CHAPITRE V
De l'Esclavage.
L'usage des esclaves, autorisé dans nos colonies, nous apprend que l'esclavage n'est contraire ni à la religion ni à la morale. Ainsi nous pouvons examiner librement s'il serait plus utile de l'étendre partout.
En partant du principe que le désavantage de l'un est compensé par l'avantage de l'autre, la question serait d'abord décidée; car il est hors de doute que le mattre gagnerait autant que l'esclave perdrait; mais ce principe, juste dans la généralité, est d'une conséquence dangereuse dans les applications particulières. Tâchons, pour en empêcher l'abus, d'en marquer exactement la distinction.
Que, par une opération particulière, le bien qui appartient à Jacques lui soit été pour en enrichir Pierre, l'État n'y perd rien; et il se peut même que Pierre, meilleur citoyen, qui a rendu des services à la patrie, en fera un usage plus utile; mais l'opération est détestable, elle ouvre la porte à l'injustice, à la haine, dépouille le juste possesseur, met les propriétés dans l'incertitude : c'est ce que les relations nous content de plus odieux du pouvoir oriental.
Hais que, dans une opération générale, dont le législateur prévoit un bien à sa nation, il s'ensuive le dommage de quelque particulier, alors ce dommage a une compensation si grafide, qu'il doit être nul devant le législateur, qui n'a pu faire entrer dans son plan les intérêts de détail. C'est ainsi qu'une bataille gagnée, ou une ville prise, coûte des hommes et de l'argent; mais le législateur ne choisit ni ceux qui doivent périr, ni ceux qui doivent payer. C'est une suite de la loi où nous sommes engagés pour le service de l'État; et s'il était permis d'élever la comparaison jusqu'à l'Étre-Suprême , c'est ainsi que les perfections de l'univers sont accompagnées de quelque mal physique et moral , sujet de scandale pour les esprits qui n'embrassent pas la totalité.
L'égalité chez les hommes est une chimère, que peut à peine enfanter une république idéale; mais il y a une infinité de subordinations, dont l'esclavage sera toujours la plus grande, lorsqu'il sera indissoluble sans la volonté du mattre.
L'esclavage a lui-même ses degrés, par rapport aux temps et par rapport aux nations. En parcourir l'historique, c'est présenter l'inhumanité, la mort, la mutilation, les tortures , et tous les excès arbitraires d'un maître, moins cruel encore que la loi qui les permettait. Il est un plus beau spectacle à offrir : c'est la sagesse du règlement de Louis XIV, dans le Code Noir, en faveur de ces malheureux '. fl2s colonies sont nécessaires à la nation, et les esclaves sont néc^-j saires aux colonies, où leur supériorité de nombre sur les habitants/ serait périlleuse, si la douceur ordinaire de la police n'était accompa-^ gnée de la sévérité militaire La moindre désobéissance du soldat est puuie de mort, parce que l'impunité, ou une moindre punition, pourrait autoriser la défection de l'armée. La faute d'un citoyen contre la police n'a souvent que des peines comminatoires, ou très-légères, par son peu de conséquence. Lorsque la supériorité des maîtres ne laisserait plus à craindre une révolte, la loi s'adoucirait pour l'esclave.
C'est avoir peu examiné la police générale, de dire qu'il faudrait laisser juger la question de l'esclavage aux esclaves, et non aux maîtres. Proposez la question s'il doit y avoir des laboureurs, "ïïès* valets, des soldats de milice, et faites-la-leur juger : ils proposeront tous l'égalité; mais comme le législateur sait l'impossibilité de cette égalité, c'est à lui d'examiner et de juger quelles subordinations assurent mieux la tranquillité et le bien-être du total de sa nation.
L'idée de barbarie a toujours été attachée à celle de Tesclavage* parce que l'esclave, dans son origine, était un prisonnier de guerre, sur la vie duquel le vainqueur ne perdait jamais son droit acquis pour la lui avoir conservée; et il n'y avait ni autorité, ni convention, qui arrêtât le caprice du maître.
Si des conventions particulières , toujours tempérées par la loi > réglaient la destinée des esclave*, l'idée de barbarie s'effacerait bientôt, et il n'est peut-être pas bien difficile de tourner l'esclavage de telle sorte, qu'il aura une compensation avantageuse sur la liberté des domestiques , des soldats et des engagés pour les colonies.
Le Code Noir prévient en faveur des nègres , non-seulement la dureté des maîtres, mais encore les misères qui accableraient la vieillesse indigente des esclaves*. Il n'a pas été plus loin, parce qu'il n'était fait que pour les colonies ; mais dans la nouvelle forme de servitude , l'esclave pourrait réclamer en tout temps l'autorité souveraine, et
* Pour juger de la mansuétude du Code Noir, comprenant 60 articles, et rédigé en 4685, il faut le lire.
* Lisez l'ouvrage de M. Victor Schœlcher, Des Colonies françaises, et vous apprendrez que la loi fut et sera toujours impuissante pour protéger l'esclave.