CHAPITRE XVI
Des Diminutions.
Le particulier règle sa dépense sur ses revenus, mais Ite roi règle ses revenus sur la dépense nécessaire pour la conservation de l'État; et lorsque ces dépenses l'ont obligé à de grands emprunts i cte n'est t)ue pat rirti position sut- son peuple qu'il peut s'acquitter etivets son peuple. Elle ne saurait être trop générale ; car Une imposition parti-» fcUlière , ou , ce qui est la même chose , un retranchement sur quelque partife , accable cette partie , qui en entraîne bientôt quelque autre, fet ainsi de suite; et en cela, la raison d'État est d'acfcord avec la justice particulière, qui veut que ce qui s'est contracté pour le bien d'une atf-s ciété soit également imposé sur toute la société.
Pour mieux développer nos principes , nous rappellerons l'état des finances vers la fin du dernier règne, sans aucun dessein de blâtber les auteurs des opérations dont nous parlerons. Il leur était difficile de prévoir tout dans des circonstances si dures; souvent même il survient des hasards plus forts que la prudence humaine. C'est ici un examen d'instruction, et non pas un examen de critique, dont nous sommes toujours bien éloigné.
En 1708 , les finances étaient dans un désordre presque désespéré, avec une guerre malheureuse, et, selon les apparences, très-longue. Le roi dit au nouveau ministre1, qui voulut bien s'en charger, «qu'il ne lui demandait pas l'impossible; que s'il y réussissait, il lui eftààuràit
1 Desmarels.
gré, et que si te succès n'était pas heureux, il ne lui en imputerait pas les événements. »
Les moyens ordinaires de finance furent employés. Création de charges , assignations anticipées, aliénations de droits vieux et nouveaux , ressources qui , en donnant quelques secours pour l'année courante, accablaient les provinces, et multipliaient les difficultés pour les impositions ordinaires.
On augmenta les monnaies d'un quart par une refonte générale; Deux Objets principaux déterminèrent : le premier, le profit du roi, par le grand droit de seigneuriage ; l'autre < l'extinction des billets de monnaie qui , pouvant être pendant quelque temps le soutien de la fiùance , en devenaient la perte par l'imprudent usage qui s'en faisait-
Cette augmentation fut le salut de l'État , moins par ces deux raisons que par une troisième qui n'avait point été prévue : c'est que par cette augmentation les engagements des banquiers et des entrepreneurs s'acquittèrent entre eux, parce que le roi s'acquitta du plus pressé; et l'imposition en devint moins onéreuse, parce que le prix des denrées augmenta.
Nous avons eu raison de dire que cet effet n'avait pas été prévu, puisqu'à la paix, la première opération fut la diminution des espèces; sans aucune attention à la dette du roi. Supposons-la alors seulement de 150 millions annuels à 40 francs le marc, c'est 350,000 tnarcs à payer annuellement. Lorsque le marc fut diminué à 30 livres, la dette augmenta de 150,000 marcs annuels. Aussi la misère et le discrédit devinrent tels, que nous n'avons point d'exemples de plus de banqueroutes que dans les années 1714, 1715 et 1716. Les difficulté* des recouvrements et le défaut de consommation avaient diminué les revenus du roi de plus de la moitié ; et la plupart des restes d'impositions dont on fit la remise en 1720, étaient de ces trois anhées. Les exécutions militaires n'avaient pu les arracher du pauvre laboureur, qui gémissait depuis si longtemps sous ce terrible fardeau.
Le ministre avait en lui de quoi réparer cette faute, qu'il avait bien connue, lorsque la mort du roi changea la face des affaires.
La première déclaration de la régence , au mois de novembre 1715, fut une assurance qu'il n'y aurait point d'augmentation sur les espèces; mais le nouveau ministre reconnut bientôt l'erreur du préjugé , car au mois suivant , il fut ordonné une refonte à quarante francs le marc, qui n'était qu'à trente. Cette augmentation soutint les finances en 17lfe et 1717, malgré le discrédit que la chambre de justice entretenait. C'est dans ce temps-là que commença la Banque1, qui,mul-
1 La basque de Law, fondée le 2 mai 1716.
tipliant les valeurs, multiplia aussi la circulation et la consommation, et Ton commença à respirer en 1718. Mais ces valeurs, trop multipliées, devinrent de fausses valeurs en 1720. Tandis qu'elles étaient reçues entières dans de certains payements, elles étaient rejetées dans d'autres , et surtout dans les .consommations journalières * .
Ce désordre aurait été suivi du plus grand mal , si Ton n'eût supprimé ces fausses valeurs pour revenir à l'argent, dont la valeur numéraire était plus que doublée depuis la régence.
M. Golbert et les ministres qui l'ont suivi ont connu la nécessité d'un crédit, et ils s'en sont toujours servis. Mais ils en ont connu mal les principes. La caisse des emprunts, les billets de monnaie, les promesses des Gabelles, étaient de faux crédits, que l'usure, trop onéreuse au roi, devait proscrire dans leur origine.
Tous ces papiers, avec les billets des entrepreneurs, retranchés par classes trop arbitraires, et fondus au commencement de la régence, formèrent un nouveau crédit sous le nom de billets de VÉta* qui , malgré l'intérêt de quatre pour cent, n'avaient encore , dans la première main, que la moitié de leur valeur. Enfin , la Banque parut, vrai crédit, également utile au roi et à ses sujets ; mais l'abus énorme qui la suivit en ajustement rebuté la nation.
Au retour du billet de banque à l'argent, le ministre craignait avec quelque apparence une grande diminution dans les droits du roi. Cependant la consommation se soutint, les recouvrements se firent avec facilité , et suffirent è payer les charges ; ce qu'on ne peut attribuer qu'à ces deux raisons ensemble : la première, à la libération des débiteurs et au dégagement des terres par la multiplicité des valeurs précédentes; et l'autre, à la grande quantité de valeurs numéraires existante : car ces valeurs deviennent dans ces circonstances un vrai crédit, d'autant plus utile qu'il porte lui-même sa vraie valeur pour les stipulations , et non une valeur de représentation comme les billets, dont l'abus est toujours à craindre1.