisons étaient :

m LAW.

i* Que h rtfeur des billets envoyés dans les provinces resterait en dépêt et inutile dans la banque ; ainsi la circulation ne esta pas pies forte;

2# Que la voiture des espèces se fera de même que si U banque n'était pas établie, parce que les provinces ne fournissent pas également des denrées les unes aux autres.

Rirons*. Ces raisons peuvent contenter ceux qui n'approfondissent pas; mais en les examinant, on verra qu'il n'est pas au fait.

Je veux supposer que la valeur des billets envoyés dans les provinces demeurerait inutile en banque ; il est certain que cent mille écus en billets sont transportés d'une province en une autre, en moins de temps et à moins de frais que cent mille éeus en espèces, ce qui donne une facilité au commerce ; et ces billets étant arrivés k l'endroit où ils sent envoyés, feront une plus forte circulation dans un jour, que la même somme ne peut faire en trois.

Peur éviter le danger de la perte ou vol des billets qu'on allègue comme un grand obstacle à leur circulation entre Paris et les provinces; usai qui les prennent à la banque pour les envoyer, les pourraient endosser ; ainsi ils seraient comme des lettres de change payables à ordre, avec cette différence que les endossements n'engageraient pas. L'argent peut être volé, et les billets endossés seraient inutiles aux voleurs.

Mais je ne propose pas que, pendant la circulation des billets dans les provinces, la valeur restera inutile en banque. Supposant que la banque eût par cette circulation 300 millions en caisse, elle en pourrait employer 100 sans exposer son crédit; car ces billets seront comme des lettres de change par tout le royaume, il y aurait è peu près la même somme en ces billets qui serait toujours employée à cet usage. A mesure qu'une partie rentrerait en banque, une autre partie sortirait pour être envoyée dans les provinces.

La banque d'Angleterre (fit valoir plus de la moitié des sommes qu'elle tient en dépôt, quoique ces billets ne circulent que dans la ville de Londres seule. Donc la banque de France pourrait faim valoir les trois quarts des sommes qu'elle aurait reçues pour les billets qui circulent dans les provinces ; mais en employant la moitié, elle aurait phs an caisse qu'il ne serait nécessaire pour soutenir sou crédit.

Dans les temps que les receveurs ont coutume de remettre les routons du roi à Paris, il y aurait plus de billets envoyés des provinces à Paris, que de Paris aux provinces, et la banque ayant employé la moitié de la valeur de ces billets, la demande pourrait être plus farte que la sommes en caisse : mais comme la banque jouit d'une caisse par la circulation des billets dans les rosettes du roi, et d'une autre,

MÉMOIRES SUR LES BANQUES. 6»ô

par l* circulation de ses billets dans le commerce et parmi les particulier», ootre celle par la circulation des billets dans les provinces, l'argent étant plus abondant è Paris, par les remises des revenus du roi, H y aurait alors une augmentation de circulation des billets à Paris, pour balancer la diminution dans les provinces, et la demande sur la caisse ne serait pas plus forte qu'à l'ordinaire.

Il y a des cas où la banque doit être sur ses gardes, et retirer une partie des sommes qu'elle aurait employées pour diminuer la quantité de ses billets, de crainte d'une demande plus forte qu'elle ne pourrait soutenir. Mais dans le cas supposé, il n'y a rien à craindre.

Une banque qui est bien établie ne peut jamais perdre son crédit, supposant que le prince ne veut pas la détruire ; car il est très-facile de prévoir les autres événements qui pourraient y donner atteinte. Mais, supposant que par faute de prévoyance la caisse de la banque ne fût pas assez forte pour payer les billets qui seraient présentés , alors la banque manquerait à payer, mais ne perdrait pas son crédit, ayantes bons emplois plus de fonds que la valeur de ses billets.

La banque d'Ecosse a été obligée d'arrêter ses payements, ne pouvant suffire à une demande extraordinaire, qui fut causée par un bruit de surhaussement des espèces. Mais elle a conservé son crédit, et ses billets ont continué d'être reçus dans le commerce, au pair avec les espèces, quoiqu'il n'y eût pas d'argent à la banque pour payer les billets, le public étant bien satisfait de la solvabilité de la banque, comme j'ai remarqué.

J'examinerai l'autre raison que M. Hensch a donnée, que la voiture des espèces se fera de même.

Je suis d'accord que la circulation des billets de la banque n'empêchera pas qu'il n'y ait quelquefois des voitures des espèces, car il y a souvent une balance due par une province à une autre, et cette balance sera peut-être voiturée ; mais si les billets ou lettres de ebange ne servaient pas entre les provinces, il faudrait voiturer la valeur de tout le commerce qui se fait entre elles.

Supposant que la France prend annuellement pour 120 millions de marchandises de Hollande, la Hollande pour 100 millions de marchandises de France , il y aurait une balance de 20 millions voiturée en Hollande ; mais s'il n'y avait point de lettres de change, il faudrait voiturer de l'une et de l'autre part de plus fortes sommes, et l'incotnmoèité de ces voitures diminuerait le commerce, ce qui est le cas de k France présentement, et dedans et dehors le royaume.

Haas l'article précédent, je suppose que la balance de 20 «tllioBs,

due par la France à la Hollande, est voiturée en espèces ; mais par la commodité que les lettres de change fournissent, on épargnerait encore cette voiture, si l'on suppose que la balance générale du commerce avec les étrangers soit égale, ou en faveur de la France. Car alors la France enverrait négocier en Hollande des lettres sur l'Italie et sur l'Allemagne, où elle aurait à recevoir.

De même les billets de banque étant supposés accrédités dans les provinces, serviraient comme des lettres de change universelles pour tout le royaume, et épargneraient entièrement les voitures des espèces.

Car supposant que Lyon fournit plus à Paris que la valeur de ce qu'il doit y envoyer, Paris n'enverrait pas des espèces & Lyon , mais des billets de la banque qui payeraient aux autres villes ce que Lyon tire d'elles, et ces autres villes étant supposées devoir à Paris, y enverraient les billets.

Si l'on suppose que Lyon augmente en richesses par une balance générale qui lui est due de son commerce avec les autres places du royaume, alors on peut alléguer que cette balance sera voiturée à Lyon ; mais les billets étant bien accrédités, seront estimés plus que les espèces d'or, comme l'or est plus estimé que l'argent, et la quantité des billets augmenterait à Lyon ; ainsi toute voiture des espèces serait épargnée.

Quand même on supposerait que Lyon aurait besoin de crédit sur le Piémont, et les autres places étrangères dont il tire les matières de ses fabriques, il en trouverait avec les billets de la banque, de même qu'avec les espèces, et il ne serait pas nécessaire d'envoyer des espèces en Piémont, à moins qu'on ne suppose que la balance générale du commerce étranger soit contre la France.

Il arrive souvent que les banquiers , pour faire des fonds è Paris, se servent de leur crédit sur Lyon, en tirant des lettres pour la foire; quand la foire s'approche, faute de lettres, ils sont obligés de voiturer des espèces. Si la banque était établie et que ses billets fussent accrédités dans les provinces, on enverrait à Lyon des billets de la banque qui auraient cours dans les payements à Lyon , et seraient préférés aux espèces.

On peut supposer que les revenus des biens-fonds de France montent à 800 millions, et qu'un quart de ces biens appartient aux seigneurs qui demeurent à Paris : cela étant, il y a 200 millions de rente des biens-fonds dépensés & Paris, outre les sommes que les receveurs du roi y envoient, et la demande des lettres sur Paris doit être plus forte dans les provinces, que la demande à Paris des lettres.

sur les provinces; par conséquent ceux qui ont à tirer devraient gagner sur leurs lettres 1.

La banque étant établie, il est à présumer que ces seigneurs donneront ordre à leurs fermiers de chercher à remettre leurs rentes en billets de banque; étant payables à vue, sans obliger à aucune formalité d'acceptation ou protêt, et plus sûrs que des lettres particulières, ils pourraient gagner un pour cent sur les espèces \ Ainsi, un banquier qui aurait à payer à Lyon y enverrait des billets de la banque préiérablement aux lettres de change et aux espèces, quand même il saurait qu'il n'y eut pas des espèces en caisse, chez le receveur à Lyon, pour les convertir en argent; car ces billets étant comme des lettres de change payables à vue, non-seulement à Paris, mais dans toutes les villes du royaume, son correspondant trouverait à les convertir avec profit.

J'ai déjà remarqué que le peu de confiance qu'on a dans les lettres des négociants, et l'incommodité des voitures des espèces, avaient beaucoup diminué le commerce intérieur du royaume : le commerce étranger en souffre encore plus. L'on m'a assuré qu'un seul négociant de Rotterdam, qui prenait vingt mille pièces de vin par année, ne prend pas mille pièces présentement.

L'établissement de la banque remédierait bientôt à ces désordres et remettrait la confiance et le commerce domestique et étranger. La circulation des billets de la banque dans les provinces ferait le même effet que si la quantité des espèces était considérablement augmentée, et par là soutiendrait et augmenterait l'agriculture et les manufactures. Cette circulation de billets suppléerait aux voitures des espèces avec avantage et commodité pour l'État et pour les particuliers. Le roi épargnerait la voiture des espèces pour le payement des troupes dans les provinces et sur les frontières, et les receveurs épargneraient les voitures des provinces à Paris. Les espèces, au lieu d'être inutiles pendant le transport, circuleraient dans le commerc, à Paris et dans les provinces.

La banque étant établie , les lettres étrangères seront faites en écus

1 L'argent était, en 1745, époque de ces Mémoires, à 30 livres le marc, environ*. Ainsi cette évaluation répond à plus de i ,400 millions de notre monnaie, ce qui est vraisemblablement un peu au-dessous de la vérité, vu le perfectionnement de l'agriculture. (Note de M. de Senwert.)

1 Les billets de banque ont gagné communément jusqu'à 5 pour cent sur les espèces. (Noie de M, de SenoverL)

* Il fut rehaussé à 40 livres par une déclaratiou du mois de décembre de la même an* née.

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