‹ Ecpivains et SoldatsChapitre 12 sur 14 · I IO · texte numérisé non relu

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Mgr Freppel ne le cherche pas dans les excès et les crimes de 1793. C'est en 1789, qu'en renonçant à la notion de peuple chrétien pour appliquer à Tordre civil, politique et social, le rationalisme déiste ou athée, ses représentants ont donné au monde le lamentable spectacle d'une apostasie nationale jusqu'alors sans exemple dans les pays catholiques. C'est en 1789 qu'a été accompli, dans l'ordre social, un véritable déicide, analogue à celui que le peuple juif avait commis, dix-sept siècles auparavant, sur la personne de l' Homme-Dieu.

Faut-il s'étonner dès lors si la Révolution française a fini par soulever contre elle toute l'Europe chrétienne ; si, plus l'on s'éloigne de 1789, moins les nations européennes se montrent disposées à sacrifier leurs traditions- pour la raison pure, et à faire de l'athéisme la base de leur état social ?

On reconnaît que cela est fâcheux sans doute, mais que ce malheur, si c'en est un, n'est rien auprès des immenses bienfaits de la Révolution qui nous a dotés de la liberté et de l'égalité. Mgr Freppel, qui ne se paie pas de mots, réduit à sa juste valeur, cette affirmation menteuse. Non seulement la Révolution n'a pas réagi comme on le demandait avant 1789, contre la centralisa-

tion des pouvoirs, déjà excessive sous l'a régime ; mais elle l'a poussée à ses dernières limites. Elle a fait revivre la théorie païenne de l'omnipotence de l'Etat incarnée dans une majorité numérique, au mépris de toutes les libertés provinciales ou municipales. Entre l'Etat et l'individu, elle ne connaît ni corps autonomes ni organismes intermédiaires, ni associations indépendantes. Toute collectivité civile ou politique devient un mineur incapable de se r lui-même et perpétuellement placé sous la tutelle de l'Etat, qui ne lui permet ni de dépenser un centime, ni de déplacer une pierre d'un édifice public sans son autorisation ou contre sa volonté. 1789 a fait litière de toutes les libertés locales. Et il en est des libertés individuelles comme des libertés provinciales, départementales et municipales. Le mouvement révolutionnaire de 178g en a été la négation pure et simple au profit d'une majorité qui absorbe en elle tous les pouvoirs et s'impose aux consciences souverainement sous te nom de volonté générale. Le despotisme d'Etat aux mains d'un seul homme ou d'une assemblée, voilà son premier et dernier mot.

Mais, après tout, nous faisons bon marché de la liberté en France, pourvu qu'on nous donne

F Egalité. Certes, la Révolution a battu en brèche les supériorités sociales, et c'est de cela surtout qu'on lui sait gré. Mais qu'est-il arrivé ? L'envie s'attaque à tout ce qui dépasse le niveau des conditions ordinaires. En faisant de l'égalité à outrance, la Révolution a sinon tué, du moins considérablement affaibli cette grande chose qui s'appelle le respect, et sans laquelle ni la famille ni l'Etat ne peuvent prospérer, puisque aussi bien tout ordre social implique une idée de hiérarchie et se compose nécessairement d'éléments subordonnés les uns aux autres et coordonnés entre eux. N'est-ce pas d'ailleurs à cette passion de l'égalité que nous sommes redevables du suffrage universel direct et sans contrepoids, de ce système où le nombre seul, opérant par sa vertu arithmétique et en dehors de toute autre considération, devient la loi suprême du pays ; ou ni le talent ,ni la fortune, ni l'intelligence, ni la moralité n'entrent pour rien dans un calcul qui se réduit à une simple addition de voix ; où le suffrage d'un individu sachant à peine lire et écrire, ou recueilli dans un dépôt de mendicité, pèse d'un même poids dans la balance des destinées nationales que celui d'un homme d'Etat rompu aux affaires par une longue expérience ?

Reste le troisième terme de la formule : la Fraternité. La Révolution française et la fraternité : quel accouplement de mots qui hurlent entre eux ! Sans parler des horreurs de 1792, de 1793 et de 1794, des journées de juin 1848, des massacres de la Commune de 1871, est-ce que la France telle que la Révolution Ta faite, n'est pas déchirée par la haine des partis, divisée en fractions irréductibles ? La Révolution française a partagé la nation en autant de camps ennemis qu'il

y a de compétitions au pouvoir. Nous lui devons d'avoir vu des partis se poursuivant de haines mortelles jusqu'à se mettre hors la loi et s'envoyer à l'échafaud ; d'avoir vu la guerre civile dans les esprits, quand elle n'était pas dans les rues, d'avoir assisté et d'être menacés d'assister encore à des luttes fratricides, où ceux qui versent le sang ont à la bouche le nom de Fraternité ! Rendons cette justice à nos modernes communistes. Ils n'invoquent plus guère la fraternité comme le faisaient leurs pères de 1848, mais ils ne se font pas faute de mettre à profit contre le droit de propriété l'argument formidable que leur fournit la confiscation des biens de l'Eglise et de la noblesse par la Révolution française. En attendant la confiscation, dès aujourd'hui la

— impropriété en France subit une crise dont il est impossible de se dissimuler la gravité, et qui est due surtout à l'exagération de l'idée de l'Etat, tel que le conçoit la Révolution. Du moment que l'Etat, se substituant à l'initiative particulière, l'entravant de mille manières et l'étouffant même, se mêle de tout faire, crée tout, organise tout, gouverne tout, il lui faut absolument, pour suffire à tant de charges, pressurer la fortune individuelle ; et comme en définitive tout part de la propriété foncière et que tout y revient parce qu'elle est le gage de la fortune publique, c'est elle qui porte le poids de tout le système. Un fait reste certain, en tout cas, c'est que le socialisme est en germe dans la Révolution française : si ses théories produisent un jour leurs fruits, la faute en aura été tout d'abord à l'Assemblée constituante de 1789.

Si la Révolution a ébranlé la propriété, elle n'a rien fait pour améliorer la condition des classes laborieuses. Elle a détruit, sans y rien substituer, les corporations ouvrières ; elle n'a pas su donner à la liberté du travail, dans la liberté d'association, un correctif et un complément indispensables ; elle a créé l'antagonisme du capital et du travail, et chaque fois qu'il est question de remé-

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dier à un état de choses si lamentable, on est oblige de remonter le courant de la Révolution, pour reprendre une à une les œuvres qu'elles a détruites, et pour corriger ies erreurs de son symbole économique et social.

La Révolution française el l'instruction...

ce chapitre, le député du Finistère s'est peut-être montré plus charitable que de raison à l'endroit de ses collègues. Pour faire toucher du doigt l'immense supériorité, au point de vue de l'instruction des hommes de 1789 sur ceux de 1889, il lui aurait suffi de mettre en regard de l'Assemblée constituante, qui s'est si gravement trompée, mais où il y avait, sur tous les bancs, des hommes, d'un si grand talent, de mettre i Chambre des députés de janvier 1889, la Chambre panamiste, où l'on ne trouvait même plus de borgnes, ce pauvre Gambetta étant mort depuis longtemps, de la mort que l'on sait ! Mgr Freppel s'est borné à rappeler qu'avant 1789, en matière d'instruction, la France n'avait pas de rivale dans le monde, tandis que, à l'heure présente, elle n'est supérieure, sous ce rapport, à aucun des grands états de l'Europe. Ce qui appartient ici en propre à la Révolution française, c'i ception absolument fausse, celle de l'Etat ensei-

gnant, du monopole et de la centralisation universitaire.

L'une des plaies les plus vives et les plus profondes de notre temps, c'est le militarisme, c'est le système de la nation armée, système contre nature, dans lequel il est impossible de ne pas voir un recul de la civilisation européenne.

Avant 1789, les charges militaires ne pesaient que sur une faible quantité d'hommes, et le reste de la population était entièrement exonéré d'un service, le plus pénible de tous, ce qui n'empêchait pas la France d'être la première nation militaire de l'Europe. C'est la Révolution qui, en donnant le signal des armements universels, a forcé tous les peuples de se plier au même système. Et voilà qu'aujourd'hui le militarisme, dont nous lui sommes redevables, s'est retourné contre nous et constitue pour l'avenir de notre pays la plus redoutable des menaces.

Les points que j'ai dû me borner à indiquer ici très sommairement sont développés dans l'ouvrage de Mgr Freppel avec une vigueur de logique au-dessus de tout éloge. Point de phrases, point de déclamations, dans un sujet où la tentation est forte cependant de hausser le ton et de forcer la note. Tout est simple, sobre, contenu,

d'un raisonnement serré et qui ne donne point prise. C'est l'œuvre d'un maître dialecticien ; disons le mot, c'est un chef-d'œuvre.

Quel nouveau chapitre, quel admirable épilogue Mgr Freppel aurait pu ajouter à son écrit, s'il lui avait été donné de vivre jusqu'à aujourd'hui ! Quelle confirmation éclatante ses jugements ne reçoivent-ils pas des scandales, des turpitudes et des hontes de l'heure présente !

Je n'ai parlé que d'un seul des écrits de l'illustre Evêque d'Angers. Son œuvre complète est l'une des plus considérables de notre siècle, aussi bien par l'étendue que par le talent. Elle ne comprend pas moins de trente volumes : onze volumes d' Œuvres pastorales et oratoires ; neuf volumes à* Œuvres polémiques ; dix volumes sur les Pères des trois premiers siècles. A ces trente volumes, d'autres encore viendront s'ajouter. Trois volumes nouveaux ont paru ces jours-ci. Ses amis, les confidents de ses dernières pensées, le§

fidèles gardiens de sa mémoire, ne pouvaient, à l'occasion du premier anniversaire de sa mort, déposer sur sa tombe une plus belle couronne.

En 1850, un grave débat s'était ouvert, sur la question du traditionalisme, entre M. Bonnetty, directeur des Annales de philosophie chrétienne, et M. l'abbé Maret, professeur de dogme à la Sorbonne. L'abbé Freppel, alors âgé de vingtdeux ans, et professeur d'histoire au Petit-Séminaire de Strasbourg, intervint tout à coup en faveur de M. Maret. Il lança deux lettres, que les Annales insérèrent en les criblant de notes ; la troisième ne fut pas publiée, sous prétexte que plusieurs questions posées par M. Bonnetty étaient demeurées sans réponse. Ce coup d'essai, où se révélaient déjà quelques-unes des qualités du vaillant lutteur, attira sur lui l'attention, et il se vit confier aussitôt, à l'Ecole des Carmes, la chaire de philosophie autour de laquelle des élèves distingués purent suivre avec profit les leçons d'un maître plus jeune qu'eux. Un pareil enseignement convenait à cet esprit lucide et vigoureux, qui aimait les grands horizons, les idées générales, les vastes synthèses, et pour lequel la logique forgea toujours des armes si fortement trempées. Ce ne fut donc pas sans regret qu'au

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bout d'un an, obéissant à la voix de son évêque Mgr Rœss, il retourna en Alsace. Mais Paris le rappela bientôt. Chapelain de S a in te- Geneviève, il fit pendant trois ans à la jeunesse des conférences très remarquées. A la fin de 1855, il paraissait en Sorbonne, où il occupa jusqu'en 186g, la chaire d'éloquence sacrée. Le recueil de ses leçons, publié par ses soins, forme dix volumes. Il y manquait pourtant le commencement et la fin du cours. C'est cette lacune que comblent les trois volumes récemment parus.

Le premier renferme les sept leçons du cours de 1868-1869 sur Commodien, Arnobe et Lactance.

L'abbé Freppel dut interrompre ce cours au mois de février 1869, lorsqu'il fut choisi par le Pape comme consulteur pour le futur concile du Vatican. Sa nomination à l'évêché d'Angers (27 décembre 1869) ne lui permit pas de remonter dans sa chaire de Sorbonne.

Aux leçons sur Commodien, Arnobe et Lactance, les éditeurs ont joint une Etude critique sur les Lettres pascales de saint Athanase et une autre sur la Mystique chrétienne de Gœrres, le cours de philosophie fait à l'Ecole des Carmes en 1850-1851, et les deux lettres à M. Bonnetty sur le Traditionalisme.

Les deux autres volumes nous donnent les premières leçons de l'abbé Freppel, celles de 1855 1856 et de 1856-1857. Elles traitent de Bossuet et V Eloquence sacrée au XVII e siècle. En inaugurant son cours de Sorbonne, au mois de décembre 1855, le professeur n'avait pas cru devoir aborder sur-le-champ les origines chrétiennes. Il pensait avec raison, que les Clémentines ou les Préceptes d'Hermas seraient un début trop sévère, et qu'il fallait, pour commencer, un programme plus attrayant et des matières mieux appréciées de tous. Bossuet lui parut une meilleure enseigne. Le fait est que la chaire d'éloquence sacrée ne tarda pas à devenir l'objet des sympathies générales ; on accourait en foule aux leçons du mardi. Au bout de deux ans, l'abbé Freppel avait une clientèle attitrée ; il se crut alors assez sûr du public pour l'entraîner au berceau de l'Eglise, et lui faire goûter une autre littérature que beaucoup ne connaissaient qu'à travers leurs préjugés. Dès la rentrée de novembre 1857, ^ commença ses leçons sur les Pères apostoliques. A ce moment, il était loin d'en avoir fini avec les orateurs du xvn e siècle ; il n'avait même pas encore tout dit' sur Bossuet. Mais il était jeune; il p' avait pas encore trente ans, Il se dit qu'en des-

cendant lentement le cours des siècles chrétiens, il retrouverait un jour sur sa route Bossuet, Bourdaloue, Massillon. Il remit donc à d'autres temps l'achèvement de son ouvrage. Les loisirs sur lesquels il comptait ne devaient pas venir.

Bien qu'il n'ait pas été donné à l'auteur de compléter son œuvre, de remplir jusqu'au bout le vaste plan qu'il avait tracé, ces deux volumes n'en forment pas moins un livre de premier ordre, égal, sinon supérieur aux leçons de Villemain sur la Littérature au moyen âge ou sur la Littérature au XVIII e siècle.

Les éditeurs de Mgr Freppel paraissent regretter qu'il n'ait pu revoir son ouvrage, resserrer quelques développements, émonder quelques branches. Je ne saurais m' associer à ce regret. La jeunesse est une si belle chose, et si rare dans les livres, que ses défauts mêmes ont un charme que rien ne remplace. On s'y abandonne ici d'autant plus volontiers que l'on se trouve en présence d'un de ces jeunes hommes qui, dans leur printemps, possèdent déjà un fonds si solide, tant de sève et de force, que l'on peut dire d'eux avec assurance :

Et les fruits passeront les promesses des fleurs,

Nul ne lira ces deux volumes sans éprouver à son tour les sentiments que ressentaient ses auditeurs, ceux à qui il disait un jour : « Il nous arrive ce qui arrive tous les jours au voyageur explorant une belle contrée : à mesure qu'il avance, de nouveaux points de vue se dessinent, de nouveaux horizons s'ouvrent devant lui, de nouvelles perspectives l'attendent ; et, à moins d'être limité par le temps, il se voit à chaque instant obligé de ralentir le pas. Quant à nous, nous ne sommes pas limités par le temps, rien ne nous presse ; nous marcherons un peu moins vite, mais nous n'en verrons que plus. Nous avançons à petites journées vers le dix-septième siècle, sûrs que nous sommes d'atteindre au terme sans trop nous hâter. Pour moi, je n'en éprouve pas le besoin, et je vois, Messieurs, à l'attention dont vous voulez bien m'honorer, que vous n'êtes pas plus pressés que moi (4). »

Mais plus encore que l'orateur ou le publiciste, c'est l'homme même qui est surtout présent à ma

(4) Bossuet et V Eloquence sacrée au XVII e siècle, t. II, p. 186, XX Ve leçon.

pensée, en ce jour, et puisque j'ai eu l'honneur de l'approcher, en de rares mais inoubliables circonstances, mes lecteurs me pardonneront de rapporter ici, à ce sujet, quelques souvenirs personnels.

Tous les lecteurs de Louis Veuillot connaissent le Pouliguen ou i petit port de mer ensablé », qu'il a chanté dans ses vers et dont il parle si souvent dans ses lettres. C'est un gros village (au Pouliguen, on dit la Ville, mais j'espère qu'on ne m'y lira pas), situé au fond d'une jolie baie-(on la compare là-bas à la baie de Naples !) que bordent, à gauche, de vastes dunes de sable plantées de pins, à droite de hauts rochers qui vont jusqu'à la grande côte du Croisic. Derrière s'étendent les salines de Saille et du bourg de Batz et s'étagent les coteaux que couronnent les vieilles murailles de Guérande. Le lieu est charmant, austère et doux, sauvage et riant. Les baigneurs étaient rares, il y a vingt ans, dans cette petite station balnéaire, mais la qualité y compensait largement la quantité, puisqu'on y pouvait rencontrer, avec Louis Veuillot, Mgr Freppel, le Nonce, Mgr Chigi, et, les réunissant à sa table, le plus aimable, le plus lettré, le plus poli des gentilhommes, ■ — si poli que Louis Veuillot di-

sait de lui : « Cet homme, en vérité, sortira du cercueil pour donner une carte de visite. »

C'est là que j'ai vu, pour la première fois, l'illustre évoque d'Angers, l'année précisément où Louis Veuillot écrivait, du Pouliguen, à sa sœur :

« Mes écritures publiques m'ont empêché de t' annoncer l'arrivée, hier, de l'évêque d'Angers, avec deux secrétaires, le curé de Cholet et le P. Lavigne. Il vient, dit-il, passer avec moi le temps que je devais, selon lui, passer avec lui, et nous partons ensemble vendredi matin... En •attendant, il me secoue ferme et veille à ce que je ne meure pas de faim. Nous allons tout à l'heure déjeuner dans les grottes. Un déjeuner d'abbés dans les grottes ! Il y a du changement. Ce soir, ils dînent tous en Esgrigny.

« Tu ne saurais, avec toute ton imagination, te figurer notre cher prélat en présence de la mer. Il ne se contente pas de rester sur les bords ; il se précipite sur les escarpements les plus rapides et court sur les rochers, suivi de près par son secrétaire, tandis que le P. Lavigne et moi, du haut de la falaise, nous lui crions en vain : Casse-cou !

« Il a bien voulu escalader le Lion (i), entouré

(i) Un magnifique rocher, que la mer entoure complètement à marée haute et qui a la forme d'un lion couché sur le sable,

d'eau ! Si nous avions une tempête, je tremblerais pour son chapeau et même pour son petit corps. Il est d'ailleurs gai et charmant, et jusqu'au cou pour le moins dans la bonne doctrine (i). »

Le Pouliguen en ce temps-là était une plage idéale ; un lac et l'Océan, un bois, de beaux arbres, de superbes rochers, des grottes de sable fin, et pas l'ombre d'un casino! A peine, sur la plage une baraque en planches que son propriétaire décorait du nom de Café de V Océan. Mais à un demi-kilomètre sur le chemin qui conduit à la grande côte, c'était mieux encore : un petit hameau, deux ou trois fermes, des prés, des champs, une vieille chapelle du XV e siècle, dédiée à saint Julien, basse, trapue, faite pour résister aux vents de mer. Tout à côté de la chapelle, il y avait un ancien logis, une maison de maître, avec un jardin français terminé par une terrasse dont les vagues battaient le mur et d'où l'on découvrait un horizon magnifique. La maison était à vendre. Mgr Freppel l'acheta. Elle était grande, mais pas assez pour ce qu'il voulait en faire. Il la fit ex-

(i) Correspondance de Louis Veuillot, t. III, p. 162. — • Lettre du 18 septembre 1872.

hausser d'un étage, élargit et transforma le jardin, développa la terrasse ; et quand tout fut prêt pour y recevoir de nombreux hôtes, il plaça la maison sous le patronage de saint René, et l'ouvrit aux prêtres de son diocèse et à tous les prêtres de France, désireux de passer au bord de la mer quelques semaines de vacances. En même temps, la chapelle de Saint-Julien avait été restaurée, enrichie de vitraux, ornée avec goût. Tous les ans, depuis lors, pendant les mois d'août et de septembre, la villa Saint-René est pleine d'hôtes empressés et joyeux. Comme elle n'avait pas tardé à devenir insuffisante, Mgr Freppel acheta bientôt une autre maison située dans le voisinage, au milieu des champs, en possession, elle aussi, d'un vaste jardin. Cette nouvelle villa reçut également un nom angevin et s'appela Saint-Maurille. Le succès fut tel que chaque année SainUMaurille et Saint-René sont obligés de refuser des pensionnaires, et que, sur ce coin de terre béni, fleurissent la paix, la joie et la piété. Sans doute, quand il créait pour les prêtres ce doux et riant asile, cette maison de vacances, Mgr Freppel espérait venir s'y reposer un peu tous les ans. Il y a, à Saint- René, « la Chambre de FEvêque ». Mais l'évêque n'y venait guère. Ce

vaillant lutteur, ce travailleur infatigable, connaissait pas le repos. Un jour, un de mes amis, professeur en son Université, (et pourquoi ne le nommerai-je pas ? c'était René Bazin, l'auteur de la Tache d'encre et des Noettel), alla lui rendre visite à la fin de l'année scolaire ; il lui annonça qu'il allait passer deux mois au bord de la mer, dans un petit village des Côtes -du- Nord. « Ah ! oui, lui dit Mgr Freppel, vous êtes de ceux qui prennent des vacances. Moi, depuis que je suis sorti du grand séminaire, j'ai pris vingt jours de vacances. » De loin en loin, il reparaissait à Saint- René, mais jamais pour plus de deux ou trois jours. Seulement, pendant ses courtes échappées, il fatiguait tout le monde par ses marches rapides, organisant des parties de pêche, courant sur les rochers, et comme aux jours lointains où il était avec Louis Veuillot « escaladant le lion ! I Nous avions à peine le temps d'apprendre qu'il était arrivé, de nous promener une heure avec lui sous les arbres de son jardin ou sur les rochers de Penchâteau ; le lendemain il était parti. L'année dernière, au mois de septembre, on annonça sa venue ; le jour était fixé ; nous nous rendîmes à la gare pour le recevoir. Il ne vint pas ; le préfet venait de laïciser une des écoles de sa ville

épiscopale ; il restait à Angers pour défendre son école, pour combattre une fois encore, jusqu'au jour prochain où il tomberait, les armes à la main, épuisé, mais non vaincu.

Mgr Freppel restera Tune des plus grandes figures de notre temps. Si profonds qu'aient été les regrets excités par sa mort, je crois que beaucoup parmi nous n'ont pas apprécié dans toute son étendue la perte irréparable que nous venions de faire. Si éclatante que fût la réputation de l'Evêque d'Angers, elle était bien au-dessous de son mérite.

Professeur en Sorbonne durant quatorze années, il a été très supérieur aux maîtres les plus éminents de la Faculté des lettres. Tel d'entre eux arrivait sans peine à l'Académie avec des leçons que laissaient bien loin derrière elles les leçons de l'abbé Freppel. Mais il faisait son cours à la Faculté de théologie, il parlait sur les apologistes chrétiens aux premiers siècles de l'Eglise,

sur saint Irénée, Origèrie ou Tertullien ; les dames préféraient M. Caro. Evêque, il écrivait des mandements de carême et prononçait des sermons ou des oraisons funèbres ; mais Ton sait du reste que nous ne sommes plus au temps où M" 6 de Sévigné se faisait une fête d'aller entendre Mascaron ou Bourdaloue. Député, enfin, il s'est dépensé sans compter à la tribune ; mais il parlait dans une Chambre où tout est abaissé, la majorité, l'opposition, les ministres, devant un auditoire qui a perdu le goût du beau, le sentiment du vrai et jusqu'au sens de l'honnêteté.

Il n'en demeure pas moins que Tévêque d'Angers était doué de talents extraordinaires qu'il fut vraiment un homme complet, chose rare en tous les temps.

Un bon juge, et qui n'était pas suspect de faiblesse à son endroit, ayant eu avec lui plus d'un différend, M. le comte de Falloux, rendit un jour de lui devant moi un témoignage que je tiens à rappeler.

Lors de l'inauguration dans la cathédrale de Nantes du monument élevé au général de Lamoricière, Mgr Freppel vint prononcer l'oraison funèbre du général. M. de Falloux, président de la commission du monument, était venu à Nan-

tes, de son côté, mais il n'avait pas assisté au discours de l'évêque.

Le soir, il me fit l'honneur de venir chez moi, où j'avais réuni quelques amis. Nous lui demandâmes ce qu'il pensait du talent de Mgr Freppel. Voici quelle fut sa réponse : « J'ai connu depuis quarante ans dans les Chambres, à l'Académie, au ministère, dans le monde, les hommes les plus éminents de notre époque, les Guizot, les Villemain, les Berryer, les Thiers, les Cousin, les Tocqueville, les Broglie et vingt autres. Plus d'une fois je me suis amusé à imaginer une sorte de « concours général », où tous ces hommes, après une courte préparation, composeraient ensemble sur des sujets donnés, et dans les genres les plus divers, philosophie, théologie, littérature, géographie, histoire, etc. Il est pour moi hors de doute que celui qui enlèverait le plus de prix et d'accessits, qui en aurait dans toutes les parties sans exception et qui, dans plusieurs, serait le premier, — celui qui serait le principal lauréat dece grand concours, ce serait Mgr Freppel. »

Je n'ajouterai rien à cette appréciation de l'Evêque d'Angers par M. de Falloux.

Décembre 1892.

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