‹ Économistes financiers du XVIIIe siècleChapitre 146 sur 198 · N LAW · texte numérisé non relu

N LAW

des billets par Bussillet, mon intendant, pour toute ma dépense, et j'ai souvent fait escompter mes propres billets pour donner de l'argent aux autres , et à ma perte, pour ménager les ordres sur la banque.

Pour retourner à mon sujet, par rapport à Pomier, je lui fls remettre alors deux millions de comptes en banque, lui ordonnant de les négocier contre des billets delà banque, et avec ces billets d'acquitter ce que je pouvais devoir en papier à la Compagnie des Indes ou à ses commis. Les comptes en banque étant négociés dans ce temps autour de 700 pour 100 en billets, les deux millions de comptes faisaient autour de 14 millions; je ne sais point les raisons que Pomier peut avoir eues pour désobéir aux ordres précis que je lui avais donnés, ou s'il a eu des ordres supérieurs pour justifier sa conduite. Mais étant commis nommé pour ce service, sa négligence ou sa mauvaise foi ne devrait pas être à ma charge ; je crois que c'était à la veille de mon départ pour Guermande que je fis remettre ces deux millions de comptes en banque à Pomier ; je partis pour Venise peu de jours après, et ne songeais plus à cette affaire, la regardant comme finie, ce qui parait par les lettres que j'écrivis de Venise à M. le marquis de Lassay, lorsque j'appris que mes ennemis prétendaient que j'étais débiteur de la banque et de la Compagnie; s'il n'a pas ma lettre, je pourrais en envoyer copie, elle était du 14 juin 1721.

S'il est permis à un commis de manquer aux ordres et à la confiance de son supérieur, et dans un temps si délicat, le ministre le plus droit serait exposé à la perte de sa réputation, de son bien, peut-être de sa vie. Je me suis trouvé, dans deux occasions, tellement attaqué par un parti nombreux et puissant, qu'il fallait avoir Pesprit bien en repos, par rapport à la droiture de ma conduite, pour n'y pas succomber. Votre Altesse Serénissime se souviendra bien de l'état où j'étais lors des arrêts des 21 et 27 mai. Quand je me suis retiré à Guermande, ma situation était encore plus dangereuse; la maladie *, en augmentant le discrédit et le désordre des affaires, avait augmenté le nombre de mes ennemis, car on m'attribuait tout le mal qui arrivait dans le royaume; le parlement devait retourner à Paris en peu de jours, et je ne pouvais pas avoir la moindre espérance que Monseigneur le régent m'eût permis de sortir du royaume ; je n'y pensais pas, lorsque Votre Altesse Serénissime m'écrivit pour me faire savoir ses intentions, et le lendemain en recevant les passe-ports, je partis sur-le-champ. Jugez, Monseigneur, si, étant à la campagne, éloigné de mes papiers, des livres, etc., je pouvais mettre ordre aux affaires qui demandaient du temps et ma présence à Paris; et si la Compagnie des Indes n'aurait pas mauvaise grâce de vouloir profiter de la situation où j'étais réduit, et de la mauvaise foi des commis, en me demandant le payement des sommes que je ne dois pas, et quand je les devrais, ce serait pour son service, comme je l'ai démontré, et en eiïeû ; desquels effets elle avait alors à moi et elle a encore, sur ses livres, pour deux ou trois fois le montant de ses demandes. Non, Monseigneur, je ne puis accuser la Compagnie de la seule intention de me faire injustice; cette Compagnie me doit sa naissance, j'ai tout sacrifié pour elle, .mon bien et mon crédit, car je suis à présent insolvable, en France et chez l'étranger; je lui ai sacrifié jusqu'aux intérêts de mes enfants, que j'aime tendrement et qui méritent ma tendresse; ces enfants, qui étaient recherchés par les plus grandes familles de France, sont aujourd'hui sans biens et sans établissement. J'aurais pu placer ma fille dans les premières maisons d'Italie, d'Allemagne ou d'Angleterre ; je refusais ces offres , ne convenant pas à mes devoirs, ni à mon attachement pour l'État que je servais ; je ne m'en suis pas fait un mérite" car je n'en avais jamais parlé à Monseigneur le régent. Cette conduite est bien opposée à l'idée que mes ennemis ont voulu donner de moi, et toute l'Europe doit être bien persuadée de mon désintéressement et

1 La peste de Marseille.

de mon état, puisque je ne reçois plus d'offres pour le mariage de mes enfants.

Monseigneur, je fus encore plus délicat, car je n'ai point marié mon fils ni ma fille, même en France, quoique j'eusse des offres avantageuses; je ne voulais pas devoir mon soutien aux alliances, mais au mérite de mes services.

Si quelques intéressés dans la Compagnie ont souffert par le dérangement de mon Système, ils ne doivent pas m'en blâmer, ce n'était pas mon intention ; au contraire, si mes vues avaient été suivies, la différence n'auttit été qu'entre ceux qui auraient profité plus ou moins, car personne n'aurait perdu ; ce que je prouverai lorsque je rendrai compte au public des raisons qui ont déterminé à chaque opération que j'ai entreprise.

X. Si je n'avais pas été chargé de la direction générale de la Compagnie des Indes, de la banque et des finances, et très-zélé pour le succès des affaires de l'État et de la Compagnie, je ne serais pas dans la situation où je me trouve à présent; et supposant que je n'eusse pas les moyens de me libérer de mes engagements, le roi et la Compagnie devraient m'en fournir, puisque je les ai servis avec un désintéressement qui n'a point eu d'exemple, et qui ne sera guère pratiqué par d'autres. Mais comme j'ai des effets entre les mains de la Compagnie des Indes, ou entre les mains du roi, qui excèdent de beaucoup le montant de mes engagements, il est juste que je solde mon compte avec la Compagnie et avec mes correspondants étrangers,, avant que Sa Majesté procède à la liquidation de mes effets.

XI. Origine de mes biens. — J'ai apporté en France 1,600,000 livres, le marc d'argent alors à 28 livres, qui font, au cours de ce jour, environ 2,300,000 livres1.

Votre Altesse Sérénissimc fera liquider les effets qui me restent, selon sa volonté ; je la supplie seulement d'être persuadée d'une vérité, que je n'ai d'autres biens que ceux qu'elle me laissera par sa décision.

Je u'ai qu'une remarque de plus à faire, et je finis ce Mémoire. Comme le roi a jugé bon de rendre la monnaie plus forte qu'elle n'était lorsque l'état coté C * fut présenté, cet état, qui montait alors à 5.628,652 livres 13 sous 6 deniers, ne doit monter à présent qu'autour de 3,000,000 livres. 11 n'est pas juste qu'un changement du prix des espèces «me fasse gagner sur le roi ; je ne le demande pas, car trois millions serviront pour payer ce que je dois en espèces à la- Compagnie des Indes, et à solder mes comptes avec les correspondants étrangers, de même que 5,628,652 livres 13 sous 6 deniers auraient pu faire, si la monnaie eût continué faible.

1 Près de 3,700,000 livres d'aujourd'hui (1790). {Note de M. de Senovert.) — Ces 1,600,000 livres, représentant par approximation 14,285 kilogrammes d'argent, équivalent à peu près à 3,857,000 francs de notre monnaie actuelle. Le forcement de poids, dans ce calcul, se trouve balancé par l'affaiblissement du titre» qui n'est pins aujourd'hui que de 9/10 au lieu de 11/19.

1 Cet état contient le relevé des sommes que M. Law avait payées à l'étranger pour le compte du gouvernement. (Note de M. de Senovert.)

Ombbvation . — Ici se terminent les OEuvres de Law, recueillies et éditées en 1790, en an volume in-8°, par M. de Senovert. Nous avons cru devoir y ajouter :

1° Quatre lettres que cet homme célèbre publia, dans les premiers mois de l'année 1730, pour justifier ses opérations, en exposer les principes, et enfin soutenir le Système;

3° Un Mémoire, fort remarquable, sur les Monnaies, qui fut présenté par lui au Conseil des finances, avant son avènement au ministère, et qui nous a été conservé par Forbonnais, dans le sixième volume de ses Considérations sur les finances.

Il suffira de jeter un coup d'œil sur ces cinq pièces, comprenant ensemble 153 pages in-12 d'impression, pour reconnaître qu'elles sont un des monuments les plus curieux de l'histoire économique du dix-huitième siècle. £. D.

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