‹ Économistes modernesChapitre 4 sur 11 · IDÉES DE M. NILL SUR LE PRINCIPE DE POPULATION · texte numérisé non relu

IDÉES DE M. NILL SUR LE PRINCIPE DE POPULATION

Ce n*est pas seulement sur la question de l'association queles faits me semblent donner tort à M. Mill. J'ai encore à discuter avec lui un des points les plus délicats et les plus controversés de la science économique, — le principe de population. Celte fois, la question est bien anglaise, et Fauteur s'y montre Anglais au plus haut degré : il se prononce pour les vues de Malthus, et les pousse à outrance. D'après lui, c'est dans les ex-

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ces de population qu'il faudra chercher la cause principale des misères humaines ; c est dans la limite de la population que se trouvent le remède le plus efficace de ces misères, le salut des générations, la vie des sociétés. Si les produits encombrent trop souvent les marchés, si le salaire ne s'élève pas à un taux plus avantageux pour louvrier^ si la part du travail des mains est si minime dans la distribution des profils industriels, c'est aux excès de popul$tion qu'il con* vient de s'en prendre^ et non à d'autres motifs. Une fois cette donnée admise, M. Mill s'y exalte; il cite quelques exemples très-partiels, très-circonscrits et par conséquent peu concluants, puis finit par demander à la législation des armes contre une multiplica tion exubérante, et propose de porter des peines contre ceux qui se permettraient d'avoir des enfants lorsqu'ils sont hors d'état de les nourrir. C'est là un procédé qui rappelle celui d'Hérode, seulement il n'a qu'un caractère préventif.

Il faudrait pourtant s'entendre sur le fond même de ce débat, au lieu de se retrancher derrière de petits chiffres et de petits faits. Ce capital qu'on appelle l'homme est-il, abstraitement parlant, une richesse ou une ruine? Coûte-t-il plus qu'il ne rend? Crée-t-il moins qu'il ne détruit? Voilà la question. Il est vrai que dans ces termes, et d'une manière aussi absolue, il n'est pas un disciple de Malthus qui ne reculât. Ce qu'était le globe avant que l'homme y parût, ce qu'il

est devenu sous sa main, chacun peut le voir et l'apprécier, et aucun système, si subtil qu'il soit, ne tiendrait devant d'aussi éclatantes preuves. L'homme n'est pas comme l'animal, qui vit du fonds commun et n'y ajoute pas un atome ; l'homme n'emprunte rien à la nature sans y apporter en surplus le prix d'un effort intelligent. Sa mission est de féconder le sol et non de le dévaster, d'embellir graduellement cette terre où il est de passage, de manière à ce qu'après l'avoir reçue inculte et dépeuplée, il en fasse le siège de cultures perfectionnées et le grenier de nombreuses populations, telle est la destination évidente de l'homme, marquée dans l'ordre de la Providence et victorieusement confirmée par le spectacle de l'univers. L'homme, abstraitement parlant et envisagé dans l'ensemble, apporte donc ici-bas une richesse et constitue lui-même une richesse: il produit plus qu'il ne consomme, et laisse après lui un héritage qui n'est point à dédaigner, — sa part de concours dans Tamélioration et la civilisation du globe.

Cette vérité, au-dessus de toute atteinte, suffirait pour réduire au néant les plus ingénieux raisonnements de ceux qui voient dans l'homme une cause de ruine, et dans l'accroissement de la population une source de misères. Aussi n'envisagent-ils pas la question de si haut ni d'une manière aussi rigoureuse; ils la réduisent à de plus étroites proportions. Pour eux, c ost une appréciation de limite, un accident de temps

et d'espace. Absolument, rhomine peut être une richesse, disent-ils; relativement, et dans certains cas, il devient une ruine : ruine pourTêtre qui nait, ruine pour le sol qui le voit naître ; il prélève sur le contingent commun une part plus grande que celle qu'il y fournit, et resle affamé en affamant les autres. Tels sont les termes auxquels se réduit Tobjection, débarrassée du cortège de chiffres dont on ne l'entoure que pour se rendre insaisissable. Eh bien, même dans ces termes, il n'y a là rien qui soutienne l'examen. Et d'abord, puisqu'il s'agit d'une limite, où est cette limite? On peut mettre tous les disciples plus ou moins déguisés de Malthus au défi de la fixer. Qu'ils essayent, qu'ils nous disent, non par des a-peu-près et par des subterfuges, à quel signe on reconnaît Texcès de population, c'està-dire là où la naissance de Thomme est un bien pour un pays, là où elle est un mal. Toute liberté leur est laissée; ils peuvent prendre les termes de leur démonstration dans l'étendue du territoire, dans les forces de la production, dans la comparaison des besoins et des ressources, où ils voudront enfin, pourvu qu'ils apportent une loi vraiment sérieuse, vraiment scientifique, sur laquelle l'esprit puisse se reposer, et non ces hypothèses, ces déclamations cent fois reproduites, et qui ne gagnent à se reproduire ni en clarté ni en autorité.

Est-ce une afiaire d*espace, de densité plus ou moins grande de population? Qu'ils fixent donc un

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chiffre! Ils ne le poorrai^it ni ne raseraient. L'espace n'est pas nn terme absolu, la population non plus. Telle contrée est plus fertile, tdle race plus intelligente. Id un hectare suffira pour nourrir un nombre d'habitante double, triple, décuple de ce qu'il nourrirait ailleurs. La natore du sol, les procédés de culture, fètat des mœurs et des lois, mille causes apparentes ou cachées, agissent d'une manière profonde et variable à l'infini sur le rapport à établir entre l'étendue des siirfaces exploitées et le nombre d'heaumes dont elles peuvent défrayer les besoins. Il y a mieux, cette base d'appréciaticm semUe se d^ber dès qu'on y porte la main. Pour qu'on y trouvât un pomt d'appui réel, il faudrait que la dissémination des habitants Mt une cause constante d'aisance, et qu'un pays fût d'autant plus riche qu'il est moins peuplé. Or ce n'est pas ainsi que concluent les faits. Le phénomène de l'accroissement des populations ne se produit que dans les JËtats où la civilisation poursuit une marche ascendante ; celui de la décroissanee des populations s'attache surtout aux États dont la civilisation est sur le dédin. C'est ainsi que de puissants empires d'Asie ont perdu, avec leurs masses d'habitants, leur grandeur et jusqu'à leur nom ; c'est ainsi que l'Europe a vu s'élever, avec le flot de ses races, l'importance de ses destinées et son action sur le reste du globe. Or, si la loi de Malthus est vraie, il faudrait que l'Asie eût trouvé dans ses dépeuplements une cause de richesse, comme

l'Europe une cause de ruine dans son peuplement précipité. Poser la question de celte manière, c'est la résoudre.

On me répondra queje force les choses afin de m'assurer un triomphe aisé, que ce n est point ainsi qu'on l'entend, qu'il y a une mesure à observer, une limite à garder, ni trop ni trop peu, ni en deçà, ni au delà. A la bonne heure; mais s'il s'agit de limites, qu'on me dise d'abord où est celle des libéralités de la nature, du génie de Thomme, de son industrie, de son intelligence, de son activité. En supposant même qu'il ne tirât ses moyens de subsistance que des surfaces qu'il occupe, sait-on bien et peut-on préciser jusqu'où iraient ces ressources? Que de terrains encore en friche, même dans les contrées les plus peuplées ! que d'améliorations dans le régime des cultures, hier inconnues, aujourd'hui en vigueur, et qui accroissent, dans des proportions inouïes, les forces productives du sol! Le spectacle en est tout récent et a les caractères d'une métamorphose. L'assolement substitué aux jachères, les progrès dans l'élève du bétail, Tusage étendu et le perfectionnement des engrais, que de conquêtes modernes et qui ressemblent à une nouvelle. prise de possession ! Et le drainage qui commence à peine, et dont il est plus facile d'entrevoir que de limiter les effets! Évidemment il y a, dans cette marche des faits naturels^ de quoi rassurer les esprits les plus prompts à prendre l'alarme, et leur prouver que la

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nature se met volontiers au niveau de l'essor des populations.

D'ailleurs en aucun temps, ni en aucun pays, l'homme n'a été condamné à tirer lui-même et directement du sol la subsistance qui lui est nécessaire. Pour l'obtenir il a d'autres moyens que la culture; il a l'industrie, il a le commerce, il a les échanges. Telle colonie de l'antiquité, comme Tyr et Sidon, telle république du moyen âge, comme Venise et Gènes, n'ont possédé qu'u» territoire insignifiant, et n'en ont pas moins défrayé avec magnificence les besoins de leurs populations. De nos jours, l'Angleterre est appelée à renouveler le spectacle d'une existence analogue. Quand^elle a vu que son sol ne pouvait lui suffire, ou ne défrayait ses besoins qu'à titre onéreux, elle s'est ménagé des greniers d'abondance sur tous les points du globe où la convenance a conduit ses vaisseaux. En échange, elfe a répandu au dehors les fruits dû son activité et les trésors de son industrie. La condition de ses populations a-t-elle empiré pour cela? Au contraire, elle s'est améliorée et tend à s'améliorer chaque jour, tant il est vrai que le bien-être d'un peuple ne correspond ni à la superficie qu'il occupe ni aux produits alimentaires qu'il en tire.

S'il en est ainsi, pourquoi ce tocsin d'alarme que Malthus fit retentir au commencement de ce siècle, et qu'aucun fait n'a justifié depuis lors? Pourquoi, après lui, des hommes comme M. John Stuart Mill s'ap-

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puïent-ils sur des assertions dénuées de preuves et des calculs dépourvus de solidité? Pourquoi cette opiniâtreté dans un système dont la base s'écroule dès qu'on cherche à s'y appuyer, qui ne satisfait ni% le cœur ni l'esprit, se refuse à une définition précise «l ressemble à l'un de ces épouvantails à l'aide des-, quels on agit sur l'imagination des enrants? Malthus et ses disciples se prévalent de quelques misères dont les populations agglomérées offrent le spectacle, et qui proviennent d'une trop -rapide multiplication. C'est là leur grand argument et leur seule preuve. Hélas I la misère est de tous les temps et de tous les lieux ; quelque part que l'on soit, on la subit; quelque part que l'on aille, on la retrouve. Les* pays déserts n'en sont pas plus exempts que les pays populeux, et pour s'en convaincre il suffit de jeter un regard sur le globe. Ce n'est pas dans les contrées où la population est surabondante que Thomme dévore son semblable, qu'il se nourrit d'argile, d'écorces d'arbre, de mousse, des baies et de débris d*animaux. Il y a mieux : la misère, le besoin, sont essentiellement relatifs, et tel être serait misérable avec ce qui ferait la richesse d'un autre. C'est là une loi d'ordre éternel ; à côté d'une jouissance Dieu a placé une privation, et prés d'un désir satisfait un désir inassouvi.

Que Malthus et ses partisans renoncent donc à cette prétention de se substituer à la Providence ; elle a un œil plus pénétrant que le leur, et veille sur le monde

avec une sollicitude supérieure à tous leurs calculs. Si, sur un point donné, la population, à raison de circonstances particulières, prend un accroissement excessif, il s'opère des vides ailleurs, et l'équilibre est promptemenl rétabli. Si, en Angleterre et aux États- Unis, le doublement a quelquefois eu lieu dans une période d'un quart de siècle, c'est là un phénomène accidentel, passager, et dont on ne saurait tirer des conclusions générales ni déûnitives. Naguère, on a pu le voir, l'Irlande, qui était en première ligne dans les voies du doublement, a perdu près de deux millions il'âmes dans le cours de quelques années. Qu'a-t-il fallu pour cela ? Un fléau inattendu : la maladie de la pomme de terre. Ainsi vont les choses ; la nature a de brusques retours et trompe les calculs humains ; elle procède par temps d'arrêt et brusques intermittences. Tel pays regorge d'habitants, lorsque tel autre voit ses populations s'éclaircir ; des races entières disparaissent pendant que d'autres pullulent. A tout prendre, ce n'est point la terre qui jusqu'ici a manqué aux hommes, ce sont plutôt les hommes qui ont manqué à la terre, et sur ce point comme en tous, il faut que la destinée de l'humanité s'accomplisse jusqu'au bout. En effet, il y a deux buts vers lesquels le monde marche d'une manière lente, mais sûre : l'exploitation intégrale du sol et l'ennoblissement des espèces. D'un cMc, les grands foyers de population versent leurs excédants sur les contrées désertes ; de l'autre, les

races s'améliorent et les types supérieurs remplacent les types inférieurs : c'est sous Tempire dé cette double loi que la terre se peuple et se civilise. Les grands courants de population se soQt établis dans tous les temps; rhisloire est pleine d'exemples de migrations fécondes. Voici l'Asie d'abord qui répand ses flots d'hommes sur l'Europe : l'innombrable famille finnoise, les Alains, les Huns, les Avares, les Goths, les GépideSy les Slaves, les Celtes, les Germains, en débordant sur nos solitudes, y ont apporté les premiers éléments de leur richesse actuelle. A son tour, notre continent rend aujourd'hui le service qu'il a reçu. Depuis le seizième siècle, l'Europe, avec le seul excédant de i^a population, va au loin réveiller des continents plongés dans le sommeil. Dans le cours de trois cents ans, elle envoie en Amérique vingt-cinq millions de blancs qui chassent les cuivrés devant eux, se substitue aux Hindous en Asie, aux nègres et aux Bédouins en Afrique, aux Polynésiens en Océanie^ fournit presque au globe entier un contingent nouveau, et tout cela non-seulement sans s'appauvrir, mais encore en voyant tripler dans son sein ses ressources d'hommes. Et en même temps le phénomène se complète par l'autre point ; là où le type supérieur parvient à s'établir, le type inférieur s'efface. Les Caraïbes et les mille tribus du grand continent améri* cain ont à peu près disparu ; les lies de la mer du Sud, exposées, depuis un demi-siècle seulement, au

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contact européen, sont presque dépeuplées; Tlndc elle-même est en retraite pour le chiffre de ses autochthohes. Ainsi le principe de population s'équilibre dans ce sens que, tout en se retirant des races destinées à s'éteindre, il s'élève à sa plus grande puissance chez celles qui sont marquées du sceau de Tinitiative. Comment Malthus, comment M. John Stuart Mill n'ont-il pas compris cela? Comment n'ont-ils pas reconnu sur le front de leur nation ce signe des fortes races auxquelles nulle grandeur n*est étrangère, grandeurs militaires, grandeurs civiles, et qui gardent un aussi ferme maintien sur le champ defcataille que dans Târène des institutions libres? Quoi! le globe aurait en excès des hommes de cette trempé^ et sur la foi de quelques écrivains, il faudrait s'appliquer à en diminuer la quantité ! Une science aurait été créée à cet effet, et une légion d'érudits serait chargée de la répandre dans le public! Non, quelque respect que je professe pour les noms qui y ^ont mêlés, il m'est impossible de prendre au sérieux un paradoxe trop défendu et trop attaqué, et qui ne méritait ni tant d'enthousiasme, ni tant de colère. Dans^l'ordre des faits que Mallhus prétendait régler, il n'y a rien à conseiller aux hommes ; il n'y a point de loi à chercher, il n'y a que du scandale à recueillir. Que dire, d'une doctrine où la stérilité et l'impuissance, seraient des titres, des privilèges d'organisation, où la réflexion viendrait assister, comme régulatrice, à des actes

auxquels d'ordinaire elle ne préside point? Sur des questions aussi délicates, le plus sûr est de s'abstenir ; Téconomiste doit s'en désintéresser comme le prêtre, et recueil est le même, soit que Ton s'abandonne à une imprévoyance sentimentale, soit que Ton s'appuie sur une prudence scientifique. L'interdiction des mariages précoces suffit comme garantie et comme frein. Quant au reste, c'est le secret des couples; la pudeur veut qu'on le respecte, et l'étude nous fait rcconnaîlrç ici des lois générales plus intelligentes que ne peuvent l'être les inspirations de la sagesse individuelle. Un dernier mot à M. John Stuarl MilL II affirme qu'une décroissance dans le chiffre de la population aurait pour effet de changer les termes du contrat qui lie l'ouvrier à l'entrepreneur, d'améliorer la condition des claies qui vivent de leurs bras et de relever le chiffre des salaires : ce sont là autant d'illusions. Les grandeurs de l'Angleterre tiennent plus qu'il ne le pense à l'augmentation constante de sa population. Non-seulement cette augmentation a comblé les vides' causés par la guerre et par l'expatriation, mais en jetant sur les villes les excédants de la campagne, elle a fourni à l'industrie cette légion-d'auxiliaires qui, en moins d'un siècle, ont- élevé si haut ses destinées et rendu le globe entier tributaire de ses produits. Que le mouvement inverse ait lieu, et l'on verra les résultats s'y conformer. La rareté des bras amènera la hausse des salaires, soit; mais à la hausse des salaires

correspondra nécessairement la hausse des prix de revient, et à la hausse des prix de revient le ralentissement de la consommation, ainsi que la décroissance des débouchés. Cette coïncidence suffira pour que l'industrie soit atteinte et que le chômage des ateliers amène' de nouveau Tabondance des bras, de telle sorte qu'après avoir dicté la loi, les ouvriers s'estimeraient, en fin de compte, heureux de la recevoir, et plus rude peut-être qu'avant cette éphémère domination. Ainsi se passeraient les choses, et M. John Stuart Mill, qui connaît et professe l'économie politique, , n'ignore pas que c'est là un de ses enseignements les plus sûrs et les mieux vérifiés; c'est un de ceux éga. lement qui ressortent le plus visiblement de son histoire.

lY. LES PRÉDÉCESSEURS DE M. MILL.

Je viens d'indiquer et de discuter les points principaux de la doctrine de M. Mill. Cherchons à nous rendre compte plus nettement de la valeur de cet économiste en comparant son œuvre à celle de ses devanciers.

Si on l'étudié avec quelque soin, l'économie politique se présente, en Angleterre, sous deux aspects et avec deux périodes bien distinctes : celle des théories, celle des applications. Après Adam Smith et à

son exemple, les hommes qui ont marqué dans la science et y font autorité ne se sont guère écartés du domaine de la spéculation pure. Ricardo s'empare du principe de la rente, Malthus du principe de la population, c'est-à-dire de deux points de doctrine qu'ils exposent avec un grand luxe de développements. De tous côtés, on définit ; on définit l'utilité, on définit la valeur ; on définit à l'envi et sans relâche. Même quand des combats s'engagent, c'est un peu à la façon des héros d'Homère, dans les nuages et hors de la portée du regard. L'impulsion est donnée; tous y obéissent. James Mill, Tooke, le major Torrens, Senior, Mac CuUoch, même le pamphlétaire Cobbett. Traités généraux ou spéciaux, livres ou brochures, publications populaires ou papiers du parlement, rien ne déroge aux règles établies. Il y a des thèmes donnés, on s'y conforme ; des limites assignées, on les respecte ; c'est une science, c'est une école dans la stricte acception du mot : des maîtres d'une part, des disciples de l'autre, quelques principes universellement admis, et un petit nombre de détails abandonnés à la controverse. Telle est en Angleterre la première période de l'économie politique, la période spéculative, celle où la théorie prévaut.

Ce n'est pas que, même alors, il n'y ait un pas de fait vers des mesures d'application. De 1823 à 1827, Huskisson, de passage aux affaires, porta le premier, devant le parlement, des questions qui jusque-là n'a-

-m ÉCONOMISTES MODERNES.

valent pas franchi les pages d'un livre. Le régime du Royaume-Uni était en contraste frappant avec les nouvelles idées économiques ; des privilèges exclusifs y régnaient de temps immémorial : privilège de naviga^ lion, privilège manufacturier, privilège agricole, privilège du sang pour les individus, privilège de nationalité pour les produits et le pavillon. Tous les intérêts, toutes les coutumes, tous les préjugés semblaient ligués pour une cause commune et confondus dans un seul esprit ; les vaincre était une rude entreprise, et pourtant Huskisson ne recula pas. Il s'attaqua d'abord au monepole de la navigation qu'il représenta comme un brevet expiré, en fit ressortir les dommages réels à côté d'avantages très-douteux, et inaugura le système des traités de réciprocité, qui a précédé et préparé celui de la liberté absolue. D'autres réformes suivirent celles-là, notamment la réduction des droits sur les soieries, — des modifications essentielles à la charge de la compagnie des Indes, — enfin des adoucissements temporaires à l'exclusion qui frappait les <!éréales venant du dehors; mais ces mesures, arrachées à un parlement qui y répugnait, n'eurent point d'autres suites, et ce fut en vain qu'après la retraite et la mort d'Huskisson, sir Henry Parnell, économiste aussi et membre du cabinet du comte Grey, essaya de faire revivre les traditions de l'homme éminent qui avait été son maître et son ami. Le temps n'était plus oux conquêtes de Tordre positif : l'économie politique

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rcnlrail* dans son premier domaine, rabstraclion. La seconde période ne date en réalité que de 1838 : ce fut alors que les idées de réforme, timides et circonspecles jusque-là, eurent la \oix haute, passèrent des livres dans les clubs, du cabinet des savants dans les réunions populaires, et s'imposèrent au gouverne • ment, malgré la résistance des classes intéressées à les écarter. Les faits sont trop récents et ont eu trop d'éclat pour qu'il soit nécessaire de s'y appesantir Qui ne se souvient de cette ligue contre les céréales, dont les débuts furent si humbles et les résultats si prodigieux? A quelques vétérans de l'école libérale, comme le colonel Thompson et MM. Bowring et William Fox, vinrent se joindre de jeunes manufacturiers de Manchester, comme MM. Cobdcn et Bright, et, grâce à cet élément nouveau, on put ouvrir contre l'ennemi commun, le monopole, une campagne où rien ne manqua, ni le talent, ni l'audace, ni Taclivité, pas même l'argent, ce nerf de la guerre. Il ne s'agit plus alors de définir, mais de réussir; l'économie politique descendit de ses sphères abstraites pour se rendre accessible à tous, quitta les formes dogmatiques pour tenir un langage plus familier, réclama sa part dans la conduite des affaires du pays, et se la fit si grande, que les anciens partis en furent comme éclipsés. En 1838, ce n'était qu'une agitation; en 1841, ce fut une révolution, accompagnée de signes tels, que sir Robert Peel lui-même ne craignit pas

d'incliner devant elle et ses opinions et son drapeau . Une fois la brèche ouverte, tout capitula ; les partis vaincus livrèrent leurs dernières défenses. A la suite du privilège territorial, et comme accessoires obligés, tombèrent successivement le privilège manufacturier et le privilège de navigation, si bien que de ce mur d*airain èlevè et maintenu contre l'activité étrangère, il ne reste plus rien aujourd'hui, pas même des vestiges. Telle est en- Angleterre la seconde période de l'économie politique, celle où les faits prévalent sur la théorie.

Voilà dans quelles circonstances M. John Stuarl Mill s'est proposé d'écrire un traité d'économie politique, et, à l'envisager ainsi, la tâche n'était point aisée. Que dire, en fait de théories, qui n'eût été dit par des hommes plus savants et plus autorisés? Que poursuivre, en matière d'application, là où le souffle des vérités économiques a pénétré dans les institutions, dans les mœurs, dans les intérêts et dans les habitudes des régnicoles? Quand on se présente au public un livre à la main, c'est avec la prétention de l'instruire ou de le servir. Sur quoi M. John Stuart Mill pouvaitil fonder cette prétention? Diverses voies s'offraient à lui. Il pouvait imiter M. Carey, qui semble avoir pris * à tâche, avec la turbulence et l'opiniâtreté particulières aux Américains, de ruiner le crédit des autorités reconnues, et d'opposer, dans une lutte d'écoles, le nouveau monde à l'ancien. 11 pouvait, comme d'au-

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tr^ l'ont fait, ajouter aux ressources du raisonnement la force accessoire du calcul, mettre les principes au régime des équations, et donner à l'économie politique un faux air d'algèbre, bien propre à en imposer aux esprits qui visent à la profondeur. Il pouvait enfin, et c'était là un parti désespéré, rompre avec la science régulière, et samfier à cet empirisme qui veut qu'un pays se suffise à lui-même, que toute terre porte toute chose, que la richesse d'un État consiste à fournir beaucoup de produits à l'étranger, et à tirer en même temps du dehors le moins de produits possible. Système ingénieux, et dont profitent certains intérêts, mais qu'il est bien difficile d'élever aux honneurs

d'une théorie.

M. John Stuart Mill n'est tombé dans aucune de ces puérilités. C'est un esprit sérieux, et qui ne traite pas un sujet à la légère. Il a donc laissé aux Allemands la chimère d'une économie politique nationale, et aux Américains leurs habitudes de dénigrement envers des écrivains dignes de respect ; il n'a cherché ni dans la scolastique, ni dans l'algèbre, Toriginalité de ses théories. Sur les principes fondamentaux, il est resté ce qu'on doit attendre d'esprits comme le sien, un commentateur habile, profond, judicieux. Malheureusement pour quelques détails, et presque en dehors de la science, il s'est cru plus libre et a payé tribut à la nouveauté. Les circonstances y aidaient, le mouvement de l'opinion aussi. C'était en 1848, quand le ré-

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gimc social éprouvait un ébranlement profond et qu'un esprit de vertige s emparait audacieusement du pavé. Tous les rêves odieux ou ridicules éclos au sein de quelques sectes prétendaient à Tempire, et demandaient, la menace à la bouche, qu'on les mit à Fessai. Tel est le spectacle où le regard de M. John Stuart Mill sest troublé; tel est Técueil où a échoué son jugement, d'ailleurs si sûr. De là cette bienveillance pour le communisme et ces illusions sur le principe d'association, dans lesquels il faut moins voir une opinion sérieuse et spontanément émise qu'un moyen de se faire écouter et une concession faite aux préoccupations d'une époque ^

Telle est pourtant la destinée deS livres, que celuici a surtout réussi par les côtés où il est le plus vulnérable. Non pas que je veuille contester ni amoindrir ce qu'il y a de vrai et de sain dans le travail de M. Mill. Là où il s'appartient et reste dans le domaine écono mique, on trouve une sûreté de jugement et une con-

• Depuis]que cette notice a été écrite, M. Mill a publié deu^ ouvrages supérieurs, à mon sens.'au traité d'Économie politique dont j'ai eu à signaler les imperfections L'un est intitulé : De la liberté; l'autre : Du gouvernement représentatif. Tous les deux sont marqués au coin d'une haute raison et forment de véritables cours de politique, dignes d'être proposés pour modèles. Il faut recommander la lecture du premier de ces ouvrages aux hommes qui seraient tentés de faire à la puissance de l'État une trop grande place, et d'y subordonner l'activité de l'individu. Nulle part les vices de ce système ne sont mieux démontrés; On peut consulter avec fruit à ce sujet une excellente étude de M. Henri Baudrillart, où M. John Stuart Mill est jugé avec une grande sûreté de coup d'œil et une parfaite connaissance des vraies doctrines.

M. JOHN STUAUT MILL. * Z\)^

naissance des affaires que peu d'auteurs possèdent au même degré. Il a sur rechange, sur les relations de peuple à peuple, sur la condition des paysans dans le Royaume-Uni, des vues qui sont à lui et qui ne manquent ni de justesse ni de nouveauté. Personne ne parle plus sûrement ni avec une plus grande propriété d'expressions cette langue financière, si pleine d'embûches quand on en use sans discernement ou sans bonne foi. Jugée dans l'ensemble, sa publication garde l'empreinte d'un esprit exact et ingénieux, qui expose avec soin, définit avec clarté, discute avec méthode et conclut avec précision. Voilà bien dès mérites, et pourtant ils n'eussent pas suffi pour un succès populaire, si un peu d'ivraie ne se fût mêlé à tout ce bon grain. Plus exempt d'alliage, l'ouvrage eût fait son chemin moins rapidement, et il n'en serait peut-être . pas à sa troisième édition sans cette partie suspecte et parasite, sans ces concessions à l'esprit de secte contre lesquelles j'ai dû m'armer de quelque sévérité.

Qu'en Conclure, sinon que la tâche de l'économie politique, maintenue dans ses limites, est aujourd'hui remplie, ou peu s'en faut, et qu'on ne saurait guère y ajouter que des controverses dépourvues d'intérêt ou des déviations regrettables? Comme corps de doctrines, les livres en crédit ont tout épuisé; il ne reste plus qu'à en déduire les conséquences. Comme application, on a désormais de grands exemples ; des expériences se poursuivent aux yeux du monde attentif et

défiant. L'Angleterre a commencé^ le Piémont a suivi ^ la France est entraînée malgré elle et par la force des choses. On dirait qu'un nouveau jour se fait sur ces questions. A l'essai, la liberté ne s'est pas montrée malfaisante, comme certaines gens affectaient de le croire : partout où Ion en a usé, elle a créé des intérêts nouveaux sans nuire aux intérêts existants. Plus ces essais dureront et se multiplieront, plus cette preuve tendra à s'en dégager. Alors l'économie politique aura subi, comme on le voit déjà en Angleterre, la dernière métamorphose réservée à une science d'observation ; elle passera dans les faits, deviendra le droit commun des nations, et fournira à l'activité humaine, en tout lieu et dans tous les temps, la règle précise et uniforme qui lui a manqué jusqu'ici.

Les hommes dont j'ai entrepris, dans cette série d*étiides, de résumer les titres et de classer les travaux, ont été élevés à une rude école. Pendant de longues années, ils ont lutté sans la certitude, sans Tespoir du succès. Peu nombreux, ils étaient constamment aux prises avec une légion compacte qui, appuyée sur des intérêts ombrageux et mêlant à propos Faction à rinertie, dominait Topinion, les corps constitués et le gouvernement lui-même. Cet isolement n'a ni ébranlé, ni découragé les défenseurs de la doctrine économique; ils aimaient leur cause et se croyaient assez payés de leurs efforts, pourvu qu'ils y fussent fidèles. La défaite ne les humiliait pas plus que la victoire ne devait les enorgueillir. A une conviction profonde s'unissait chez eux le respect dû aux arrêts des majorités.

* Œuvres de Léon Faucher. — Études sur V Angleterre. — Méianges d'Économie politique et de Finances. 4 vol, in-l8. Guillaumtn.

Ils comprenaient que l'objet de leur poursuite est de ceux qu'on atteint lentement, quand on doit les atteindre, que les matières dont ils s'oceupaient, délicates de leur nature et tenant beaucoup de susceptibilités en éveil, rencontreraient, dan« des préventions enracinéeSy dans les habitudes prises, un obstacle que le temps seul et l'expérience pourraient vaincre. C'est sur l'expérience et le temps qu*ils comptaient ; ils voulaient persuader et non s'imposer. De là cette constance qui ne s'est point démentie et ee soin de rappeler sans relâche des principes trop méconnus. Ils espéraient qu'à la longue et à la lumière des faits, des notions plus saines se répandraient dans les esprits, et qu'arrivées à leur pleine maturité, les réformes trouveraient dans Tacquiescement général la sanction qui les justifie et les consacre.

Ce sentiment, personne ne Ta eu avec phis d'évidence que l'économiste dont je m'occupe. Léon Faucher était un de ces esprits droits, résolus, tout d une pièce, pour employer une expression familière, qui placent au dessus des chances heureuses ou malheureuses qu'elles peuvent courir leurs convictions laborieusement formées; il vérifiait les siennes par une étude constante et y tenait en raison de ce qu'elles lui avaient caûté. Par l'ardeur qu'il mettait à les défendre, on peut juger de quel prix le triomphe eût été pour lui : ee triomphe, il ne l'attendait que de la discussion et ne s'y épargnait pas. Quelque part que l'on

LÉON FAUCHER. 30t

rompit une lance en faveur de ses doctrines , dans la presse, dans les réunions spéciales, dans les Chambres, on était sûr de le voir accourir. Il appartenait à cette phalange d'hommes éprouvés qu^avaient formée vingt-cinq années de libre débat, et dont il est plus aisé de médire que d^effacer le souvenir. Son goût était vif pour ces joutes publiques où les grandes questions de FEtat passaient comme dans un creuset, et qui, empruntant leur autorité aux institutions, élevaient à la fois les talents et les caractères. On pourra voir, dans le cours de cette étude, en coipbien d'occasions et avec quel esprit de suite il se mêla aux affaires et à la politique du temps, choisissant de préférence les sujets qui lui étaient familiers, les finances, Tadministration, ks problèmes du travail manuel, et y apportant une fermeté de vues et une variété de connaissances auxquelles ses adversaires les plus décidés étaient obligés de rendre justice. Peut-être lui manquait-il un peu de défiance de lui-même et l'habitude de ces formes conciliantes qui, sans faire déroger la vérité, en assurent mieux Tempire; mais il avait en revanche et à un haut degré deux qualités rares en tout temps et qui s'effacent de plus en plus de la vie publique, le courage et la sincérité.

Cest à Limoges, le 8 septembre 1803, que naquit Léon Faucher, et sa triste et laborieuse enfance commença par le spectacle d'un ménage désuni. Son père, qui était dans le commerce, changea plus d'une fois de résidence, et au milieu de chances diverses passa do Limoges à Toulouse et à Bordeaux, pour revenir à Toulouse vers le milieu de 1815. Là, des scènes pénibles, sur lesquelles il convient de jeter l'oubli, ne tardèrent pas à rendre la vie commune intolérable, et une séparation volontaire eut lieu. Quoique bien jeune, Léon Faucher avait pu juger de quel côté étaient les torts; il prit résolument le parti de sa mère, laissée dans le dénûment et l'abandon. Point de ressources, point d'autres moyens d'existence que quelques travaux d'aiguille poursuivis dans de longues veillées. L'enfant comprit qu'en sa qualité d'ainé les devoirs de chef de famille retombaient en partie sur lui; il avait quatorze ans quand il accepta cette charge pour la remplir du mieux qu'il put. Tout était précoce chez lui, l'intelligence, la raison et une sorte d'austérité qui de sa physionomie passait dans ses actes. Déjà aussi il était animé de cette passion du travail qui ne (levait l'abandonner à aucune époque de sa

vie. Comment venir au secours de celte mère qui s'épuisait, pour elle et pour les siens, en efforts presque désespérés? A son âge, les moyens de se suffire étaient bien bornés; Léon Faucher en trouva pourtant. Les cours gratuits du collège employaient une partie de son temps; il disposa du reste et prit sur ses nuits ce que ses jours lui refusaient. Il dessinait avec quelque facilité; dans ses heures libres, il traça des festons pour les brodeuses et parvint à gagner ainsi jusqu'à 3 francs par jour. Voilà par quel apprentissage il dut passer. La destinée ne lui souriait guère ; il ne connut de Tenfance ni les joies, ni les caresses ; son adolescence allait être un duel opiniâtre contre le besoin. Dans de telles épreuves, les caractères montrent jusqu'où va leur ressort : ou ils fléchissent, ou ils se trempent fortement. Léon Faucher s'en tira à son honneur; l'impression de ses premières années fut aussi saine que profonde : il y puisa en grande partie le, sens moral, la dignité personnelle, l'application soutenue et la vigueur de volonté qui devaient l'élever par degrés de la condition la plus modeste aux positions les plus honorées et les plus enviées.

Malgré ces troubles domestiques et ces déplacements répétés, l'éducation du jeune Faucher avait suivi son cours, et non sans succès. Le légitime orgueil de bien faire l'animait plus que les remontrances et les conseils ; il sentait d'ailleurs que dans la pénurie commune c'était de là que viendrait le salut. Il prit au

310 ÉCONOMISTES VODERNES.

collège de Toulouse, et dès le début, un rang qu'il su maintenir durant toute la période soolaire; un seu^ travers s'y mêla, travers singulier pour le futur économiste : à onze ans, il avait k passion des vers. Son père lui rendit au moins le service de len guérir en brûlant ses premiers essais. Les humanités furafit si solides et si brillantes qu'élève de seconde, Faudier fut admis dans une institution coimne répétiteur, et le peu qu'il y gagnait devint une précieuse ressource pour la famille. Ses frères grandissaient; il fallut être leur directeur et leur soutien, achever leur éducation, leur ouvrir des carrières : embarras successifs auxquels s'ajoutaient les siens propres, et qui souvent le prenaient au dépourvu. C'étaient autant de défis que le sort lui jetait ; il n'en laissa tomber aucun^ et fit face à tout à force de courage.

La province avait jusque-là suffi à son ambition; il s'y était fait un nom par ses succès de collège, et ses professeurs s'accordaient à dire qu'un Valent comme le sien serait mieux à sa place sur un théâtre plus élevé. On lui désignait Paris comme point de perspec* tive. Il céda bientôt à ces conseils, peut-être aussi au sentiment de sa force; cette foi qu'on avait en lui, illa partageait. En 1824, il quitta Toulouse; il avait alors vingt et un ans. C'était beaucoup oser que de se jeter dans le tourbillon parisien sans appui, sans protec* teur et avec une très-petite épargne. Il donna d'abord quelques leçons, s'instruisit en instraisant les autres,

LËÔM FAUCdEa,

se mit en rapport avec les hommes distingués du temps. Des éducations particulières lui ouvrirent des maisons où il put se faire connaître et où on sut Fapprécier. Il ne parlait jamais sans émotion de cette période de sa vie où, au prix d'un travail sans trêve, il assurait le pain de sa mère en se trouvant lui-même transporté au sein d une aisance à laquelle il n'était point accoutumé. Ce qu'il y avait d'assujettissant dans ses fonctions était tempéré par la dignité et la bonne grâce des procédés. En même temps il se recueillait et cherchait sa voie* Il y avait alors dans l'opinion quelque chose de sain et de vigoureux dont la génération nouvelle pouvait utilement s'inspirer. La France, volontiers changeante, était emportée du côté des idées libérales, et ne craignait pas de les défendre au prix de son repos. Derrière quelques noms illustres ou célèbres se rangeait le gros de la nation avec un sentiment de déférence et un esprit de discipline dont la tradition est désormais perdue. On avait un drapeau et des chefs ; les rôles se distribuaient selon les aptitudes : aux uns l'action, aux autres la parole et la plume. Faucher se rangea parmi ces derniers; ses relations, ses études prirent cette direction, et comme il n'était pas de ceux qui s'engagent à demi, jusqu'à son dernier jour il y resta fidèle. Il n'ignorait pas que Texercice de la liberté a ses périls, mais il savait aussi que sans elle il n'y a pour un peuple ni grandeur ni sécurité durables, que Tordre où elle fait défaut est le

512 ÉCONOMISTES MODEUNES.

pire des désordres, et qu'une décomposition lente atteint tôt ou tard les communautés qu'elle n'anime pas.

Dès qu'une occasion se présenta de faire publiquement ses preuves, Léon Faucher la saisit. L'académie de Lyon avait, en 1827, mis au concours la cause des Grecs, qui luttaient héroïquement pour leur indépendance. Il envoya un mémoire et remporta le prix. D'autres travaux classiques suivirent cet heureux début. Quoique enchaîné par des éducations privées, il trouva le temps de traduire en grec une partie du Télémaque et de commencer une traduction d'Aristote. L'œuvre était avancée quand la révolution de 1850 condamna ces projets à un ajournement indéfini. Par l'avènement d'un nouveau régime, la presse politique allait être privée de ses meilleurs soutiens ; les uns entraient dans le gouvernement, les autres, désarmant après la victoire, ne se sentaient pas le goût de combattre ce qu'ils avaient contribué à fonder. Il fallait combler ces vides; c'était un coup de fortune pour les aspirants, qui abondent en pareil cas. Des ouvertures furent faites à Léon Faucher : il entra dans le journal le Temps^ et y eut bientôt marqué sa place. Ses premiers travaux embrassèrent une grande variété de sujets, l'histoire, les bêaux-arts, la philosophie; il y montra un jugement exercé, une érudition choisie, unis à un style ferme, précis et sobre. Quelques excursions dans le domaine de la politique ne furent pas

moins goûtées; il avait le ton, la mesure, la promptitude de coup d'œil qui conviennent. La vocation l'emporta de ce côté; pendant douze ans, il resta attaché à divers journaux, soit comme rédacteur principal, soit comme rédacteur en chef : fonctions enviées et à un certain degré dignes d'envie, surtout à Tépoque où elles échurent à Faucher, mais en même temps bien délicates pour un caractère comme le sien. Il était et voulait rester Thomme de son journal, responsable devant l'opinion, répugnant à s'infliger ces démentis qui sont la monnaie courante de la polémique quotidienne. Si de tels scrupules honorent un homme, ils lui sont en même temps un embarras. Aussi le publiciste eut-il souvent à se défendre contre ses amis et à soutenir ces luttes intestines où l'indépendance d'un organe politique est aux prises avec les influences et les intérêts qui en sont l'appui.

Dans le cours d'une de ces épreuves, il eut une inspiration malheureuse, trop liée au récit de sa vie pour qu'il soit possible de l'en séparer. On y verra ce que c'est qu'une spéculation de presse, même pour un talent aussi avéré que le sien. Il répugnait à Faucher d'être au service et à la merci d' autrui : d'un côté, il ne se sentait pas assez libre ; de l'autre, il ne lui était pas indifférent de faire de sa plume l'instrument de sa propre fortune. Ce calcul le conduisit à fonder une feuille qui fût bien à lui. Ses prétentions ne pouvaient, avec les moyens dont il disposait, s'élever bien haut ;

il se contenta d'une périodicité hebdomadaire, dans Tespoir qu'un prix très-réduit et un enseignement approprié lui vaudraient la client^e des classes moyennes. Pour lés premiers fonds, il fit un appel à ses amis de Paris et de Toulouse, et malgré Tinsuffisance de ces ressources il passa outre : c'était pour lui, comme il le disait dans l'exaltation d'une confiance un peu naïve S ce qu'avait été pour César la conquête du Pont; il s'agissait de vaincre à première vue. L'événement prouva bientôt que des abonnés ne se gar gnent pas aussi facilement que des provinces, et que contre leurs résistances passives une campagne ne suffirait pas. De toutes les entreprises, aucune n'est exposée à autant de mécomptes que la création d'un journal ; plus d'un empire a coûté moins de temps et' moins d'efforts. Que de bourses se refusent à une dépense purement facultative! Pour combien c'est un caprice qui ne va pas au delà d'un essai très-limitél  un mérite soutenu, il faut joindre là variété de plumes et surtout la vertu de la durée. Faucher n'avait pour son œuvre que le premier de ces éléments ; il portait seul ou presque seul le poids de la rédaction, et il ne pouvait pas attendre. Sa combinaison le condamnait, sous peine d'échouer, à un succès immédiat. Il échoua après six mois de lutte et de sacrifices : une liquidation eut lieu, et aux désappointements d'auteur il

* Correspondance avec M. Beaufer de Toulouse, dont Taffection dé- Toaée ne se démentit pas.

ajouta de son plein gré des blessures d'argent. Par une 4ël^atesse rare, il ne voulut pas que ses amis portassent la peine de son illusion, et s'infligea le devoir de rembourser sur le produit de son travail le montant des actions qui avaient été souserites. Cette libération ne s'acheva qu'à la longue, et Dieu sait au prix de quelle gène I On en suit les traces dans sa cor> redondance avec ses amis : « Plusieurs fois, écrit-il à . M. Beaufer, je me suis vu réduit aux dernières extrémités ; montre, meubles^ j'ai tout vendu. » Et ailleurs . « Il m'arrive de tetnps à autre d'être obligé d aller demander à diner à un ami, de me coucher faute d'huile dans ma lampe, et de jeter mon manteau sur mes épaules pour me tenir lieu pendant mon travail du feu qui ne brûle pas dans ma cheminée. H a fallu, croyez-le, plus que du courage, avec ma santé délicate et souvent ébranlée, pour persévérer. Je n'ai à me reprocher ni un moment perdu, ni un plaisir pris. Ma vie est austère. » Ces peines ne sont rien auprès de celles qu'éprouve ce cœur fier et loyal à la pensée des délais qu'il est obligé de denflander ; il s'en excuse, il veut supporter les intérêts qui courent ; il oublie ses privations pour ne songer qu'à celles dont sa mésaventure est la cause : « Si je m'étais laissé incarcérer à Clichy, s'écrie-t-il avec angoisse, tout serait perdu pour ma mère et pour moi I » Cet état de crise ne fut pas le tmirment d'un jour, ni de quelques mois, il dura plusieurs années; les affaires de Faucher ne se

remirent pas sans peine de cette fâcheuse spéculation. A dessein j'ai insisté sur cet épisode; on peut en tirer plus d'une leçon. Dans un temps où Ton dispose de l'argent d'aulrui avec une conscience si aguerrie, il est bon de présenter comme contraste la manière dont un homme d'honneur envisageait ses obligations vis-à-vis des personnes qu'il avait engagées à sa suite. Peut-être Faucher poussait-il les choses jusqu'à Texagération : en prenant toutes les pertes à son compte, il reculait les limites de sa responsabilité ; mais cet excès, si c'en est un, montre de quels sen timentsil était animé. 11 voulait marcher le front levé et ne se faisait pas à l'idée que ses erreurs de calcul retombassent sur d'autres que lui. De tels exemples n'ont qu'un tort, c'est de n'être pas contagieux. L'autre leçon qui se dégage de ce fait touche la vie de l'écrivain. Voici un homme qui a un talent réel : il a montré ce qu'il vaut, il le montrera mieux encore ; mais avant d'être publiciste, député, ministre, membre de l'Institut de France, par quelles épreuves lui aura-t-il fallu passer! Quelle lutt(î opiniâtre contre le besoin ! quelles longues années de tribulation et de gêne ! Que son courage eût faibli un seul jour, et cette carrière qui devait être bien remplie aurait été brisée dès le début. Faucher dut à la trempe de son caractère, à des principes solides et droits, de sortir entier et de plus en plus affermi de cette période des commencements qui est l'écueil de tant de. vocations et où s'a-

biment tant d'espérances. Volontiers la jeunesse jette un regard d'envie sur les hommes qui sont arrivés, il est bon qu'elle sache par quels chemins ils ont passé. Celte vie d'écrivain, qui en apparence mène à tout, est plus qu'une autre pleine d'avortemenls. Le don naturel ne suffit pas, si l'esprit de conduite ne le fortifie et ne le relève. Nulle part l'individu n'est davantage livré à ses inspirations; pas de cadre, pas de point d'appui, il ne trouve de règle qu'en lui-même. 11 est libre de choisir, à la condition de ne pas se tromper dans son choix et de porter seul le poids de ses méprises. Tout est danger pour lui, le succès aussi bien que l'échec : le succès l'enivre, Téchec le décourage ; il a autant à se défendre des défaillances que des éblouissements, et doit rester maître de lui dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Comment s'étonner que sur tant d'essais il y ait si peu de réussites, et que dans cette route où Ton s'engage par milliers, quelques-uns à peine échappent aux pièges dont elle est semée?

Pour Léon Faucher, la crise qu'il venait de traverser ne fut que salutaire ; il vit plus clair dans sa position, et jugea mieux l'instrument qu'il avait entre les mains. Désormais il s'en tint à fournir son concours aux organes qui jouissaient de quelque crédit. Il n'avait fait que passer au Constitutionnelj où, comme rédacteur en chef, il courut la chance d'un duel avec Armand Carrel, qui à l'appui de ses arguments de jour-

Z\i ÉCONOMISTES MODERNES.

nalisle, montrait volontiers son ancienne épée de lieutenant. Sa collaboration au Cowrier Français fut plus durable et plus assidue; en 1839, à la mort de Châtelain, il en prit la direction politique. Pour d'autres, cette responsabilité n'était qnun jeu; il s'en fît un tourment. Toutes les feuilles obéissaient alors à l'influence d'un nom considéraUe; elles attendaient le mot d ordre et faisaient volontiers l'office d'échos. La prétention de Faucher fut de s'affranchir de cette servitude; il lui répugnait de revêtir la livrée d'un homme ou d'un parti. Des combats qu'il eut à soutenir, celui-là ne fut ni le moins rude, ni le moins douloureux. Que d'assauts il essuya dans son propre camp tout en tenant tète à ses adversaires I Un esprit moins opiniâtre y eût succombé ; il rfeista pourtant, et plutôt que de souffiîr un empiétement, il laissa le vide se faire autour de lui. A aucun prix, il n'eût supporté de patronage apparent. Au fond, cette disposition avait quelque chose de louable ; chez Faucher, elle était si naturelle que vainement on eût essayé de l'ébranler. Il est des hommes, même éminents, qui doutent de leur force, réclament les conseils, aiment à vérifier leurs idées par l'expérience d'aulrui, ont besoin d'un assentiment pour se confirmer dans leurs opinions, et les modifient de bonne grâce quand un nouveau jour s'y répand. Faucher ne ressentait rien de pareil ; sa conviclion n'avait rien de flottant ni d'indécis; une fois formée, il n'en revenait plus. C'était une confiance

absolue qui éclatait jusque dans [rexpression. Ces schismes intérieurs aboutirent à un délaissement qu'aggravait une révolution survenue dans la presse périodique. Depuis quelques années, de nouvelles feuilles à prix réduits minaient l'existence des anciens journaux. Le Courrier Français était au nombre de ces derniers ; sa clientèle allait diminuant ; Tun de ses principaux actionnaires, M. Âguado, venait de mourir. Une vente publique eut lieu, dans laquelle Faucher se porta acquéreur avec la pensée d'introduire dans la i'euille, s'il en restait mailre, des améliorations et des réformes. Son offre fut dépassée et n'aboutit pas; quelques instances qu'on y mit, il se retira devant ce changement de propriété.

Ce fut pour lui un grand soulagement, et il s'en ouvrait à [ses amis, en 1842, en leur annonçant sa retraite, et 11 valait mieux pour moi, leur dit-il, ressaisir ma liberté entière; je l'ai fait. Je ne rentrerai plus dans la politique active que parla Chambre. En attendant, j'écrirai des livres et des articles de revue. » Aucun parti n'était plus judicieux. Entre l'improvisation quotidienne et le recueillement qu'exigent des travaux de longue haleine, il y a, quoi qu'on fasse, une sorte d'incompatibilité. Sollicité par le temps et assiégé d'impressions éphémères, l'esprit est rarement libre; les vues sont courtes, le style n'est plus suffisamment châlié. Faucher le comprenait, et au milieu de ses engagements il avait trouvé la force de pour-

suivre des études plus sérieuses et plus approfondies. Les principales trouvèrent place dans ce recueil ; il y traita divers sujets de finances, d'économie sociale, d'administration et de politique^ Ces morceaux furent remarqués pour la clarté des aperçus, la patience des recherches, le ton ferme de l'écrivain. Des emprunts heureux faits aux sources étrangères en augmentaient l'intérêt et donnaient lieu à des rapprochements où Tà-propos se mêlait à Térodition. Ça et là des défauts de jeunesse peuvent se relever; sur divers points, le jugement de l'auteur est excessif, et n'a pas rencontré la vraie mesure. Ainsi, dans un parallèle entre la presse anglaise et la nôtre, il nous place bien haut et nos voisins bien bas ; il eût été de bon goût de se montrer plus juste. Même alors les nuances que signalait Faucher étaient forcées ; elles le paraissent encore plus aujourd'hui. Peut-être faut-il expliquer cette exagération par les circonstances où il écrivait. II voyait commencer parmi nous le règne de l'annonce, et, pénétré de ses devoirs d'état, il essayait d'arrêter le journal sur cette pente, qui lui paraissait aboutir au trafic des opinions. De là un tableau de fantaisie qui rendait mieux ses profères impressions que la réalité des faits :

* la Colonie des Savoyards, 1834; — De la propriété en France, 1856; — De la Presse en Anglcerre^ 1836 ; — Organisation financière de la Grande-Bretagne, 1837; — De la Souscription dans les entreprises de travaux publics, 1838 ; — Question d Orient, 1841 ; — Union du Midi, 1837 et 1842.

pour empêcher la profession de déphoir, il l'entourait d'une auréole et y traçait un modèle.

Des ouvrages plus considérables avaient encore marqué cette période des débuts. L'un d'eux traitait de la Réforme des Prisons; un autre, sous^ le titre à*Union du Midi, se rattachait à un plan général de réformes dans notre tarif des douanes. Sans insister sur le premier, on peut dire qu'il résume en quelques pages tout ce que )a question pénitentiaire offrait et offre encore de problèmes, d'embarras et de difBcuItés. Faucher y propose plus d'expédients que de doctrines, des idées plus ingénieuses que vérifiées, des classements qui auraient besoin de la sanction de l'expérience, et dont les dépenses d'exécution sont plus manifestes que l'efficacité. Une idée pourtant y est en germe, c'est celle des pénitentiers agricoles, qui ont pris récemment quelque crédit. Si dans tout cela l'homme de bien est toujours en évidence, le criminaliste laisse parfois à désirer. Le second ouvrage est de beaucoup supérieur. L'auteur entre dans un sujet qui allait lui devenir familier, et par des titres solides lui ouvrir les portes de l'Institut. Déjà, par les articles qu'il livrait au courant de la presse, on avait pu juger que la science économique avait peu de secrets pour lui; il y suivait les voies ouvertes par les maîtres, en connaissait la langue, en professait les principes. L'Union du Midi prouva mieux que cette érudition n'avait rien de superficiel, et qu'au besoin elle hrait

3t!2 ÉCONOMISTES MODERNES.

jusqu'au fond des choses. Fa\icher ne se résignait pas à voir dans Técononiie politique une arme de luxe, destinée à ne pas sortir du fourreau ; il éprouvait quelque impatience à la sentir renfermée dans les écoles ; il lui semblait que, sans cesser d'être, spéculative, comme il convient à une science, elle avait tout à ga^ gner à devenir plus expérimentale. Le champ était si vaste et le bienfait si grand pour les peuples qui les premiers s'affranchiraient des entraves dune législaiioa surannée I Comment en venir là? En cherchant des solutions positives au lieu de s'enfermer dans les théories. La solution que proposait Faucher ne manquait pas d'originalité. Dans la disposition des esprits, la forteresse des tarifs ne pouvait pas être emportée de front; il s'ingénia pour la tourner. Justement alors l'Allemagne offrait un curieux spectacle. La plupart de $e9 petits États, renonçant à une fiscalité hétérogène qui nuisait à l'activité commune, venaient de s'unir à la Prusse dans une confédération des douanes qui est comiue sous le nom de ZoUverein. C'est de cet exemple que l'économiste s'inspira* Il conseillait à la France de former, avec la Belgique, l'Espagne et la Suisse, une confédération analogue sous l'empire d'un tarif uniforme. Plusieurs avantages étaient attachés à cette combinaison, et l'auteur les faisait valoir :

un marché plus étendu, des frais de perception meindres, enfin, et c'est ce qui le touchait le plus, w retour à des droits plus modérés amené par des conve-

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nanccs réciproques. Des tableaux à Tappui éclairaient et complétaient ce travail. L'effet en fut bon sur les meilleurs juges, bon également sur cette portion du public qui, dégagée de préventions, cherche un enseignement dans des lectures sérieuses; mais l'accueil fut tout autre de la part de ceux dont les intérêts s'accommodaient mal d'un changement de régime. Ils étaient les maîtres, et ne se laissaient entamer ni en bloc ni parle détail. Aussi le plan de Faucher fut-il emporté par le £k>t d*opinion qui en avait emporté tant d'autres. Au fond, même pour un esprit libre, ce plan soulevait plus d'une objection .11 s'agissait d'établir un concert. là où régnaient de profondes incompatibilités, par exemple entre l'Espagne et la Suisse, l'une livrée au monopole, l'autre en possession d'une complète franchise. A l'exécution, un échec certain eût attendu les négociateurs. L'auteur sentit ce point faible, et plus tard, en s'amendant à propos, il limitait à.la Belgique son projet d'alliance de douanes.

Ces diverses publications, prises sur les heures disponibles que lui laissait le soin de son journal, indiquaient ce que Faucher pourrait faire avec plus de loisir et d'indépendance. Sa position était désormais assurée. Il avait épousé en 1837 mademoiselle Alexandrine Wolowska, fille d'un ancien député h la diète de Pologne, et sœur de M. Wolowski, qui devint pour lui un frère d'armes, un compagnon et un émule dans les mêmes travaux. Sa mère venait de s'éteindre, entou-

rée de soins; son frère ëUdt hors d'embarras. 11 avait trouvé dans son mariage, avec mie certaine aisance, les joies et les consolations du foyer, et dans la compagne de sa vie les dons de Tesprît unis aux qualités du cœur. Ce fut sans trouble qu'il renonça au. revenu régulier et important qu'il tirait de sa position dans la presse quotidienne. Il savait qu'il n'en retrouverait pas l'équivalent dans des travaux plus achevés, dont le temps est l'auxiliaire; il y était résigné : il était de ceux qui préfèrent la considération à la fortune. Fallût-il pour cela souscrire à quelques sacrifices, il y était résolu . Sa correspondance en témoigne. « Nous allons encore faire des réformes, écrivait-il % diminuer notre loyer, notre état de maison, nos dépenses extérieures, et nous réduire m\ plus strict nécessaire. Nous n'en serons pas plus malheureux. » Son parti une fois arrêté, il se mit à l'œuvre, et commença dans la Revue des Deux-Mondes la série de ses Études sur V Angleterre^ qui prirent les proportions d'un ouvrage auquel il consacra deux années de recherches et de travaui;. Ce n'est pas uniquement dans les livres ni dans les documents officiels qu'il en puisa les éléments; il voulut s'éclairer par ses yeux, vérifier lui-même jusqu'à quel point étaient fondées les lamentables enquêtes qui se succédaient devant le parlement. Il vit donc avec soin l'Angleterre et l'Ecosse, sé-

' Lettres à M. Beaufer.

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jouma dans les grandes villes, parcourut les districts manufacturiers, les ports de commerce, recueillant partout des informations sur les mœurs, les habitudes, les intérêts des diverses classes, surtout de celles qui vivent du salaire et pèsent sur l'économie d'une société par le nombre autant que par les besoins. Cette inspection achevée, il en dégagea pour ainsi dire la substance, classa les témoignages, résuma ses impressions, et les livra à la publicité. Ces Études eurent un succès réel et légitime; le talent de Faucher s'y montrait dans toute sa maturité, plus contenu dans ses appréciations, moins impétueux dans la forme. La réputation de l'auteur en fut mieux assise, et ce livre est resté le titre le plus saillant, le plus durable auquel il ait attaché son nom.

Aujourd'hui que les Études sur l'Angleterre sont classées et qu'elles ont résisté à l'épreuve du temps, on peut avec une entière liberté d'esprit en signaler les imperfections. L'ouvrage a une date et en porte trop fortement l'empreinte ; il se ressent d'influences accidentelles. Lorsque Léon Faucher visita l'Angleterre en 1845 et 1844, elle était livrée au trouble intérieur qui précède les grandes réformes. Ce trouble avait quelque chose d'artificiel dont un jugement comme ie sien aurait dû mieux se défendre. De parti pris on empirait les faits pour trouver dans l'opinion publique un point d'appui contre les résistances des corps constitués. Ces mises en scène sont fréquentes chez nos

voisins, et ils n'épargnent rien pour en grossir l'effet. N'a-t*on pas va récemment, à propos de la défense des côtes, éclater une panique dont l'imagination faisait les frais, et qui a couru sur tous les comtés, accompagnée d'un long bruissement d*armes ? Il s'agissait de disposer lopinion à une forte demande d'argent : une fois les millions votés, l'eflervescence s'est calmée toute seule, et peut-être en rougit-on maintenant.^ Le caé était le même quand Faucher débarqua sur le rivage anglais; l'objet en litige était Tabolition des lois sur* les céréales, avec deux camps en présence, celui des propriétaires du sol, celui des grands manufacturiers. De part et d'autre on employait les armes accoutumées, l'exagération des faits et du langage : l'accord existait sur un point, la détresse des ouvriers; seulement on en tirait des conséquences opposées. Les manufacturiers l'attribuaient au prix dés denrées et demandaient la franchise à l'entrée pour tous les produits alimentaires; les propriétaires l'imputaient à l'abus que les manufacturiers faisaient de leur position, et ne voyaient de remède au mal que dans une surveillance plus grande exercée sur le régime des

industries et un développement généreux des institutions charitables. La devise des uns était l'aisance dans la liberté, celle des autres, l'aumône dans le privilège. On <^omprend dès lors quel esprit anima les enquêtes qui se multiplièrent pendant les huit années où la question resta en suspend. Les deux partis avaient un

intérêt à les rembrunir, soit pour exciter les libéralités volontaires, soit pour arracher au parlement des mesures auxquelles la majorité d,e ses membres répugnait. Dans tout cela, il y avait un but à emporter, un effet à produire, et en de telles mêlées le regard se trouble, la tête s'enivre, soif qu'on s'y engage comme champion, soit qu'on y assiste comme témoin.

Pour un observateur étranger, ce spectacle, en même temps qu'il éveillait sa curiosité, devait être un motif de réserve. Il fallait juger l'idée fixe du moment, la dominer et ne pas se mettre à sa suite. La ligne de conduite, il est vrai, était difficile à tenir. Comment se garder des pièges? Même dans les observations personnelles, à quelles mains un étranger était-il livré ? Naturellement aux mains des hommes qui avaient acquis une certaine notoriété au sujet de ces matières. Us étaient des moniteurs pour ainsi dire désignés et ne pouvaient diriger les recherches que dans le sens de leurs déclarations publiques. Une enquête réduite à ces termes n'était guère que le reflet de leurs opinions. A quel contrôle recourir? Tous les partis trempaient par calcul dans un système de dénigrement ; tous s'accordaient à présenter les choses sous les couleurs les plus sombres. Faucher A-it l'Angleterre comme on la lui montrait, et le tableau qu'il en a tracé n'a rien de flatteur. La civilisation anglaise y est accompagnée d'un tel corlége de misères, qu'en quittant le livre on se prend à plaindre plutôt qu'à envier un

SSi ÉCONOMISTES MODERNES.

peuple qui se résigne à un pareil sort. Çà et là. Fauteur fait bien quelques retours ; à côlé de tant d ombres» il place un peu de lumière, rencontre des peintures vraies, rendues avec un grand bonheur d'expressbns, dégage ses lecteurs de cette atmosphère malsaine pour leur faire ^respirer un air plus pur; mais l'ensemble n'en est pas moins triste et morose. On va jusqu'au bout, car le récit est attachant et Tintérèt n'y faiblit pas : on en sort le cœur oppressé. On se demande si c'est là qu'aboutissent fatalement les nations qui disposent d'elles-mêmes, et si ces dégradations sont inséparables de l'exercice de la liberté. Tel est recueil et peut-être aussi l'attrait de ces deux volumes. U y a tant de gens dans le monde qui font profession de croire que l'homme est né pour la dépendance et que les plus heureux sont ceux qui, aliénant leurs droits de bonne grâce, s'affranchissent du souci de chercher leur propre destinée dans des voies laborieuses I Faucher a ainsi, sans le vouloir, fourni des armes à nos adversaires communs, et c'est un motif de plus pour restituer aux choses leur véritable caractère.

Sans doute la civilisation anglaise, quand l'auteur des Études l'observa, avait des plaies nombreuses, les unes provenant de mauvaises lois, les autres des emportements et des vicissitudes de raclivité individuelle. Les premières étaient susceptibles de guérison, et devant les réformes Récentes beaucoup ont disparu. Les

LEON FAUCHER. 32i)

secondes sont malheureusement inhérentes au régime des industries comme à toutes les . autres formes du travail humain ; un traitement judicieux peut les atténuer, elles n'en persistent pas moins avec des symptônies divers. Partout où Thomme use librement de ses aptitudes et de ses forces, les inégalités naturelles se réfléchissent mieux dans la différence des conditions. Le classement se fait en raison de l'énergie et et de l'habileté; ceux-ci prennent les devants, ceux-là restent' en arrière. Des premiers rangs aux derniers, les distances sont plus grandes. C'est ce qui a lieu en Angleterre. Il y a là plus qu'ailleurs comme un sédiment qu'abandonne dans sa course le flot du travail, et qui se compose de ce qu'il contient dé plus impur. Qu'on y porte la loupe et qu'on en fasse l'analyse, soit, mais à la condition que cet examen ne sera pas exagéré au point d'affecter la valeur de l'ensemble. Pour beaucoup d'observateurs, c'est une pierre d'àchoppement. La passion du détail les emporte jusqu'à nuire à la rectitude du coup d'œil, et dans la recherche des accidents particuliers ils oublient ou méconnaissent les phénomènes généraux. Ces erreurs sont d'autant plus graves qu'elles sont sincères et empreintes d'une émotion contagieuse. On est touché comme l'auteur, saisi comme lui de cette pitié qui s'attache au spectacle de la misère et de la souffrance. L'impression est produite, peu y résistent, beaucoup n'y reviendront pas ; d'autres s'en serviront comme d'un moyen à

leur convenance et y ajouteront leurs commentaires. Il s'ensuit que des faits même vrais se dénaturent à raison du relief qu'on leur donne et du cadre dans le* quel on les place. TM ou lard rauloritè d'un ouvrage s'en ressent; le temps, par exemple, n'a pas épargnéles démentis au livre dont nous parlons. L'Angleterre industrielle d'aujourd'hui n'est plus celle que Faucher a décrite ; ces troubles passagers ont en grande partie cédé à la force vitale qui réside dans ses institutions. Ou'a-t-il fallu pour opérer ce changement? Que le travail d'enfantement dont l'auteur des Etudes n'a vu que les douleurs arrivât à son terme, et aboutit à une heureuse délivrance. Depuis les réformes introduites dans la législation économique, un soulagement manifeste a eu lieu dans le domaine du travail populaire. Les salaires se sont élevés, l'activité s'est» s^tenue, les crises ont été moins fréquentes et moins graves ; les révoltes, les coalitions, les animosités de classes ont désarmé en partie devant les satisfactions données à l'intérêt; les mœurs enfin, qui répondent à l'état des besoins, ont gagné tout le terrain que laissait libre Tamélioration des moyens d'existence. Il a donc fallu peu d'années pour que les peintures de faucher aient vieilli et qu'elles soient reléguées dans l'histoire du passé. Ce n'est pas qu'il n'y ait encore, pour quelques détails, l'équivalent de ce qu'il a vu et observé; on pourrait, en les isolant, reproduire les teintes trop sombres dont il a souvent chargé sa palette. Ainsi il

existait naguère, à Coventry, dans Tindustrie des rubans de soie, une détresse aussi proftvnde qu'aucune de celles dont T Angleterre ait jamais eu à souffrir. Le traité de commerce, dont une partie est pour noué à longue échéance, a causé chez nos voisins, par une brusque et immédiate application, des dommages partiels auxquels ils ont souscrit pour mettre un grand principe à Tabri et au>-dessus de toutes les exceptions. Plus récemment encore, parmi les ouvriers des ports, la misère a sévi à Londres, quand la rivière, prise par les glaces, a laissé lès bras sans occupation et les familles sans salaires. Quoi de plus aisé que de prendre à part ces accidents dé la vie laborieuse, 'd'en forcer les termes, d'en charger les couleurs, et de présenter ces tableaux sous un tel jour, que tout le reste s'y absorbe pour ainsi dire et s'y confonde?

Ce n'est pas ainsi qu'on se fait d'un peuple une idée^ juste et saine, qu'on lui assigne son véritable rang. L'objet essentiel est de bien faire sentir ce que vaut la race, ce que valent les institutions qu'elle s'est données. Aucun lilre n'est Téquivalent de celui-là, il doit rester présent à l'esprit et dominer les autres. Tant qu'un peuple garde en ses. mains l'instrument de guérison, le mal n'est que secondaire; » tout s'amende et se répare grâce au travail constant de l'opinion, que fortifie le combat, qu'éclaire l'expérience. Il n'est plus question en ce cas d'octrois gracieux que peut retirer la main d'où ils sortent, mais de conquêtes raison-

nées, d'autant plus durables qu'elles ont plus coûté à obtenir. Ainsi procèdent les États où les citoyens considèrent comme le premier des biens la faculté de se gouverner eux-mêmes, avec l'assurance que les autres bims leur arriveront par surcroit. Libres d'agir, ils ne peuvent ni faillir ni s'abstenir sans engager leur responsabilité; ils sont incessamment mis en demeure de modifier ce qui gène, de secourir ce qui souffre, de relever ce qui se dégrade, de préserver et de rehausser la dignité commune. Ces obligations n'ont rien d'ar- * bitraire, elles font partie du droit qu'on exerce, et ne sauraient s'en séparer. Une liberté sérieuse ne se fonde et ne se maintient qu'à, la charge de s'étendre et de profiter à,tous. Telle est la vue supérieure qui devrait prévaloir quand on parle de la Grande-Bretagne et de la condition de ses habitants. Cette vue n'est pas dans le livre de Faucher suffisamment accusée, et quand elle se montre, elle est submergée dans les détails. Nul plus que l'auteur n'en connaissait le prix; son caractère en est le garant, et sa vie le prouve. Le temps où il écrivait explique seul cette réticence volontaire. Ql Entre TAnglelerre et nous il n'existait alors que des analogies, et Ton pouvait regarder de moins près à ce que les deux pays empruntent de force et de vertu aux institutions. Depuis que les contrastes ont commencé, il est bon de rappeler, quand l'occasion s en présente, que dans l'ordre des influences les principes sont seuls déterminants, et que tôt ou tard les faits s'y subor-

donnent. Les faits passent, les principes persistent, à l'honneur et ài'avantdge des peuples qui y sont restés fidèles.

On a vu qu'en renonçant à la direction d'un journal, Léon Faucher s'était promis de ne rentrer dans la po^ litique active que par la Cliambre. Cette ambition, n'avait rien d'excessif, soutenu qu*il était par la conscience^des services qu'il pourrait rendre; elle pouvait passer pour prématurée sous le rapport des chances à courir. On n'entrait pas alors de plain-pied dans le monde parlementaire. Il fallait pour en forcer les portes, ou un grand nom que se disputaient tous les collèges, ou une position bien établie dans un collège dé* terminé. L'appui du gouvernement n'avait qu'une médiocre valeur ; l'appui d'un parti ne se donnait pas à l'aventure et sans conditions. Pour les candidats qui n'avaient ni une autorité acquise, ni une position locale, ni un patronage influent, l'entreprise était pleine de diificultès.* Chaque élection demandait à être traitée à part, étudiée dans ses éléments, conduite par des moyens particuliers. Rien n'y ressemblait aux surprises que nous donne le suffrage universel, ce curieux instrument qui, en changeant de mains, passe des mouvements les plus désordonnés à une précision

334 ËCONO ISTES MODERNES.

presque mécanique. On était en présence de censîtimnes moins nombreux et plus susceptibles' qui, dans un mélange d'opinions et de calculs, ne négligeaient pas, il est vrai, ce qu'un député pourrait leur valoir,, mais cherchaient sift*tout et en première ligne à s'assurer de ce qu'il valait par lui-môme.

Avec son intrépidité et sa confiance ordinaires, Faucher ne songea point aux risques et ne vit que le but. Dés 1840, il entra en campagne. Le mandat était d'autant plus couru qu'il était plus sérieux ; il menait aux honneurs et à la puissance : aussi ne l'obtenait-on qu'au prix de beaucoup d'efforts. Le candidat en fit l'expérience. Pour ses débuts,, il avait accq)té, sur les instances de ses amis, une partie presque désespérée. C'était à Corbeil, dans un arrondissement qui envoyait régulièrement à la Chambre un des plus riches et des plus honorables propriétaires du ressort, M. Darblay aine. Certain d'être battu. Faucher n'en fit pa6 moins bonne contenance. Il avait en face un zélé et habile défenseur des tarif;, un auditoire d'agriculteurs qui n'entendaient pas raillerie sur ce chapitre; pour un économiste, le cas était embarrassant. Un champion moins résolu eût caché son drapeau ; Faucher tint le sien d'une main ferme, il voulait garder l'estime de ceux dont il n'aurait pas }es suffrages. L'échec était prévu, il ne s'en découragea pas ef n*en eut que plus de goût pour les émotions de la lutte; Partout où il y avait un vide à remplir, un essai à faire, il n'épargnait

pas ses efforts. A Saint^Yalery, en 1842, il arrive trop tard, les voix sont engagées. A Reims, en 1844, la chance est meilleure sans aboutir à un succès. Cette fois ce sont les électeurs de Topposition qui, d euxmêmes, jettent les yeux sur lui, renvoient chercher en poste et offrent de le porter au. siège que la mort de M. Houzeau-Muiron laissait vacant. 11 se décide, monte en voilure et trouve sur les lieux un compétiteur re* doutable, M. Chaix-d'Est-Ange, qui cojnptait idans le pays cinq victoires contre une défaite. Les inégalités de ce duel n'ébranlent pas Faucher; il croise le fer, et s'il tombe, c'est pour se relever dans une revanche. A deux ans de là, en 1846, cette revanche a lieu; elle a laissé une date dans les éphémérides électorales» Les concurrents se serraient de si près, que trois scrutins furent nécessaires pour former une majorité défini* tive. Faucher remporta, mais au prix de quels assauts! Huit jours entiers il resta sur la brèche pour attaquer ou se défendre. Reims était partage en deux camps, et une telle agitation y régnait, que les premiers transports de la victoire n'eurent pas un caractère moins rude que les fatigues du combat.

Entré à la Chambre, le député se montra digne de l'honneur qu'on lui avait fait ; il marqua sur-le-champ parmi les membres les plus laborieux. Ses forces ne le servaient pas toujours au gré de son zèle; il y suppléa par une énergie vraiment infatigable. Les questions de finances, de douanes, de liberté commerciale,

lui appartenaient à plus d'un titre; il s'en empara jiès qu'elles se présentèrent, les agita dans les bureaux avec tact, avec justesse, avec mesure, et trouva ainsi accès dans un grand nombre de commissions. Au besoin, il joignait à la réserve une hardiesse qui devançait les temps. En avril 1847, un projet de loi proposait d'abaisser ir 250 francs la coupure du billet de la banque de France; Faucher demanda par un amendement que cette coupure descendit à 100 francs. Aujourd'hui ces billets nous sont devenus familiers; c'était alors une grande nouveauté. L'orateur prouva, dans un fort bon discours, que sa limita pouvait être adoptée avec avantage ; il cita l'Angleterre, la Russie, r Autriche, nos propres banques de départements, comme des exemples à Tappui. L'amendement fut rejeté, les esprits n'élaient pas mûrs ; il fallut la violente secousse que les événements allaient imprimer aux institutions de crédit pour emporter un résultat que Faucher voulait obtenir d'un libre consentement. On a pu voir à l'essai combien ses vues étaient justes et quels bénéfices devait recueillir la circulation d'une combinaison aussi commode que profitable, qui h promplement pénétré dans les habitudes. Dans une autre circonstance, il ne montra ni moins de décision ni moins de bon sens. L'insuffisance des récoltes avait renchéri le prix des denrées ; on cherchait des expédients pour y remédier. Faucher profita de l'occasion pour parler le langage des principes à une Chambre

qui les tenait pour suspects et poussait les préventions jusqu a rintolérance. De concert avec un petit nombre de collègues que n'effrayait pas leur isolement, il demanda que la franchise des droits fût étendue à tous les produits alimentaires. En temps de disette, la prétention n'avait rien d'excessif; il semblait que pour le soulagement des classes nécessiteuses tous les partis devaient s'y rallier. Elle avorta pourtant devant la coalition permanente des intérêts agricoles et manufacturiers; la majorité de la Chambre n^entendait pas qu'on lui forçât la main ; elle ne cédait aux circonstances, si impérieuses qu'elles fussent, que ce qu'elle li'aurait pu défendre sans danger pour la paix publique ; elle avait cette faiblesse commune à tous les pouvoirs qui ' ne voient d'autre horizon que le leur, et ne savent ni s'abstenir de ce qui leur convient, ni aller au-devant de ce qui les menace.

Ces travaux parlementaires ne suffisaient pas à l'activité de Faucher; il était mêlé au dehors à tout ce qui s'agitait dans l'ordre de ses idées. L'association qui s'était formée à Paris pour répandre les notions de la liberté commerciale n'avait pas de plus infatigable athlète ni de défenseur plus dévoué. Dès le début, il entra dans le comité d'exécution, et s'il en sortit pour quelques dissidences de détail, son concours n'en fut pas moins actif pour propager les idées de l'association. On le trouvait toujours prêt à payer de sa personne dès qu'il s'agissait d'un engagement décisif. A

diverses reprises, il parut sur Testrade des réunions publiques qui se tenaient dans la salle Montesquieu, et y aborda avec autant de bonheur que de solidité une grande variété de sujets appropriés à un auditoire qu il fallait instruire en le captivant. La tâche n'était point aisée. L'économie politique, — c'est un reproche qu'on lui a fait, — n'est pas une science amusante; on ne lui donne de l'intérêt qu'avec une certaine dextérité dans la parole. Faucher mit cet art au service de la vérité. Il sut écarter les considérations abstraites pour s'en tenir à ce que la doctrine a d'élémentaire, ménagea l'attention des assistants, ne les conduisit pas dans les labyrinthes où l'obscurité commence, ne leur débita, en fait d'arguments et de chiffres, que ce qu'ils pouvaient raisonnablement supporter. Il fut trës-écouté, très-applaudi. Cette chaire pour lui était une sorte de préparation; il s*y formait pour la tribune. Dès lors on put voir qu'il avait les qualités essentielles de l'orateur. 11 se possédait, restait maitre de ses émotions, classait bien ses idées, les faisait manœuvrer avec méthode, les revêtait d'une expression concise, régulière et vigoureuse. Une verve soutenue, un tour belliqueux animaient ses discours au point de leur donner, même dans les matières qui le comportaient le moins, les apparences d un défi. Un peu plus de liant n'en eût que mieux assuré Teffet. Le jeu de la physionomie, le geste même participaient de ces formes rigides; on eût dit une sorte de violence exercée

sur les convictions. En revanche, ces improvisations ont un mérite qui n'appartient qu'à un petit nombre d'orateurs; elles soutiennent la lecture. Même à la distance où nous sommes des circonstances qui les ont inspirées, on y retrouve une clarté d'exposition, une abondance de renseignements qui conservent une partie de leur prix et resteront, pour plusieurs sujets, comme une date à recueillir ou un mémoire à consulter.

Sur ces questions de doctrine, Faucher était libre ou à peu près; ses électeurs, en le nommant, s'étaient presque désistés. Il est à présumer néanmoins que cette indépendance ne fut pas conquise sans quelques tiraillements, quelques résistances de l'industrie locale. Le respect des principes ne va jamais, chez les fabricants, jusqu'à l'oubli de leurs intérêts, et, en faisant bon marché d'autrui, ils s'exécutent difficilement pour leur propre compte ; mais les soucis de ce genre n'étaient que secondaires pour les députés de Reims : il en eut d^autVes beaucoup plus graves. Sa nomination avait surtout un caractère politique, on le lui lit sentir plus d'une fois, Comme d'habitude, ceux qui avaient mené la campagne appartenaient à la partie la plus ardente de l'opposition; ils avaient été à le peine, ils voulurent être à l'honneur. Leur prétentior. était que le député de leur choix ne demeurât étranger à rien de ce qui se faisait pour agiter le pays et exciter les passions populaires. Dans jours corrcspon-

dances, ils ne ménageaient pas les conseils, penchaient vers les moyens extrêmes, y poussaient à coups d'aiguillon. Ati fond, Faucher était un esprit modéré : il avait un goût sincère pour le régime établi; il entendait le raffermir par des améliorations opportunes et non Tébranlerpar des imprudences. Il sentait dans Tair comme un vertige dont il essayait de se défendre, et, s'appuyant sur la liberté de son mandat, il cherchait sa voie entre ceux qui voulaient tout conserver et ceux qui voulaient tout détruire. Aussi résista-t-il souvent à ses amis de la Marne, et dans la Chambre il ne suivit pas sans trouble le parti auquel il tenait par une communion d'origine et de sentiments. Deux actes importants entretenaient dans le pays un état de crise, la réforme électorale et les banquets : il se prononça nettement pour la réforme, dans laquelle il voyait un instrument de salut ; il ne s'associa qu'avec répugnance aux banquets, qui lui semblaient être une arme de guerre. S'il en présida un à Reims, il en atténua le caractère hostile en portant hii-même, et en première ligne, la santé du roi. Cette modération, qui tranchait sur les passions du moment, ne l'abandonna pas durant toute la période qui précéda Técroulement de la monarchie. Dans les réunions particulières de l'opposition, il repoussait ce qui pouvait fournir un aliment aux agitations du dehors. Les résolutions une fois prises, il cédait pour ne pas paraître trop indiscipliné : c'est ainsi qu'il mit sa signa-

ture au bas de la demande d'accusation contre le ministère. Malgré eux, sous Tinfluence extérieure, les esprits s*emportaient, même dans la Chambre. Les fautes étaient diverses, le châtiment allait être commun; les uns furent frappés pour avoir trop résisté, les autres pour avoir trop agi. Pour tous, hors un bien petit nombre, le tocsin de la révolution de Février n'eut que des sons lugubres. Léon Faucher assista avec douleur à la séance où le gouvernement représentatif, abandonné par la force armée, succomba devant une poignée de factieux. L*un des derniers, il quitta cette enceinte envahie et rentra chez lui le désespoir et rhumiliation dans Tâme. Il prévoyait x)ù aboutirait le coup sacrilège que la nation s'était porté à elle-même. Ni sa position, ni ses chances personnelles, ne le touchaient autant que les destinées publiques, livrées désormais à toutes les expériences. Tomber sans avoir combattu lui était une douleur intolérable.

Dès le lendemain, il se remit en mouvement, courut chez plusieurs de ses collègues, leur proposa de se retirer dans un des forts environnants, d*y railleries troupes restées fidèles, et d'y créer, avec les débris de la représentation légale, un point d'appui pour la véritable opinion du pays, violentée et surprise. Ce plan reposait sur une illusion, mais c'était une illusion généreuse; il en coûta beaucoup à Faucher d'y renoncer. Ses devoirs de député avaient cessé, il ne se tint

512 ËGONOMISTES MODERNES.

pas pour quitte de ceux de citoyen. Les rues de Paris étaient le siège de désordres menaçants; il y descendit le fusil à la main sous Thabit de garde national. Le gouvernement provisoire songeait à la revendication des chemins de fer moyennant indemnité ; comme administrateur du chemin de TEst et comme délégué des autres Compagnies, il prit en main la cause du respect des contrats, et vint en aide aux ministres du gouvernement provisoire, qui, au milieu de tant de vertiges, avaient conservé Tusage de leur raison. Quand Tempirisme eut ouvert ses chaires au Luxembourg et dans les clubs, entraînant à sa suite des légions d'ouvriers mal conseillés par la misère, il s'attaqua aux systèmes insensés qui, substituant l'État à rindividu dans le domaine du travail, partaient d'une violence pour aboutir à un préjudice et à une injure. Il rappela à cette foule égarée que, partout où s'exerce l'activité de l'homme, la meilleure garantie de la justice est la liberté, qu'il n'y a de contrats sérieux que ceux dont les parties peuvent discuter les termes et qui reposent sur un mutuel consentement-, que toutes les combinaisons jetées en pâture à la crédulité populaire promettaient ce qu'elles ne pouvaient tenir, blessaient la dignité des ouvriers autant que leurs intérêts, et, odieuses au plus haut point, avaient encore le tort d'être radicalement impuissantes. A l'appui des principes, il citait des faits, entrait dans la réfutation de systèmes qui n'avaient d'autre consistance que Té-

motion dont ils étaient cause et les noms significatifs qui s'y attachaient. Faucher n'y usait pas de ménagements, il disait avec vigueur et avec courage ce qui était alors dans la conscience de tous les gens de bien.

Ces publications répondaient à un besoin si urgent, que Fassentiment du public prit la forme la plus immédiate et la plus naturelle. Xu mois d'avril 1848, le département de la Marne eut à envoyei* des représentants à l'Assemblée constituante. Léon Faucher passa en tête de liste avec 84,000 voix : le mandat dont la force l'avait dépouillé lui était rendu par un libre et presque unanime suffrage. Si l'honneur était grand, les risques ne l'étaient pas moins : jamlais assemblée ne se réunit sous l'empire de circonstances plus critiques. Les classes que, par le droit du vote, on avait appelées à participer à l'exercice du pouvoir n'avaient de ce pouvoir ni la notion ni le respect; elles étaient plus disposées à l'insulter qu'à s'y soumettre. De là ces journées du 15 mai, du 24 juin, qui laisseront des dates ineffaçables dans l'histoire des égarements populaires. Faucher s'y monti*a à la hauteur de ses devoirs, ardent pour la lutte et ferme devant le danger ; il s'associa aux efforts de M. dé Falloux pour amener le licenciement de cette armée de l'émeute dont sciemment ou involontairement on avait laissé se former les cadres dans les ateliers nationaux. Quand la guerre civile se fut éteinte dans le sang, il fallut reconstituer

sur des débris un gouvernement qui donnât aux hommes paisibles quelques garanties, et à l'activité du pays quelque espérance, de renaître. Le représentant de la Marne eut sa part dans cette œuvre de répara* tion, plus lente et plus laborieuse que les revanches de la force. Il s'agissait de reprendre pied à pied le terrain que le désordre avait envahi, de ramener dans un lit nouveau les institutions débordées et d'en assurer le cours par quelques digues. Neuf mois de session permanente, mêlés d'incidents orageux, suffirent à peine à une portion de cette tâche. Faucher ne s'y ménagea point; il défendit vaillamment nos finances, et contribua à faire écarter tout ce qui leur eût porté une atteinte irréparable, comme l'emprunt forcé et le papier-monnaie. Une chaire d'économie politique, dignement occupée par M. Michel Chevalier, avait été supprimée au Collège de France; de concert avec MM. Barthélémy Saint-Hilaire et Wolowski, le représentant de la Marne parvint à la faire rétablir. Parmi ses combats de tribune, celui-ci ne fut ni le moins vif, ni le moins hardi; l'acte d* ostracisme avait, dans la majorité même, des complices et des instigateurs.

Un singulier épisode se rattache à cette période de sa vie. Les membres de la famille Bonaparte, relevés par un vote de la Constituante de l'exil qui frappait les autres dynasties, venaient s'asseoir un à un et en vertu de mandats réguliers sur les bancs de l'Assemblée. Un jour que Faucher était à sa place absorbé par quelques

travaux, une certaine émotion se répand dans l'enceinte, et il entend un nom qui circule de bouche en bouche. — « Ah ! c'est le prince Louis, dit-il au collègue assis à sa droite. Où est-il donc? Montrez-lemoi. » En même temps il relève la tête, et du banc placé au-dessus du sien il reçoit comme réponse un salut et un sourire. C'était le prince qui allait devenir son voisin. Des relations de politesse naquirent de ce rapprochement fortuit, et peut-être entra-t-il pour quelque part dans un événement qui, peu de mois après, devait mettre l'ambition de Faucher à Tépreuve. Une constitution avait été promulguée et instituait un président de la République, avec des attributions définies? la nation consultée se prononça pour le prince. A peine nommé, il forma son premier ministère en réservant un portefeuille à son voisin sur les bancs de l'Assemblée. Faucher hésita d'abord; il ne se sentait point préparé à une telle responsabilité, et des motifs personnels lui conseillaient un refus. Ses fonctions d'administrateur du chemin de l'Est étaient incompatibles avec celles de ministre; il s'agissait de quitter une position sûre pour une position précaire. Il y avait d'ailleurs bien des tempêtes dans l'air; les pavés tremblaient encore, et rien n'était moins sûr qu'une Assemblée ombrageuse qui sentait le pouvoir lui échapper. Peut-être est-ce à ces risques mêmes que Faucher fit le sacrifice de ses intérêts particuliers; il était belliqueux par tempérament, se jetait volon-

tiers dans la mêlée et cherchait la gloire, fût-ce au prix de quelques blessures. Ce fut d'abord le portefeuille des travaux publics qui lui échut, l'un des moins exposés et en même temps des plus laborieux : ces attributions l'auraient tenu presque à l'écart de la politique militante; mais la démission de M. de Malleville, causée par quelques scrupules, ayant laissé vacant le portefeuille de l'intérieur, Faucher dut Taccepter sur les instances qu'on lui fit. C'était, en Félat des choses, une charge redoutable. Le trop court passage de M. Dufaure dans ce département n'avait pas suffi pour en épurer les cadres ; la voie était pourtant ouverte, et Faucher n'eut qu'à continuer les traditions d'mi ministre intègre, aujourd'hui l'honneur de notre barreau. Les difficultés étaient grandes : il y avait eu dans les personnes tant de choix malheureux et tant d'abandon dans les affaires. Le nouveau ministre pensa qu'un changement de régime comportait remploi de moyen? prompts et directs. Il s'inspira d'une idée qui résumait toutes les exigences de la situation, l'apaisement des esprits, et pour l'obtenir il employa Tarme quijui était familière, la ligueur. On parlait toujours de surprises violentes qui se tramaient dans l'ombre et auxquelles on assignait des dates ; il résolut d'en finir par un coup d'éclat. Le 29 janvier 1849, Paris se réveilla au bruit d'un cer-* tain appareil militaire; les canons roulaient dans les rues, les baïonnettes brillaient le long des boulevards.

Le général Changarnier était à la léte des troupes avec ce calme résolu qui sied si bien au commandement. L*objet de ces préparatifs était de contenir une descente des faubourgs mêlés aux débris de la garde mobile ; une loi sur les clubs servait de ralliement et de prétexte aux mécontents. Devant ces mesures prises à propos et avec une fermeté prévoyante, le mouvement avorta sans effusion de sang. L'arrestation de Tun des chefs rendit la leçon complète; les rassemblements se dispersèrent, et la loi des clubs fut votée à Tabri de toute émotion extérieure.

Les trois mois qui suivirent furent pour Faucher une suite d*escarmouches qui ne lui laissèrent ni trêve ni repos. Le cabinet dont il était membre essayait de mener à bien la plus rude et la plus délicate des ent reprises : c'était de déterminer une assemblée souve raine a se congédier de ses propres mains. Pour beaucoup de membres, ce congé équivalait à une condamfialion sans appel; on les renvoyait devant des électeurs décidés à les exclure. De là bien des chicanes, des pièges tendus et des complots enveloppés de mystère. Aux attaques ouvertes se mêlaient des plans d'usurpation agités dans les conciliabules, ^a majorité s'était prononcée dans une résolution qui prêtait à l'équivoque; il s'agissait de donner à cette résolution la valeur d'un acte, d'en fixer les termes, la date, les modes d'exécution, de préparer et d'assurer le périlleux passage d'une Conslituante à une Législative, qui du

jour au lendemain devaient se succéder sur les mêmes bancs. L'honneur du cabinet y était attaché, et la tâche fut dignement remplie. Pendant une semaine, Thomme éminent qui présidait ce cabinet, M. Odilon Barrot, occupa la tribune pour ainsi dire en permanence, disputant à force d'éloquence les heures, les minutes aux tronçons de cette Assemblée déjà dessaisie et dont Tagonie était menaçante. Faucher eut moins de bonheur ; il resta enseveli dans le triomphe commun. Il avait conduit les élections, et, pour combattre le déchaînement des partis, il avait usé d'un moyen d'influence qui aujourd'hui n'amènerait sur les lèvres que le sourire. La veille et le jour du scrutin, il avait, par le télégraphe, communiqué à quelques départements les résultats d'un vote récemment émis en citant les noms qui avaient pris couleur pour ou contre. Rien de plus légitime et de plus inoffensif ; 41 en sortit pourtant un orage. La partie ardente de l'Assemblée s'empara de ce grief; la partie modérée déserta le champ de bataille. De telles passions régnaient sur les bancs de la gauche, qu'un sacriQce parut nécessaire pour y faire diversion ; Faucher s'était engagé un peu à l'aventure, on l'abandonna comme une victime désignée par la fatalité; on acheta le salut public par une injustice. L'homme politique soutint cet isolement avec sa fierté ordinaire ; il fit face à l'ennemi et ne rendit pas les armes sans combat. Au scrutin, 519 voix se prononcèrent contre lui, 5 voix l'ap-

LÉON FAUCHER. 3i9

puyèrent, près de 400 s* abstinrent. Il subit tranquillement cet arrêt, et donna sa démission. Cependant le département de la Marne venait de renouveler son mandat et de lui ouvrir les portes de l'Assemblée législative. Dés les premiers jours de la session, il voulut que le procès qu'il venait de perdre fût porté devant les seuls juges qui auraient dû en connaître. C'était dans l'Yonne que sa dépèche télégraphique avait causé le plus d'émotion : les 5 et 6 juin 1849, il monta à la tribune pour soutenir la validité des élections de l'Yonne, restitua aux faits leur caractère et présenta sa conduite sous son véritable jour. La réparation fut complète : aux deux tiers de ses voix, la nouvelle Assemblée déclara que les mandats étaient réguliers, mettant ainsi à néant et le blâme passé et les conséquences qu en voulaient tirer les casuistes de la Montagne contre l'ensemble des pouvoirs de la législature. Uans ce débat, un fait Ait mis en évidence, à la louange du ministre attaqué : c'était la manière discrète dont il avait usé des fonds secrets. Là où M. Ledru-RoUin avait cru pouvoir employer 10,933 fr. par jour, Léon Faucher s'était contenté de 1 ,637 fr. Ces chiffres, apportés à la tribune, causèrent, même parmi les membres les plus exaltés, un étonnement mêlé d'un certain retour, et l'un d'eux, dans un accès de franchise, ne put s'empêcher de s'écrier : « Le coquin était bien honnête I » Dans sa forme brutale et familière, le compliment est bon à recueillir : il ren-

550 £COiNO!illST£S MODERNES.

ferme un hommage dans une insulte; il dit bien ce qu'était Faucher, un cœur loyal, ennemi des mauvais moyens, aimant à convaincre plus qu'à corrompre, et ne cherchant pas d'autre appui à la fermeté de ses actes que la pureté de ses intentions.

Cette longue lutte avait brisé ses forces ; à peine avait-il pu, avec une voix éteinte, arriver au bout de la discussion. Bon gré, mal gré, il fallait user de ménagements. Le vaste vaisseau de TAssemblée, que les plus puissants organes n'affrontaient pas impunément, était funeste à cette poitrine délicate. De lavis des médecins, il demanda et obtint un congé; on renvoyait aux Eaux-Bonnes. On lui conseillait en outre d'éviter toutes les occasions de se produire, afin d'arriver à un plus prompt rétablissement. Il n'obéit pas toujours, et, de passage à Bordeaux, il accepta un banquet où une médaille d'or lui fut votée. Même au pied des P^yrénées, et tout en suivant un traitement, il ne pouvait se détacher des grands intérêts qui tenaient l'attention publique en haleine. Des travaux pour les revueSj des lettres aux journaux de province, prouvaient que le soin de sa santé ne l'absorbait pas tout entier, et qu'absent ou présent il entendait garder sa part d'inOuence sur les affaires. De retour des eaux, il traversa Limoges, et rompit en faveur de sa ville natale un silence qui commençait à lui peser. Elle était sous l'influence d'opinions avancées, et avait envoyé à l'Assemblée des représentants d'une nuance très-vive ; les

corps d état, les ouvriers des fabriques, y vivaient dans la dépendance de quelques chefs de sectes aussi habiles qu'audacieux. Comment se faire écouter d un semblable auditoire? Faucher n'en désespéra pas, et deux sentiments le poussaient à l'essayer : ramener au bien des compatriotes, infliger un échec de plus à d'implacables adversaires. Il eut donc une réunion, et y garda longtemps la parole avec des effets que ni ses amis ni lui n'avaient prévus. Il s'attendait à des murmures, il ne recueillit que des applaudissements. Pourtant il n'avait pas épargné les vérités, même les pins dures, à cette foule habituée à l'adulation et au mensonge; il lui avait montré par quels chemins les conseillers de son choix la conduisaient de la révolte à la ruine, et par suite à la plus triste des égalités, l'égalité dans la misère. Ce langage fut non-seulement supporté, mais accueilli avec chaleur, tant est mobile l'impression de la multitude. En quittant Limoges, Faucher y était presque populaire ; cette popularité, il est vrai, ne survécut guère à son passage; mais il ne l'avait pas achetée du moins en flattant les mauvais instincts ni en déguisant ses opinions.

Rentré à Paris vers le commencement de l'automne^ il reprit ses travaux à l'Assemblée législative et en fut plusieurs fois nommé l'un des vice-présidents. Le repos lui avait rendu ses impatiences d'activité; il avait hâte de s'engager avec quelqu'un et sur quelque chose. Justement le budget de 1850 venait d'être présenté

par M. Hippolyte Passy ; il était ce que comportait le temps et se mettait péniblement en équilibre. Faucher trouva l'occasion à son gré ; il n'imagina rien de mieux que d'opposer au budget du ministre son propre budget. Donner des leçons était dans ses goûts; celle-ci s'adressait à un homme ëminent pour lequel il aurait dû montrer plus de déférence, ne fût-ce qu'en raison de la communauté des doctrines. Nulle part l'humeur de Faucher ne se montre mieux que dans ce travail '. Il n'admet pas que le ministre puisse faire un premier et discret essai de l'impôt sur le revenu, familier à nos voisins, et en même temps il inti'oduit dans son œuvre toute une catégorie de taxes nouvelles, soit temporaires, soit permanentes. C'est ainsi, en supprimant d'une part 1 45 millions de dépenses et en ajoutant d'autre part 131 millions aux recettes, qu'il arrive non-seulement à rétablir h balance, mais à obtenir un excédant. 11 n'a pas d'ailleurs de termes assez délibérés pour parler du budget officiel, ni d'expressions de confiance trop fortes pour le budget qu'il y substitue : on sent un esprit pénétré de l'efficacité de ses combinaisons. Il est douteux cependant que e-es taxes qui devaient atteindre le sel, le transport des lettres, les journaux, l'enregistrement, le mobilier, les domestiques, les officiers ministériels, les employés, les pensionnaires de l'État, il est douteux,. dis-je, que ces

* Bévue des Deux Mondes du !•' novembre 1849.

taxes eussent rencontré dans une assemblée Taccueil dont se ilàttait Tauteur. Quoi qu'il en soit, sur un point Faucher eut cause gagnée ; l'impôt du revenu avait été si nettement attaqué et de tant de côtés, que le cabinet aima mieux en faire le sacrifice que courir au-devant d'un échec certain.

En combattant cette forme d'impôt, Faucher était rinterprète d'un sentiment presque général. Il avait pour lui de grandes autorités et s'appuyait de motifs dont la solidité ne saurait être méconnue. D'abord ce serait pour nous un impôt nouveau, et en cette matière il faut tant qu'on le peut se garder contre les nouveautés; puis cet impôt est inséparable de procédés d'inquisition et déchire le voile qui couvre les fortunes privées; enfin il se prête à la fraude et compte sur une vertu qui est absente de nos mœurs, la sincérité visà-vis du fisc. Il a en outre l'inconvénient plus grave d'être ostensible : c'est ce ^e les administrateurs lui pardonnent le moins. Il s'adresse à la bourse des contribuables ouvertement, nominativement, sans dis» simuler ce qu'il est, ni ce qu'il veut. Combien l'impôt indirect est plus habile, et avec quel art il sait se déguiser I II ne frappe pas la personne, mais les besoins; il procède par petites fractions en portant sur de grandes masses, s'incorpore dans les choses et entre sur le marché comme un élément accessoire du prix, s'acquitte insensiblement sans que les contribuables aienl la conscience du moment et de la manière dont

il se paye. On sait bien ce qu'en. tire un État ou une ville, on ignore dans quelle proportion chaque citoyen y contribue. Ces formes tempérées, ce mode presque imperceptiUe de recouvrement, ont rais l'impôt indirect en crédit aufcès des hommes versés dans les finances ; il semble être le meilleur, parce qu'il est le moins apparent. Aussi en , a-t^on largement usé dans Tassiette des contributions. Tout ce qu'on pouvait y assujettir y a été assujetti, même les denrées les plus nécessaires, par conséquent les moins imposables. ' N'est-ce pas ainsi que nous voyons la caisse de la boulangerie de Paris, de temporaire qu'elle était, devenir peu à peu permanente? Le procédé est commode et productif: avec des centimes on fabrique des millions, et, quand on a ainsi battu monnaie, il est difficile de renoncer à une telle pratique sans regret ni sans résistance.- Il y a pourtant, dans cette préférence pour l'impôt indirect, des dangers quit est bon de signaler et des préjudices qui, pour n'être pas visibles, n'en sont pas ipoins réels. L'aisance avec laquelle cet impôt se supporte est précisément ce qui entraîne à en abuser; on ne se défie pas d'un instrument si léger, si maniable; on l'applique à toute chose et sans mesure. Nulle forme d'impôt ne se concilie mieux avec dés habitudes d'imprévoyance et de prodigalité, nulle ne laisse plus de champs aux aventures, de quelque jiom qu'on les couvre, en rendant moins appréciable ce qu'elles doivent coûter. L'impôt direct, s'il est brutal, a du moins

le mérite de la franchise ; il réclame une somme et éveille dans Tesprit de celui qui la paye le désir de savoir ce que cette somme représente. Si c'est une guerre, on la discute; un embellissement municipal, on en agite l'urgence. L*impôt direct est ainsi une école d opinion. Chacun sait ou cherche à savoir à quel prix il est citoyen d'un État ou d'une ville. Un contrôle plus général nait de cette disposition des esprits. En outre, quaud on compare les deux impôts, on est entraîné à une autre recherche : c*est de savoir à quelles conditions on les perçoit. Telle de nos contributions, les douanes par exemple, n'entre au trésor qu'après avoir laissé, pour frais de recouvrement, le sixième de la recette brute ; les autres, quoique moins chargées, sont dans le même cas, et nos budgets élèvent à 200 millions environ les frais généraux de perception et de régie. C'est, pour l'impôt indirect, une moyenne de ^1 à 12 pour 100, tandis que l'impôt direct ne coûte à recouvrer que 5 pour 100. L'écart, on le voit, est considérable, et si, par voie d'hypothèse, on confondait tous les impôts pour les ramener au type des moins coûteux à recueillir, 3 pour 100 par exemple au lieu de 12,. on aurait par an 50 millions d'épargnés, et depuis soixante ans qu'existe le grand mécanisme des contributions indirectes, près de 4 milliards avec les intérêts accumulés, c'est-à-dire la moitié environ de notre dette inscrite. Ce sont là, il Cbl Vrai, des jeux de chiifres qui n'ont rien de rigou-

reux : Tunité de l'impôt sera toujours une chimère; mais il n'en est pas moins constant que, dans bien des cas, les charges de la perception sont hors de proportioa avec le revenu net. Le trésor n'est pas seul à en souffrir ; les intérêts et les moeurs s'en ressentent. On tient ainsi' sur pied une multitude d'agents armés d'un droit de recherche, et qui traitent la population comme une vaste collection de suspects. Ces corps orgaifiisés, avec les attributa^ui les distinguent et les pouvoirs dont ils disposent, non-seulement entretiennent dans leur sein, mais propagent au dehors des idées de dépendance. Que de gens se trouvent ainsi directement ou indirectement dans les mains de l'État, vivant de services qu'il rétribué! L'impôt joue un grand rôle dans cet assujettissement. Quand on dit que le meilleur est celui dont on parle le moins, que toute forme est bonne, pourvu qu'elle rende, on oublie l'action morale de l'impôt, son influence poljtique, la manière dont il agit sur les opinions, les caractères, les habitudes, la disposition des esprits.

Tel est le sentiment auquel ont obéi les hommes d'Etat qui, en Angleterre, ont attaché leurs noms à un remaniement général de l'impôt. Us n'y ont pas procédé arbitrairement ; leur, méthode se dégage de l'examen des faits. Cojnme point de départ, ils ont supprimé les taxes qui pesaient sur les matières destinées à recevoir des façons ; c'était ouvrir par le dégrèvement des débouchés nouveaux aux fruits du travail.

Us ont ensuite regardé de près aux taxes de consommation, et, malgré les claipeurs, supprimé celles qui afTectaient la subsistance du peuple. Us ont également émondé les tarifs, en n'y laissant subsister que les articles de grand produit, et en leur appliquant des droits si légers, que ces droits ne pouvaient se concilier qu'avec un accroissement notable et probable de la consommation. Ainsi ils diminuaient les frais en simplifiant les formes, écartaient les paperasses, les rigueurs inutiles, la défiance érigée en devoir, détournaient la main du fisc des existences qui en auraient Irop souffert pour la diriger vers celles qui pouvaient la supporter avec plus d'aisance. De tout cela il résultait des vides f il a fallu les combler. C'est alors qu'ils ont donné à l'impôt indirect un rival et un égal dans l'impôt ostensible, où la volonté du redevable se manifeste dans la liberté des déclarations. Il se pouvait que cette expérience fût chanceuse; elle était digne du moins de ceux qui la tentaient et de ceux auxquels elle s'appUquait. Malgré quelques plaintes, on peut dire qu'elle a réussi. Nous n'en aurons probablement jamais l'équivalent; nos préjugés sont trop vifs là-dessus. L'impôt est pour nous un ennemi ; plus il se déguise, mieux il est accepté. Il ne faut pas cependant se montrer injuste envers les peuples qui savent le regarder en face; ils sont marqués du signe auquel se reconnaissent les civilisations vraiment supérieures, la conscience et la responsabilité des actes.

^S ÉCONOMISTES !iIODER>*ES.

Mais nous touchons à un moment où les événements nous emporteront avec plus de rapidité. Les questions de détail avaient détourné Faucher de la politique générale; il y rentra par la loi du 51 mai 1850, dont il fut le rapporteur. On sait quel était le but de cette loi : renfermer le suffrage universel dans certaines limites, définir d'une manière précise les indignités et les incapacités qui fermaient l'accès des listes à ceux qui en étaient frappés. Cette mesure réunissait dans une même entente toutes les fractions du parti modéré ; elle avait Tappui du gouvernement. Le rapporteur la défendit avec courage contre les partisans exaltés du suffrage universel*, qui n'entendait pas qu'on touchât à leur arche sainte. La loi fut votée à une très-grande majorité. Les circonstances allaient en faire (me lettre, morte. Un autre emliarras restait à vaincre, et il était plus grave, puisqu'il touchait à un article de la Constitution. Par une disposition fornielle, le président n'était pas réélîgible. Tous les hommes pi*évoyants sentaient quels périls étaient attachés à cette exclusion ; ils concertèrent leurs efforts p9ur la faire tomber devant l'expression de l'opinion publique. On peut dire, sans forcer la vérité, que les notabilités de l'Assemblée n'avaient là-dessus qu'un sentiment. Des confé-

.rences eurent lieu, el il fut arrêté .qu*uîi appel serait adressé au pays pour qu il se prononçât sur une révision de cette partie de la Constitution. Des pétitions circulèrent dans les provinces, et des représentants se chargèrent de les apportera la tribune, couvertes de signatures. L'intention maniteste de cet acte était de confirmer et d'affermir les pouvoirs dans les mains qui en étaient investies. Faucher ne fut pas l'un des moins ardents à répandre celle idée salutaire ; il y voyait la garantie des institutions; il y apportait rintention sincère de donner quelque repos à une nation qui, fatiguée de longs troubles, semblait disposée à s'en affranchir à tout prix. Les pétitions affluèrent : mieux servies par lesHîirconstances, elles auraient pu aboutir à un concert; dans l'état des esprits, et au milieu du partage des opinions, il n'en sortit que des débats orageux. Pour les uns c'était trop, pour les autres ce n'était point assez. Le temps marchait toujours, montrant en perspective une date et une crise. A diverses reprises, des propositions avaiAit été faites à Faucher pour qu'il rentrât dans le cabinet. Il hésitait, éprouvait des scrupules, résistait aux instances, ou se retranchait dans quelques conditions. Le 10 avril 1851 , il se décida et accepta de nouveau le portefeuille de l'intérieur. Ce ne fut pas sans émotion qu'il expliqua à l'Assemblée les motifs de ce retour ; il ne se dissimulait pas combien sa mission était délicate, et quelle responsabilité y était attachée. « En

riiontanl à la tribune, dit-il, et pendant que je parlais, mon front ruisselait; diaque mol devait être pesé, mesuré. » ï/accueil qu'il reçut lui rendit la confiance et le courage ; ri se mit à Tœuvre comme si sa présence et son nom eussent suffi pour dissiper ce que les événements avaient âe sombre et de menaçant. Il avait le sentiment de ses devoirs, et savait qu'aucune force humaine ne î amènerait à les enfreindre. L'influence qu on lui rendait, il ne voulait l'employer que pour le bien. Ce fut alors qu il essaya d'une diversion qui^ dans une période plus calme, eût certainement réussi. Cette activité exubérante qui, faute d'aliment, se jetait dans les exagérations politiques, pe pouvait-on pas l'appliquera de grands et utiles travaux? A l'instant, et sans tenir compte des empêchements financiers, le ministre de l'intérieur en traça le programme. Il lui donna des proportions de nature à éblouir et à entraîner les esprits. Une reconstruction ,des halles centrales et le prolongement de la rue de Rivoli jusqu'à l'Hôtel de Ville, furent mis à l'étude et présentés avec des plans à l'appui. Une somme de 50 millions y était affectée. Ces hardiesses ont été bien dépassées depuis lors. Quand le ministre les soumit à Tépreuve du scrutin, elles étaient une nouveauté et une surprise. Pour trouver un projet analogue, il fallait remonter aux 100 millions que M. Thiers arracha aux Chambres après les événements de 1850. Faucher ne montra pas moins de décision. Dans les préoccupatiQns qui

LEON FAUCHEn. . 36i

l'assiégeaient, TAssemblée ressentait pour ce qui y était étranger plus que de l'indifférence; il triompha de ce sentiment, et amena, à travers les épreuves des bureaux et de la tribune, le projet de loi «Vnne sanction définitive. Il fit plus encore, il en commença Vexécution, et, à quelques mois de 15, il reçut des mains du président, sur les premières assises des halles nouvelles, la croix de commandeur de la Légion d'honneur.

Toulefoisj. bien que le ministre de l'intérieur se rejetât à dessein vers la partie tranquille de ses fonctions, qu'il songeât aux fouilles de Ninive, aux tableaux de Géricault et à des fondations de prix pour des œuvres morales, il n'était pas sans comprendre qu'il y avait dans l'air autre chose que ces satisfactions à donner aux arts et aux embellissements de Paris. Il ne se regardait pas comme parfaitement affermi sur ce terrain qu ébranlaient de fréquentes secousses. A diversas reprises, il s'était vu interpellé au sujet d'incidents qui relevaient de sa responsabilité. Constamment il avait répondu de la manière la plus catégorique et la plus ferme : « Je ne suis rien, dit-il un jour, que par la tribune et par la presse, et si jamais cette tribune doit être renversée, je resterai enseveli sous ses ruines. » Ces déclarations étaient sincères, et l'Assemblée y ajoutait foi ; le ministre répondait de lui-même, il ne pouvait aller au delà. Dans le cercle où son action s'exerçait, il restait maître de ses mouvements, ne souffrait

rien qui ne fût régulier, et portait la main sur ce qu'il, lui était permis d'atteindre. Des problèmes pourtant s'agitaient en dehors de lui, à son insu, et pour ainsi dire par-dessus sa tête. Une guerre d'embûches servait de prélude à la sohition d'un grand débat ; Timpatience d'en finir se montrait dans les camps en présence. Le ministre de Tintérieur n'y voyait qu'une agitation artificielle dont l'esprit de conduite triompherait; il persistait à croire qu'une transaction était possible» ot qu'elle s'imposerait d'elle-môme. Un acte inattendu lui arracha cette illusion. Le président de la République, ne déguisant plus ses desseins, demanda tout à coup à son ministère de pro(poser à l'Assemblée législative l'abrogation de la loi du 51 mai. Pour Faucher surtout, c'était un point délical. Il avait été le rapporteur de cette loi ; se prêter à l'abrogation que demandait le président, c'était s'infliger un désaveu. Il donna sa démission, et entraîna celle des autres ministres. Il assista dès lors plus qu'il ne se mêla aux incidents qui survinrent, garda la réserve que commandait sa situation avec plus de résignation que d'espoir, plus de douleur que d'alarme, et le 2 décembre 1851, il se réveilla, comme tous ses collègues, au milieu des surprises d'un coup d'État.

Il était du nombre des hommes publics qui avaient jusqu'au bout usé de niénagements et pensé que la modération des formes n'était pas incompatible avec la fermeté des principes. Le gouvernement nouveau

vil des amis dans ceux qui ne s*étaient pas déclarés ses adversaires ; Faucher fut, à ce titre ei à son insu, compris parmi les membres qui coihposaient la commission consultative instituée après le coiip d'État. Il ne voulut point d'équivoque et répondit par un refiis. Son intention était de rester désormais étranger aux affaires : il avait pour les institutions qui venaient de succomber un attachement raisonné et profond ; elles étaient, pour ainsi dire la trame de sa vie ; il leur de^ vait ce qu'il était, son nom, sa notoriété ; tous ses travaux, toutes ses études s'y rattachaient; les renier,, €'eût été se renier lui-même ; les sacrifier à ses intérêts lui eût semblé une tache ineffaçable. Là-dessus il n'avait besoin ni de conseils ni d'exemples ; il agissait •comme il sentait. Quelle fatalité pourtant que celle dont il était le jouet I En 1848, il arrivait à peine aux honneurs de la vie publique qu'une révolution éclatait pour la briser. C'était une première épreuve, il en avait triomphé. A l'aide de longs efforts et par une lutte soutenue, il avait pu refaire; affermir, agrandir sa position, et voici qu'elle s'écroulait de nouveau sous le poids d'événements qu'il n'avait pu ni prévoir ni empêcher. Cette fois il comprenait qu'il ne s'agissait pas d'un éloignement passager, mais d'une retraite défmitive. 11 s'y résigna néanmoins sans hésitation, si ce n*esl sans douleur. Sa vie fut dès ce moment une vie de recueillement et d'étude. 11 revint à ses travaux favoris, y chercha l'oubli ou le soulagement de ses

564 ËCOISOMISTES MODERNES.

regrets. Les témoignages de Teslime publique ne lui manquèrent pas d'ailleurs; on 's'empressait chez lui, il était recherché partout; on lui demandait des conseils, des régies de conduite. Un instant il eut.la pensée de se remettre sur les rangs pour la députation ; quelques électeurs de la Marne Ty invitaient ; il avait dans ce département une situation que le courant nouveau des opinions avait affaiblie plutôt que détruite. Quelques chances lui restaient, et les risques, ne Veffrayaient pas. La réflexion le guérit de ce retour vers d'anciennes habitudes. Un échec l'eût diminué, et il eût été bien embarrassé d'un triomphe. Quel usage faire d'un mandat mutilé? Mieux valait se renfermer dans cette protestation silencieuse, qui est la l*evanche et la dignité des vaincus.

Son activité trouva bientôt d'autres issues. Son beaufrère, M. Wolowski, avait entrepris de donner à une idée dont il était préoccupé la consistance d'une institution ; il voulait introduire en France, en l'appropriant à nos habitudes, une de ces compagnies de crédit foncier qui rendent de grands services en Allemagne ; il y apportait une notion approfondie des faits, une science et une droiture éprouvées. Faucher s'associa à cet enfantement, y consacra son expérience. L'établissement qui en est issu est inséparable des deux noms qui ont présidé à son origine. Le concours de Faucher ne fut ni moins actif ni moins utile pour l'achèvement du chemin de fer du Midi, qui en était

çncote à cette période pénible qui précède les exploitations. Il était membre du conseil d'administration ; on songeait à lui en donner la présidence. Ce choix causait quelques ombrages et donna lieu à des négociations délicates. Faucher sentit que son nom était lyn embarras pour la compagnie : il Ten affranchit en envoyant sa démission. Son indépendance lui était plus chère que ses intérêts : quand elle était en jeu, il ne calculait pas ce qu'il pouvait y gagner ou y perdre. Des études de cabinet remplirent dés lors sa vie. On a vu quel était son goût pour les questions d'économie politique et de finances. Il avait passé en revue les difficultés qu'elles présentent à mesure que l'attention publique en était saisie : les associations, les coalitions d'ouvriers, les règlements pour les heures de travail, les origines et les fondements du droit de propriété, rimpôt sur les boissons. Dans les temps de crise, la Banque de France, n'avait pas eu de défenseur plus énergique ni plus heureux ; il s'était mêlé à tous les débats où elle était en cause, pour l'émission graduelle de ses billets, les proportions de l'encaisse, le cours forcé, et dans ces difficiles sujets il n'avait commis qu'une erreur, en jugeant comme prématurée la reprise des payements en espèces. On a vu que nos lois de finances ne l'avaient jamais trouvé indiflérent ; il avait feuilleté tous les budgets, même le budget socialiste, pour en tirer des enseignements ou en signaler les périls et les vices. Il avait écrit sur le prêt à intérêts

un des meilleurs chapitres que ce sujet ait ins[lirés^ et sur la production de Ter des pages sensées et abondantes en recherches. Il avait enfin éclairé le procès de la liberté commerciale par pne pièce importante où les arguments de ses adversaires étaient passés au crible d'une discussion solide et qui mettait à découvert tout ce que ces arguments avaient d'inexact^ de superficiel et d'inconsistant.

Ce fut à ce cadre de travaux qu'il remit la main pour occuper les loisirs que lui laissait la politique. L'Académie des Sciences morales, dont il était memlyi'C depuis 1849, reçut plusieurs de ses communicatiens, et les lecteurs de la Revue des Deux Mondes n'ont pas perdu le souvenir des études qu'il y a publiées. Les finances de l'Angleterre, de la France et de la Russie 7 étaient examinées avec une sûreté de détails, une vigueur de raisonnement qui témoignaient que .cet esprit laborieux se mûrissait par la réflexion et par une sOrveillancc constante sur lui-même. Mais pendant que l'intelligence se fortifiait d'une manière visible, les forces physiques allaient en déclinant. Faucher ne s'était jamais bien remis de cette affection du larynx dont il était allé chercher la guérison aux eaux des Pyrénées. Pour en détruire le germe ou en combattre la marche, il eût fallu plus de repos que n'en comportaient une imagination ardente et un besoin d'agir toujours éveillé; il eût fallu garder un régime de silence et par- dessus tout une indifférence morale

qui étaici^t incompatibles avec la vivacité de ses impressions. Il vivait par la pensée et pour la pensée; il devait linir comme il avait vécu. Les vicissitudes de sa destinée ne se séparaient pas dans son esprit de celles de la patrie; il voyait les choses sous les plus sombres couleurs et s'en affligeait profondément. Qu'on appelle ce mal du nom que l'on voudra, le mal de l'ambition^ le mal du pouvoir; ce mal est de ceux qui peuvent s'avouer. Il lui était cruel de penser qu'après avoir mis au service public toutes les forces de son corps et toutes les facultés de son âme, il n'avait en réalité poursuivi qu'une chimère, et qu'au lieu d'une lumière il n'avait eu devant lui qu'un feu follet pour l'égarer dans son chemin. 11 ne s'accoutumait point à l'idée qu'après avoir joué un rôle, rçmpli de grandes fonctions, servi son pays avec une honnêteté exemplaire, fait quelque bruit et quelque bien, il en fût réduit à voir ces titres frappés de nullité, ce bruit s'éteindre, * ce bien rester méconnu, cette position acquise s'en aller en fumée, comme si tous ces accidents de sa car- ^ rière n'eussent été qu'une ironie du sort. Il lui en coûtait, enfin de parler une langue qu'on ne paraissait plus comprendre, de se sentir étranger au milieu de^ siens, de garder parmi ses contemporains des sentiments qui semblaient appartenir à un autre âge. Voilà son mal; qu'on le blâme, si on en a le courage, de. l'avoir éprouvé. Ces regrets ne sont pas d'une âme vulgaire, et, dût-on en mourir, ils parent mieux une

tombe qu'une résignation servie par la sécheresse du cœur.

Ébranlée à ce point, la santé de Faucher ne pouvait plus se remettre ; trois années suffirent pour ruiner ce qui lui restait de forces. Les voyages n'avaient plus pour lui les vertus d'autrefois; une tristesse incurable l'accompagnait partout et ne lui laissait pas de relâche. Son seul soulagement était d'exhaler ses plaintes: a Vous faites des livres et des gouvernements, écrivait'il à M. Grote, tandis que nous démolissons nos illusions. » En avril 1854, sa maladie prit un caractère plus alarmant et dégénéra en pleurésie. Il en réchappa avec peine et alla à Viroflay, chez M. Dailly, dont il avait été le précepteur et dont il restait Tami, passer le temps de sa convalescence. Une amélioration sensible se déclara ; on lui conseilla une nouvelle saison aux Eaux-Bonnes. Le traitement réussit, l'espoir renaissait dans sa famille; il parlait de reprendre sa plume et formait des plans ; ce n'était qu'une lueur trompeuse. Dès sa rentrée à Paris et sous Tinfluencc de la saison, il éprouva une rechute; il lutta d'abord et se remit au travail ; à peine put-il corriger, d'une main atfaiblie, les épreuves du dernier article qu'il donna à la Revue des Deux Mondes sur les ressources financières de la Russie ^ Ce fut son adieu à la science qu'il avait cultivée, tin voyage en Italie était nécessaire ; Tidée lui

* Livraison du 15 novembre 1854.

en sourit, bientôt il s'en fit une fête. C'était un projet caressé depuis longtemps; il y apportait les sentiments et lesjoiesd'unartiste. Quandil partit, aucun de ses amis ne s'attendait à une séparation prochaine ; sies médecins mêmes comptaient sur les effets d'un meilleur climat. Une complication qui survint trompa ces espérances ; les fatigues de la route, les rigueurs du temps, lui avaient porté le dernier coup. A son arrivée à Marseille, une fièvre. typhoïde se déclara ; malgré les soins dont il fut entouré, il s'y éteignit le 14 décembre 1854.

On voit ce' qu était Léon Faucher : il y avait en lui une grande résolution, une généreuse activité d'esprit, unies à une certaine rigidité. Dans Tintimité, cette expression s'effaçait devant une affabilité r\aturelle. Sur ses traits fatigués, on pouvait lire les labeurs de sa vie, les tristesses de l'enfance, les combats de Tâge mûr. Deux qualités le distinguaient surtout, le sens moral, la fidélité aux croyances ; on peut dire de lui qu'il n'a jamais failli ni h, ses devoirs ni à son drapeau. Comme homme politique, il avait, à défaut des grandes inspirations, les facultés sérieuses de l'orateur; c'était un esprit ordonné, connaissant les affaires, en maniant la langue, soutenu par la conscience et l'amour du travail, qui seuls font le bon administrateur. Comme économiste, ses titres sont nombreux et très-réels, quoique disséminés : il n'a pas, à proprement parler, d'œuvre dogmatique formant un corps de doctrines , en revanche, il se montre en toute occasion le défen-

ZéXf ÉCONOMISTES MODERNES.

seur zélé des principes sur lesquels la science se fonde, la possédant à fond et prompt à la servir, portant dans la controverse une foi raisonnée unie à la notion des faits, à la patience des recherches et à un rare talent d'exposition. Un sentiment domine cet ensemble de facultés, les anime et les inspire : c est le goût et la passion de la liberté. Faucher appartenait à cette gé* nération qui en a été nourrie et qui s'éteint peu à peu en laissant de rares et généreux élèves. Q\xex\ des jours d'orage la pépinière ait disparu, ce n'est pas un motif pour désespérer; les germes en restent, cela suffit. La liberté a deux manières de faire sentir son prix, par les bienfaits qu'elle répand ou par les vides qu'elle laisse. De ces influences, la« seconde n'est ni la moins active, ni la. moins sûre. Il peut paraître commode, salutaire si l'on veut, dans un moment donné de la vie des peuples, de supprimer la liberté ou d'en restreindre l'exercice au poipt de la rendre illusoire. Elle n'a rien à redouter de ces épreuves. Le temps, la venge, agit pour elle, et lai . conscience de ce qu'elle vaut se réveille avec d'autant plus de vivacité qu'elle a été plus longtemps et plus manifestement absente.

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L'esprit de révolte contre les idées sanctionnées par l'expérience était naguère si général, que peu de sciences sont demeurées à Tabri de ses atteintes. A mesure que le goût des aventures devenait plus vif, il devait se faire un peu de vide autour des doctrines qui s'appuient sur le passé. C'est ce qui est arrivé pour l'écDiiomie politique. En butte à des attaques nombreuses et diverses, elle a essuyé une crise et traversé une période d'affaissement, dont chaque jour elle tend à se remettre. Des esprits émînents et judicieux ont concouru, il est vrai, à cette réaction; mais ce qui a surtout préservé la science et la préservera toujours, c'est sa force propre et l'ascendant des vérités qu elle enseigne.

Il suffit, en effet, de jeter un coup d'oeil sur les tra-

' Coure d'Économie poiUique flot au wllégeiU^muK. A v«i.

372 ÉGOKONISTES MODERNES.

vaux essentiels qu'a* inspirés Téconomie politique, pour se pénétrer de ce qu'elle vaut, et voir quels noms glorieux s'y rattachent. Dès la fin du dix-septième siècle, le maréchal de Vauban lève Fétendard' d une réforme, et, en place des mille impôts abusifs qui, sous des noms différents, écrasaient les dasses pauvres, il conseille une taxe unique, uniforme, inspirée par un principe alors bien nouveau, celui de Tégalité proportionnelle des charges. Bois-Guillebert vient ensuite, et parle de ces graves intérêts avec une entière liberté d'esprit. En face du monarque le plus vain et le plus absolu, il ne ménage ni la soif des conquêtes, ni la manie des prodigalités, montre Tabime où de telles passions conduisent le trésor, et conclut à un renouvellement complet dans le mécanisme administratif de la France. Avant lui, les plus fortes têtes en matière d'économie publique, s'étaient accordées à voir dans les métaux précieux la cause et le signe de la richesse d'un peuple : Fart de gouverner consistait dès lors à attirer et à retenir chez soi l'or et l'argent, en leur assurant des facilités à l'entrée du royaume et en leur opposant des obstacles à la sortie. Bois-Guillebert comprit et démontra la vanité de ce système ; il expliqua le rôle que jouent les métaux comme agents de circulation; et, sans méconnaître les services qu'ils rendent, il en limita la portée. Law poussa cette réaction plus loin, et naturalisa en France, avec le papiermonnaie, les excès de l'agiotage.

P^LLEGRIMO ROSSI. 373

Ainsi les éléments de la science s'amassaient peu à peu. Des discussions sur les valeurs métalliques, on passa à Kélude des forces productives. Au milieu des écrits qu'engendra la crise de la rue Quincampoix, ceux de Melon et de Dutot se firent remarquer par quelques aperçus curieux sur l'industrie et le commerce. Un malaise profond pesait alors sur ces deux branches du travail. La prospérité un peu artificielle que l'administration de Colbert avait vue éclore, venait de disparaître au milieu des dilapidations du grand règne et des témérités financières de la régence. On eût vainement cherché, à cette époque, les quarantequatre mille métiers à laine que laissa , en mourant, le ministre de Louis XIV, et celle population de cent mille marins sortie à sa voix de notre littoral. Tout dépérissait ; et chacun se préoccupait des motifs de ce dépérissement. Melon crut les entrevoir dans le mouvement et l'équilibre des échanges avec l'étranger; il imagina une loi, connue depuis sous le nom de Balance du commerce, qui constituait l'État en bénéfice toutes les fois que la somme des sorties dépassait celle des entrées, et en perte dans l'hypothèse contraire. En cela, Melon «'appuyait sur Colbert, comme Quesnay, chef de l'école des physiocrates, s'appuya ensuite sur Sully. Le règne de ces derniers ne tarda pas à venir. Les déceptions du papier-monnaie et les mécomptes industriels avaient lassé les esprits ; par un sentiment de défiance, les physiocrates

se rejetèrent vers le sol, et proclamèrent l'agriculture comme la seule richesse. A leurs yeux, Findustrie et le commerce étaient des occupations stériles, des travaux improductif. C'était quitter un excès pour Tau* tre, et changer d'exagération. Cependant, nulle école ne rendit à la science des intérêts, encore au berceau, de plus grands services que Técole des physiocrates. L'attention qu'elle accorda aux échanges agricoles réagit sur l'ensemble des transactions et^ur les modes d'activité. C'est un de ses membres, Gournay, qui, à l'aspect des entraves auxquelles était assujettie la circulation intérieure des grains, ne put un jour s'empêcher de s'écrier : « Laissez faire^ laissez passer! » cri inspiré par un abus partiel, et qui n'avait pas la prétention de devenir une formule générale, cri d'ànitë, cri de liberté, au bout duquel se trouvaient l'adhérence des diverses parties du royaume et le principe de la centralisation actuelle. L'école des physiocrates eut un honneur plus grand encore ; elle porta Turgot, l'un des siens, au pouvoir. On sait quelles pensées généreuses animèrent cet homme de bien, et quelles réformes signalèrent son passage dans cette haute positimi. Par une contradiction singulière, le ministre s'occupa d'abord de l'industrie et du commerce, c'està-dire de deux professions stériles, selon Quesnay. Tui^ot y appliqua ses premiers efforts, et il se créa éeux titres immortels, d'un côté en supprimant les servitudes de la circulation, de l'autre en abolissant

PELLEGRÏNO.ROSSI. 375

les maîtrises et les jurandes, qui constituaient le travail à Tétai de privilège.

Les. choses en sont là quand Adam Smith parait : un demi-siècle a suffi pour cette enquête préparatoire de Tèconomie politique. Vauban a proclamé Tègalitè de l'impôt, Bois-Guillebert a assigné aux métaux précieux leur véritable rôle, Law a fait connaître le papier-monnaie, Melon a donné une théorie des échanges, Quesnay et Turgot ont préparé la liberté de la main-d'œuvre et de la circulatiqn.Voilà tous les éléments d une science complète; il suffit désormais qu'un esprit puissant les anime, les éclaire elles résume. Adam Smith aura cet honneur. Jusqu'ici, la France a été le théâtre de ces études, et c'est une injure gratuite que l'on fait à l'économie politique, lorsqu'on la traite chez nous en étrangère. L'Angleterre continuera ce mouvement; la théorie industrielle se complétera sur le sol où doit fleurir la pratique. Chaque secte a eu sa devise ; Smith aura aussi la sienne, le travail, c'est-à-dire l'action de l'homme sur la nature. Dès ce moment, le travail prendra sur ce globe le rang qui lui appartient; il deviendra l'honneur et la noblesse des peuples modernes. A côté de Smith, Verrî et Galiani auront quelques éclairs au milieu de beaucoup d'ombres, et après lui s'élèvera l'école dont il est le chef, et qui compte une suite de disciples éminents. Dans l'ordre des dates et des mérites, Jean-Baptiste Say commence cette série : il apporte sur le terrain économique les ressources d'un esprit net et sensé,

une sûreté rare dans la conception, une lucidité parfaite dans le style. David Ricardo a les qualités opposées, et les pousse jusqu'à Tabus; il est le métaphysicien de la science, comme Sismondi en est le critique. Ce dernier semble même incliner vers le schisme; mais il est au fond plus orthodoxe qu'il n'affecte de le paraître, et, après avoir proposé ses doutes, il avoue l'impuissance où il est d'en tirer aucune conclusion. Quant à Mallhus^-àpart son problème de la population, qui n'est guère qu'une digression économique, il demeure fidèle à Adam Smith, comme Mac-Culloch,Mill, Storch, Senior et Thomas Tooke. C'est alors le beau temps de la science ; elle règne sur les livres et dans les chaires, elle fait même un pas de plus et entre, avec Huskisson et Henri Parnell, dans les conseils de la couronne anglaise. La France ne reste pas en arrière de cette impulsion, et il s y formé un groupe d'économistes, dont on ne saurait méconnaître l'influence et les titres.

La science est donc fondée ; rien ne lui manque, ni la sanction du temps, ni l'autorité des noms. Elle a rallié sous son drapeau des esprits spéculatifs, comme Smith et Say, des hommes pratiques comme Huskisson et Turgot. D'où vient que ce cortège de célébrités, cette suite de livres et d'écrivains, n'ont pu la défendre contre les dédains des uns et les attaques des autres? Comment se fait-il qu'une doctrine qui a de tels précédents, soit quelquefois remise en question et con-

PËLLEGRINO ROSSI. 377

testée dans son ensemble? Cela tient à plusieurs causes, les unes extérieures, les autres intérieures, pour ainsi dire.

Parmi les obstacles extérieurs, il faut oublier les effervescences juvéniles et la prétention de tout refaire, qui semble être Tune des maladies du siècle. Si l'économie politique n avait eu à combattre que de pareilles révoltes, son autorité n'en aurait reçu que d'insignifiants échecs. Malheureusement, au bruit que menaient autour d'elle de petites vanités, sont venues se joindre des agressions sourdes de la part des intérêts privilégiés qu'elle menaçait. Pendant que l'orage grondait sur sa tête, on minait le terrain sous ses pieds. Pour quiconque a étudié, ne serait-ce que superficiellement, les problèmes économiques, il est démontré qu'en livrant les intérêts à leur marche naturelle, la science n'accomplit pas seulement une œuvre de justice, mais encore de prévoyance. Tôt ou tard le privilège s'expie : ce n'est pas impunément que Ton sort des voies de la vérité. Tantôt la loi brise ellemême l'arbitraire qu'elle a établi, tantôt les événements politiques s'en mêlent et opèrent un violent retour au droit commun. Même pour les intérêts cantonnés dans le privilège, la liberté est donc une condition meilleure et plus, sûre; ils devraient le sentir et moins s'en défendre. C'est le contraire qu'ils ont fait de tout temps; et de là une lutte ouverte.

Rien n'est plus fâcheux que cette situation. L'Empirô et la Restauration nous avaient légué un régime industriel et agricole, basé sur une protection presque sans limites, et il en était sorti une multitude d'intérêts artificiels qui se sentaient mal à Taise, se nuisaient mutuellement et cherchaient leur voie à tâtons. Les uns demandaient en exeès précisément ce qui constituait leur faiblesse, les autres réclamaient, comme remède à leurs maux, ce qui devait causer du tort au voisin. On ne savait à qui entendre, ni qui secourir; si Ton se portait vers celui-ci, on froissait celui-là ; Timmobilité était aussi douloureuse que le mouvement. A bien étudier le mécanisme de la protection, on s'assure qu'à chacun de ses prétendus bienfaits corres^ pond un dommage réel, et tout ce qu'on peut se promettre d'un tel système, c'est que les bienfaits et les dommages se fassent équilibre. Ainsi, la protection accordée aux produits du sol élève le prix des denrées nécessaires à la vie, et frappe les manufacturiers, en réagissant sur le taux du salaire, tandis que la proteo tion accordée aux produits de l'industrie, atteint à son tour les consommateurs agricoles, obligés de payer une prime au privilège manufacturier. Tel est le jeu de la protection; elle détruit d'une main ce qu'elle fait de l'autre, et cela dans toutes ses applications : d où il est naturel de conclure que l'on se donne un mal infini, pour obtenir des résultats au moins nuls, et substitiier partout une vie précaire au

libre développement de nos forces. Ces vérités élémentaires, l'économie politique a le tort de les proclamer, et les intérêts protégés ne le lui pardonnaient pas.

D'autres causes d'affaiblissement avaient pris naissance dans son sein même. Il fut une heure oii la science avait le champ libre devant elle. Avec leg derniers physiocrales venait de disparaître la seule hérésie considérable ; rien ne troublait plus l'horizon ; toute protestation semblait éteinte, toute inimitié désarmée. C'était le cas de se mettre hardiment à l'œuvre et d'agir avec concert. Au lieu de prendre ce parti, que font les économistes et les plus éminents d'entre eux? Ils engagent des querelles sans fin pour des subtilités d'école. Ricardo se jette dans des formules abstraites sur la valeur et sur la rente du sol ; Malthus pose spn problème de la population ; Sismondi se réfugie dans le scepticisme et se déclare sans force contre les doutes qui l'assiègent. La discussion s'échauffe, et, au lieu des clartés qu'on devait en attendre, il se fait dans ces questions une obscurité telle, que Jean- Baptiste Say écrit à Ricardo^ : « Je suis un peu confuâ qu'avec la prétention que j'ai eue de me mettre à la portée des esprits les plus ordinaires, je ne sois pas compris des hommes les plus distingués. » Et plus loin il ajoute : « Ce que je crains, c'est que nous ne

' Correspondance, pages 07-421 et 134

rebutions le commun des hommes par des raisonnements trop abstraits. C'était ainsi que procédaient les disputeurs du moyen âge, et c'était, je crois, la raison pour laquelle ils ne s'entendaient jamais. » Or, quand les savants pensent et disent ceci d'eux-mêmes, que veut-on qu'en dise et pense le public?

Un dernier tort des économistes, c'était d'avoir maintenu leur doctrine sur les hauteurs de la théorie, et de s'être défendus de l'application comme d'un piège. Pour eux, l'économie politique n'était qu'une étude spéculative; ils semblaient la désintéresser des faits existants, ou bien ils imaginaient deux sortes de science, l'une pour le monde réel, l'autre pour un monde imaginaire. En cela, il faut le croire, les économistes avaient entendu se ménager un terrain libre pour le débat, loin du bruit des passions et du déchaînement des privilégeis. Ce calcul, en supposant qu'ils l'aient fait, n'était pas heureux : ils s'affaiblissaient volontairement et ne désarmaient personne. Il eût été bien plus sage d'entrer dans la région des intérêts, d'y porter hardiment le flambeau, et d'y gagner à la cause du bon sens les esprits éclairés et les consciences jlroites. Si le combat devait être plus vif ainsi, il avait du moins un but, une sanction. C'était toucher aux réalités, au lieu de s'égarer à la poursuite < d'une métaphysique de la richesse. Même erreur, même faute pour les questions morales qu'effleure l'économie politique. Sans doute, prise abstractivement, la science

peut considérer les hommes comme des rouages, et oublier les misères qui se cachent sous le mécanisme des intérêts; mais cette donnée, juste à la rigueur, ne saurait être sans péril poussée jusqu'au système. Il est dangereux de faire d'une doctrine quelque chose de semblable au char du dieu indien, qui ne s'avance vers le temple qu'en teignant ses roues du sang des victimes. Certes, personne n'accuserait l'économie politique d'avoir dérogé à sa mission et méconnu son objet, si elle avait su aborder les problèmes du travail, et faire comprendre aux classes nécessiteuses tout ce qu'elle renferme de solutions sccourables et de résultats féconds. Voilà un souci qui n'a point, avant ces derniers temps, assez préoccupé les hommes qui ont traité ces matières. Sismondi seul s'en montre touché, quoique d'une manière désespérante et négative. Les autres se contentent de dire qu'une science d'observation n'est pas une science de sentiment, et que le rôle du médecin au chevet du malade consiste à guérir et non à s'apitoyer. Soit; mais de son côté, le malade se confie en raison de l'intérêt qu'on lui témoigne, et quand la guérison se fait attendre, il s'im* patiente et ferme sa porte au médecin. C'est l'histoire des économistes : ils voulaient convaincre et négligeaient de se faire aimer; ils en ont longtemps porté la peine. Voilà par quelles pliases a passé l'économie politique avant d'arriver jusqu'à nous. Si elle a eu à souffrir de son propre fait et du fait de ses ennemi»,

aucun coup sérieux ne lui a été porté. Ses grands principes restent intacts ; ses analyses n'ont rien perdu de leur valeur. Des esprits éminents, et parmi eux en première ligne Rossi, Font remise sur la voie et ont su lui ménager une seconde période, qui a été marquée de quelque éclat. A ce titre, la vie de l'ancien professeur au collège de France est de celles qui méritent qu'on s'y arrête : elle est pleine d'excellents travaux et d'infatigables excursions dans tous les champs de la pensée.

Né à Carrare en 1787, Pellegrino Rossi commença ses études dans la ville qui a donné son nom à un peintre illustre, à Cor^eggio, dont le collège jouissait alors d'une vogue méritée, et vint les achever dans les universités de Pavie et de Bologne. On sait ce que furent jadis ces grands foyers de renseignement italien, et quels hommes supérieurs en sortirent. En mettant même Yico à part, on est embarrassé pour le choix des noms, tant ils abondent. Ce sont des criminalistes comme Beccaria, des moralistes comme Filangieri, des économistes comme Galiani et Yerri. Rossi devait marcher sur les traces de ces penseurs célèbres, elles continuer en les rectifiant. Ses progrès furent si rapides, qu'à l'âge de dix-neuf ans il obtenait, à l'unanimité des suffrages, le grade de docteur en droit. Le programme des études n'était, dans les écoles d'Italie, ni étroit ni exclusif; il embrassait la connaissance^ des sciences exactes. Aussi, le jeune légiste put-il donner

carrière à toutes ses facultés et développer les diverses aptitudes de son esprit. Il poussa les mathématiques jusqu'aux premières notions du calcul intégral et différentiel, et s'initia aux sciences morales et économiques, qui formaient un cours obligatoire, compris dans la piatière des examens. A ce point de vue, la Faculté de Paris est encore en arrière des universités de Bologne et de Pavie. Rossi se trouva donc en contact, dès son début, avec cette., économie politique, dont il devait être Tun des interprètes les plus judicieux; il en aborda les problèmes avec tant de sûreté et d'aisance, que son professeur Valeriani ne voulait pas croire que cette étude lui iut nouvelle.

Quand il s'agit de choisir une carrière, Rossi se décida pour le barreau. Après avoir rempli pendant deux ans les fonctions de secrétaire du parquet près la cour royale de Bologne, il revêtit la robe d'avocat et se voua à la plaidoirie. Dès ses premiers pas, il fut aisé de voir que rien en lui ne se ressentait du praticien vulgaire, et qu'il ne se traînerait pas dans Fornière de la profession. L'esprit du jurisconsulte^ le souffle du criminaliste, animaient ses travaux et le suivaient jusque dans les minutieux détails de la procédure. Une maturité précoce, un jugement solide et net, la faculté d'embrasser d'un coup d'œil l'ensemble d'une controverse et de la résumer en quelques traits rapides et concluants, une dialectique aussi impénétrable qu'a-

cérée, vive dans Tattaque, vigilante dans la défense, un essor élevé, même en des sujets qui n'y semblaient pas compatibles ; une dignité réelle, une tenue parfaite, une parole sûre d'elle-même, ornée, éloquente, souvent ingénieuse, parfois énergique; telles furent les qualités dont le jeune avocat fit preuve à la barre des tribunaux de Bologne, et le souvenir de quelques affaires qu'il soutint avec un talent réel n'est pas encore effacé en Italie. Cependant le barreau ne pouvait être, pour une intelligence de cette trempe, qu'une sorte de gymnastique et de préparation. Il est rare que les hommes vraiment supérieurs puissent vieillir dans cette profession : beaucoup la traversent, peu s'y fixent. Ainsi fit Rossi, et en Italie même il aborda la carrière de l'instruction publique, y occupa deux chaires, et professa les éléments du droit civil au lycée de Bologne, et ensuite la procédure civile et le droit pénal à l'université de la même ville.

11 venait à peine de se consacrer à renseignement, que les événements de 1814 et de 1815 éclatèrent et modifièrent le sort des États italiens. A lunité éphémère et au joug uniforme que Napoléon y avait fait prévaloir succédèrent les douleurs du fractionnement et les excès des tyrannies locales. Désormais plus dindëpendance pour la pensée et peu de sûreté pour les personnes. Rossi, d'ailleurs, s'était compromis en épousant la cause de Joachim Murât, qui en 1814 es-

PELLEiRINO ROSSI. 385

sayait sur l'Italie ce que le proscrit de l'île d'Elbe tentait sur la France. Quand le roi de Naples fut tombé à Pizzo sous les balles de ses anciens sujets, tous ceux qui, de près ou de loin, avaient trempé dans cette levée de boucliers, n'eurent plus d'autre recours que l'exil. Le choix de Rossi fut promptement fait ; il se décida pour Genève. A travers bien des vicissitudes, cette petite république avait toujours su conserver à sa tête un noyau d'hommes éclairés pour qui le savoir était une recommandation et le malheur un titre de respect. Sans y jouir d'une liberté entière, un étranger s'y trouvait à l'abri de la persécution. Nulle part d'ailleurs un esprit de quelque étendue ne pouvait se créer des relations d'un ordre plus élevé et se trouver en contact avec des hommes plus éminents. Genève, par une fortune singulière, réunissait alors dans ses murs MM. Sismondi, écrivain si érudit et si ingénieux; Dumont, l'ami et l'interprète de Bentham; Pierre Prévost, le traducteur de Malthus ; Bellot, jurisconsulte distingué; le naturaliste de CandoUe; les deux Pictet, l'un physicien, l'autre polygraphe; delà Rive, Lullin de Châteauvieux, Bonstetten, puis d'autres noms, célèbres à divers titres. Non loin de là, le château de Coppet gardait l'empreinte qu'y avait laissée -sa glorieuse châtelaine, et conservait encore pour hôtes MM. de Broglie et Auguste de Staël. Ainsi cette hospitalière vallée du Léman, où s'étaient abrités au jour de leur disgrâce Voltaire, Jean-Jacques Rousseau et

Fauteur de V Allemagne^ pouvait s'enorgueillir d'une famille de penseurs et de sa^ant^ édose aux rayons de leur génie.

Ce fut dans ce foyer restreint, mais choisi, que Rossi devait trouver sa route et prendre le sentiment d'une direction. H est un caractère commun à tous les écrivains qui nous sont venus de la Suisse française, et dont peu d'entre eox ont pu se défendre : c'est un. es* prtt de méthode poussé à l'excès et une sorte de roi* deor inhérente aux mœurs locales. Rossi fut prfeervé decetécueil par lacsatfple^e ode son talent et par la verve dont sinspire le ; génie méridional V il assoda ^ dans un mélange heureni ses qualités naturelles aux qualités ^acquises, etse^créa une profondeur qui n'allait pas jusqu'à la sécheresse. Rieit n'égale l'ar^ deur qu'il apporta^ à étendre :al(H*s la sphère de ses connaissances. Les événements avaient bouleversé tous ses projets; il fallait s'ouvrir une* nouvelle carrière, changer d'idiome comme derëéidence. Ces métamorphoses ne s'opèrent qu'au prix de longs efforts. La langue natale est pour l'homme un instrument familier, acquis sans peine, assoupli - pair l'usage -.«on dirait presque un sixième ëëns. Dans ces conditions^ la pensée se fait jour sans embarras, i^ns trafvail ^ les mots qui la rendent arrivent naturellement sur les le* vres. [IL n'en est pas de même quand on a recours à un dialecte étranger : à l'instant l'émission des idées se complique d'une opération de plus ; il y a tra«

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duction mentale, rapide si l'on veut, mais forcée. Voilà Tune des difficultés contre lesquelles Rossi eut à lutter : elle fut promptement vaincue. La langue française n'eut bientôt plus de secrets pour lui ; il en pénétrâtes délicatesses, en comprit* les ressources, et acquit peu à peu ce style ferme et correct, élégant et précis, qui distingue ses ouvrages. Il est rare qu un étranger puisse prétendre à des résultais si complets, et^ parmi les Français, les tcès^^boos écrivains seuls y arrivent. Cependant une «aulce difficulté subsistait encote, âîfficu|té.pureitient mécanique, celle de Tacceat et de la prononciation. Malgré tous ses soins, Rossi ne put en triompher aitîérement : il sacrifiait à la prosodie et à la mélopée italienne, et portait à la tribune et dans sa chaire ce témoignage de sa première nationalité. Gela surprenait d'abord, mais facilement on s'y> Habituait. Ce débit avait quelque chpse de musical qui en/^r^evait la singularité, et la parole était d'ailleurs si choisie, si-transparente, en un mot si française, qu'on oubliait sans peine l'accent qu'elle empruntait. En même temps qu'il se formait ainsi un instrument nouveau, Rossi fortifiait l'ensemble de ses études. L'histoire, le droit publie, l'économie politique, attirèrent successivemeift son attention; il se mit au courant des travaux les plus récents, les jugea avec sa pénétration ordinaire, et se sentit bientôt en me^ sure de les dominer. Les langues vivantes l'attirèrent ensuite ; l'allemand et l'anglais lui devinrent familiers.

Ces exercices ne l'empêchaient pas de cultiver Ti^iome natal; en 1817, il publia une traduction en vers italiens du Giaour de lord Byron : excursion singulière dans le domaine de la fantaisie, et qui semble être le seul tribut qu'un esprit si sérieux ait payé au culte de rimagination.

A mesure que M. Rossi prenait racine à Genève, ses amis éprouvaient un désir plus vif d'y assurer sa position. Il avait ouvert en 1 818 un cours libre de droit public : on s'entremit pour. le convertir en cours officiel, et en 1819 il fut reçu à l'Académie de Genève comme professeur de droit romain et de législation criminelle. Ce choix était presque un événement. Jamais spectacle pareil n'avait été d(Hmé dans cette en* ceinte où régnait toujours l'esprit sombre de Calvin. Un catholique venait pour la première fois d'en forcer les portes ; le poison pénétrait dans le sanctuaire. Les puritains crièrent, comme on le pense, à la profanation ; le reste de la ville accueillit avec faveur ce témoignage de tolérance. On ne chercha même pas à s'assurer de quelques garanties contre la croyance du nouveau professeur, et ce fut sur sa seule et expresse demande qu'on l'autorisa à s'abstenir des délibérations du corps académique, lorsqu'elles n'auraient pour objet que le développement de l'instruction et de la théologie protestantes. Ainsi M. Rossi appartenait au corps enseignant de cette petite république : il allait payer par des services rendus à la jeunesse l'hospitalité

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qu'il avait reçue. Ses leçons attirèrent un nombre considérable d'auditeurs, et, quand il y eut joint des cours libres d'histoire, de droit public et d'économie politique, cette affluence ne fit que s'accroître.

A tout autre cette tâche de professeur eût pu suffire ; l'activité de Rossi ne s'en contenta pas, et chercha de nouveaux aliments. Il existait, et il existe encore à Genève un recueil jouissant d'une estime méritée, la Bibliothèque universelle; M. Rossi l'enrichit de remarquables articles. Plus tard, M. de Rroglie, dont il avait fait la connaissance au château de Coppet, lui ouvrit la Revue française, dans laquelle il traita divers sujets de critique historique, de législation, d'économie sociale et d'administration publique. Cependant il s'attacha d'une manière plus suivie à une publication ayant d'abord pour titre : Annales de législation et de jurisprudence, et qui se nomma ensuite Annales de législation et d'économie politique. Les fondateurs et collaborateurs de ce recueil étaient, avec lui, MM. Sismondi, Dumont et Rellot. De ces trois noms, c'est le dernier qui était resté le plus cher à Rossi. Le souvenir du professeur Rellot avait laissé de profondes traces dans son esprit ; il n'en parlait qu'avec émotion et avec respect. Bellot était un de ces cœurs droits, une de ces intelligences d'élite qui ne dévient jamais du chemin de la justice et de la vérité. Il occupait à Genève une chaire de droit, et s'est fait connaître en France par de fort bons travaux sur l'organisation ju-

diciaire, la procédure cîyile et le système hypothécaire. Personne n'a rendu à sa patrie des services plus réels, et n'y a causé plus de vide^^par une mort prématurée. C'est surtout dans les Annales de législation et ^économie politique que Rossi fit ses premières armes comme écrivain. Parmi les travaux qui parurent dans ce recueil, il faut distinguer une suite d'appréciations sur les principes et les tendances de cette école historique en jurisprudence qui venait de se produire à grand bruit de l'autre côté du Rhin. On ignorait encore en France les détails de ce mouvement ; les Annales s'en emparèrent, l'expliquèrent au monde savant, et donnèrent l'impulsion aux études qui se firent dans cette voie. C'est dans les Annales également que Rossi posa les bases de ses principes dirigeants en législation, qu*il ne faut pas confondre avec les principes généraux et philosophiques du droit. Il y a là une indication précieuse : malheureusement ce n'est qu'une indication. L'auteur a eu dans sa carrière plusieurs de ces bonnes fortunes trop négligées ; il se contenta d'émettre l'idée et l'abandonna à mi-chemin, sans prendre la peine d'en tirer les développements qu'elle comportait. D'autres travaux considérables marquèrent l'existence des Annales et en auraient assuré le succès, si un coup imprévu n'eût frappé cette publication. A la suite des troubles de 1820 et 1821, la Sainte-Alliance prit ombrage du régime de liberté sous lequel vivait la Confédération helvétique ; elle voulut y comprimer

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Tessor de la pensée et imposer une sorte de censure politique. À cette violation des frsuachises locales, les cœurs indépendants se révoltèrent^et, plutôt que de donner l'exemple d'une soumission blessante, les fondateurs des Annales aimèrent mieux sacrifier leur entreprise.

Désormais le nom de M. Rossi était placé en évi** dence. Il s'était marié à Genève, et avait, en raison db ses services, obtenu le droit gratuit de bourgeoisie* Presque en même temps les suffrages de ses nouveaux compatriotes l'avaient appelé à des fonctions politiques. Nommé membre des conseils, il put s'ini*tier au mécanisme des États libres. Dans un cadre, étroit et sur une échelle réduite, Genève voyait s'agiter toutes les questions qui passionnaient les gouvernements constitutionnels de l'Europe. Rossi se mêla à ce& discussions ; il y apporta une autorité fondée sur le talent, et qu'il était impossible de méconnaître. Avec MM. Bellot et Girod, il concourut à la réforme du système hypothécaire ; avec MM. Dumont et Rigaud, il poursuivit diverses améliorations judiciaires, et surtout le rétablissement du jury. En 1815, Genève, tout en conservant les Codes français, avait cédé à l'esprit de réaction sur quelques points essentiels, entre autres sur le jury, qui avait été supprimé. Cette institution, il est vrai, n'est pas sans inconvénient au sein d'un petit Etat, et exige, dans la pratique, des combinaisons > ingénieuses. Il s'agissait de vaincre ces difficultés, de

combattre une foule de préventions et de triompher d'opiniâtres résistances. C'est ce que Rossi essaya de faire dans un rapport étendu adressé au conseil d*État, et qui ébranla fortement les opinions. Sans les vicissitudes politiques, il est à croire que le plan exposé dans ce document aurait reçu une application immédiate. Ce ne fut néanmoins que plus tard et sur de nouveaux efforts de M. Rigaud-Constant, esprit ferme et judicieux, que s'opéra ce changement dans la juridiction criminelle.

Ces travaux législatifs mettaient Rossi sur la voie d'un ouvrage qui devait fonder sa réputation et lui assurer un rang élevé parmi les criminalistes de ce siècle. Depuis longtemps les questions de l'ordre pénal lui étaient familières ; il les avait étudiées plutôt avec sa conscience qu'avec des livres. Sans être tourmenté du désir de produire du nouveau et dlmaginer un système, il n'avait pu s'empêcher de reconnaître que la réaction provoquée par Bentham franchissait peu à peu ses justes limites et aboutissait à une sorte d'égoïsme social où se perdait toute initiative morale. C'était moins de la philanthropie qu'une obéissance à la fatalité. Au lieu d'accepter sans contrôle des idées qui exerçaient alors un très-grand empire, Rossi entreprit de les discuter, et, dans le cours de 1828, il vint à Paris, où il publia, en trois volumes, son Traité du droit pénal.

Le droit pénal s'était développé en Europe sous

Finfluence exclusive de Tune ou de Taulre des deux grandes écoles philosophiques qui se partagent le monde savant, Técole spiritualiste et Técole sensualiste. Vers la fin du dix-huitième siècle, l'école sensualiste avait pris le dessus, et tous les criminalistes de quelque valeur s'étaient rangés sous sa bannière. Sous des noms divers, on ne donnait plus à la justice sociale non-seulement d'autre mesure, mais d'autre principe que l'intérêt. Elle n'était plus qu'une application, tempérée, il est vrai, par les mœurs, de ces tristes maximes qui excusent tous les excès et justifient toutes les tyrannies.

C'est cette doctrine que Rossi se proposa de combattre dans son Traité du droit pénal. Il s'y sépara résolument de la donnée sensualiste, et la poursuivit sous les divers déguisements qu'elle avait pris ; mais, tout en repoussant ce principe dangereux, il ne se laissa point emporter par le principe contraire. On l'a accusé de ne voir dans la justice sociale qu'une expia- *tion et d'en faire ici-bas la réalisation de la justice éternelle ; ce reproche porte à faux, il ne peut provenir que d'un malentendu. Rossi a expliqué nettement et à plusieurs reprises que, si la loi morale est le principe soyverain de la justice sociale, l'intérêt de la société en est le mobile et la mesure. Le pouvoir social n'a pas le droit, quelles que soient les suggestions de l'intérêt, de qualifier de crime et de punir un acte louable ou indifférent. Voilà quelle est la règle su-

prème. Mais il n'a pas noD plus l'obligation de poiâr tous les actes immoraux, de calquer la répression sur le modèle de la loi morale. Le pouvoir social ne réprime que les faits immoraux dont Timpunitë ici- bas serait incompatible avec Tordre matérid. Il laisse les autres à la sanction morale et religirase. L'intérêt social n'est àoac pas le principe, il est seulement la mesure de la loi pénale. Le législateur doit se renfermer dans le cercle que la loi morale lui trace, il n'a pas le droit d'en sortir; mais il n'est pas tenu de l'embrasser tout entier dans les prescriptions du droit positif. C'est sous l'inspiration de ce principe que Rossi a développé toutes les parties du droit pénal et donné la théorie de la responsabilité, de la tentative, de la complicité, ainsi que de la peine et de la loi pénale.

On voit combien ce théme^^t fécond ; Rossi en a tiré un parti très-^rand. Rien de plus lumineux que les analyses dont son livre est semé ; il y règne un attrait bien rare en des sujets aussi arides, La discus* sion y est soutenue avec une solidité et une vigueur extrêmes; parfois même elle va jusqu'à des conclusions trop sévères. L'école que Rossi était appelé à combattre avait eu sans doute le tort de s'enivrer d'une idée juste au début, mais dégénérée en erreur depuis qu'on en avait forcé les conséquences. Il importait de faire la part de l'excès, tout en rendant hommage au mérite de la découverte. Au moment où Reccaria et Rentham écrivirent, il s'agissait moins d'une organisation déti-

nitive que d'une protestation contre le passé. Voilà quel fut le titre des criminalistes du dernier siècle. Le nôtre a des devoirs différents, et c'est ainsi que tout système a une valeur relative qu'il ne faut isoler ni des temps, ni des lieux, ni des circonstances. Quoi qu'il en soit, les blessures que Rossi porta à l'école dont il se séparait durent être bien vives, puisque Jean*Baptiste Say écrivait à Dumont de Genève : <c Je suis Airieux contre quelques docteurs qui nous représentent comme des espèces de coquins, et qui ont l'air de nous faire grâce en nous appelant des sensualïstes^ après avoir eu bien soin de faire comprendre qu'ils entendent par là matérialistes. Singuliers scélérats, en vérité, qui consacrent leur vie au plus grand bien du plus grand nombre I y>

Rossi se partageait ainsi entre le soin d'importantes publications et les devoirs de la vie politique, lorsque les événements de 1830 lui imposèrent un nouveau rôle. A la chute de l'ancienne dynastie qui régnait en France répondit en Suisse la chute du gouvernement aristocratique. Le lien qui unissait les cantons entrô eux fiit ébranlé, et il fallut songer à mettre les institutions fédérales en harmonie avec la situation nou* velle. C'était un temps d'épreuve, presque une crise, et le choix des hommes chargés de délibérer sur d'aussi graves intérêts devait exercer une influence décisive sur le repos actuel et les destinées futures de la Suisse* Genève délégua Rossi trois fois pour la représenter

à la Diète, en comptant sur sa prudence et sa fermeté. De tous les Etats européens, la Confédération suisse est peut-être celui dont l'organisation est la plus compliquée et la plus difficile à connaître. Composée d'États souverains qui diffèrent entre eux par la langue, par la religion, les mœurs, les lois, autant que par le climat, la configuration physique et toutes les conditions économiques et sociales, d'États qui n'ont ni la même origine, ni la même histoire, «ni les mêmes besoins, ni les mêmes intérêts, la Confédération helvétique n'existe que par une sorte de miracle qui se renouvelle tous les jours, qui honore le patriotisme des Suisses, mais dont la durée sans cesse compromise n'éveille pas assez leur sollicitude. Au dix-huitième siècle, la Suisse n'eut pas d'histoire. Elle paraissait s'amoindrir, s'affaisser sur elle-même, comme si elle eût été fatiguée de ses anciens exploits. Des aristocraties sans lumières et sans grandeur, des démocraties encore peu éclairées, des nobles et des paysans opprimant, comme souverains, des populations nombreuses et asservies qui les valaient à tous égards : voilà les pectacle qu'offrait ce pays lorsque la Révolution de 1789 éclata au pied de ses montagnes. On connaît l'histoire de ce temps. Des patriotes suisses, poursuivant un plagiat malencontreux, révèrent une république une et indivisible, tandis que les hommes du privilège voulaient continuer le moyen âge. Après des luttes sanglantes et d'affreux déchirements, un

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bras puissant intervint, et Napoléon dicta aux cantons ce que Ton a nommé l'acte de médiation^ transaction assez tolérable entre le passé et le présent, et qui promettait à la Confédération, sinon un brillant développement et des jours glorieux, du moins un repos honorable et un accroissement de prospérité matérielle.

Ce système tomba avec son fondateur, et Tesprit de réaction envahit la Suisse en 1815. La Sainte-Alliance ne pouvait permettre qu'un foyer d'idées démocratiques subsistât au centre de FEurope. L'Autriche prenait ombrage d'un pareil voisinage, la Prusse y avait un intérêt plus direct encore à cause de Neufchâlel, et la Russie devait embrasser la défense des principes aristocratiques, ne fût-ce que par position et par calcul. L'empereur Alexandre s'empara donc de cejte question et la trancha à son gré. Napoléon avait dicté l'acte de médiation, 'Alexandre dicta le pacte de 1815, qui plaçait sous l'influence dès grandes puissances les délibérations de la Diète fédérale, et jusqu'à un certain point le régime intérieur de chaque canton. C'était une servitude déguisée, unvasselage indirect dans lequel plusieurs grandes familles du pays jouèrent un triste rôle ; mais, quel qu'en fût l'instrument, ce joug n'en était pas moins odieux aux populations et incompatible avec la vieille indépendance helvétique.

Aussi la Révolution de 1850 fut-elle pour la Suisse le signal d'une métamorphose fondamentale. Tous ces gouvernements, qui n'avaient d'autre appui que la

Sainte-Alliance, tombèrent au bruit des trois journées Le prindpe démocratique s'empara de la Confédération entière, et surtout des cantons où le principe contraire a\ait été dominant. Rien de plus radical aujourd'hui que le canton de Berne, naguère le foyer principal de Tabsolutisme. Cependant, au sein de la Diète, le changement de régime ne s'opéra pas sans de profondes résistances. U était évident que le pacte ancien s'adaptait mal au nouvel ordre de choses, et que les démocraties de 1850 et 1831 ne pouvaient porter sans gène le manteau fédéral, des aristocraties de 1815. Au lieu d'accepter cette nécessité et d'adoucir la transaction, les États stationnaires se refusèrent à toute réforme. De leur côté, les radicaux, héritiers de$ patriotes de 1798, voulaient un État presque uni* taire, une Ccmfédération où les petits cantons auraient été asservis par les grands, -puisque le droit devait se proportionner à la population. C'est sous l'empire de ces circonstances qu une demande de rëvisicm fut portée à la Diète.

On a vu que Rossi y figurait au nombre des députés deOenève. Les circonstances étaient graves, difficiles. A la question du pacte, qui dominait toutes les autres, qui menaçait de briser la Suisse et fixait par conséquent l'attention de Tètranger, venait se joindre les déplorables affaires de NeufchMel, de Bâle, de Schwitz, cantons où la guerre civile était toujours imminente, et où elle devait laisser de si profondes et douloureuses tra-

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ces. Au milieu de ces conjonctures délicates, les députés de Giînève n'eurent qu'une pensée : se séparer de la faction qui poussait à une résistance aveugle, faire au temps et aux événements des concessions raisonnables, sans se laisser emporter par les exagérations du parti radical. Les opinions extrêmes reprochaient avec une égale aigreur aux députés de Genève cette politique de tempérament; ils nés en laissèrent point détourner et gardèrent résolument leiïr ligne, dette sagesse px^ta ses fruits. Peu à petï leurs intentions fur efnt mieux comprises, et leurs idées, gagnant chaque jour du terraltl; finirent par triompher devant la Diète. Nommé membre de la commission fédérale chargée de la révision dU pacte, Rossi continua à y défendre les plans detratisac* tion qui lui semblaient êtrei la seule issue possible de ce débat, et il eut la satisfaction dé les voir adopter même par des con^missaires qui avaient appartenu au parti radical. Une fois dans cette voie, il devint facile de s'entendre et de poser les bases d'un pacte nouveau. Ce fut à Rossi qu'on déléguai le soin de résumer la discussion et de rédiger le rapport.

Il s'agissait d'y concilier les principes avec l'histoire, et de conserver l'existence politique des petits cantons saftâ rendre impossibles les améliorations et les pr(^rès que les grands eantôtts avaient raison de désirer. C'est le problème que Rossi essaya de résoudre dans un travail fort étendu où il aborda les plus hautes questions de politique, de droit public et d'économie sociale. Il

commença par distinguer deux ordres bien différents de confédérations : celles où les États particuliers n'ont que la portion de droits qu'un pouvoir central, préexistant, leur dispense et leur abandonne, et celles où au contraire le pouvoir central ne prend naissance et n'existe que par les concussions que les souverainetés locales et préexistantes veulent bien lui faire. Or le plus simple calcul indique que la Suisse appartient à la seconde de ces catégories, et qu'il serait dès lors ridicule de vouloir en faire tout à coup un État unitaire, ou quelque chose de semblable à une confédération américaine. La Suisse, d'après Rossi, n'est et ne peut être un véritable État fédératif; elle est plutôt une confédération d'États.

On devine maintenant quelles conséquences devaient découler d'un principe ainsi posé. 11 en résultait évidemment le respect des régimes particuliers et pleins d'anomalies qui constituent la vie des divers cantons, et l'obligation de contenir les réformes fédérales dans de telles limites qu*eUes ne portassent point atteinte à Torganisation intérieure des États confédérés. Rossi apporta dans la solution de ce problème tant de mesure, de précautions et de soins, il ménagea si bien toutes les répugnances et tous les scrupules, que son rapport et le projet qui le couronnait furent adoptés par la commission à l'unanimité. Elle en ordonna la traduction en italien et en allemand, et il fut publié à un grand nombre d'exemplaires dans les trois langues

ofQcielles de la confédération suisse. Le projet fut discuté ensuite et accueilli par la diète assemblée à Zurich.

Rien ne semblait s'opposer à la promulgation du nouveau pacte, qui avait pris et a conservé dans le pays le nom de paète Rossi. Il avait passé par les épreuves des pouvoirs législatifs et renfermait la somme des améliorations compatibles avec Tétat de la république, alors livrée à des dissentiments profonds. L'affaire semblait donc marcher vers une issue heureuse, quand une dernière formalité vint tout remettre en question. D'après la loi suisse, le vote de chaque commune doit sanctionner celui de la diète pour les mesures qui touchent aux grands rapports de la confédération. Le pacte fut soumis à cette épreuve définitive, qui ne lui fut pas favorable. Dans le canton de Lucerne, il fut repoussé par les communes rurales sous Tempire des intérêts locaux, et par suite de l'opposition combinée des partis extrêmes qu'appuyait une faction monacale. Cet échec dans le canton qui devait être le siège permanent de Tautorité fédérale paralysa tout : le projet fut retiré, et aujourd'hui la Suisse regrette d'avoir laissé échapper cette occasion, unique peut-être, de sortir de l'état de faiblesse et de tiraillement où elle se trouve.

Cet échec ne semble pas avoir été sans influence sur une détermination que prit alors Rossi. Il comptait en France des amis dévoués, qui depuis longtemps rengageaient à se produire sur un théâtre plus vaste et devant un auditoire plus nombreux. Deux d'entre eux,

MM. de Broglie et Guizot, venaient, à la suite' de la révolution de 1830, d'être portés aux affaires, et tout conseillait à Bossi de se rapprocher d'appuis aussi précieux, aussi sûrs. Avec de pareilles sympathies et la conscience de sa valeur, il n'aurait pas dû hésiter ; il hésita pourtant : cette perspective ne Féblouit pas. Il aimait Genève, pour lui si hospitalière; il en était Tenfant adoptif. Tout y avait adouci, charmé son exil, il y avait trouvé les joies du cœur, les plaisirs de Tintelligence, il y avait fait^ agrandi sa position. Son nom devenait de plus en plus = inséparable des intérêts de la cité, de son rôle en Europe, de sa politique fédérale; il aurait pu s'en tenir là et faire le calcul de César. Recommencer ailleurs, sur d'autres frais, une carrière scientiflque et politique, se créer un nouveau public, une nouvelle clientèle, lui semblait une entreprise grave et chanceuse. Peut-être la prudence eût-elle été chez lui plus forte qu'une légitime ambition, si l'état précaire de la Suisse et les fluctuations politiques auxquelles le pays était en butte, n'eussent jeté dans son esprit quelque lassitude et quelque découragement. Il était fatigué de ces tempêtes dans un verre d'eau, de ces batailles qui ne terminaient rien, de ces agitations sur place. Un dernier motif le décida. La mort de Jean- Baptiste Say venait de laisser vacante la chaire d'économie politique au Collège de France. Il songea à se mettre sur les rangs pour lui succéder, et, vers les premiers mois de 1833, il se rendit à Paris, où ses

amis avaient déjà préparé les voies à sa candidature. On sait que ces choix se font sur une présentation double, Tune de Tlnstitut, l'autre du Collège de France. Le Collège désigna Rossi, et TAcadémie des sciences morales et politiques, Charles Comte, son secrétaire perpétuel. Le ministre se rallia au premier de ces votes, et Rossi fut nommé, en 1833, professeur au Collège de France, puis, en 1834, professeur de droit constitutionnel à la Faculté de Paris. Des lettres de grande naturalisation suivirent de près ces deux investitures.

Depuis ce temps, Rossi a appartenu à notre pays, qui a fait en lui une acquisition précieuse. Il apportait dans l'enseignement des facultés solides et supérieures, un esprit exercé. Judicieux, maître de lui-même, et en outre une fermeté de convictions qui prenait sa source dans un sens droit et de longues études* Jamais ces qualités n'avaient été plus nécessaires qu'au moment où il monta dans sa chaire d'économie politique. L'esprit d'aventures faisait alors de grands ravages; de di* vers côtés on voyait s'élever des écoles qui traitaient la science comme un spectacle et n'avaient pas assez de dédains pour les économistes restés fidèles à la tradition. Toute poursuite semblait vaine, toute amélioration puérile, quand elles ji'embrassaient pas la société entière et. n'avaient pas le caractère d'une métamorphose. Il ne s'agissait plus de définir la richesse, mais de la répandre par torrents; il ne s agissait plus d'expliquer les ressorts qui règlent le jeu des intérêts, mais

de les briser, afin de les soumettre au creuset d'une transformation complète. Personne ne voulait accepter comme point de départ le monde réel; on ne rêvait que des mondes imaginaires. Quelques formules hermétiques allaient suffire pour régénérer la société, la délivrer des maux qui l'assiègent, y fonder à jamais l'empire du bonheur et le règne de Taisance. Désormais plus de misères, plus de souffrances; il ne devait y avoir de place ici-bas que pour une félicité sans limites. On devine quels dangers peut engendrer une semblable disposition des esprits. Sans doute le devoir des classes favorisées est de penser à celles qui vivent sous une sorte de tutelle, et dans une société qu'animerait un mobile élevé, le dévouement devrait se produire en raison de la position. Ce devoir est impérieux, il ne souffre point d'exception et n'admet pas de privilège; mais, en le remplissant dans toute son étendue, il convient aussi de se défendre contre les illusions. C'est jouer avec le malheur que de faire des promesses qui ne seront pas tenues, d'exciter des désirs qu'aucun pouvoir humain ne saurait satisfaire. Il y a là-dedans une ironie cruelle, un abus fâcheux de l'imagination. Si l'intention est louable, l'effet en est triste. Quand on aura longtemps échauffé le peuple au récit exagéré de ses propres douleurs, quand on lui aura promis des réparations chimériques, par exemple, plus de salaire en retour d'un moindre travail et un bien-être indépendant de ses efforts, pourra-t-on s'étonner de le voir

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un jour changer ses désappointements en colère > et continuer Tutopiedans le sens d'une rébellion? Peut-être eût-il été sage de réfléchir, plus qu'on ne le faisait alors à cet avenir gros de menaces et de s'occuper ardemment du bien qui peiit se réaliser sans épuiser sous toutes les formes Thistoire et le roman du mal.

Cette prudence a été Tun des plus beaux titres de Rossi; il a su résister, et en résistant il a préservé la science. Ni le bruit ni les attaques ne le troublèrent dans la ligne de ses éludes, dans les voies de son enseignement. Il sut préparer et attendre l'heure d'une réaction. Convaincu de la force que lexpérience ajoute aux idées, il' reprit Téconomie politique au point où ses devanciers T avait laissée, et tout en expliquant Smith, Say, Ricardo et Malthus, il les discuta avec la liberté d'un esprit puissant, mais respectueux. Il se fit Tinterprète de la tradition, mais ce fut un interprète indépendant, discutant les problèmes économiques en homme habitué à les dominer, n'abdiquant pas son originalité, quoiqu'il sût la contenir. Ainsi, d'une part résister au choc des idées turbulentes et téméraires, de l'autre ne rien accepter du passé sans contrôle, tels furent le double mérite du professeur et le caractère de ses leçons.

Les cours publics de Rossi, en donnant la mesure de son savoir, devaient naturellement lui ouvrir les portes de rinslitut. Il y entra en 1836, lorsque la mort de Sieyès eut laissé un siège vacant à l'Académie des

sciences morales et politiques, dans la section d*éco nomie politique et de statistique. U n'eut pas, à proprement dire, de concurrent. Sur 22 votants, il réunit 21 suffrages. Quoiqu'il eiistât un peu de froideur entre lui et M. Charles Comte, secrétaire perpétuel, ce fut pourtant ce dernier qui lui fit donner l'avis de se mettre sur les rangs, et, au jour de l'élection, M. Comte, alors presque mourant, se fit porter à l'Institut pour y déposer son bulletin en faveur de Rossi, qui s'en montra vivement touché. A'peine admis, le nouvel académicien prit une part active aux travaux du corps, le présida en 1840 et y fit plusieurs lectures, dont la plus importante est un travail sur les rapports de notre droit civil 4ivec r économie nationale. Ce n'est là toutefois qu'une esquisse et le germe d'une idée qui appellerait de nouveaux développements. Un travail plus essentiel a empêché Rossi de s'y livrer. Une ordonnance royale ayant <ïhargé l'Académie des sciences morales et politiques de publier l'histoire de ces sciences en France depuis 1 789, Bt cela pour compléter le travail que l'Institut avait entrepris par ordre de Napoléon,* Rossi fut choisi comme rapporteur pour Téconomie politique et la statistique. Toute grave qu'elle fût, cette tâche ne formait à ses yeux qu'une partie d'une entreprise plus considérable où il comptait embrasser l'économie politique, soit dans le monde ancien, soit dans le monde moderne. Cette étude, ainsi qu'une foule d'autres est malheureusement demeurée à l'état de projet et d'embryon.

Rossi était coutumier du fait, et ce compte de Tarriéré est facile à faire. Voici d'abord la théorie des principes dirigeants en législation, puis l'examen des rapports du droit civil avec Féconomie nationale, qui sont restés sans commentaires. Ce n'est pas tout : le Traité du droit pénal ^ appelait un complément indispensable dans l'analyse des diverses catégories de crimes et les principes de Finstruction criminelle. Ce complément nous a manqué. Quant au Cours d* économie poliiiquey il n'emhrasaait d'abord que la moitié de la science, la formation des richesses; l'autre moitié, c'est-à-dire la distribution, n'a ^té publiée qu'après sa mork En outre, l'Académie comptait sur un rapport constatant les progrès des sciences morales et politiques depuis 1789, et cette tâche n'a pas été remplie. Les promesses des hommes qu'emporte le tourbillon des affaires sont sujettes à tant d'ajournements I

Nommé' pair de France en 1839, Rossi prit depuis lors une part trës-active aux travaux législatifs, et il y eut peu de débats importants auxquels il ne fût mêlé, soit comme orateur, soit comme rapporteur. En cette dernière qualité, il prépara diverses lois, entre autres ceUes des sucres, de la Banque de France et du régime financier des colonies; il s'occupa également de la loi sur la réforme pénitentiaire. A la tribune, il portait un talent rare de dialecticien et une méthode qui éclairait et élevait les discussions. Ses connaissances aussi vastes que variées, la sûreté et la promptitude de son

coup d'œil, lui assuraient une influence qui ne dépendait ni des vicissitudes de l'opinion ni des hasards de la parole. C'était une voix écoutée parce qu'elle ne sa-, crifiait ni aux lieux communs ni aux sophismes. S'il est un reproche que l'on puisse faire à Rossi, c'est de n'avoir point conservé sur le terrain de la politique la rigidité d'opinion qu'il apportait dans la science, et de n'avoir pas toujours mis ses actes en harmonie avec ses principes. En diverses circonstances il aurait beaucoup gagné à obéir à ses inspirations, à ne relever que de lui-même. Il était peu d'esprits que la nature eût mieux traités : personne n'avait des vues plus nettes en droit public, en'adminislration, en économie sociale; il savait à fond la jurisprudence, le mécanisme des intérêts et la langue des affaires; rien ne lui était étranger, ni les petits effets, ni les grandes causes, ni l'ensemblei ni le détail. Pourquoi ne donnait-il pas à ces facultés émjnentes une direction, un essor plus libres? Pourquoi se laissait-il aller à de certaines condescendances? Un mot explique cette faiblesse; Rossi avait de l'ambition; il allait cruellement expier cet impérieux besoin d'être et de rester en évidence.

Pair de France, doyen de l'École de droit, membre du conseil supérieur de l'instruction publique, il visa plus haut encore et devint ambassadeur. C'était en 1845. Le gouvernement d'alors avait besoin d'être représenté à Rome par un esprit souple, délié, ferme en même temps, qui pût conduire à bien vis-à-vis du

Saint-Siège une des négociations les plus délicates qui fussent jamais échues à un plénipotentiaire: Il s'agissait de mettre un frein aux empiétements d'un ordre remuant qui a successivement perdu tous les pouvoirs assez mal inspirés pour lui céder. Les jésuites pour les nommer par leur nom, divisaient alors la Suisse et agitaient la France; Rossi était chargé de demander la suppression de leurs maisons. Sa présence parut d'abord aussi incommode que sa prétention; à peine consentiton à le reconnaître. Il ne s'en émut point, attendit son moment et son moyen, et parvint à la fois à faire agréer sa personne et triompher sa mission. Il eut une autre chance : GrégoireXVI contre qui il avait eu à lutter vint à mourir, un conclave fut ouvert. On sait à quel conflit d'influences donne lieu l'élection d'un pape. Rossi en suivit les incidentsavec autant d'habileté que de sagesse. Il sentait que du choix à vçnir dépendrait la tranquillité des États romains; il visita donc, comme c'était son droit, les cardinaux dans leurs cellules, leur signala les conséquences de l'acte qu'ils allaient accomplir et eut le bonheur de voir sortir de l'urne le nom de Pie IX, qui était alors un gage de conciliation. Rien de plus touchant que les commencements de ce règne; l'amnistie scella le pacte entre le prince et ses sujets; des réformes lentes, mais sérieuses, modifièrent toutes les branche^ de l'administration. Le nouveau souverain accorda à ses peuples la formation des gardes civiques et des administrations municipales, la réunion des délégués

provinciaux à Rome, Tintroduction des laïques dans le conseil réorganisé des ministres, enfin rétablissement d'une consulte d'Etat auprès du Saint-Siège, v '

Ce n'étaient que des préludes et Pie IX devait bientôt aller au delà. Une effervescence de liberté gagnait tous les peuples et entraînait les rois. Des constitutions étaient proclamées à Naples et à Turin, préparées à Florence; à son tour Rome fut ébranlée; elle ne pouvait plus s'en tenir au gouvernement purement consultatif. Rossi assistait à ce travail d'enfantement et y aidait de ses conseils; il croyait que TÉtat pontifical était mûr pour le régime constitutionnel. « Je ne crois pas, écri- « vait-il, le problème insoluble; il y a eu tant de par- « tages si divers de la souveraineté dans ce monde, c( partages qui ont duré des siècles, qu'on pourrait <x bien en essayer un de plus en commençant parV^n « séparer le temporel du spirituel, le pape du roi. « Seulement il faudrait entièrement laisser au spirituel « et au clergé des matières qui sont mixtes chez nous. » Quelques semaines après, le gouvernement représentatif était proclamé à Rome dans un statut fondamental. Deux chambres étaient instituées, l'une viagère, l'autre élective, votant toutes deux les lois qu'un conseil d'État préparait et qu'un ministre faisait exécuter sous sa responsabilité. Un collège de cardinaux, sénat permanent du pontife, était consulté sur la sanction à donner à ces lois quand elles avaient passé par les divers degrés des pouvoirs délibérants. C'était une copie aussi

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bien appropriée que possible du régime longtemps en vigueur en France et qui venait d'y succomber. Le statut pontifical est daté du 14 mars 1848; depuis le 24 février nous étions poussés vers des destinées inconnues; la république avait remplacé la monarchie. Aucune existence n'eut plus à souffrir de ce coup imprévu que celle de Rossi; non-seulement il cessa d'être ambassadeur et pair; mais il perdit jusqu'à sa chaire, qu'il avait honorée par un talent auquel ses adversaires même étaient contraints de rendre justice. Â trente-trois ans d'intervalle, il se retrouvait en Italie, sous le poids d'une disgrâce aussi soudaine qu'imméritée. Sa patrie d'adoption ne le traitait pas mieux que sa patrie réelle, et il lui était réservé de connaître les peines de Fexil, même en rentrant sur le sol où il était né.

Retiré à Frascati^ il y assista en témoin ému au spectacle qu'offraient alors les États italiens. On y marchait sous le drapeau d'une liberté régulière à la conquête de rindépendance nationale: Pendant quelques semaines il n'y eut, dans tout le pays, qu'un esprit et un cœur. S'affranchir de l'influence étrangère semblait être le seul but, le seul souci, la seule passion de cette marqueterie d'États soumis à des régîmes si divers. Tout ce qu'il y avait de viril des Calabres aux Apennins, des Alpes à l'Adriatique allait, sous les drapeaux de la maison de Savoie, livrer un combat inégal à l'étemel oppresseur de la Péninsule. Rossi eut un moment l'espoir que cette union et ce courage l'emporteraient sur

4i2 ÉCONOMISTES MODERNES.

les éléments de dissolution que renfermaient ces populations hétérogènes. A crut au triomphe de cette grande entreprise et y engagea même un de ses fils, le plus jeune, qui s'enrôla comme volontaire dans l'un des bataillons qui marchaient vers l'Adige. « Va, lui dit son père, la cause est belle. » Malheureusement la discorde souffla sur celte unité éphémère. La victoire eût pu raffermir; avec les échecs elle disparut. Chacun des gouvernements italiens tira bientôt de son côté, laissant le Piémont aux prises avec son formidable ennemi. Les partis extrêmes avaient suscité aux princes établis des périls plus grands que ne pouvaient l'être les étreintes d'une intervention militaire. Pie IX était en butte aux assauts de ces factions qui voulaient, quoi qu'il en eût, le pousser à une déclaration de guerre cohtre l'Autriche. Une agitation menaçante régnait dans Rome; le pape voyait s'évanouir peu à peu l'ombre de pouvoir qui lui restait. En vain avait <il essayé de constituer un ministère; les noms les plus importants de l'Etat s'y usaient sans profit; les exigences allaient toujours plus loin que les concessions. Ce fut alors que le saint-père songea à Rossi comme on songe à un médecin célèbre dans un cas désespéré. Il lui offrit d'être le chef de ses conseils; Rossi s'en défendit d'abord; les difficultés du temps n'échappaient pas à un esprit pénétrant comme le sien. Entre ceux qui voulaient ramener le pays en arrière et ceux qui voulaient le pousser en avant, la ligne de conduite n'était pas aisée

PELLEGRINO ROSSl. 415

à trouver ni facile à suivre. On s'exposait à rester isolé et condamné par cet isolement même. Aussi ne fût-ce qu'après de longues instances et avec la promesse d'une conGance entière que Rossi, dans le mois de septembre, se décida à commencer Tœuvre ingrate où l'entraînait une sorte de fatalité. Secondé par quelques généreux collègues, il essaya de parer au plus pressé, obtint du clergé trois millions d'écus pour remplir les vides les plus urgents, jeta les bases d'une confédération des Etats italiens dont le saint-père eût été le fondateur et le guide, avisa aux impôts, aux finances, à l'état militaire, se mit enfin en mesure de rendre compte au parlement pontifical, dès la séance d'ouverture, de tout ce qu'il avait fait en deux mois pour donner une assiette définitive à l'émancipation politique du pays. C'était le 15 novembre que devait se réunir le parlement. La veille, des avis sinistres étaient parvenus à Rossi; dans des conciliabules secrets sa perte avait été résolue. On le considérait comme un obstacle et comme un embarras; il empêchait seul le mouvement révolutionnaire de produire tous ses efiets.

Quoique prévenu, Rossi nen persista pas moins dans ses desseins; il n'essaya même pas de déconcerter la conjuration par les précautions les plus simples et qui eussent suffi; il marcha vers le péril avec le même calme que s'il n'en eût pas eu le soupçon. Deux lettres, coup sur coup, hii avaient donné le conseil de se tenir sur ses gardes; il le négligea. Au Quirinal, un camé-

414 ËGONOMISTES MODERNES.

rier du pape lui renouvela ces aYertissements; il n'en tint compte, et dans son audience avec le saint-père il affecta la plus grande sérénité. Enfin, à la sortie du cabinet pontifical, un prêtre essaye de Tarrèter et d'éveiller ses défiances. « ie n'ai pas le temps de vous écouter, lui dit Rossi; on m'attend au palais de la Chancellerie. — Si vous y allez,^vous êtes mort, » s'écria le prêtre en le retenant par le bras. Rossi réfléchit un instant, puis, de nouveau décidé. <x Dieu m'aidera, dit-il; la cause du pape est sa cause. » Et il passa outre, allant droit à la mort. Ceux qui avaient préparé le piège étaient des assassins experts, qui ne se trompaient pas dans leurs combinaisons. Mêlés à deux bataiUons de la garde civique, ils attendaient le ministre, les uns sous la colonnade, les autres sur les marches de l'escalier du palais. Quand il parut, des signes furent échangés parmi les complices. Les uns se pressèrent derrière lui pour lui fermer la retraite, tandis que les autres en se groupant lui barraient le passage. Ainsi cerné, il essaya de se dégager, ce fut vainement; Theure de l'exécution était venue, et on y mit un art infernal- Pour que le coup portât plus sûrement, l'un des conjurés frappa sur l'épaule de la victime et pendant que Rossi se retournait pour répondre par un regard hautain, le meurtrier profitait de ce mouvement pour lui enfoncer le poignard dans la gorge et le frapper mortellement. Triste effet des dissensions civiles ! Ce crime non-^seulement resta impuni, mais fut applaudi. La garde ci-

viquey assista avecrune impassibilité qui ressemblait à de la compltc^é, et laissa fuir les assassins qui avaient agi sous ses yeux ; les députés réunis dans le parlement apprirent l'événement sans s'en émouvoir, et la foule alla outrager les douleurs de la famille de Rossi en poussant des cris d'allégresse sous ses croisées. Son ministre mort, le pape restait à découvert ; il fut as* siégé dans le Quirinal et obligé, à peu de jours de là, de chercher son salut dans la fuite.

Ainsi la politique n'avait porté Rossi jusqu'au faite des honneurs que pour le laisser retomber de plus haut. Il eut le tort de ne pas se défendre avec une fermeté suffisante des pièges qu'elle lui tendait et d'avoir mis dans cette poursuite une ardeur dont ses travaux scientifiques ont eu à se ressentir. La grandeur de sa fin couvre et excuse les ambitions inquiètes de sa vie, auxquelles il sacrifia parfois la liberté de ses opinions. Comme économiste, Rossi est à l'abri de toute accusation de ce genre. Personne n'a envisagé avec plus d'indépendance les problèmes qui se rattachent au régime des intérêts, exposé les faits avec une conscience plus entière, ne cachant, ne déguisant rien, ni ses convictions, ni ses doutes. On Ta vu, Rossi est un économiste orthodoxe, mais ses croyances s'appuient sur un examen raisonné. Les théories de Smith et de Ricardo ont pris, en passant par sa plume, une force et une autorité qui n'existaient qu'en germe : Rossi les rectifie et les agrandit en les expliquant. Cependant

416 ^ËCONOMISTES MODERHES.

il évite avec sein tout ce qui ressemble à de l'indiscipline, et, au milieu des folies du temp», c'est là une preuve d'un bon sens exquis. Pour être prise au sérieux, une science a besoin d'apporter quelque mesure dans les modifications qu'elle subit : elle ne peut pas se laisser reconstruire, tous les dix ans, de fond en comble. La liberté d'une époque n'est pas enchaînée sans doute par le point de vue des époques antérieures, et il serait ridicule de vouer la pensée humaine à l'immobilité ; mais l'usage {lu droit de réforme, quand il porte sur Tensemble d'une science, ne saurait être accompagné de trop de ménagements ni entouré de trop de réserve. Le passé lègue à l'appui des idées qu'il recommande, outre leur valeur propre, l'impression qu'elles ont produite, l'ascendant qu'elles ont acquis, la clientèle qu'elles se sont faite; Dans un système de destructions successives, ces résultats s'évanouissent, et un Jour arrive où l'on ne trouve plus que le néant en place d'une science, et des ruines pour tout abri.

Rossi n'a pas voulu que son nom fût impliqué dans une œuvre d'effervescence et d'étourderie. En demeurant sur le terrain de Texpérience, il a infligé une leçon à ceux qui s'égarent à la poursuite de chimères et prennent pour des symptômes de force les éblouissemenls de la vanité. Certes, une intelligence comme la sienne aurait eu plus de droit qu'aucune autre à présenter un système qui lui fût propre et des com-

PELLEGRINO ROSS! a7

binaisons personnelles. Sans aller jusqu'au pays des aventures, il pouvait, en restant dans la science, y marquer son passage par un contrôle sévère et des dissentiments plus profonds. S'il ne T^ pas fait, c est qu'il y a vu un péril pour les doctrines vérifiées. II a voulu se montrer d'autant plus discret qu'autour de lui on l'était moins ; donner, au milieu du désordre des opinions, l'exemple de Tobéissance, et rester soldat quand tout le monde aspirait à devenir général. Voilà quel motif en a fait un traducteur si fidèle des économistes qui Font précédé, et l'a rendu si sobre en matière d'innovation. L'originalité deRossi consiste dans la façon dont il expose et compare les théories des maîtres, en sachant faire la part de l'erreur et celle de la vérité, en ajoutant à leurs idées ce qui peut les mettre en relief, en éclairant ce qu'elles ont de trop vague ou de trop obscur. Une science a beaucoup à gagner dans cette étude comparée, traitée de haut et4$ous la double autorité de la position et du talent; elle est heureuse d'avoir à son service une de ces plumes qui laissent un sillon partout où elles passent et communiquent à ce qu'elles touchent de la lumière, de la sève et de la vie. Ce qui dislingue le travail de Rossi, c'est une admirable clarté, un jugement qui ne bronche jamais, une méthode sans égale. Son style fait passer dans les abstractions même la transparence qui le dislingue ; rien de plus serré que la trame de sa composition, de plus nerveux que sa polémique. L'or-

donnance générale y est si rigoureusement calculée, qu'on n'en saurait distraire aucun détail sans nuire à rharmonie de l'ensemble. Ce signe est un de ceux qui trompent le moins ; il caractérise les œuvres fortes et durables.

On a vu à quels combats de mots l'économie politique était naguère livrée, et que de tempêtes se sont élevées autour de ses définitions. Ce sont là des joutes à armes courtoises que toute science aime k se ménager pour tenir en haleine Tardeur de ses champions. Le& coups portent un peu dans le vide, mais on s'y exerce la main. Parmi les points qui ont défrayé cette gymnastique, il en est trois ou quatre surtout dans lesquels les autorités de la science sont intervenues, et que Rossi ne pouvait, à raison de ce fait, retrancher de son examen. Tels sont la définition de la valeur, le rôle de la rente ou fermage de la terre, Tinfluence des frais de production sur le prix du produit, enfin le rapport entre ,1e chifire des populations et celui des subsistances. Un simple coup d'œil suffira pour prouver que ces questions sont loin d'avoir l'importance qu'on leur a attribuée, et que l'économie politique ren ferme des parties plus fécondes et d'un intérêt bien autrepient vif.

L'école de Smith n'admettait qu'une seule nature de valeur : la valeur en échange ou échangeable ; Ricardo, et avec lui Rossi, disent qu'à côté de celle-ci il en est une seconde, qu'ils nomment la valeur en usage.

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La première serait l'utilité indirecte; Fautre, Futilité directe ; Tune, le trafic ; l'autre, l'emploi immédiat des choses. La nécessité de ce second terme de la valeur parait indispensable à Ricardo et àRossi pour expliquer certains faits et classer certains phénomènes. Il est, par exemple, des objets dont on use sans pouvoir ou sans vouloir les échanger. Tels sont les o^numents publics, les routes, les canaux, les ponts ; telles seraient les récoltes que le fermier consommerait lui-même au lieu de les vendre. Tout cela, ajoutent-ils, ne peut rentrer dans la cksse des valeurs en échange ; il faut donc créer une nouvelle catégorie, qui est celle de la valeur en usage.

Il y a là-dedans, ce semble, plus de subtilité que de vérité. C'est confoildre la propriété avec la destination des choses. Tout produit est échangeable, a eu cette qualité ou l'a encore : seulement, au lieu de l'échanger, parfois on en use, on le consomme directement. L'usage n'infirme pas la valeur d'échange des objets, et ne saurait être invoqué contre elle. Il est vrai que certaines richesses, comme les chemins et les monuments, deviennent; entre les mains de la communauté, des biens de mainmorte, indivisibles et se refusant à toute appropriation individuelle, par conséquent à tout échange; mais, pour arriver à cet état, ces richesses ont dû passer par la loi commune, être échangées contre des salaires et autres services productifs; et si, quand elles sont créées, la société aima

mieux en jouir que les aliéner, ce n'est pas une raison de penser que toute valeur d'échange soit détruite en elle, parce qu'elle y sommeille. La vente des biens nationaux dans la période révolutionnaire, Faliénation de plusieurs forêts de FÉtat à une époque plus récente, prouvent que ces richesses de mainmorte peuvent retrouver, à un jour donné, leur valeur d'échange et rentrer dans la circulation, après en avoir été longtemps distraites. La difIGculté se réduirait dès lors à quelques exceptions qui ne méritent pas que Ton surcharge la science d'une définition de plus. /

Le même caractère se retrouve dans la théorie des frais de production que Ricardo oppose à celle de l'offre et de la demande. Voici, en peu de mots, quel est ce problème. La mesure de la valeur, c'est le prix : or comment se règle, se détermine le prix? Ici commencent les incertitudes. Dans un ordre logique, le prix devrait se composer du coût des choses, plus d'un bénéfice raisonnable pour le producteur. Malheureusement les faits ne se prêtent pas à cette marche naturelle et simple. Entre les producteurs existent des inégalités d'aptitudes, de prétentions, dépositions, qui ne permettent pas d'adopter une loi uniforme, même scientifiquement. Ce serait non-seulement une erreur, mais encore une injustice. Qu'ont fait les économistes? A la loi de la production ils ont substitué la loi du marché. Le prix, disent-ils, ne se détermine qu'indirectement par le coût des choses; il se déter-

mine directement, essentiellement, par le rapport de Foffre à la demande. L'offre représente la quantité des produits qui cherchent un acheteur ; la demande est la quantité des produits que Ton désire acquérir. La demande est-elle forte et l'offre faible, les prix se maintiennent ou s'élèvent! Au contraire, l'offre est-elle abondante et la demande rare, à l'instant les prix inclinent vers une dépréciation. Dans les deux cas, c'est la concurrence qui opère ; elle se déclare entre les vendeurs quand la somme de la marchandise excède celle des besoins, elle naît entre les acheteurs quand la somme des besoins excède celle de la marchandise. En remontant jusqu'à la production, l'effet de l'offre et de la demande se manifeste, soit par un ralentissement d'activité quand l'offre abaisseles prix au-dessous de la limite où: s'arrête la convenance de produire, soit par un accroissement de travail quand la demande se résout en bénéfices qui sont une prime offerte à une production plus grande. Il va sans dire que la quantité n'est pas le seul terme décisif dans le phénomène de l'offre et de la demande, et que la qualité .y tient une place tout aussi considérable comme règle et mesure de prix.

Voilà une loi simple et peu s'en faut complète; elle n'a qu'un tort, c'est de ne pas saisir le produit à l'origine pour le suivre dans les* diverses opérations auxquelles il donne lieu. Ricardo, et Rossi après lui, ont pris cette marche et cherché la valeur réelle des choses

4» ÉCONOMISTES MiPDERNES.

dans les frais de toute nature nécessaires pour les produire. Ils ont poursuivi tous deux la théorie du prix, tandis que les autres économistes n'en signalent que le plus constant phénomène. Cette donnée, juste en elle-même et méthodique, a le défaut grave d'être incompatible avec les faits. Ce que l'on nomme le prix de revient ne règle jamais Tétat du marché ; c'est, au contraire, l'état du marché qui règle le prix de vente. A côté du coût des choses, il est une foule de circonstances variables qui influent sur le parti que l'on en tire : par exemple, la perfection plus ou moins grande de l'objet, le besoin de réaliser, les masses sur lesquelles on opère, le jeu des rivalités industrielles et commerciales. Vouloir soumettre à une règle fixe des causes si mobiles et si diverses, c'est poursuivre une chimère et introduire dans l'économie politique le procédé de Procuste. L'idéal de l'état du marché serait de n'y présenter qu'une quantité de marchandises égale aux besoins et d'y maintenir cet équilibre, comme aussi d'y faire prévaloir des prix d'une mutuelle convenance, éloignés de bénéfices exagérés et de rabais excessifs. Or, qui ne comprend que c'est là un rêve où le bienfait n'est qu'apparent et dans lequel ' l'esprit d'ordre étoufferait l'esprit de liberté? Qu'est-ce d'ailleurs que le besoin? En pourra-t-on jamais obtenir la mesure fixe, invariable? N'y faut-il pas laisser une grande part à l'imprévu, à l'éventuel? Somme toute, l'état du marché est, et doit rester nécessaire-

PEILEGRINO KOSSI. 423

ment aléatoire, chacun réglant volontiers sa conduite sur le voisin et se déterminant par nécessité plutôt que par calcul .

Comme la théorie des frais de production, celle du fermage de la terre, qui appartient également à Ricardo, est empreinte d'une couleur trop spéculative, et touche de très-près au sophisme. Ricardo pose en principe que la valeur des choses ne se compose que du travail qu'elles ont coûté, et que le fermage n'entre pour rien dans le prix des produits obtenus du sol. C'est exactement comme si Ton disait que le louage d'une machine, d'un instrument, n'est pour rien dans le prix d'un produit industriel. Il est vrai que l'économiste anglais n'a pas présenté son idée d'une manière aussi crue, et qu'il a su Tentourer de voiles qui empêchent de distinguer sur-le-champ ce qu'elle a d'étrange et d'erroné. Les comparaisons les plus spécieuses, les considérations les plus abstraites semblent accumulées à dessein pour donner le change à l'esprit, et il en résulte de telles ténèbres, qu'au dire de Ricardo luimême, vingt-cinq personnes au plus se sont, en Angleterre, rendu compte de ce qu'il a voulu dire. Il faut dès lors laisser à ce petit nombre d'élus le soin d'en peser le mérite.

Le problème soulevé par Malthus a plus de clarté et une portée plus grande. A le résumer en peu de mots, c'est la théorie de la prévoyance au point de vue de la multiplication de l'espèce. Malthus a voulu opposer

424 ÉCONOMISTES MODEREES.

une digue à cette fécondité presque bestiale qui entraine certaines populations, et pour cela, il a évoqué un épouvantai], la famine. A ses yeux, le mouvement des subsistances ne peut plus désormais se mettre en équilibre avec le mouvement ascendant des populations, et si des pratiques de continence n'arrêtent pas cette progression menaçante et fatale, la terre, si vaste qu'elle soit, ne suffira bientôt plus à la nourriture des hommes. Ainsi parle Malthus, et il appuie son hypothèse de chiffres terribles. Heureusement que, sous des apparences exactes et sérieuses, il n'y a là qu'un roman. Malthus envisage la fertilité du sol et la reproduction de l'espèce comme des termes d'une équation rigoureuse. Pourtant rien n'est plus inégal, variable, bizarre même, que ces deux phénomènes. Pour peu qu'on les étudie, soit dans les faits actuels, soit dans l'histoire, on s'assure qu'ils se refusent à tout calcul lointain. La fertiUté du sol et la mullipliisation des êtres, loin de dépendre de lois suivies, ne procèdent que par anomalies et fluctuations, obéissent au caprice des événements, et ressemblent moins à un flot qui monte toujours qu'à une eau qui se déplace. Malthus prend pour point de départ deux suppositions : l'une, que la fertilité du sol a des bornes; l'autre, que la reproduction de l'espèce n'en a pas. Rien n'est moins prouvé. Si la fertilité du sol a une limite, elle n est pas encore connue, et l'on peut dire que cette fertilité s'est, jusqu'à présent, accrue en raison des bras et des

intelligences qui s'appliquent à la culture. Quant à la reproduction de l'espèce, loin d'être infinie, loin d'aller toujours croissant, le moindre examen suffit pour attester qu'elle a des phases, des temps d'arrêt et des intermittences. Tel pays regorge d'habitants, lorsque tel autre voit ses populations s'éclaircir. L'Europe s'est couverte d'hommes aux dépens de l'Asie ; l'Afrique, l'Amérique et l'Océanie se peuplent aujourd'hui aux dépens de TEurope. Des races entières disparaissent pendant que d'autres races pullulent. A tout prendre, ce n'est pas la terre qui jusqu'ici a manqué aux hommes, mais plutôt les hommes à la terre. Il suffit, pour s'en convaincre, de jeter un regard sur la carte du globe. Le présent n'a donc rien qui puisse alarmer; quant à l'avenir, il prendra soin de lui-même. L'économie politique peut, sans regret, décliner ce souci et • s'en remettre à la Providence.

Tels sont les divers thèmes sur lesquels la science économique concentrait naguère son principal effort, et, comme historien, Rossi a dû s'enquérir de ce qui s'est fait dans cette voie, mettre sous nos veux les pièces du procès, prendre des conclusions pour ou contre. Cependant il est impossible qu'il s'abuse sur la valeur de pareils débats. Les m&tières raffinées et délicates intéressent tout au plus un groupe d'initiés; le public ne s'y arrête jamais. Ce sont des questions d'école; elles y naissent, elles y récurent. Comme action sociale, l'économie politique n'a que fort peu de

chose à en attendre, et tout lui conseille de les laisser désormais s'éteindre. En revanche, il existe des thèses vives et fécondes où il est de son devoir d'intervenir d'une manière plus directe qu'elle ne l'a fait, ne fûtce que pour prolester contre les erreurs qui circulent et les puérilités qui se débitent. Dans le nombre et au premier rang figurent les problèmes qui se rattachent au travail et à la condition des classes laborieuses. Notre époque assiste à des crises qui, pour avoir été exagérées, n*en sont pas moins profondes et réelles. Diverses causes y ont contribué. La principale est la transformation complète du régime industriel sous l'influence des diverses applications de la vapeur, et la substitution, aujourd'hui générale, du travail mécanique au travail à la main.

Dans l'origine, cette révolution, due à un agent nouveau, se signala par de tels bienfaits, revêtit un tel caractère de grandeur, qu'on n'aperçut pas ce qu'elle renfermait enferme de dissolvants et de misères. Des industries isolées étaient frappées de mort ; mais les industries agglomérées comblaient largement ces vides, et attiraient dans de grands centres d'activité d'innombrables légions de travailleurs. L'Angleterre offrit surtout ce sj[)ectacle : l'industrie y improvisa des villes aussi populeuses que des capitales. Tout marcha d'abord à souhait : les salaires étaient élevés, les bénéfices importants.; le chiffre des commandes s'élevait chaque jour, et le travail surexcité se maintenait

f au même niveau. Tant que dura cette période d'acti-

s . \ité, il n'y eut pas, il ne pouvait pas y avoir de souf-

^ frances.* L'aisance régnait chez les ouvriers, et avec

l'aisance les bras humains suffisent au plus rude service. L^ fortune restait fidèle aux entrepreneurs, et dans les jours de prospérité on n'abuse pas des forces i de l'homme. Ce fut l'âge d'or de l'industrie et aussi

. celui du monopole de l'Angleterre. On eut le tort, de l'autre côté du détroit, de croire ce monopole éternel, de prendre cette fièvre pour un état régulier et d'y engager, non-seulement le bien-être, mais encore la Vie . des populations. L'expiation ne se fit pas attendre. Sous l'influence d'une longue, paix, chacun des grands Etats, en Europe et en Amérique, sentit son activité se réveiller. L'industrie venait de faire brillamment ses preuves; partout on voulait la naturaliser chez soi. En Allemagne, aux États-Unis, en Hollande, en France, on apprit à se passer de FAngleterre, et chaque jour un marché nouveau se fermait devant les produits de ses manufactures. Cette résistance passive suffit pour amener une réaction. Chaque débouché qu'on perdait au dehors provoquait une crise, soit générale, soit partielle, au sein des foyers manufacturiers de la Grande-Bretagne. De là tantôt un chômage, tantôt une diminution de salaire, c'est-à-dire le dénûment et la faim au foyer de l'ouvrier.

Ces misères ont été décrites plus d une fois, décrites avec talent, avec sentiment, même avec un peu d'ima-

4iS ÉCONOMISTES MODERNES.

ginalion. Peut-être aurait-on dû insister davantage sur les causes, soit anciennes, soit nouvelles, qui les ont produites : c'est en dominant les faits qu'on parvient à les modifier ou à s'en défendre. Ainsi, en dehors même de cet amoindrissement du débouché extérieur qui a réagi sur le sort des artisans anglais, une circonstance peu remarquée a donné aux souffrances, dont les villes manufacturières sont le siège, une intensité et une énergie que sans cela elles n'auraient jamais eues. ?(aguère encore, et pas plus loin que 1853, rËlat ou les paroisses distribuaient, entre seize cent mille individus appartenant à la classe pauvre, une somme de huit millions cinq cent mille livres sterling, c* est-à-dire deux cent quinze millions de francs environ. En 1834, ces subsides de la bienfaisance furent brusquement amoindris : une loi frappa le paupérisme. Au secours en argent on substitua des lieux d* asile où l'indigent devait trouver ce qui est nécessaire à la vie en échange de son travail. La réforme était utile ; malheureusement elle prit un tel caractère de dureté, les maisons destinées aux travailleurs furent assujetties à un régime si austère, que le but fut dépassé. Treize cent mille indigents furent mis, du jour au lendemain, en demeure d'opter entre la discipline de Tateiier public et le dénùment dans la liberté : six cent mille subirent le joug nouveau, sept cent mille demandèrent au travail libre ce qu'ils obtenaient autrefois de la charité officielle. Si le premier

résultat de la loi fut d'épargner cent nnlUons de francs àTÉtàt et aux paroisses, en revanche il fallut que le salaire manufacturier comblât ce vide et nourrît cette population déclassée. De là ce double effet d'une irruption soudaine de nouveaux venus dans des cadres déjà pleins, et d'un avilissement de la main-d'œuvre par suite d'une offre excessive du travail. Combinée avec la diminution du débouché extérieur, cette affluence des pauvres dans la manufacture dut y apporter le principal élément d'une détresse dont on a fait de si sombres tableaux.

Quoi qu'il en soit, un enseignement a dû sortir de ces crises, c'est que la supériorité industrielle ne s'acquiert et ne se maintient qu'au prix de grandes douleurs. En Angleterre même, cette conviction pénètre dans les esprits. Sans exclure la misère, le travail isolé ne lui communiquait pas une fermentation dangereuse et ne l'aggravait pas par de continuelles intermittences. Il semble que de tous côtés on s'accorde à voir les choses ainsi. Jamais plaintes plus vives ne se tirent entendre contre les excès du régime manufacturier ; on le dépeint comme une école de débauche, comme une source d'infection morale. Les populations s'y étiolent et s'y dégradent ; on y abuse non-seulement de l'adolescence et de l'âge mûr, mais aussi de l'enfance ; on y écrase sous le poids d'un travail forcé nonseulement les hommes, mais les femmes. C'est une exploitation odieuse qui se consomme à la face du ciel.

430 ÉCONOMISTES MODEMES.

et OÙ la créature faite à Timage de Dieu descend jusqu'au rôle de la brute. A la bonne heure ; il ne reste plus alors qu'à expliquer une inconséquence singulière. Dans les pays même où cette accusation trouvait de nombreux échos, où, la plainte contre le régime industriel avait le plus d'énergie, on se donnait un mal infini pour en accroître les applications. On trouvait que la manufacture énerve, pervertit, abaisse l'homme, et l'on faisait tout pour que la manufacture absorbât chaque jour des populations plus nombreuses. Encore s'il se fût 8^gi d'industries naturelles, le danger eût été moindre; mais c'était d'une manière artificielle, à l'aide de lois prohibitives et de tarifs exagérés, empiriquement et à l'aventure, que l'on faisait naitte une foule d'industries caduques et précaires. Au lieu de s'apitoyer sur les êtres qu'opprime l'atelier, il eût été bien plus sage de les arrêter en chemin et de n'y laisser arriver que le contingent nécessaire. Pour cela, il n'y avait paà même à agir ; il suffisait de s'abstenir à propos et de ne pas vouloir tout produire ; il suffisait de remplacer le travail direct par l'échange, et de prendre l'étranger pour fournisseur là où il opère avec moins d'efforts et avec plus d'avantages. C'est la liberté en matière de commerce qui peut seule assainir l'industrie, lui rendre son équilibre et faire cesser les tristes hécatombes qui s'y succèdent. Aucun principe n'a plus de vertu, plus d'efiicacité. Rossi en a fait l'objet de deux chapitres qui sont des modèles de

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clarté, de logique et de raison. Il y a vraiment du vertige au fond de cette prétention qu'avaient naguère les peuples, même les plus éclairés, de se passer de leurs voisins tout en les mfettant à contribution, de leur fournir le plus d'objets possibles sans en rien recevoir, de fermer leurs propres frontières en demandant Taccès des autres États. Ce sont là autant de contradictions qu'expliquaient seules Fâpreté habituelle des intérêts et les terreurs puériles dont ils s'inspiraient. On avait Tair de chercher autour de soi des nations qui consentissent à être dupes, et l'on dirigeait contre elles des tarifs de douanes comme des machines de guerre. Tout cela est désastreux en pratique, insensé en théorie. S'il est une vérité démontrée, hors d'atteinte, c'est qu'un État ne perd pas nécessairement ce qu'un autre gagne, et qu'il paye toujours en produits de son sol et de son industrie les produits que lui fournissent l'industrie et le sol étrangers : d'où il suit que chacun d'eux doit s'attacher à faire ce qu'il fait bien et à bon compte, et demander aux autres ce qu'ils font mieux et à meilleur marché que lui. Cette loi si simple était cependant méconnue. De toutes parts on affichait le dessein de réglei: ses intérêts à l'exclusion de ceux des autres peuples. On prétendait se suffire en tout, on s'isolait par des blocus volontaires. L'Allemagne et la Belgique échangeaient un jour des aggravations de droits; elles se rendaient rigueur pour rigueur, blessure pour blessure. Le lendemain, c'était la France,

OU la Hollande, ou bien TAnglelerre, berceau de la prohibition. Les États ainsi régis en étaient-ils plus heureux? La prospérité y était-elle plus générale, plus soutenue? Le travail s'y maintenait-il dans une situation régulière par le seul fait qu*il se trouvait placé à Tabri de toute concurrence extérieure? Les convulsions commerciales et industrielles sont là pour répondre. En revanche, il est quelques points de l'Europe, la confédération helvétique par exemple, qui n'ont jamais pu ni voulu défendre Tactivité locale au moyen d'un cordon de douanes, ce luxe des grands empires. En ont-ils été plus mal partagés? Y a-t-on vu régner la misère qui décimait les autres foyers industriels? Les populations y étaient-elles plus chétives, les races plus dégradées? Ce régime libéral était-il la source d'une infériorité en toutes choses, et les mettait-il bien au-dessous des pays qui assuraient à leur propre production le privilège du débouché intérieur ? M. Rossi nous le dira : « La production suisse, lit-on dans son Cours % n'a pas cessé de s'accroître; Tindustrie agricole et l'industrie manlifaclurière y ont également prospéré. Sur le penchant des Alpes, à côté de la fumée pastorale des chalets, on voit s'élever les noirs et épais tourbillons de Fusine qui carde, qui file, qui tisse à la vapeur. L'Anglais, le Français, le Belge, le Saxon, rencontrent sur plus d'un marché l'indus-

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trieux Helvétien, qui, par le seul effet de son travail intelligent et de son esprit d'ordre et d'économie, parvient à lutter avec les producteurs que le privilège favorise. »

A la rigueur, on peut admettre qu'à l'origine des industries une protection a été légitime, afin de leur laisser le temps de se placer au niveau des pays les plus avancés et de fournir l'entière mesure de leur force. On doit reconnaître aussi que les intérêts créés sous l'influence d'un régime, même abusif, ont droit à tous les ménagements, et qu'une réforme ne peut être que l'œuvre des années. La science, qui est la vérité, doit savoir attendre ; elle n'a jamais désiré une victoire douloureuse aux vaincus, mais une victoire înoffensive, lente, successive. L'essentiel était que le principe fût mis au-dessus de toute atteinte, que le droit fût reconnu par ceux que les circonstances en avaient fait sortir. Quant aux applications, le temps devait y pourvoir avec persévérance, mais avec mesure. Eh bien, cetie concession, si adoucie qu'elle soit, les intérêts privilégiés l'ont repoussée longtemps . Au principe de la liberté progressive, ils ont opposé celui d'une protection étemelle. Us ne se contentaient pas d'un bail à courte durée, ils exigeaient un emphytéose. A les entendre, le marché français leur était irrévocablement aliéné, c'était leur bien ; ils ne souffraient pas qu'on y touchât. Aussi, sur quelque point que le privilège fût menacé, s'élevait-il à l'instant un

concert de voix éplorées ou furieuses qui démandaient le maintien des tarifs avec un accent déchirant ou le ton de la colère. Le gouvernement lui-nième était mis au défi d'y porter la main, et cette effervescence des intérêts allait parfois jusqu'à prendre le caractère d'une coalition de chefs d'industrie et de législateurs. Les sages avis ne manquaient pas pourtant, et M. Rossi s'exprimait là-dessus avec autant d'éloquence que de raison : a Ceux-là seuls ont besoin de privilèges, disait-il, qui manquent de courage, de prévoyance, de lumières, ou bien qui, plus rëprèhensibles encore, veulent s'enrichir à la hâte, aux dépens de n'importe qui, et demandent à la loi soudainement les gains qu'ils ne devraient faire que peu à peu, à l'aide d'un travail habile et persévérant. »

Évidemment toutes ces questions étaient graves; elles touchaient la société par mille points, elles demandaient des solutions promptes. Le rôle de l'économie politique a été d'y concourir d'une manière active, avec modération sans doute, mais avec fermeté. On voit aujourd'hui encore, et malgré le progrès des idées, des ouvriers prendre pour cri de ralliement la destruction des machines. Ces excès ne sont pas nouveaux ; l'Angleterre, berceau des découvertes mécaniques, a eu à s'en défendre, et l'expérience a suffi pour les éloigner. Les classes laborieuses ne sont pas longtemps rebelles aux conseils de la réflexion et aux inspirations de la sagesse. Mieux éclairés sur l'emploi

des machines, les ouvriers ont fini par en comprendre lulilité, et c'est avec plaisir que Ton aime à rappeler la réponse d'un tisserand écossais, Joseph Fauster, devant une commission d'enquête. Après avoir déclaré que le travsûl mécanique ruinait sans retour le travail à la main, et que son salaire était descendu d'une livre sterling par semaine à sept shillings, Faus- 1er ajouta : « Les tisserands de Glasgow savent que les machines doivent continuer à marcher, qu'il est impossible de les arrêter ; ils savent aussi que tout ce qui est instrument, outil d'agriculture ou de manufacture, est une force mécanique ; en d'autres termes, une machine ; que tout ce qui est au delà des dents et des ongles est une machine. Il n'y a qu'à s'y résigner. En parlant ainsi, j'exprime l'opinion de la majorité de mes confrères. »

Ajoutons que des découvertes aussi décisives, aussi révolutionnaires que celles de la vapeur et de ses applications, ne se renouvellent qu'à de longs intervalles et ne peuvent être considérées que comme des fails accidentels dans le cours des siècles. Après un élan pareil, ordinairement le génie humain se repose, et à ce point de vue notre époque, pleine de surprises, se détache des temps réguliers. Les douleurs de l'enfantement pèsent sur nous ; notre génération souiTre pour les générations qui vont suivre ; mais ces douleurs sont glorieuses comme celles de la fécondité ; elles en ont le charme et les angoisses. Il en est ainsi pour ia

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liberté industrielle et commerciale, dont les écarts seuls nous frappent, et pour cette colonisation algérienne, pleine de sacrifices si méritoires. Partout nous préparons l'avenir en vaillants pionniers : ici, jaloux de laisser dans nos institutions et dans nos lois les germes d'une émancipation féconde; là, sut* le sol de l'Afrique, l'empreinte de notre nationalité. Faut-il se rebuter parce que la besogne est rude, la plainte vive, le sol ingrat ? Faut-il retourner sur nos pas à la vue des difficultés qui nous attendent encore, renoncer à assainir ce qui est insalubre, à fertiliser ce qui est stérile? Suffira-t-il de quelques mécomptes pour nous faire abandonner et les conquêtes de principes et les conquêtes de territoire?

Il est des personnes que les maux du temps découragent, et qui volontiers les imputeraient à un affranchissement trop précoce du travail. Les souffrances de l'artisan au sein de l'atelier, les violences des coalitions, l'abus des forces humaines, les fluctuations du salaire, les brusques déclassements opérés par l'em^ ploi des machines, les écarts de la concurrence, l'audace des sophistications, tous ces symptômes, et d'autres encore, leur rendent la liberté de plus en plus suspecte, et, pour échapper à ces inconvénients, ils ne sont pas éloignés de se réfugier dans l'arbitraire ou de se livrer à l'empirisme. C'est un sentiment qu'il faut combattre avec les armes de la raison, et l'économie politique a pour principal devoir de maintenir

le travail dans les voies où notre Révolution Ta fait entrer. L'avenir n'est pas du côté de la servitude, et encore moins du côté de Futopie. Il e$t dans un exercice plus régulier de droits désormais acquis, dans un esprit d'ordre et de prévoyance qui se développe de * plus en plus, dans le respect mutuel des intérêts et des. personnes, dans l'équilibre des modes d'activité, dans l'emploi mieux réparti des forces et des facultés sociales, toutes choâes qui doivent nécessairement naître d'une longue pratique de la liberté et des leçons quelquefois sévères de l'expérience. En industrie comme en politique, on passera de l'abus à l'usage, on se dégoûtera des agitations stériles; la fièvre des intérêts se calmera comme s'est calmée la fièvre des petites ambitions. Il y aura toujours des douleurs; quel régime ici-bas en est exempt? Mais peu à peu, les mœurs aidant, on verra s'accrottre la somme du bien et diminuer celle du mal, sans qu'il soit nécessaire de recourir pour cela à une organisation arbitraire ou d'entrer dans le pays des rêves.

Sans doute l'économie politique ne repousse aucun des moyens de détail qui peuvent rendre le régime des intérêts moins pesant à l'ouvrier, fonder sa sécurité et préparer son bien-être. Toutes les institutions de prévoyance, tout ce qui tend à répandre dans les classes laborieuses des sentiments d'ordre et de solidarité, tout cela, la science l'accepte, le défend, le propage : elle ne veut rester étrangère à aucune idée mo-

raie, à aucune inspiration généreuse; mais il lui est impossible de s'abuser sur les effets nécessairement restreints de ces combinaisons. Toutes, elles se fondent sur Tépargne, et l'épargne est une vertu facultative, quand elle est possible : il n'y a donc rien de général à en attendre. La rendra-t-on obligatoire? U faudrait pour cela que le salaire fût plus que suffisant, ce qui n'est pas la règle, mais l'exception. Ira-t-on alors jusqu'à se placer entre l'ouvrier et l'entrepreneur, et à imposer à celui-ci un taux déterminé pour le salaire, soit tout autre charge accessoire au profit du salarié? C'est faire d'un contrat libre un contrat forcé et frapper la production en même temps que le producteur. Il est difficile d'échapper à ce cercle vicieux. Avec Rossi, avec les véritables économistes, il faut chercher ailleurs un remède plus général et plus efficace. Parmi les maux qui afQigent le monde industriel, il en est beaucoup qui dérivent de la situation fausse, précaire, factice, que nos lois avaient faite aux intérêts. Ces lois multipliaient sur tous les points les existences artificielles aux dépens des existences naturelles, et il en résultait des embarras et des lésions dont la main-d'œuvre se ressentait. Au lieu de laisser les industries se distribuer d'elles-mêmes selon le vœu de la nature et l'aptitude des populations, au lieu de les maintenir dans un jeu uniforme où elles engageraient seulement le nombre d'hommes qu'elles peuvent nourrir, on ne semblait pas avoir d'autre souci

que de les faire éclore par artifice, et de leur imprimer ensuite, à coups de tarifs, des fluctuations qui troublaient leur économie et déclassaient les travailleurs, C'est ainsi que l'activité du pays ne marchait que par accès, tantôt frappée de langueur, tantôt animée d'une énergie fébrile. Ce régime funeste, dangereux, la science économique en a poursuivi la condamnation. L'un de ses titres sera de Favoir atténué avant de Fabolir. M. Rossi avait tracé le chemin avec une autorité irrésistible. Il ne s'agit plus que d'insister sur quelques grands principes à Tempire desquels le monde ne saurait plus longtemps se dérober. Surtout plus de querelles dans le champ des idées abstraites ; rien qui puisse lasser l'attention, causer des vertiges à l'intelligence. L'économie politique ne doit plus livrer de combats hors du terrain des réalités^. Adam Smith, qui étaif un grand esprit, a voulu en faire une science expérimentale; c'est une malheureuse dévialion que de lui donner des allures trop spéculatives.

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