‹ Économistes financiers du XVIIIe siècleChapitre 195 sur 198 · BAROMÈTRE DU COMMERCE · texte numérisé non relu

BAROMÈTRE DU COMMERCE

La seconde, que la nation qui redoit a le désavantage du commerce, et que celle à laquelle il est dû a l'avantage.

Et la troisième , que le commerce avantageux attire nécessairement h$ matières d'or et d'argent dans l'État quia l'avantage, ou auquel il

* Je dis que le change baisse quand il tombe au-dessous du pair : c'est ce qu'il faut entendre tant ici que dans la suite. Bien des gens disent qu'il hausse y parce qu'ils entendent qu'il nous faut donner une plus grande quantité de livres ou (Pécus pour une certaine quantité de monnaie étrangère. (Note de l'auteur.)

est dû, et qu'elles sortent de l'État qui 0 le désavantage, ou qui redoit.

II y a cependant des cas qui peuvent apporter quelque exception à cette règle. Il arrive de temps à autre des mouvements extraordinaires dans les changes. Ceux qui sont causés par un fait dé commerce ne sont pas ordinairement de durée, ni d'une sensibilité considérable aux négociants : les choses se remettent promptement dans leur situation naturelle, et la balance penche tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Mais il n'en est pas de même lorsque ces mouvements sont occasionnés par des causes supérieures et indépendantes du commerce. Par exemple» une refonte de monnaie trop avantageuse au roi, et par conséquent trop onéreuse à ses sujets, une chambre de justice, xm visa, etc. , engagent les peuples à remettre leurs fonds à l'étranger, afin de sauver une partie de leur perte : alors, sans être débiteurs, le change baisse tout d'un coup. Il en est de même lorsqu'un Etat, par politique, se trouve obligé à payer de grosses sommes dans les pays étrangers* sans qu'il ait reçu de compensation : alors ce mouvement est la perte du change; il est beaucoup. plus sensible et de plus longue durée. En pareil cas, et avant de passer par le change, il faut l'étudier finement, et l'examiner de bien près; et si on ne le trouve pas capable de soutenir des remises considérables , il vaut beaucoup mieux transporter l'argent en nature que d'abîmer le commerce.

Quoi qu'il en soit, il est certain que des yeux attentifs sur le cours journalier de ce change, en voyant laquelle des deux nations redoit à l'autre, ou laquelle a l'avantage ou le désavantage du commerce, verraient aussi ce qu'il conviendrait de faire pour soutenir ce change ou pour bonifier le commerce. Ce moyen de connaître la balance du commerce est infiniment plus prompt et plus sûr que celui d'examiner l'entrée et la sortie des marchandises ; car il met journellement le législateur en état d'agir, soit pour soutenir et conserver l'avantage, si on l'a, soit pour le rappeler, si on ne l'a pas; au lieu que celui qui résulte de l'examen des denrées qui entrent et qui sortent du royaume ne peut se connaître que longtemps après, et alors il n'est plus temps d'agir. Peut-être faut-il se servir de l'un et de l'autre1.

Article VII. — De quelques-unes des causes qui font varier le prix des biens de toute nature. — Du Système de M. Laur. — Du commerce et de la navigation en général, ainsi que des obstacles qui retardent leur progrés.

Le commerce est l'échange des biens distribués par la nature en différents endroits, et que l'intérêt réciproque nous rend communs*.

1 Voyez, sur le change, Law, Considérations sur le numéraire, chapitre n; — Mémoire sur tes monnaies, II8 partie.

• Voyez la définition du commerce donnée par Melon, et les notes y relatives, pages 709 et 710 de ce volume.

Tous ces biens se comnraniauent à nous en circulant d'un endroit à l'autre, jusqu'à ce que nos besoins satisfaits les aient consumés. La Circulation est donc V essence du commerce, la Consommation en est la fin.

De ce concours unanime à échanger les biens superflus que nous trouvons sous notre main, avec ceux dont le besoin nous est présent, il résulte que, pour rendre à toutes les nations la possession de toutes sortes de biens facile et prompte, selon la mesure de leurs besoins, les espèces d'or et d'argent ', si précieuses dans l'idée des hommes, si propres à circuler sans déchoir de leur valeur réelle, ont été généralement adoptées pour être l'instrument nécessaire de nos échanges, et servir à évaluer les autres biens. Ces biens sont prisés partout, par rapporta la valeur des monnaies qui ont cours dans le pays: ainsi, on ne saurait altérer cette mesure sans altérer l'échange de tous ces biens.

Mais la valeur de tous ces biens n'est jamais fixe, parce qu'ils ne conservent pas longtemps à notre égard le même degré de convenance; leur utilité ne nous est sensible qu'autant qu'ils réveillent en nous la vivacité de nos désirs. Trois choses en règlent toujours les prix courants : 1° leur utilité actuelle; 2° l'abondance ou la stérilité des années; et 3° la valeur numéraire des monnaies \

Si plusieurs sortes abondent, notre goût varie sur le choix ; notre empressement s'affaiblit, la consommation perd son feu ; tous ces biens négligés se donnent au rabais.

De même, le défaut de confiance qui fait resserrer ces denrées ou l'argent, altère la circulation de l'un et de l'autre. Si celle des biens est affaiblie, ils augmentent de prix ; si c'est celle de l'espèce, les biens s'avilissent et deviennent à rien.

Au contraire, si beaucoup d'espèces circulent; si quelque besoin réel ou l'influence des modes nous fait plus vivement sentir la convenance de ces biens, les prix s'augmentent. Heureuse vicissitude, ressort qui meut tout le commerce, puisque ce flux et reflux dans les prix est une occasion alternative de perte et de gain ! La perte inquiète et rebute, le gain excite ; il attire les hommes au travail, et il ranime la circulation, que le défaut de désir ou de confiance avait affaiblie. De là, l'excès d'abondance se répand où il est aperçu nécessaire. De là, les biens superflus se confondent dans des usages si recher-

1 Les Lydiens furent les premiers qui, pour la facilité de leur commerce, fabriquèrent des monnaies d'or et d'argent, lis sont aussi les premiers qui aient tenu des cabarets, et qui se soient mêlés de marchandises. Ils inventèrent les jeux, cehii des dames, de la balle, etc., et bâtirent la ville de Tyr, avec plusieurs autres. Hérodote, livre 1, page 44 de la traduction de Du-Rier, in-folio, Paris, 1645. (Note 4e l'auteur.)

' Voyez chapitre i, article vu, application m.

chés par l'art, qu'on n'en connaît plus lu nature. C'est ainsi que s'opère la consommation; par conséquent, si un pays fertile donne l'être au commerce, la circulation lui donne ï accroissement1 ; ce qui nous doit faire sentir combien il est dangereux d'altérer ou d'affaiblir cette circulation \

La culture de la terre et Y industrie sont donc l'origine et les principes de toutes les richesses dont jouissent les hommes, et par conséquent les deux seuls objets sur lesquels roulent les finances.

Il s'agit donc de donner aux biens naturels tous les usages qui leur sont propres, d'en rendre l'utilité sensible à nos besoins présents, et d'exciter par leur convenance les besoins des étrangers, aûn de nous procurer une circulation de ces biens, si prompte au dehors, et par conséquent un prix si supérieur pour nous, que l'étranger qui restera en défaut sur les équivalents à fournir de sa part, soit contraint de remplir en notre faveur ce défaut en espèces d'or et d'argent. C'est là le véritable et l'unique moyen, non-seulement d'empêcher la sortie de notre argent, mais d'attirer celui de nos voisins, et de nous procurer un débit avantageux de nos denrées, et par conséquent aux peuples la facilité de payer les impositions, et non pas de surhausser les monnaies, comme le dit l'auteur de Y Essai politique sur le Commerce*. Ce Surhaussement de la valeur numéraire des espèces ne peut jamais nous être avantageux.

La fertilité d'un Etat et l'industrie des peuples sont les deux sources du commerce. On doit à la fertilité tout ce que l'étendue du pays et les différents avantages du terroir peuvent produire. On doit à l'industrie les divers usages auxquels on emploie les productions de la nature, soit qu'elles viennent de notre fonds, ou de celui de l'étranger. Lorsque l'industrie s'exerce par les régniéoles sur notre propre fonds, le commerce qui reçoit d'elle son état florissant est naturel, et est le plus solide.

La solidité du commerce consiste dans la diversité des biens que produit un pays fertile; son progrès, dans l'étendue qu'il reçoit de l'activité de l'industrie. Or, l'activité ne manque pas aux Français ; mais les Français manquent à eux-mêmes. Leur génie est propre pour

1 On s'imagine que le corps social a d'autant plus de vie et de santé que la circulation des valeurs est plus générale et plus rapide. Oui, quand cette circulation sert à la confection des produits. Non, quand elle n'ajoute à l'objet qui circule aucune utilité, aucune valeur nouvelle. (J.-B. Say, Cours complet d'économie politique, tome II, page 435.)

— L'école de Law, en mettant le mot circulation à la mode, au commencement du dix-huitième siècle, oublia de faire cette importante distinction.

1 Voyez, chapitre i, la fin de l'article vi.

* Chapitre xvui, n° 4, page 780 de ce volume.

974 WJTOT.

le commerce; mais ils l'appliquent à de faux commerces, parce que les voies qui y conduisent leur paraissent plus directes, plus abrégées, les moissons plus promptes, plus brillantes, et toujours tolérées.

Le commerce, dont il semble que Ton ne fait pas assez de cas en France, n'est cependant pas ce qui mérite le moins l'attention du ministre. Peut-être aussi serait-il l'objet d'une des principales attentions du gouvernement, si ceux qui sont à la tète dès affaires avaient le temps d'y penser davantage, et si les autres objets qui les occupent, et qui semblent plus importants, leur permettaient de considérer de quelle conséquence le commerce est à l'Etat. Chez les antres nations, il est la première raison de l'Etat. Le raisonnement et l'eipérience concourent à les affermir dans ce principe.

Deux intérêts différents et opposés se trouvent ordinairement dans le commerce: 1° l'intérêt particulier du marchand, dont le bot est toujours de gagner et de s'enrichir, sans faire aucune attention au bien de l'Etat auquel son commerce peut être préjudiciable, quoiqu'il soit avantageux pour lui en particulier ; 2° l'intérêt général du commerce et de l'Etat. Ce dernier est réel et n'a pour objet que le bien général dç la nation. Or, il est digne de l'application des ministres d'entrer dans l'examen de ce qui est avantageux à l'Etat, pour le protéger; et de ce qui peut lui causer du dommage, pour ne le pas tolérer.

Tout le commerce qui se fait en tirant de nos voisins une infinité de marchandises qui n'ont d'autre utilité que celle de satisfaire le luxe des meubles, des habits et des tables, doit être regardé comme un moyen dont nos voisins se servent pour attirer notre or et notre argent, moyen d'autant plus contraire au bien de l'Etat, qu'il est seul capable d'épuiser le royaume d'or et d'argent. Voilà le commerce ruineux à l'Etat, commerce qui pourtant peut être utile au particulier qui fait, sur ces sortes de marchandises, un gain qui, loin d'être protégé, doit être diminué.

Au contraire, tout ce qui augmente la culture et le produit des terres, tout ce qui favorise nos bonnes manufactures, tout ce qui en facilite le débit et le transport chez l'étranger ; et enfin tout ce qui peut augmenter nos pêches et notre navigation, est digne de protection, parce que ces choses sont également utiles à l'Etat et aux particuliers.

Le commerce en général, par rapport au bien de l'Etat, n'a que deux vues: la première) de décharger l'Etat du superflu des denrées qu'il produit, et que les habitants fabriquent au delà du nécessaire à leur consommation, et de tirer de l'étranger les choses qui nous manquent, et qui sont absolument nécessaires. Et la secondé, d'enrichir l'Etat en même temps que le particulier.

REFLEXIONS SUR LE COMMERCE ET LES FINANCES. Vfb

Ou connaît si le commerce est avantageux ou contraire au bien de l'Etat, en comptant exactement pour quelle somme chaque année, Tune portant l'autre, on fait sortir du royaume des marchandises crues et fabriquées dans le pays; et pour quelle autre somme on en tire chaque année du pays étranger. Si, en balançant ces deux sommes, on trouve qu'il sorte toutes les années pour plus de marchandises du crA et de la fabrique du pays qu'il n'en est entré des pays étrangers, alors on dit que le commerce est bon et utile à l'Etat \ parce que le débit .que nous faisons de nos marchandises excédant la valeur de celles que nous recevons de l'étranger, cet excédant nous est toujours payé en argent. C'est la seule voie que nous ayons pour obtenir ce métal: l'étendue de ce commerce est la mesure la plus exacte de nos richesses, et de la puissance de l'Etat.

Si au contraire nous tirons de l'étranger pour plus de marchandises que nous ne lui en fournissons nous sommes indispensablement obligés de payer cette différence en argent; ce que nous faisons en leur envoyant nos matières d'or et d'argent, quand elles arrivent des Indes en Espagne, au lieu de les faire venir en France ; ou eu leur transportant nos espèces, ce qui appauvrit l'Etat, et met hors de travail tous les ouvriers que cet argent transporté aurait pu employer.

Le remède au dernier cas, est de retrancher l'usage des marchandises inutiles et superflues, qui ne servent qu'à la sensualité et au luxe. L'empire romain, devenu si puissant et si riche par les dépouilles de tant de provinces, se perdit en permettant pendant la paix aux étrangers de s'établir à Rome, et d'y apporter les marchandises do leur pays, qui, étant devenues agréables aux Romains, augmentèrent le luxe, et à la fin épuisèrent d'argent les citoyens et l'empire : ce qui les mit hors d'état d'apaiser les séditions que ces étrangers, mêlés avec les citoyens, excitèrent pour favoriser l'ambition des plus hardis, et de repousser ensuite les barbares qui les attaquèrent, et se rendirent maîtres de toute l'Italie.

On a vu ci-devant2 que le cours des changes étrangers, qui est le

1 On ne sait pas trop si ce moyen de connaître la situation du commerce est bien sûr; car il ne nous suffit pas de fournir à l'étranger pour aulant de nos biens, arts et fabriques qu'il nous fournit des siens, nous devons de plus lui en fournir pour nos dépenses faites chez lui, pour les droits accordés au saint-siége et pour les rentes qui lui sont dues par l'Hôlel-de-Ville. Ces (rois articles forment une seconde dette dont le royaume est chargé envers l'étranger. Or, le moyen de balancer l'entrée et la sortie des marchandises ne saurait comprendre cette dette. Il est donc insuffisant pour montrer au juste l'état ou la situation du commerce. C'est ce que nous allons rendre sensible, après avoir dit ce qui se fait pour connaître la balance du commerce. (Note de fauteur.)

* Vôyea ei-devant, pagts 9ft> •! 971 .

véritable baromètre du comme* ce, nous présente un second mrak connaître la balance ou Y état de ce commerce , infiniment plus p^ et plus sûr que celui d'examiner l'entrée et la sortie des onck» dises. Ce second moyen met chaque jour le législateur en état lm pour soutenir ou pour conserver l'avantage, si on l'a, ou pour fc^ peler, si on ne l'a pas. Celui qui résulte de l'examen de l'eotréeéi la sortie des marchandises, n'a pas cet avantage; il ne peut se a* naître que longtemps après, et alors il n'est plus temps d 'agir; b pet est faite.

On me dira peut-être que le cours des changes étrangers ne wmr trant pas la sorte de marchandise qui sort de moins, ni celle qui &*• de plus, on ne peut pas savoir ce qu'il faut faire, non-seulement p: éviter nos pertes, mais encore pour nous procurer l'avantage. On npobd, sans crainte de se tromper, que le cours des changes est b@seulement le moyen le plus prompt et fe plus sûr pour connaître T& du commerce; mais encore qu'il suffit, parce qu'il comprend les des dettes dont la France est chargée envers l'étranger. Il nous monte journellement laquelle de deux nations redoit à l'autre, et conséguatment celle qui a l'avantage du commerce. Si nous avons le désavantage, ce désavantage ne peut venir que par les causes expliquées ci— densi avec les principes du change, ou par le trop grand usage que nous bisons des marchandises étrangères inutiles et superflues, qui ne senmt qu'à la sensualité et au luxe. Celles qui nous manquent et qui nous sont absolument nécessaires ne peuvent jamais égaler celles que Vér t ranger tire de nous. Cela étant, la première et la principale cause de notre désavantage est la trop grande consommation de ces choses peu utiles, et dont nous pouvons nous passer aisément. Ainsi, dès que le cours du change nous montre un désavantage avec une nation, en retranchant en tout ou en partie, selon le cas , l'usage des marchandises qu'elle nous fournit, et qui ne nous sont pas absolument nécessaires, c'est rappeler l'avantage en faveur de notre commerce, et le seul moyen d'attirer l'or et l'argent en France.

Par le cours des changes étrangers , on peut voir chaque jour de l'année l'état et la situation de notre commerce avec une nation quelconque : l'examen des marchandises sorties et entrées, qui ne peuvent être calculées exactement faute de savoir les prix des unes et des autres avec la précision requise, n'est qu'un moyen assez imparfait de connaître l'avantage ou le désavantage du commerce. Et quand même ces denrées, arts et fabriques sortant et entrant pourraient être calculées avec toute la précision possible, ce moyen ne pourrait jamais balancer que les biens que nous recevons du dehors, et qui forment

réseofeiu^fre première dette envers l'étranger, avec ceux que nous lui livrons,

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mi^ En effet, le génie du Français se plierait au commerce, si cette T.v profession lui présentait des emplois où les richesses et les honneurs m- fussent attachés, comme dans d'autres professions infiniment moins ^ utiles à l'Etat, et où il faut même moins de capacité et de prudence ^ que dans le commerce; et si l'attrait du gain, qui est plus rapide et v£ plus grand dans la finance, n'en détournait la plupart de ceux qui y bv sont propres.

£■ Tout homme qui sait sonder et conduire une affaire d'intérêt,

*-■ et en qui ce génie bien réglé domine, est négociant né, et peut réussir dans le commerce. Mais, si ce génie se dérègle, si le désir des fortunes immenses en fait un financier, et la vanité un magistrat (ce qui arrive quelquefois), c'est ôter du commerce les fonds d'argent et les hommes qui lui étaient propres, et en quelque sorte acquis. Cependant le commerce ne peut s'étendre qu'à proportion des forces qu'il reçoit: et où ces forces ne peuvent arriver, il reste nécessairement un vide. Qu'il serait à désirer que l'on trouvât les moyens de remédier à ces abusl Ne pourrait-on point, par l'attrait de l'honneur et de la fortune, ramener ces ambitieux au commerce naturel ? Qu'on attribue

véritable baromètre du commerce, nous présente un second moyeu de connaître la balance ou Y état de ce commerce, infiniment plus prompt et plus sûr que celui d'examiner l'entrée et la sortie des marchandises. Ce second moyen met chaque jour le législateur en état d'agir pour soutenir ou pour conserver l'avantage, si on l'a, ou pour le rappeler, si on ne l'a pas. Celui qui résulte de l'examen de l'entrée et de la sortie des marchandises, n'a pas cet avantage; il ne peut se connaître que longtemps après, et alors il n'est plus temps d'agir; la perte est faite.

On me dira peut-être que le cours des changes étrangers ne montrant pas la sorte de marchandise qui sort de moins, ni celle qui entre de plus, on ne peut pis savoir ce qu'il faut faire, non-seulement pour éviter nos pertes, mais encore pour nous procurer l'avantage. On ré— pobd, sans crainte de se tromper, que le cours des changes est nonseulement le moyen le plus prompt et % plus sur pour connaître l'état du commerce; mais encore qu'il suffit, parce qu'il comprend les deux dettes dont la France est chargée envers l'étranger. Il nous montre journellement laquelle de deux nations redoit à l'autre, et conséquemment celle qui a l'avantage du commerce. Si nous avons le désavantage, ce désavantage ne peut venir que par les causes expliquées ci-devant avec les principes du change, ou par le trop grand usage que nous faisons des marchandises étrangères inutiles et superflues, qui ne servent qu'à la sensualité et au luxe. Celles qui nous manquent et qui nous sont absolument nécessaires ne peuvent jamais égaler celles que l'étranger tire de nous. Cela étant, la première et la principale cause de notre désavantage est la trop grande consommation de ces choses peu utiles, et dont nous pouvons nous passer aisément. Ainsi, dès que le cours du change nous montre un désavantage avec une nation, en retranchant en tout ou en partie, selon le cas, l'usage des marchandises qu'elle nous fournit, et qui ne nous sont pas absolument nécessaires, c'est rappeler l'avantage en faveur de notre commerce, et le seul moyen d'attirer l'or et l'argent en France.

Par le cours des changes étrangers , on peut voir chaque jour de l'année l'état et la situation de notre commerce avec une nation quelconque : l'examen des marchandises sorties et entrées, qui ne peuvent être calculées exactement faute de savoir les prix des unes et des autres avec la précision requise, n'est qu'un moyen assez imparfait de connaître l'avantage ou le désavantage du commerce. Et quand même ces denrées, arts et fabriques sortant et entrant pourraient être calculées avec toute la précision possible, ce moyen ne pourrait jamais balancer que les biens que nous recevons du dehors, et qui forment

notre première dette envers l'étranger, avec ceux que nous lui livrons, et laisserait en arrière une seconde dette* formée par nos dépenses semées en pays ami ou ennemi, par les droits attribués au saint-siége, et par les rentes dues aux étrangers sur l'Hôtel-de-VilIe. Ces deux sortes de dettes composent tout ce que doit la France à l'étranger : il oe lui suffit pas de rendre à l'étranger, en biens de son crû, arts et fabriques, une valeur égale à celle qu'elle reçoit de lui, ou à la première dette; elle doit de plus remplir la valeur de cette seconde dette, soit en bjens de son crû, soit en ses espèces. Or, le moyen dont on se sert pour connaître la balance du commerce, ne comprenant pas cette seconde dette, est insuffisant; d'ailleurs, par ce moyen, on ne peut connaître l'état du commerce assez tôt pour y remédier. Le moyen que nous proposons est l'unique, le plus prompt et le plus sûr. Il comprend les deux dettes; ainsi, il est préférable en tout sens : si on ne le trouve pas 'tel, on le trouvera tout au moins indispensable pour réparer les défectuosités de l'autre.

La France, par sa situation, par son climat, par la fertilité de ses provinces, par l'industrie et par le génie de ses habitants, a des avantages pour le commerce que toutes les autres nations n'ont pas. Mais cela ne suffit pas pour rendre son commerce florissant: il faut que ses habitants aient du goût et de l'inclination pour ce commerce. J'ai déjà dit, et je le répète, le génie du Français est heureux pour le commerce; mais il l'applique à de faux commerces.

En effet, le génie du Français se plierait au commerce, si cette profession lui présentait des emplois où les richesses et les honneurs fussent attachés , comme dans d'autres professions infiniment moins utiles à l'Etat, et où il faut même moins de capacité et de prudence que dans le commerce; et si l'attrait du gain, qui est plus rapide et plus grand dans la finance, n'en détournait la plupart de ceux qui y sont propres.

Tout homme qui sait sonder et conduire une affaire d'intérêt, et en qui ce génie bien réglé domine, est négociant né, et peut réussir dans le commerce. Mais, si ce génie se dérègle, si le désir des fortunes immenses en fait un financier, et la vanité un magistrat (ce qui arrive quelquefois), c'est ôter du commerce les fonds d'argent et les hommes qui lui étaient propres, et en quelque sorte acquis. Cependant le commerce ne peut s'étendre qu'à proportion des forces qu'il reçoit; et où ces forces ne peuvent arriver, il reste nécessairement un vide. Qu'il serait à désirer que l'on trouvât les moyens de remédier à ces abusl Ne pourrait-on point, par l'attrait de l'honneur et de la fortune, ramener ces ambitieux au commerce naturel? Qu'on attribue

fc DUTOT.

ix aines des négociante, qui suivront le commerce de leurs pères, le Jéme surcroît de partage sur les eflets mobiliers de la succession, quç les lois en faveur des nobles ont établi sur les fiefs; ou tout au moins qu'on fasse revivre cette belle ordonnance du roi Jean, de Tan 1350, renouvelée par Henri III le 15 juin 1586 ; celle de François Ier, du 12 janvier 1538; cette autre célèbre ordonnance de Louis XIII, du 1er février 1629, si favorable à notre commerce1: sa déclaration du 27 juillet 1632, et les ordonnances des 15 juillet et 14 septembre 1687! Alors, nous n'aurons nul terrain qui ne profite dans toutes ses propriétés; plus de négligence par rapporta la nature; nulle production qui ne prenne autant de manières d'être que l'on peut concevoir d'usages qui lui conviennent ; plus d'assoupissement dans les arts. Quel surcroît de force dans la navigation ! Quelle vivacité, quelle opulence dans les manufactures! C'est alors que la félicité des sujets serait au plus baut degré, et que, comme le d^t l'auteur de V Essai politique sur le commerce, « ils béniraient à jamais le législateur attentif à les soulager. »

Mais un préjugé malheureux, qui nous fait regarder le commerce comme une profession qui ne convient qu'au peuple , et qui eu exclut Ja noblesse, est encore un obstacle à ce même commerce. Cette no* blesse ne considère pas qu'elle est obligée de vivre du revenu de ses terres; que ce revenu augmente si les denrées produites par ces terres au delà du nécessaire à la consommation des habitants, peuvent se répandre dans les pays étrangers. Or, cela ne se peut faire que par le commerce aidé de la navigation : c'est donc le commerce et la navigation qui enrichissent les particuliers et l'Etat, qui rendent le prince plus puissant, plus respecté, et plus craint de ses voisins. C'est le commerce qui nous procure l'or et l'argent, premiers mobiles de toutes les actions. Nous n'avons aucune mine de ces métaux : tout l'or et l'argent que nous avons en France est dû aux soins et au travail du négociant; il sert l'Etat en risquant son bien, et quelquefois sa vie, sur mer, pour nous procurer l'abondance de ce qui nous manque et le débit de notre superflu. Son but est de s'enrichir, il est vrai; mais en s'enrjchissant il enrichit le royaume et le rend plus puissant. La noblesse défend l'Etat et le sert à la guerre, où elle risque sa vie et dépense son bien. Son but est de se signaler et de s'avancer. Le but de la noblesse est plus noble et plus généreux, il faut en convenir; mflis la guerre, à la longue, conduirait l'Etat à sa perte; le commerce, au contraire, le rend nécessairement plus riche et plus puissant, le

1 Elfe renouvelle les ordonnances de Louis XII de 1504, et de Htori II de 1*01.

met en état de se défendre contre les attaques de ses ennemis, et la noblesse en situation de pouvoir figurer selon son rang.

Oue deviendraient la noblesse et l'état ecclésiastique, s'ils n'étaient pas soutenus des laboureurs et des marchands? C'est un noble qui va nous l'apprendre, un noble du premier ordre, un noble bon citoyen et grand ministre ; en un mot, c'est le duc de Sully, qui , dans ses OEconomies royales et servitudes loyales1, s'exprime ainsi. Après avoir fait l'apologie de la noblesse, il dit : « Néanmoins il se vérifiera, si toutes circonstances sont bien examinées en détail et par le menu, que ce corps tant plein d'éclat, de gloire et de splendeur, et de hautaines jactances, deviendrait non-seulement inutile, mais dangereux à l'Etat, s'il se trouvait une fois destitué des aides, secours et assistances qu'il tire des marchands, artisans, pasteurs et laboureurs. » Sully détaille ici les utilité» des uns et des autres, et conclut « qu'un Etat souverain se passerait mieux, pour les chevances et commodités de |avie humaine, de gens d'Eglise, nobles, officiers de justice et financiers, que de marchands, artisans, pasteurs et laboureurs. »

Pourquoi donc ne pas honorer, estimer et protéger davantage une profession qui nous est si utile? Pourquoi n'a-t-elle pas en elle des grades de distinction et d'honneur, qui puissent empocher ceux qui y sont les plus propres et les plus utiles d'en sortir, pour acheter des distinctions qu'ils ne trouvent point dans leur corps? On ne s'aper- . çoit pas de ce mal , et l'on n'y fait point assez d'attention : il est cependant un obstacle à notre commerce, et par conséquent à la puissance de l'Etat. Si, sur le faible parallèle que je viens de tracer des services du noble et du négociant, on veut les balancer avec équité et sans prévention, on les trouvera tous deux utiles et honorables; on verra qu'il ne faut pas moins de prudence et de capacité pour bien conduire un grand commerce, et une navigation étendue , qu'il faut de valeur et de prudence pour bien conduire une compagnie ou un régiment. Je ne sais même si l'Etat doit faire une si grande différence entre l'action d'un officier qui à la guerre défait ou fait défaire par ses ordres quelques troupes de l'ennemi , et l'action d'un négociant qui fait construire et armer en guerre à ses frais un ou plusieurs vaisseaux, qu'il monte quelquefois lui-même, ou qu'il fait monter par des capitaines qu'il choisit, pour courir sur les ennemis de l'Etat, pour les chercher afin de les vaincre, au risque d'être vaincu par un combat sanglant et opiniâtre. S'il est vainqueur, il amène sa prise en France, souvent très-richement chargée; l'Etat en profite, comme ce négociant.

* Tome VU, page 275 et 274 de l'édition io-42< Rouen, 1642.

Il me semble qu'il y a au moins autant de valeur d'un côté que de l'autre; ils affaiblissent les ennemis de l'Etat l'un et l'autre : pourquoi donc l'honneur et la récompense sont-ils si différents?

Au reste, le commerce en gros et maritime n'a en lui-même rien que d'honorable. L'antiquité nous fournit d'illustres témoignages en faveur de ceux qui le faisaient. Salomon, roi d'Israël, faisait, selon l'Ecriture, un grand commerce au dehors. Solon, ce grand législateur d'Athènes, qui était d'une des plus nobles maisons de cette florissante république , et qui du côté de son père descendait de Codrus, dernier roi d'Athènes, pour rétablir les désordres causés dans la fortune de sa famille par les trop grandes libéralités de son père , aima mieux faire le commerce, que de recevoir de l'argent des personnes riches qui lui en offraient, et qui lui promettaient de ne l'en jamais laisser manquer. « Or, en ce temps-là» , dit PI ut arque, après Hésiode1, « il n'y avait ni travail des mains qui fût honteux, ni art, ni métier qui mît de la différence entre les hommes. La marchandise surtout était honorable, parce qu'elle ouvre le commerce avec les nations barbares, qu'elle donne le moyen de faire amitié et alliance avec les rois, et qu'elle instruit d'une inGnité de choses qu'on ignorerait sans elle. Il y a eu même des marchands qui ont fondé de grandes villes, comme P rôti s, qui fonda Marseille, après avoir acquis l'amitié et l'estime des Gaulois qui habitent le long du Rhône. On dit aussi que le sage Thàlès, et Hippocratk le mathématicien, se mêlèrent de marchandise, et que Platon ne fournit aux frais de son voyage d'Egypte que par le moyen de l'huile qu'il y vendit. *>

Caton le censeur, ce Démosthène romain, cet homme si austère et si délicat sur la vertu et l'honneur, ne dédaigna pas d'acquérir du bien par le commerce : il disait que le commerce en gros dépendait principalement de l'esprit, et que le commerce en détail n'était qu'un ouvrage de la main. Comme tous les actes de l'esprit sont nobles, les lois qui ont négligé la distinction et l'illustration du commerce en détail, pour certaines raisons morales, ont distingué et honoré le commerce en gros.

Selon Cicéron \ le commerce en détail est vil et sordide, et le commerce en gros ne l'est point : celui-ci apporte de tous les lieux du monde les commodités et l'abondance; il demande de l'esprit et de la prudence, et il est aussi utile au public que la médecine, l'architecture, etc., que Cicéron trouve honorables.

Une preuve que le commerce ne dérogeait point et n'avait rien de

' Traduction de M"" Dacier.— * De o/JJctt*, lib. 1.

bas chez les Romains , c'est que l'empereur Pertinax l'exerça pendant la plus grande prtie de sa vie , et même depuis qu'il fut empereur1. Caracaua, dans le cruel massacre qu'il fit faire à Alexandrie, eut de grands égards pour le corps des marchands, qui y était très-grand : dans les ordres qu'il donna pour en faire sortir les étrangers, il en excepta les marchands, et les y laissa en liberté. Alexandre Sévère, dans la vue de faire fleurir le commerce à Rome et d'y attirer les marchands , leur accorda de grandes immunités. Maximin exerça luimême le commerce avec les Goths, etc.

On trouverait beaucoup d'autres exemples, si on voulait les chercher, qui feraient voir que de grands hommes n'ont pas dédaigné d'acquérir du bien par le commerce : ces exemples sont communs chez les Grecs et chez les Romains ; ces peuples étaient aussi délicats que nous sur l'honneur. Les Anglais, les Hollandais, etc., pensent à ce sujet comme les Grecs et les Romains. Je ne sais pourquoi nous ne les imitons pas. Les Vénitiens, pour faire instruire les enfants des nobles dans la marine, obligent les vaisseaux marchands qui vont dans les pays étrangers d'en prendre toujours deux, que le capitaine est obligé de nourrir à sa table, sans qu'ils soient tenus à autre chose qu'à être témoins des manœuvres du vaisseau et des observations des pilotes.

Enfin , le commerce maritime était si honorable chez les anciens, que les empereurs lui accordaient une protection particulière. « Ils « honoraient les villes qui s'étaient signalées dans le commerce, ou « dans la construction des vaisseaux , ou qui étaient célèbres par « quelque port considérable*.» Ces villes faisaient marquer leurs médailles d'un vaisseau, ou seulement d'une proue, ou d'un Neptune avec son trident, ou d'un dauphin. Telles étaient les médailles de Tyr*, de Sidon , de Byzance, de Leucate, de Chélidoine , de Syracuse, etc.

La France, aussi bien que l'empire romain , a des villes maritimes et commerçantes qui méritent des médailles, et qui sont assurément dans le cas d'être honorées et protégées, parce qu'elles se sont signalées dans le commerce et dans la construction des vaisseaux. Elle en a même

'Histoire du commerce et de la navigation des anciens, par M. Huet, chapitre lvii, n"9, M, *2eH3.

1 Histoire du commerce et dç ta navigation chez les anciens, chapitre xlvî, n« 15, page 273. •

8 L'Écriture sainte, chapitre xxvn cCÉzéchieï, nous fournit un glorieux témoignage des richesses et des forces maritimes de la ville de Tyr, dont le prophète fait l'éloge, ainsi que de ses matelots, de ses vaisseaux, de son grand commerce, etc. Mais ce pourrait bien être l'ancienne Tyr. La nouvelle la surpassa de beaucoup, selon feu M. Huet, en son Histoire du commerce et de la navigation des anciens , chapitre vm, n° 4, page 33. Selon Hérodote, les Tyriens viennent des Lydiens, comme on Fa dit ci-devant, au commencement de cet article. (Note de fauteur.)

qui ont plus fait, et qui, n'ayant ni fonds de terres ni manufactures, se sont jetées dans la navigation. Elles se sont accoutumées aux hasards ; leurs vaisseaux ont affronté les dangers ; elles sont devenues formidables aux voisins, en les harcelant sans cessr, et en les affaiblissant au point que ces ennemis, pour venger leurs pertes, jurèrent celle d'une de ces villes, et pour cet effet inventèrent cette redoutable machine si célèbre qui devait la réduire en cendres. Que n'ont pas fait les courageux habitants de cette fameuse ville, également négociante et guerrière, pour braver tous Jes efforts des ennemis de la couronne! Bornés à quelques rochers, ils ont su la rendre inaccessible de toutes parts, y construire des forteresses qui assurent leur port, rendre en un mot leurs rochers un prodige de l'art , et un monument éternel du génie de la guerre allié au génie du commerce. Combien cette ville, et quelques autres qui, comme elle, cultivent le négoce, n'ont-elles pas fait éclore d'excellents capitaines de mer! combien de vaisseaux n'ont-elles pas construits et armés! Que de matelots! que d'ouvriers! que de jeunes combattants n'ont-elles pas mis en œuvre ! ! Aussi , combien d'or et d'argent n'ont-elles pas fait entrer dans le royaume! Leurs vaisseaux, heureusement arrivés de la mer du Sud en 1709, apportèrent pour plus de trente millions de matières <Tor et d'argent, qui furent à l'Etat d'un secours d'autant plus important, que ces villes prêtèrent quinze millions au roi dans un besoin très-pressant. C'est le ministre même des finances qui le dit dans son Mémoire, cité par nous au chapitre f9 de cet ouvrage*. Que de dépouilles de l'ennemi ces villes négociantes n'ont-elles pas remportées, désolant le commerce de nos voisins, et assurant le nôtre! La noblesse, dont une si grande partie est oisive dans ses châteaux, se croira-t-elle donc plus utile à l'Etat, plus brave, plus belliqueuse, que ces négociants militaires, que ces héros bourgeois? Que n'auraient pas fait les républiques de la Grèce, que n'auraient pas fait les Romains, pour combler d'honneurs et de récompenses des citoyens si dignes de ce nom !

Les forces maritimes contribuèrent beaucoup à la grande puissance des Romains. Aussi voit-on dans le Digeste quelques lois qui nous font connaître l'application qu'ils donnèrent en certain temps aux affaires de la mer, même pendant le fort de leurs guerres. Les exemptions des charges municipales, qu'ils accordèrent aux citoyens pour les

1 On me permettra de remarquer ici que plusieurs des armateurs et matelots dont la ville de Saint-Malo s'est servie durant le cours des dernières guerres, étaient Normands. Parmi ceux qui montaient leurs vaisseaux, et qui se distinguaient dans les combats, il y en avait beaucoup de cette province. Aujourd'hui, plusieurs familles malouines en sont originaires. (Note de Vauteur.)

* Voyez ci-devant, page 858, chapitre f, article rv.

inviter à construire des vaisseaux et à cultiver lé commerce, sont des preuves invincibles qu'ils sentaient parfaitement que les forces maritimes et le commerce étaient nécessaires à la conservation et à l'accroissement de leur puissance.

Le cardinal de Richelieu , qui avait des vues si étendues pour la grandeur de l'Etat, ne trouva point de moyen plus efficace pour augmenter la puissance du roi et la richesse de la nation, que d'augmenter la navigation et le commerce ; en effet, il n'y en a point d'autre qui puisse nous attirer l'or et l'argent. Ce grand homme d'Etat nous montre bien la nécessité et l'utilité d'une puissance sur mer '. Selon lui, le commerce est une dépendance nécessaire de cette puissance maritime. Après avoir montré les avantages que les Anglais auraient sur nous si notre faiblesse sur mer nous était tout moyen de rien entreprendre à leur préjudice, il rapporte pour exemple l'affront que fit cette nation orgueilleuse au duc de Sully, envoyé par Henri IV en Angleterre en qualité d'ambassadeur extraordinaire, et il conseille à Louis XIII de se mettre en état de n'en plus souffrir de semblables. Il fait voir tous les avantages d'une puissante marine ; il en prouve futilité et celle du commerce par l'exemple des Hollandais, qui ne sont devenus puissants que par leur marine et leur commerce. Ce fut pendant son ministère que Louis XIII fit cette belle ordonnance du l#r février 1629, dans laquelle, pour engager les sujets à faire le commerce de la mer, il déclara, par l'article 452, que « les gentilshommes qui feraient ce commerce par eux-mêmes ou par des personnes interposées, ne dérogeraient point à leur noblesse, etc. »

Ce fut sur ces mêmes principes que le grand Colbert, ce vrai ministre, protégea les arts et les manufactures. Il y avait en France alors beaucoup de facteurs et de commissionnaires des négociants étrangers, et très-peu de négociants. H regarda les sociétés ou les compagnies comme le moyen le plus propre à engager les Français à faire le commerce par eux-mêmes. Et comme, entre tous les commerces qui se font dans toutes les parties du monde, il n'y en a point de plus riche ni de plus considérable que celui des Indes Orientales, il reconnut l'importance de la navigation et des voyages de long cours ; il observa que ces voyages étaient non-seulement une marque certaine de la puissance d'un Etat , mais encore un moyen infaillible d'y apporter I abondance. Il crut donc qu'il était de la gloire du roi et de l'intérêt de ses peuples d'entreprendre ce commerce, que Henri IV et Louis XHI n'avaient pu conduire à sa perfection. Il porta le roi à for-

1 Testament politique de ce cardinal, chapitre ix, sections v et vi.

mer le même dessein en 1664, et à ne rien épargner pour l'accomplissement dvun si grand ouvrage, qui pouvait tenir son' rang parmi les événements les plus fameux du règne de Louis le Grand. Il forma une Compagnie des Indes Orientales, il la protégea de toute sa puissance, il l'assista de ses deniers, et prit sur lui les charges de l'exécution les plus pesantes, sans vouloir participer à la félicité des succès. On lit même dans l'Histoire du Japon du père de Charlevoix, jésuite, que, sachant que les Japonais ne recevaient dans leurs ports que les vaisseaux des Hollandais, et ne voulaient commercer ni avec les Espagnols ni avec les Portugais, à cause de la religion catholique dont ils font profession, et qu'on leur avait rendue odieuse, ce ministre projeta de faire dire à l'empereur du Japon que le roi de France avait beaucoup de sujets qui suivaient la religion des Hollandais, et que, s'il le trouvait bon, le roi ne lui enverrait que des vaisseaux montés par ceux de cette religion 1. Cela s'appelle penser en ministre. Ce projet n'eut point de succès, à cause de la prévention du gouvernement japonais qui redoute les étrangers, instruit de ce qui s'est passé dans les Indes Orientales et Occidentales.

C'est ainsi que ce grand ministre encourageait les négociants à se donner au commerce maritime, et à faire construire des vaisseaux propres aux voyages de long cours. Cette Compagnie ne fut pas la seule qu'il forma; il en lit une pour les Indes Occidentales, pour le commerce du Levant et pour celui du Nord. Il s'attacha à perfectionner nos anciennes manufactures; il en établit de nouvelles; cnGn il protégea puissamment le commerce, les arts et les manufactures, qu'il regardait avec raison comme le moyen le plus efficace pour augmenter la puissance du roi et la richesse du royaume. En effet, je le répète encore, il n'y en a point d'autre qui puisse nous attirer l'or et l'argent. M. Colbert eut la satisfaction de voir que ses peines et ses soins ne furent pas inutiles; il laissa le commerce dans un état florissant. Hais, depuis lui, les choses changèrent bien de face; le commerce était anéanti, et toutes les dépenses qu'il avait faites pour l'établissement de la Compagnie des Indes Orientales, et celles qui avaient été faites depuis lui par ses successeurs, ne suffisaient plus pour rendre ce commerce fructueux.

MM. les Malouins s'en chargèrent en 1710, moyennant dix pour cent qu'ils donnaient du total de la vente des marchandises qu'ils en rapportaient. D'abord, ils n'étaient point au fait de ce commerce, et il languissait dans leurs mains; il était aussi trop faible pour remplir tous nos besoins. En sorte qu'il nous fallait encore acheter de nos voi-

1 Voyez les Observations sur les écrite modernes, tome X, page 305.

sins *ne partie des marchandises qui nous venaient des pays orientaux # servitude dont M. Colbert avait voulu nous affranchir, et qui était aussi honteuse qu'elle était ruineuse pour l'Etat.

Dans cette même vue, pour .profiter des grandes dépenses qui avaient été faites à ce sujet depuis cinquante-cinq ans, et pour ne pas laisser un si noble dessein sans effet, M. Law, gentilhomme écossais, qui, dès le mois de mai 1716 \ avait établi une Banque gméraleen France, et une compagnie de commerce sous le nom de Compagnie d'Occident, avec des actions, fit ôter la Compagnie des Indes aux Halouins, dans le temps qu'ils commençaient à entendre ce commerce et à le bien faire ; il fit réunir cette compagnie au mois de mai 1719 à celle d'Occident, et on nomma la nouvelle compagnie Compagnie des Indes. Elle est le seul vestige qui nous reste du système de M. Law.

L'importance de l'établissement de la Banque fut reconnue par ses progrès ; l'expérience fit voir l'utilité que l'on en pouvait retirer, par la facilité de faire venir à Paris les deniers royaux, sans frais et sans dégarnir les provinces d'espèces. Ce qui procura le moyen d'établir des fonds dans tous les lieux du royaume et dans les places étrangères, en un temps où la confiance était entièrement perdue, et où les opérations du passé ne donnaient pas lieu d'en espérer le retour. L'intérêt modique auquel la Banque escomptait les lettres de change fit diminuer l'usure, et empêcha les sujets d'emprunter en pays étranger ; et les sommes qu'elle prêta aux manufacturiers et aux négociants soutinrent le crédit et augmentèrent les affaires.

Le succès de ces établissements alarma nos voisins, et nous fit ouvrir les yeux ; on sentit qu'il convenait au bien général du commerce et des peuples que la Banque fût protégée. On la déclara donc Banque royale, par Déclaration du 4 décembre 1718, que le Parlement refusa d'enregistrer*. Cette Banque recevait et distribuait toutes les espèces du royaume, par un mouvement perpétuel d'entrée et de sortie ; elle était comme le centre de la recette et de la dépense de l'Etat.

Ce mouvement ne pouvait pas manquer de réveiller et de récompenser partout le travail et l'industrie; car lorsque l'argent est dans un mouvement continuel, la culture des terres, les arts et le commerce ne sauraient demeurer dans l'inaction. Les degrés de V abondance et de la disette sont toujours déterminés par ceux du mouvement et du repos de l'argent. Ce fut ce qui opéra les succès de cet établissement, et l'empressement du public à porter son argent à la Banque, pour avoir de ses billets.

1 Voyez chapitre j, article x, pages 909 et suivantes de ce volume. 3 Voyez la Notice sur Aatc, page 450 de ce volume.

m DUTOT.

Les 100 millions d'actions que distribua la Compagnie d'Occident en vertu des arrêts du Conseil des 12 et 28 juin, et 22 septembre 1718, qui lui furent payés en Billets de l'État1, perdant sur la place depuis 66 jusqu'à 72 pour cent ; la ferme du tabac, dont elle se rendit adjudicataire le 4 septembre 1718, et dont elle augmenta le prix de deux millions vingt mille livres; l'achat qu'elle fit en mai 1719 des fonds et des privilèges de l'ancienne Compagnie des Indes Orientales, dont elle prit le nom, ne faisaient pas des fonds propres à acheter des vaisseaux, des marchandises et autres choses nécessaires, pour aller chercher les profits que les Indes nous offraient : elle fit donc une seconde création de 50 mille nouvelles actions de 500 livres chacune*, que l'on nomma les filles, et qu'on lui paya en argent avec 10 pour cent de plus, ce qui lui fit un fonds de 27 millions 500 mille livres d'argent comptant. Alors elle fait construire des vaisseaux, elle en achète; elle les fait charger et partir, les uns pour l'Asie et pour l'Afrique, et les autres pour l'Amérique. Le roi lui cède le bénéfice sur les monnaies' pour neuf années, moyennant 50 millions qu'elle s'engage de payer, en quinze payements égaux de mois ep mois. Et ne trouvant pas ce fonds encore suffisant à toutes les entreprises de son commerce, vu la force des actionnaires dont la fortune croissait journellement, elle fit une troisième création de 25 millions de nouvelles actions* de 500 livres chacune, qui lui furent payées à raison de 200 pour cent, ou de 1,000 livres Tune : elles furent nommées les petites filles. Elle se rend adjudicataire des fermes générales, et en augmente le prix de trois millions cinq cent mille livres9. Elle prête 1,200 ip illions au roi pour libérer l'Etat, moyennant 3 pour cent d'intérêt par an.' Sa Majesté rembourse les rentes constituées, lesquelles, ne pouvant se convertir en argent aisément, n'étaient d'aucun secours au commerce. Ces remboursements mettaient tout le monde en état de se libérer, et les propriétaires des terres en situation de les mieux cultiver. Pour donner moyen de faire usage de ces remboursements, on fit une quatrième création de 50 millions de nouvelles actions9 , qui furent payées a la Compagnie à raison de 1,000 pour cent. Elle en fait une cinquième encore de 50 millions 7 comme les derniers ; une sixième aussi de 50 millions aux mêmes conditions ". Enfin, en vertu d'un ordre particulier du régent du 4 octobre, elle fait une septième création de 24 mille actions, qui durent être remplacées par un pareil nombre de celles du roi, suivant la délibération de ce jour. Ces actions

1 Voyez la Notice sur Law> page 446 de ce volume.

* En juin 1 719. — * Par arrêt du 25 juillet 1719. — 4 Le 27 juillet 1719.

* En août 1719. — • Le 13 septembre, — f Le 28 septembre. — • Le 2 octobre.

furent levées, excepté celle» que Ton réserva à Sa Majesté, Tous les papiers royaux étaient en valeur. Les billets de l'Etat, qui avaient perdu jusqu'à 72 pour cent, valaient 10, 12 et 14 pour cent de plus que l'espèce.

Voilà donc sept créations d'actions, montant à 624 mille. Ce nombre d'actions était prodigieux, mais elles n'étaient pas des effets remboursables par le roi, ni avec lesquels on pût attaquer les caisses de la Banque : il y avait donc bien moins de danger à en multiplier la quantité, que celle des billets de Banque. Ce nombre d'actions n'aurait dû charger la Compagnie que d'un intérêt à 4 pour cent par an ; or, 624 mille actions à 500 livres formaient un capital de 312 millions, dont l'intérêt à 4 pour cent par an était 12 millions 480 mille livres ; mais elle avait promis un dividende de 200 livres par action, ce qui était beaucoup au-dessus de ses forces : aussi furent-elles réduites à 200 mille dans la suite, comme on l'a vu ci-devant, chapitre i", article x1.

Les six premières créations d'actions avaient été autorisées par des arrêts du conseil : elles montaient à 600 mille, à compte desquelles la Compagnie des Indes avait reçu, le 4 octobre 1719, cent quatrevingt-deux millions cinq cent mille livres en effets et espèces , qui valaient en argent cent onze millions^ trois cent mille livres, comme on le voit par le détail suivant :

100,000,000 En billets de VÉtat, pour le montant de la première création, lesquels ne valaient réellement en espèces que 34,000,000 1. 27,300,000 En argent pour le montant de la seconde création, nommés les filles, ci 27,900,000

8,000,000 Deux payements à compte des petites filles , ou de la troisième création, qui font 400 francs par action, et 5 millions en billets de VÉtat qui valaient en espèces .. 1,800,000

90,000,000 Un payement au plus sur la quatrième création, de 500 livres en billets de l'État, qui valurent, pendant le mois de septembre dernier, depuis 80 jusqu'à 112 pour 100, dont la valeur commune était 96, ce qui faisait en espèces 48,000,000

182,800,000 D'effets, valant réellement en espèces 111,300,000 1.

La Compagnie avait donc encore à recevoir, pour restant des

nourritures des 624 mille actions, 1,615 millions, ci

1,797,500,000, qui est le montant des actions. 1 Voyez page 923 de ce vokafle.

Ci-degsus, donc 111,300,000 1.

Les quatre premières créations valaient sur la place la somme de 1,330,000,000

Partant , l'État gagnait 1,238,700,000 1.

Ledit jour A octobre 1719, il y avait des billets de banque ordonnés pour 320,000,000

Par conséquent l'État était plus riche de 1,738,700,000 1.

C'étaient autant de valeurs réelles que l'État gagnait , et dont la circulation était augmentée \

La Compagnie prêta encore 300 millions au roi le 12 du présent mois d'octobre, aussi à 3 pour cent par an d'intérêt. Elle se chargea des recettes générales. Ainsi, elle était chargée des revenus, des dettes et de l'entretien de l'État, en sorte que ces revenus, qui étaient divisés en tant de branches, tant pour la recette que pour la dépense, furent réunis en une seule, ce qui épargnait les frais immenses d'une régie ou d'une administration si composée, et les bénéfices secrets attachés à chacune de ces différentes parties.

On sent aisément qu'un projet de cette espèce devait trouver beaucoup d'opposition : il rendait inutile toute la science de l'ancienne finance, au grand soulagement des peuples, moins foulés par les droits imposés sur eux, que par la façon de les imposer et de les lever *.

Les progrès étonnants de la banque influant sur le crédit de la Compagnie des Indes, on vit, au mois de novembre 1719, avec une extrême surprise, les actions monter à 10,000 livres (vingt fois plus que leur première valeur'), malgré la Compagnie même qui, pour les empêcher de monter, en répandit en une seule semaine pour 30 millions sur la place, sans pouvoir les faire baisser. Plusieurs causes contribuèrent à cette prodigieuse augmentation : 1° l'union de la ferme du tabac; 2° celle de la Compagnie des Indes; 3° celle de la monnaie et des affinages ; 4° celle des fermes générales; 5° celle des recettes générales ; 6° le défaut d'emploi des deniers provenant des remboursements de rentes sur la Ville, et charges supprimées ; 7° et enfin, le prêt de 2,500 livres que faisait la banque sur chaque action, moyennant 2 pour cent par an d'intérêt.

1 Voyez la note de la page 869. Elle est applicable à tous ces calculs.

* Cette assertion est complètement inexacte. Il n'y avait rien de changé dans la forme de la répartition et de la perception de Pimpôt. Les procédés et les bénéfices de Yancienne finance existaient toujours, et Ton n'avait fait autre chose que de substituer la Compagnie des Indes aux Traitants, ce qui n'améliorait pas le moins du monde le sort des contribuables. Cependant, M. Thiers, dans sa Notice sur Law, adopte sans examen l'opinion de Dulot.

* Voyez Notice historique sur Law, page 460, en note.

Les gains faits et le désir d'en faire fortifiaient la confiance, et portèrent les choses au point que nous allons essayer de représenter.

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