A MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURBON
Londres, le 25 août 1724.
Monseigneur, eeux que Votre Altesse Sérénissime * a une fois jugés dignes do sa protection, y peuvent compter, et demain comme aujourd'hui. J'ai reçu de grandes marques de son estime ; je m'examine , et ne trouve rien dans ma conduite qui doive me rendre indigne de la continuation de ses bontés ; mais je ne me sers pas de l'avantage d'avoir été honoré de l'estime de Monseigneur le duc de Bourbon , je m'adresse au premier ministre, et le supplie de me rendre justice.
Malgré le désordre où Ton avait mis mes affaires, une heure suffira pour mettre Votre Altesse Sérénissime en état d'en connaître par elle-même. Par la lecture du mémoire ci-joint, elle verra qu'il convient de me libérer de mes engagements, et de me donner de quoi subsister. Les moyens que. je propose
* Tovtes tes reflétions appartiennent à M. de Senover*.
* Son Altesse Sérénissime avait, gràee-aux complaisaBeas de Law, réalisé d'énormes bénéfices dans le Système. Ce prince devint premier ministre en 1728, après la mort du ■éfnint La royaume fut alors gouverné par madame de Prie, sa' maltresse, jusqu'à ce que M. le duc eât été supplanté par le cardinal de Fleury, en 17W.
sont faciles. H est même de l'intérêt de l'État que mon affaire soit réglée, car quoique le nombre de ceux qui désirent mon retourne soit pas grand, l'on se flatte ; on espère ce qu'on désire, et cela empêche ou retarde le succès des opérations qui sont entreprises par ceux à qui le roi juge bon de confier la direction de ses finances. Si mon affaire était décidée, madame Law, ma fille1, mon frère et sa famille, viendraient en Angleterre ; je me fixerais ici, et d'une manière à convaincre le public que je ne pense plus à retourner en France.
Ceux qui ont travaillé contre moi, en retardant la décision de mon affaire , ont agi sur un faux principe, et contre leurs propres vues ; ils ont supposé que j'ai fait ce qu'ils auraient (ait s'ils eussent été à ma place, et en éclaircissant ma conduite, ils m'ont fait honneur. Il y a peu, peut-être point, d'exemple d'an étranger qui ait acquis la confiance du prince dans un si grand degré, qui ait fait une fortune si vaste par une voie si. droite, et qui, en quittant la France , n'ait rien réservé pour lui, ni pour sa famille, pas même le bien qu'il avait apporté dans le royaume.
On fait paraître Ésope sur le théâtre, comme un, grand exemple de désintéressement ; ses ennemis l'accusèrent d'avoir des trésors dans un coffre qu'il visitait souvent ; ils n'y trouvèrent que l'habit qu'il avait avant d'être dans la faveur du prince. Si j'avais sauvé mon babit, je ne changerais pas d'état avec ceux qui sont dans les premiers emplois; mais je suis nu; on veut que je subsiste sans biens, et que je paye des dettes, sans en avoir les fonds.
Votre Altesse Sérénissime sait que je n'ai jamais eu seulement la pensée de m'assurer une retraite bors de France. Je ne songeais point à quitter le royaume, lorsqu'elle me manda que Monseigneur le régent m'accordait des passe-ports pour en sortir. J'en avais parlé à Son Altesse Royale quand je lui demandai la permission de me démettre de mes emplois; mais ayant entendu les raisons que ce prince me donna contre , je n'y pensais plus , quoique je sentais bien les dangers où j'étais exposé demeurant en France, après avoir quitté toute administration.
J'ai dit que mes ennemis ont agi contre leurs propres vues ; si ce qu'ils avaient allégué était vrai , que j'eusse emporté de gros fonds hors du royaume, il serait de la bonne police de m'engager à y retourner avec mon fils, alors ce gros bien serait rapporté. Lorsque j'étais ministre, j'aurais donné de mes propres fonds pour engager une maison riche de venir s'établir en France.
Si mes ennemis avaient agi sans passion, ils auraient dû faciliter l'arrangement de mes affaires; ils auraient dû rendre mon état aisé hors de France, alors je n'aurais pas travaillé à y retourner; mais ils m'y avaient forcé, en me refusant les moyens de subsister ailleurs; et je suis d'opinion que j'aurais réussi à me faire rappeler, si Monseigneur le duc d'Orléans eût vécu. Peu de temps avant la mort de ce prince, il me donna des marques de son estime , il approuva ma conduite ; il convint qui* mon système aurait réussi , si des événements extraordinaires ne l'avaient obligé à s'éloigner de mon plan ; il reconnut qu'il avait encore besoin de mes lumières; il a demandé mon opinion sur la situation présente du royaume , et il comptait sur moi pour l'aider à porter ce grand
1 Sa fille épousa le lord Walingford, en Angleterre; elle vit peut-être encore. M. Law avait encore' un fils, mort jeune sans être marié. La famille de son frère, restée en France, fut protégée par feu madame la duchesse de Bourbon, qui At placer, eu 1741 et 1748, les deux neveux de M. Law au service dans les Indes Orientales, où ils ont servi d'une manière distinguée. L'aîné est encore vivant, c'est M.' Law de Lauriston, maréchal de camp, qui a été longtemps gouverneur, commandant général de nos établissements dans rinde. Le cadet est mort en>lff67, major-général des troupes qui y étaient entretenues. (Note de M. de Senovert.)
— Duclos, et d'autres écrivains honorables, affirment que Law n'était pas marié : on ne saurait donc aujourd'hui les démenUr sans rapporter la justification positive du contraire.
empire à sa véritable valeur. Votre Altesse Sérénissime en doit être instruite , car je suppose qull lui aura communiqué ses intentions «ur mon sujet.
Son Altesse Royale n'ignorait pas les raisons qui s'opposèrent à mon rappel ; elle les a senties dans toute leur force, peut-être plus fortes qu'elles n'étaient.
Si ce prince eût été le maître, il ne se serait pas arrêté un moment à se décider en ma faveur; mais il craignait de compromettre son autorité et son crédit; il balançait avant de prendre son parti sur une affaire qui ne lui paraissait pas indifférente, et je crois que, malgré son penchant pour moi, s'il avait pu trouver de quoi me remplacer, il aurait donné la préférence à l'autre, parce qu'il n'y aurait pas rencontré les mêmes oppositions; mais je présume qull n'avait pas trouvé ce qu'il cherchait, puisqu'il m'a mandé qu'il comptait sur mon retour.
Il avait fait travailler plusieurs personnes qui étaient estimées habiles, même des étrangers; mais il trouva leurs plans faux ou imparfaits. 11 était bon juge, et le passé lavait rendu difficile sur l'avenir; il lui fallait du vrai et du solide.
Quand il reçut le plan qu'il m'avait demandé , il convint que j'avais levé ses difficultés et ses appréhensions, qu'on le pouvait mettre à exécution sans danger, et que le succès en était sûr ; pourtant je ne lui avais donné qu'une première idée sur le sujet qu'il m'avait proposé. J'avais des idées à lui communiquer qui auraient été encore plus à sa satisfaction , qui auraient guéri les plaies que le dérangement de mon système avait causées. Ces idées étaient d'une telle nature, que les parlements y auraient donné leur approbation, si le roi eût jugé convenable de la demander; au moins c'est mon opinion , car je suis bien éloigné de penser défavorablement des parlements. Il se trouve dans ces corps des esprits remuants qui voudraient profiter de la faiblesse du gouvernement pendant une minorité , en s'opposant aux bonnes intentions des ministres , sous des prétextes spécieux du bien de l'État ; mais à présent que le roi est majeur, et que Dieu a cessé d'affliger ce royaume par la maladie \ je suis persuadé qu'on peut rendre les opérations, pour le rétablissement du crédit public, si claires, et le succès tellement évident pour le bien de tous les ordres de l'État, qu'elles seraient approuvées et soutenues par les parlements, où il se trouve un grand nombre de personnes de vertu et de probité.
Ce que j'ai l'honneur de dire à Votre Altesse Sérénissime sur mon sujet n'est point dans l'intention de rengager à me rappeler auprès d'elle, le ne désire que l'arrangement de mes affaires ; mais je ne puis cacher la satisfaction que j'ai d'avoir eu l'approbation d'un prince qui était estimé de toute l'Europe par ses grandes qualités et par la connaissance des hommes qui ont travaillé sous ses ordres.
Ce que je dois à sa mémoire, à l'amitié dont Votre Altesse Sérénissime m'a honoré, et à moi-même, m'oblige è donner bientôt au public un journal de ce qui s'est passé pendant mon administration, avec les raisons qui ont déterminé chaque opération. Je suis persuadé que ceux qui liront cet ouvrage avec attention, Français ou étrangers, me rendront la même justice que Son Altesse Royale m'a rendue , tant sur la solidité de mes idées que sur mon désintéressement9.
Monseigneur, si ceux qui s'opposent à mon retour en France veulent bien réfléchir sur ce que j'ai représenté à Votre Altesse Sérénissime, ils ne s'opposeront pas à l'arrangement de mes affaires; car quoiqu'il n'y ait rien à présent
* La peste de Marseille, qui se manifesta fers la fin du Système, jeta le gouvernement dans de grands embarras. (Noté de M, de Senovert.)
* Si eet ouvrage avait paru, c'eût été la meilleure histoire du Système, et le meilleur code pratique du crédit; il est probable qu'il n'a jamais été fait. (/Vote de M. de Senovert.)
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qui puisse leur donner de l'inquiétude à mon égard , les affaires du monde sont sujettes aux changements; il peut naître des événements qu'on ne f>eut prévoir, et les plus habiles se trompent en jugeant de l'avenir. Le temps , les éclaircissements <Jue Votre Altesse Sérénissime peut prendre sur mon Système et sur ma conduite , un plus long travail ^ et une plus grande connaissance des hommes , peuvent produire sur son esprit les mômes sentiments favorables h mon égard, qu'ils ont produits sur l'esprit de feu Monseigneur le duc d'Qr^éans. Votre Altesse Sérénissime a les mêmes bonnes intentions que ce prince avait ; elle suit avec fermeté ce qu'elle a reconnu utile à l'État, et les considérations particulières ne peuvent la détourner de faire ce qu'elle aura jugé nécessaire pour le service du roi et le bien de son peuple. Pour moi , je désire le repos ; je crois que je serais plus heureux de continuer dans là retraite que de me remettre au travail ; et comme Votre Altesse Sérénissime est d'opinion que mon retour ne convient pas au bien de l'État, je me rends à son opinion , sans entrer dans les raisons qu'elle peut avoir, encore moins lés combattre ; mais pensant de cette manière, Votre Altesse Sérénissime conviendra avec moi qu'il est de l'intérêt de l'État que ceux qui ont la direction des finances réussissent ; et ils réussiront mieux lorsque le public verra que mon affaire est réglée, que ma famille a quitté la France, et que je ne pense plus à y retourner. Je donnerai cette satisfaction au public, autant qu'il dépend de moi, en me fixant ici , et d'une manière qui rendra mon retour très-difficile ou impraticable.,
C'est, Monseigneur, la seule marque qui me reste à donner de ma soumission à ses volontés, et du respect avec lequel j'ai l'honneur d'être, etc. Signé Law.
: Les disputes particulières de M. Law avec le gouvernement et là Compagnie dos Indes n'intéressent personne ; mais nous avons cru devoir détacher quelques, fragments de ses Mémoires justificatifs à monseigneur le Duc; lorsqu'ils contiennent des faits qu'on chercherait inutilement ailleurs1.
I. L'intention de Monseigneur le régent était de retirer les billets de la baiique le plus tôt qu'il pourrait; je proposai là création de 4 millions de rentes viagères au denier 25, ce qui fut agréé, et redit fut passé dans le mois d'août
Comme ces rentes étaient très-favorables au roi et à la Compagnie, hâtant qu'à 4 pour 100 quoique à vie, je voulais par mon exemple encourager le public d'y porter ses billets, et pour cet effet, je donnai ordre à Ralliri, qui était nion notaire et notaire de la Compagnie , de prendre cinq millions de billets, pour mon compte,, de la caisse de la Compagnie, de les porter au commis qui recevait les fonds de ces rentes, et d'en faire des contrats à mon nom, au nom de madame Law, de mon fils et de ma fille. Mon exemple engagea un grand nombre de personnes de prendre de ces rentes, de manière que la somme de 400 Huilions fui remplie en peu de temps.
II. Le roi avait ordonné, par son arrêt du 13 juillet 1720, l'étahlissenient de comptes en banque , ou virements de parties; mes billets de banque ont été portés au bureau de la Compagnie pour avoir crédit dans ces cotantes et sur les livres.; ces, comptes en haaque étant remplis, ont gagné t>ius de 70 |>our 100, contre tes billets de la banque.
III. Il est pourtant vrai que, quoique j'amsdes effets entre les mains de la Compagnie, et sur ses livres, pour deux ou trois fois le montant de ses demandes, et que j'étais réellement reconnu créancier du roi pour de grosses sommeâ, ce
1 M. de Senovert.
MÉMOIRES ibstlFICATIFS. 643
fkible prétexte a servi de fondement pour la vente de mes terres et autres biens,, au nom de Sa Majesté et au préjudice de mes véritables créanciers. De quoi }es hpmmes ne sont-ils {Jâs capables quand ils deviennent ingrats? Ils n'ont plus de principes; l'équité, l'honneur, la probité ne peuvent plus les retenir. Ceq hommes qui, m'ont poursuivi avec cette violence, m'avaient de grandes obligations l, et Votre Altesse en a été témoin ; mais il n'est pas temps d'en
Parier. .
IV. Par le premier établissement de la Compagnie, sous le nom de la Cornpagniqd? Occident, l'intention de Monseigneur le régent était de faire passer fies, habitants à la Louisiane, pour cultiver ce pays, qui, par son heureux climat, était trè^-propre à produire plusieurs sortes de denrées, desquelles la France avajf besoin, et qu'elle tirait des pays étrangers. Dans cette vue, la Direction donna des concessions gratis à ceux qui se présentaient pour en .demander; elle s'engagea de passer aux frais de la Gompagnie les laboureurs, artisans qt autres personnes que les concessionnaires y enverraient, de leur fournir des bateaux pour remonter la rivière jusqu'aux lieux de leurs concessions, et de leur donner des semences et de la farine pour la première an-
née? ......
, Quoique ces concessions eussent été daps la suite avantageuses à leurs propriétaires, pourtant, comme il fallait faire des avances, et que l'on ne pouvait espérer des Retours qu'en trois ou quatre années, peu de personnes en prenaient ; et c'était pour donner exemple aux autres que je pris une concession en mon nom, ce qui engagea les plus riches actionnaires d'en prendre. Alors le nombre (les habitants qui se présentèrent pour passer à la Louisiane était si grand, que les vaisseaux de la Compagnie ne suffisaient pas pour les transporter. ■ \ A
t Pour ménager les peuples du royaume, je fis venir à mes frais des laboureurs et des artisans d'Allemagne; je les fis traverser la France à mes dépens; et
fournis alors à ces Allemands, que l'on nie, charge débiteur de la somme eq question, car je ne crois pas avoir laissé en arrière aucune partie de la dépense que je fis pour ma concession. ,
J'avais chargé le sieur Melon* de cette affaire: il était un de mes secrétaires ,ie l'avais connu honnête homme, et je me reposais sur lui, sans entrer dans le détail de cette dépense, quoiqu'elle fût considérable. Ce que j'ai l'honneur de dire à Votrp Altesse Sérénissime est sur ma mémoire; mais autant que je pins me; souvenir, en me retirant à Guermande, je donnai ordre de remettre la concession à la Compagnie, et sans lui demander aucun retour des sommes pue j'avais .avancées; je ne l'avais pas prise dans la vue d'augmenter mon bien, et en fluitta/ii la direction de la Compagnie, je croyais qu'il convenait de la rendre. Je suis informé que feu monseigneur le duc d'Orléans avait employé Melon comme son secrétaire, et qu'il est à préseut auprès de Votre Altesse Sérénissime dans la mémo qualité ; il pourra l'informer de ce qui en est. Pour jnoi, j^ ne me regardais pas comme propriétaire de cette concession , ayant reçu dés lettres de mon Directeur à la Louisiane, que les employés de la Compagnie l'en avaient dépossédé, en recevant la nouvelle que j'étais sorti de France. ♦ . . ,
* V. Je donnai alors un ordre à M. de Chavigny d'acheter des piastres avec |es fonds qu'il arait à moi, et de les envoyer à Marseille. Comme la maladie se dé-
1 Le lecteur doit comprendre facilement quelle était la nature de ces obligations. * L'auteur de V/Cssai politique sur le commerce.
clara dans ce temps, les espèces devinrent très-rares en France (suite nécessaire de la peste, chaque particulier qui a les moyens voulant se pourvoir des espèces, même au delà de ses besoins), et les billets de la banque étant escomptés à une plus forte perte dans les lieux infectés qu'ailleurs, je fis envoyer ces piastres à la Monnaie d'Aix, pour être fabriquées, et ensuite être distribuées aux habitants de Marseille contre leurs billets de banque, et au pair. Ces » piastres ont été portées à mon compte en argent, et les billets que j'ai retirés ne m'ont rien produit; si j'avais eu des vues particulières de me faire des fonds hors du royaume, je ne me serais pas conduit de cette manière.
Ce que j'ai fait pour la ville de Marseille me mènerait trop loin : je remettrai d'en parler à une autre occasion, où je justifierai l'Administration d'une plainte que les Marseillais firent, que le blé avait manqué dans leur ville; je ferai voir que Tannée qui précéda la maladie, il y a eu plus de blé apporté à Marseille de la côte de Barbarie , que les années précédentes, et que le blé était alors à meilleur marché en Provence qu'en Italie. Le prince de Monaco m'écrivit dans le même temps pour avoir la permission d'en sortir, ce qui fut refusé sur mon rapport; mais il y a eu des blés transportés de Marseille sans permission, et par les Marseillais, pour être vendus en Italie.
VI. Tétais l'auteur de la Banque et de la Compagnie des Indes ; le roi m'avait confié la direction de ces deux établissements; j'étais au gré des actionnaires et du public ; il était de mon devoir et de mon honneur de les faire réussir. Le roi avait cédé à la Compagnie les bénéfices sur les monnaies ; Sa Majesté l'avait chargée de la perception de ses revenus; la Compagnie avait réuni dans son corps les anciens créanciers de l'État; elle recevait 48 millions de rente du roi et distribuait ces 48 millions avec les profits qui provenaient de son commerce, des monnaies, des fermes générales, etc., entre ses actionnaires. Enfin Sa Majesté avait uni ces deux établissements par la jonction de la banque avec la Compagnie des Indes. De manière que toutes les parties de l'État étaient intéressées au succès de cette Compagnie; le roi, la noblesse, les négociants, les artisans, et en général tout le peuple. Si j'avais pu, en sacrifiant mon propre intérêt , faire réussir cet établissement , je l'aurais fait, et avec plaisir; mais cela n'était pas nécessaire; au contraire, en unissant mon intérêt avec celui de la Compagnie, je lui rendais service, faisant voir par là, au pn blic, que j'étais intéressé au succès de ses affaires.
Lorsque je fus fait contrôleur général des finances, je fus déclaré inspecte» de la part du roi, tant sur la Compagnie que sur la Banque : cela se fit dans une assemblée générale de la Compagnie, qui fut tenue le 22 février 1720, en présence de Blonseigneur le régent et de Votre Altesse Sérénissime, et cette déclaration fut confirmée par arrêt du conseil le lendemain 23.
Lors du dérangement de mon Système, comme je n'exerçai plus la charge de contrôleur général, les finances étant régies par commission, le roi, par arrêt du 29 août, établit un conseil particulier pour les affaires de la Compagnie des Indes; Monseigneur le régent fut déclaré protecteur et gouverneur de la Compagnie, et Sa Majesté me nomma directeur général et seul rapporteur : j'étais le seul des ministres qui était de ce conseil ; Son Altesse Royale n'y voulut admettre qu'un petit nombre de personnes sur lesquelles il pouvait compter; et en rétablissant, ce prince disait qu'on y déciderait de bien d'autres affaires, outre celles de la Compagnie ; ce qui fut vérifié dans la suite, car toutes les affaires les plus graves furent agitées, et les résolutions prises dans ce conseil.
L'intention de Monseigneur le régent, de Votre Altesse Sérénissime et de ceux qui composaient ce Conseil, était de rétablir le crédit de la Compagnie des Indes et de l'Etat, en portant les comptes en banque, et les actions en valeur, car les billets de la banque devaient être retirés par les rentes que le roi avait créées.
Malgré le désordre des affaires, la mauvaise volonté du parti opposé à la Compagnie, et la maladie, les comptes en banque prenaient faveur; ils n'étaient pas au pair avec les espèces, mais ils perdaient moins que les billets, quoique les fonds de ces comptes eussent été faits en billets. 100,000 livres des comptes, dont les fonds avaient été faits avec 400,000 en billets, étaient négociés pour 700,000 livres contre des billets, et si l'intention de ce Conseil avait été suivie, la maladie cessant, le crédit de la Compagnie et de l'État aurait été rétabli.
Dans ce même temps M. de Silly, qui était du conseil de la Compagnie, proposa d'employer les billets de la banque qui rentraient des caisses des hôtels des monnaies des provinces, à retirer des actions sur la place, qui ne valaient alors qu'autour de 6,000 livres l'action. Comme les billets étaient employés eu rentes à deux pour cent, et que les actions sur le pied de 6,000 livres devaient produire entre 4 et 3 pour 100, la Compagnie diminuait les payements qu'elle se proposait de faire, de plus que la moitié, sur les actions qu'elle pouvait retirer à ce prix.
La proposition fut agitée de nouveau et approuvée dans le conseil , Monseigneur le régent présent, et M. Landivisiau fut chargé de l'opération.
Dutot ', commis de la Compagnie, qui tenait la correspondance avec les directeurs de la monnaie des provinces, avait alors la caisse des billets qui furent renvoyés par ces directeurs; il ne pouvait remettre ces billets à M. Landivisiau qu'à mesure que je conûais mes reçus à ce dernier, ce que je fis pour 10 ou 20 millions à la fois, selon qu'il en avait besoin, et quand les agents de change rapportaient à Landivisiau les actions qu'ils avaient achetées, il les remettait à Dutot, et me rapportait mes reçus.
Monseigneur le régent ayant promis à quelques personnes qui étaient dans des cas favorables, de retirer leurs actions à un plus haut prix que le cours de la place, pour les mettre en état de prendre des rentes sur la ville, Son Altesse Royale me chargea de cette commission, et c'était pour cet usage que je tirai les 7,457,54a livres en billets de la caisse de Dutot. Votre Altesse Sérénissime connaît les personnes à qui j'ai remis ces billets en retirant leurs actions, sur le pied de 10,000 livres, de 12,000 livres et de 15,500 livres l'action. Comme les parties étaient fortes, je m'en souviens bien, et je pourrais lui en envoyer
un état si elle le demande. Madame de L en a eu deux millions; son cas
était des plus favorables : elle avait engagé M. de L de vendre ses terres, et
de placer en actions l'argent qu'il en avait retiré ; j'avais parlé de son affaire à Monseigneur le régent, et suivant son intention, je lui avais promis qu'elle ne perdrait riejp ; aussi je retirai les siennes à 15,500 livres, qui était le plus haut prix; c'était sur le pied de 9,000 liv. l'action, avant la réduction de trois en deux.
Dans cette affaire je n'ai pas agi en particulier, mais en ministre, exécutant les ordres du prince, et pour ménager les intérêts de la Compagnie ; car mon intention était, ou de garder pour mon compte ces actions que j'avais retirées à ces hauts prix, ou de les remettre à la Compagnie sur le même pied qu'elle les achetait sur la place suivant la résolution du Conseil , et de prendre sur moi la perte qu'il y avait, par* rapport à la faveur que Monseigneur le régent faisait à ces personnes de qui je les avais retirées. La Compagnie a employé passé 100 millions de billets dans cet achat; elle n'a pas fait difficulté à retirer les actions de M. Landivisiau à 6 et 7,000 livres , suivant les bordereaux des agents de change, et de rendre les billets que je lui avais confiés pour faire cette opération : ainsi elle ne doit pas faire difficulté de les recevoir de moi, puisque je conviens de déduire cet article sur le montant de mes actions qui sont entre ses mains, et en les comptant au prix le plus favorable qu'elle les a retirés des agents de change.
1 L'auteur des Réflexions politiques sur les finances et le commerce.
Votre Altesse Sérénissime se souviendra que cette opération fut faite peu de temps avant que je me sois démîs de mes emplois, et que je me retirai à Gùermande sans avoir le temps de mettre mes papiers en ordre. Un simple garde du Trésor royal, qui n'exerce qu'une année en trois, et qui a des ordres signés du prince pour les payements qu'il aura faits, prendra dix et vingt années pour rendre ses comptes ; et à moi qui avais le maniement de tant de milliards , qui ai exécuté les ordres du prince sans demander sa signature, on ne me donne pas dix jours ! Par bonheur j'ai des fonds encore qui me restent, après les millions que j'ai donnés, et qui suffisent pour répondre des parties pour lesquelles je n'avais pas les ordres signés de Monseigneur le régerit.
VU. Il convient de dire à quelle occasion ces primes furent données au public par la Compagnie, c'était dans le plus grand crédit du système : la circulation des billets de la banque avait rendu l'argent si commun , qu'on trouvait à emprunter chez les notarres , par tout le royaume, au denier quatre-vingts ; c'est sur le pied de un un quart pour cent. Les billets de la banque étaient tellement accrédités, que les marchands et négociants refusaient de recevoir les espèces en payement, ou augmentaient le prix de leurs marchandises de cinq pour cent, qui était l'agio ou différence de la monnaie de banque à la monnaie courante. Ce bas prix d'atgent fit monter les actions à deux mille pour cent ou 10,000 lit. Vaclion !, et plusieurs personnes en achetaient à ce haut prix pour y placer leurs fonds, ne trouvant pas d'autre emploi qui produisît deux pout cent. Comme l'action devait produire sur le pied de 2,000 liv. pour cent, car les terres alors étaient vendues communément au denier cent, on s'attendait même dans le public que les actions monteraient ; on donnait des primes considérables pour engager à fournir les actions à terme sur' le pied dé 2,500 liv. et de 3,000 liv. pour cent, et les négociants étrangers profitaient de ces marchés, achetant les actions comptant, ef les vendant à terme avec un bénéfice de vingt-cinq à trente pour cent.
Dans l'ouvrage que je me propose de faire pour éclaircir mes opérations, je démontrerai que, si mon Système eût été suivi et soutenu, les actions auraient continué à deux mille pour cent en monnaie faible, ou S proportion en monnaie forte ; les personnes qui sont capables de juger de ce que le crédit doit nécessairement produire dans un grand royaume comme la France , où les espèces sont très-abondantes, seront de mon opinion ; et ceux qui n'entendent pas assez cette matière conviendront au moins que j'ai agi de bonne foi, puisque je n'ai pas vendu mes actions alors. "Mon frère , et ceux qui étaient dans ma confiance, ont agi sur ce même principe ; mais je fis ce qui dépendait de
1 Voilà le véritable secret du Système. M. Stewart, qui n'avait certainement pas vu ce Mémoire, a insisté sur cette vérité, qu'aucun des auteurs français qui ont écrit sut cette matière n*ont devinée. Voyez Recherche des principes de ?êctoritmiëpblitiquey tomeïV, page 8Î7. (Note de M. de Senovert.)
.— En vérité, M. de Senovert fait preuve ici d'une pénétration bien profonde! Suis doute, ce fut le bas prix de l'argent, combiné avec toutes les manœuvres de l'agiotage, qui éleva le prix des actions de la Compagnie des Indes. Mais cette dépréciation de l'argent, d'où provenait-elle? Uniquement de ce que l'auteur du Système, par le remboursement de toutes les dettes de l'État en billets de banque, avait encombré le pays de numéraire. Or, cette opération, ayant doublé la valeur nominale des terres et de toutes les choses qui sont dans le commerce, devait avoir pour conséquence de forcer les créaudera de l'État à se jeter sur les actions pour se faire un revenu, pour trouver un emploi utile à leurs capitaux. De là, donc, la hausse toute factice de ces actions; et ce que M. de Senovert appelle un secret, n'en fut jamais un pour personne. Le secret' du Système consistait, en dernière analyse, à contraindre les créanciers de l'État de recevoir du papier en remboursement, et à leur dire après : Échangez ce papier contre des actions. Mais, dans ce troc obligatoire, il n'y avait pour eux aucune expectative de profit, et les chances de perte étaient immenses, ainsi que les faits l'ont démontré.
moi pour empêcher les particuliers de donner de l'argent en primes, dans l'espérance que les actions monteraient ; je leur ai même dit que j'en arrêterais le prix à 1,000 liv. pour cent, et pour les convaincre que c'était mon intention, je proposai à la Compagnie de recevoir 1,000 liv. en primes pour s'obliger à fournir les actions à 40,000 liv. l'action, qui était sur le pied de 2,000 Uy. pour cent.
Je voulais par là désabuser le public de l'opinion où il éta# que les actions pouvaient monter au delà de ce prix, empêcher les étrangers de profiter sur lés1 Français, et les Français de profiter les uns sur les autres.
La Compagnie ayant approuvé ma proposition, il se présenta un si grand nombre de personnes pour prendre ces primes , que les commis ne pouvaient pas fournir à les écrire ; on fut obligé de les faire imprimer, et il y a eu environ 500 millions portés aux caisses pour en avoir.
La Compagnie aurait pu garder cette somme en pur profit, car les porteurs de primes étaient dans 1 impatience de faire les autres payements stipulés, qui montaient à trois milliards ; et si quelqu'un eût été en état de faire ces payements , il aurait perdu plus que la valeur de la prime , l'action ayant baissé à 9,000 liv. ou 1 ,800 liv. pour cent.
Les affaires étant dans cet état, je proposai aux Directeurs de ne pas profiter sur le public de la bonne opinion qu'il avait eue des actions ; que j'avais eu mon intention, en empêchant un nombre de particuliers de se ruiner ; qu'il convenait de reprendre les primes qu'on avait fournies, et de donner par contre des diadèmes d actions, ce qui fut agréé par. la Direction, et confirmé par les arrêts du roi, comme j'ai expliqué ci-dessus.
Votre Altesse Sérénissime peut juger, par ce que je viens de dire, que mon intention n'était pas de porter les actions au delà de leur véritable valeur; que je n*ài pa& eu en vue de faire profiter la Compagnie par la perte du public, mais de faire profiter le public par lé succès des opérations de la Compagnie.
Y ni. Mon frère fut arrêté par le rot, pour avoir prêté son nom à V exécution des ordres du roi, et après quinze mois fut élargit sur la requête qu'il avait présentée le premier jour de son emprisonnement.
ÏX. Avant <|e finïr, Votre Altesse Sérénissime me permettra de lui parler d'une circonstance dans nion affaire , qui l'intéresse comme premier ministre, par rapport à la négligence, peut-être à la mauvaise foi d'un commis, dans l'exécution des oWres de son supérieur ; car la Compagnie des Indes devrait avoir reçu" par mon ordre, et pour mon compte, une somme d'environ 14 millions, éh payement de ce que je pouvais lui devoir en papier.
Votre Altesse Sérénissime se souviendra qu'elle me fit l'honneur de m'écrire pour me faire savoir que Monseigneur le régent avait consenti à me donner des passe-ports pour sortir du royaume, et me manda en même temps qu'elle faisait chercher de l'argent pour m'en envoyer. Aussi le lendemain MM. Délassa y et Lafaye, en m'apportant les passe-ports du roi , m'offrirent une quantité d'or de sa part, que je n'acceptai pas ; j'en avais eu suffisamment pour mon voyage, par un hasard assez extraordinaire.
Avant de me retirer à Guermandc, j'avais donné à Pomier de Saint-Léger les ordonnances et billets que le sieur Bourgeois, trésorier de la banque, avait à moi i il me rapporta pour environ 5 millions de mes billets, qu'il avait trouvés dans les baisses de ce trésorier, et huit cents louis qu'il avait reçus à la Monnaie. Je n'avais pas remarqué que, parmi les papiers que j'avais donnés à Potnier, i| y avait un billet de cette somme sur la Monnaie de Paris, qui devait être payé en espèces ; et il me surprit agréablement en n^apportant les huit cents louis, car je n'a v dis pas la valeur de dix pistoles en espèces dans ma maison. Pendant le discrédit des billets, quoique j'eusse seul le pouvoir de donner des ordres eh espèces sur la banque, je ne m'en suis jamais servi pour mes propres affaires, ou pour la dépense de ma maison; je faisais escompter