LETTRE VI
Je donnerai présentement une idée des avantages que cet établissement produira au roi, à l'État, et au commerce. Je propose, par le moyen de ce crédit, de bonifier les papiers royaux1, en en retirant une partie, ce qui portera un bien au roi, aux particuliers qui en sont chargés, et au commerce.
Par cet établissement, le ministre sera dégagé d'une sorte de nécessité, où il se trouve souvent par la situation des affaires, à se servir des banquiers ou Traitants pour faire ses remises en pays étrangers, ou pour fournir des sommes dans les occasions pressantes. La banque servira dans ce cas mieux que tous les banquiers ou traitants en France, et bien plus pour l'avantage du roi et de l'État ; je porterai les changes étrangers au pair, ou à un pour cent près ; et, pour les avances dont Sa Majesté pourrait avoir besoin, je fournirais de fortes sommes en escomptant les ordres qui me seront remis sur le Trésor royal , à raison de demi pour cent par mois, de quoi Sa Majesté retirera les trois quarts par l'intérêt qu'elle a dans la banque ; de sorte que le roi sera servi dans ses remises étrangères, et dans les avances dont il peut avoir besoin, bien plus avantageusement qu'à présent.
La banque , par le moyen de ses billets qui suppléeront aux usages de la monnaie dans tous les payements entre le roi et ses peuples , et qui s'introduiront par la suite dans le commerce, fera le même effet comme si la quantité des espèces était considérablement augmentée, et donnera une circulation aux espèces qui sont présentement serrées faute de confiance, et parla rendues inutiles à l'État et au commerce. Par augmentation, je n'entends pas surhaussement de valeur, mais augmentation de quantité, comme si la France avait tiré une forte quantité de matières d'or et d'argent des Indes, avec cette différence que la France aurait donné une valeur en marchandises pour ces matières, et que je lui procure cette augmentation par mon industrie , qui pourtant fera le même effet, et avec plus de commodité pour le commerce et les particuliers, que si la quantité des monnaies était réellement augmentée *.
Cette augmentation de la quantité des monnaies et de la circulation , avec les autres commodités que les payements par banque procurent à l'État, augmenteront le revenu général de la France, au moins d'un quatrième. Par revenu général, j'entends les rentes des biens et de l'industrie.
Il est évident qu'à mesure que la monnaie devient abondante dans un État, les prix et revenus des terres, maisons et autres biens réels, aussi l'industrie, les manufactures et le commerce, augmentent dans la même proportion ; car la valeur de toutes choses est réglée sur la proportion qu'il y a entre la quantité et la demande ; la monnaie étant devenue plus abondante , et les terres continuant dans la même quantité, la demande pour les terres augmenterait, et on donnerait plus de monnaie pour la même quantité de terres. Aussi les fruits ou produits des terres seraient plus chers, et le fermier serait plus en état de /* ■ 1 Ces papiers, comme nous l'avons déjà dit, ^élevaient à la somme de 483 millions. * Quand la matière ne coûte rien, la monnaie est toujours abondante; mais dans ce cas elle ne vaut, aufrî, que le prix de la matière.
payer au roi, et au seigneur propre des terres, que si la monnaie avait continué dans la même proportion où elle aurait été sans cet établissement f .
Par les mêmes raisons d'abondance des monnaies, l'industrie, les manufactures et le commerce augmenteront à proportion. Ainsi je présume que le revenu général de la France étant supposé présentement de i ,200 millions , rétablissement et bonne conduite de la banque peuvent monter ce revenu à 1,500 millions, et cette supputation est encore modeste; il est même à espérer que l'amélioration ira bien plus loin, à juger par les effets que les crédits ont déjà produits dans les autres États, quoique l'établissement et la conduite de ces crédits n'aient pas été portés à la perfection à laquelle je porterai le crédit que je propose d'établir en France.