CHAPITRE XVII
De la cherté des denrées.
La cherté des denrées, qui vient de la disette ou du monopole, ne tombe que sur quelque partie; et c'est toujours un vice de police, au-
1 Voyez la partie de la Notice sur Law, qui a trait à l'année 1720.
* Voyez, sur ce chapitre, les observations de Dutot, chapitre i, articles 4, 5 et 6.
quel il est facile de remédier, ou plutôt qu'il est facile de prévenir.
La cherté causée par l'augmentation des espèces est une cherté générale, qui porte sur tout ce qui entre dans le commerce, denrées, marchandises, voitures, journées d'ouvriers, etc., par le principe établi, que l'argent est la commune mesure de tout, et qu'il n'y a pas plus de raison de changer cette mesure pour une denrée que pour une marchandise, ou une voiture. Ainsi, lorsque l'ouvrier achète plus cher le blé et le vin, il vend aussi son travail plus cher à proportion. Il en est de même de celui qui n'a qu'une sorte de denrées de récolte. Tous les autres événements sont supposés égaux, selon les causes générales et continues.
Le progrès ou augmentation des valeurs numéraires * a dû produire, et a produit en effet le même progrès et la même augmentation dans les fermes des terres, et dans toutes sortes de marchandises. Ainsi, la terre qui, du temps de saint Louis, s'est affermée cent livres, trente-huit marcs d'argent, doit s'affermer environ dix-neuf cents livres, poids pour poids, et le prix des terres et des maisons, avant la régence* doit avoir augmenté de plus d'un quart, selon l'augmentation de l'argent.
La quantité d'or et d'argent portée en Europe depuis la découverte de l'Amérique aurait été capable de faire le même effet indépendamment du numéraire ,, si la prodigieuse augmentation du commerce n'avait augmenté le besoin du gage des échanges, proportionnellement A la quantité de pays devenus commerçants. Et, proportionnellement A nos besoins de luxe, les manufactures multipliées dans toute l'Europe, les dorures, la vaisselle, l'argent transporté aux Indes, tout cela fait une compensation vague, et impossible à apprécier exactement.
Le propriétaire qui se plaint de la cherté générale des denrées se plaint de ce qu'il afferme sa terre trop chèrement. Nous avons aussi entendu des plaintes sur la cherté du loyer des maisons, comme si le prix du loyer en était payé aux Allemands.
La cherté des denrées est donc indifférente à celui qui est également vendeur et acheteur; elle est préjudiciable à celui qui n'est qu'acheteur, comme le rentier en argent et le militaire; mais elle est toujours avantageuse au débiteur, et à celui qui est plus vendeur qu'acheteur.
Avant François I", nos rois n'étaient chargés que de payer les ap-
1 Voyez, sur ce passage, les observations de Dutot, chapitre u, article 1 . * C'est-à-dire indépendamment de l'augmentation nominale des espèces.
poiqtements de leur maison, et quelques troupes. Ce fut lui qui, pour soutenir les guerres d'Italie, fit, en 1522, la première création Ses rentes sur la Ville au denier douze. Il n'est pas de ce sujet de suivre le progrès de ces créations ; mais actuellement, il y a de oonstitué, sur le roi, vingt-cinq millions de rentes perpétuelles sur la Ville, etc.1
Voilà donc le roi débiteur à une partie de ses sujets, et il ne peut s'acquitter qu'en rendant tous ses sujet» débiteurs. Or, cette dette est si haute numérairement, que, pour s'acquitter numérairement au prix de l'argent du temps de saint Louis, il faudrait annuellement près de trois milliards de nos espèces, c'est-à-dire en poids et titre de oe temps-là, et douze milliards du temps de Charlemagne. Ainsi, plus on approcherait des premières valeurs, et plus on augmenterait la dette du roi, et la difficulté de payer l'imposition numéraire.
Il doit donc y avoir une abondance de valeurs numéraires telle, que les peuples puissent facilement, par la vente de leurs travaux et denrées, payer l'imposition nécessaire au roi, pour acquitter sans retranchement ni retardement toutes les charges de l'État; d'oè il résultera la confiance pour les effets royaux, et par conséquent celle des particuliers pour le commerce, qui, sans cela, languira toujours; car tout tient à la masse générale.
Le rentier sur le roi ne peut être payé qu'autant que ces valeurs numéraires abonderont, et il connatt mal qes intérêts lorsqu'il demande le rabais des denrées. Il lui est bien plus avantageux d'être assuré de son payement en achetant un peu plus cher, que de craipdre continuellement des réductions, d'être incertain spr le payement des arrérages, et enfin de voir son capital perdre la moitié, et de connaître que ses autres débiteurs deviennent chaque jour moins en état de payer, et enfin insolvables.
Personne n'ignore qu'au commencement de la régence il fut vendu, à vil prix, trente millions de billets de VÉtat, pour payer un quartier des rentes sur la Ville, le défaut de consommation ayant fait manquer les fonds destinés. Quelles pernicieuses ressources, qui rendent l'année suivante plus pesante de trente millions portant intérêt, et d'un dis* crédit encore plus dommageable !
U est juste, et même nécessaire, de proportionner, dans tous las temps, 'la paye militaire à l'enchère générale et continue des vivrai, comme on )e fait dans une cherté occasionnelle de pain; et, selon cette proportion, la paye du soldat au temps de saint Louis devait être de cinq deniers par jour, qui font, au marc de ce temps-là, à peu près
1 Voyez, relativement à ces rentes, U note fie te page 295 4e ce volun$.
comme six spus d'aujourd'hui ; et six sous du temps de saint Louis feraient actuellement environ quatre francs.
Et comme, par tout ce que nous avons dit, le roi reçoit plus de numéraire, cette augmentation de paye devient indifférente ; et l'augmentation numéraire demeure toujours avantageuse au roi et au peuple, comme débiteurs.