ERNEST LELIEVRE ET LES FONDATIONS DES PETITES
SŒURS DES PAUVRES l'i
Vers la fin de janvier 1852, comme j'entrais, rue de Tournon, dans le cabinet de M. Bosviel, avocat à la Cour de cassation, chez lequel je travaillais depuis quelques mois, la première parole de l'aimable et brillant jurisconsulte fut celle-ci : « Eh ! bien, vous ne verrez plus Lelièvre ; il est en Italie. — Mais il y était déjà allé en 1847. — Oui, mais il s'agissait alors d'un voyage d'agrément. Aujourd'hui, c'est autre chose, il vient d'entrer an séminaire, à Rome : il veut être prêtre, 11
La nouvelle ne laissa pas de me surprendre.
(]) Ernest Lelièvre et les ft-miulions des Petites Steurs dts pauvres (i&2(i-if!&g), par Mgr Baunard, recteur des Facultés catholiques de Lille. Un volume in-8°, librairie veuve Ch. Poussielgui-, rue Cassette, 1905.
Plus âgé que moi de quelques années, Ernest Lelièvre avait été reçu docteur en droit le 3 décembre 1851, le lendemain du coup d'Etat. L'un des secrétaires de M. Bosviel, et de beaucoup le plus fort de tous, il se proposait d'être un jour, lui aussi, avocat à la Cour de cassation et au Conseil d'Etat. Très instruit, très lettré, il unissait au charme de l'esprit et du savoir les agréments de la personne et du visage. De taille élancée, de figure fine, très soigné dans sa mise, très aristocratique de tenue et de ton, réputé tel et voulant l'être, il joignait aux manières de l'homme du monde la gaieté, l'humour, l'entrain, la vivacité. Avec cela, généreux, libéral, obligeant jusqu'à l'imprudence : celui à qui les autres s'adressent pour emprunter. Ce phénix des étudiants était pieux en un temps où on ne l'était guère au quartier latin. Fréquentant chez Frédéric Ozanam et chez Louis Veuillot, il était secrétaire d'une réunion d'ouvriers, et, comme membre des conférences de Saint- Vincent de Paul, il visitait les pauvres de la paroisse de Saint-Nicolas des Champs, une des plus misérables de Paris. Entre temps, il écrivait une Histoire d'Angleterre (il savait admirablement l'anglais sans préjudice de l'italien et de l'espagnol), et son travail formait déjà une
ébauche volumineuse d'environ 1,500 pages. Aije dit qu'il appartenait à l'une des meilleures familles du nord de la France et qu'il était extrêmement riche ? Certes, pour aucun de ses camarades de l'Ecole de droit, l'avenir ne s'annonçait plus brillant, plus rempli de promesses et de légitimes espérances. Cet avenir, il ne Tapas manqué. Allant bien au delà de tout ce que pouvaient rêver pour lui ses amis les plus chers, il a fait fructifier au centuple les dons qu'il avait reçus de Dieu : il est devenu un héros et un saint.
Ce serviteur des pauvres est né dans un des plus riches hôtels de Valenciennes. Sa famille, une des premières de cette ville, avait acquis cette situation d'honneur et de fortune dans l'industrie des tissus et dans l'exploitation des mines du voisinage. C'est à son père qu'est due, pour une bonne part, la fondation de la Société des Forges et Hauts fourneaux d'Anzin et de Denain,
M. Lelièvre, né à Amsterdam, pendant l'émigration, avait épousé, en 1824, Adèle- Augustine- Clotilde Bernard-Beaussier, de cette dynastie industrielle des Bernard, qui remplit la région du nord de son nom et de ses œuvres. C'est de ce mariage que, le 13 avril 1826, naquit un premier fils, Ernest, et, quatre ans après, un second fils, Albert, que son aîné devait beaucoup aimer et bientôt beaucoup pleurer (2).
En 1838, pour se rapprocher de la famille de sa femme, M. Lelièvre acheta le château de Loos, près Lille, construction classique du dix-huitième siècle, avec jardins, parc anglais, pelouses, cours d'eau, bassins, avenues, grandes futaies, comprenant ensemble une vingtaine d'hectares, qui en font une vraie résidence de campagne aux abords d'une grande ville.
Ne voulant pas se séparer de ses fils, il leur donna un maître, dont lui-même fit son ami, et qui en était digne. M. Jean-Baptiste Despierre était un homme de petite taille et d'apparence chétive, mais d'une riche instruction, d'une religion profonde, d'un jugement et d'une sagesse qui faisaient de lui le conseil et l'homme d'affai-
(2) Albert Lelièvre mourut à dix-neuf ans, à Montpellier, le 25 mars 1849.
res de la famille entière. Après son père et son oncle, M. Kolb-Bemard, Ernest n'eut pas de confident plus sûr, de guide plus éclairé que ce précepteur et instituteur unique, directeur inappréciable encore plus que professeur accompli, à qui plus tard le jeune homme écrira de Paris, parlant d'un autre maître:" Je ne l'aimerai qu'autant qu'il vous ressemblera ».
On était, au château de Loos, ardemment royaliste. M. Despierre fulminait contre 8g et excommuniait en masse l'Université, qu'il accusait de tous les malheurs de la France. Le grand-père renchérissait sur le précepteur « Mon grand-père, écrivait Ernest longtemps après, nous contait souvent les horreurs de 93 ; le massacre des Suisses, la tète de la princesse de Lamballe traînée dans le ruisseau, les Carmes, l'Abbaye, la série de forfaits qui se terminaient à l'emprisonnement de Servan (l) et à son propre départ de Paris. Il partit avec un laisser- passer signé de Danton et de Robespierre. Il connaissait cet homme ; il avait vu Marat : « Leur esprit n'est pas mort. Les Jacobins sont encore tout autour de nous ; ils « préparent leurs coups I » C'est ce qu'il disait.
[1) Ministre de la guerre en 1792.
Nous en frémissions d'épouvante. » — Le bonhomme avait- il donc si grand tort de parler ainsi?
Ce fut principalement en vue de l'éducation de ses fils qu'au mois de juin 1839, M. Lelièvre (il était veuf depuis 1837) se remaria à M lle Elisabeth Bernard-Beaussier, sœur de sa première femme, assuré que dans cette tante ses deux fils retrouveraient leur mère. Il y avait place, dans ce grand château de Loos, pour les rendez- vous de famille. Les premières lettres d'Ernest célèbrent la bruyante gaieté de ces fêtes d'enfants, cousins et cousines, voisins et voisines, accourus de Lille, de Cambrai, de Valenciennes, les Lelièvre, les Delloye, les Harpignies, les Kolb, les Bernard, les Fevez, les d'Hespel, les d'Aubigny, les Fockedey, dont lui-même menait les courses et les jeux effrénés à travers les prairies et les bois.
Quarante ans plus tard, quand tous ces enfants auront vieilli, le 4 août 1887, au château de Santés (4), une autre fête sera célébrée, celle-là d'un caractère inoubliable.
Il y avait plus de cent ans qu'en 1784 était mort l'ancêtre commun, Claude Bernard Agache, dont la postérité ne comptait maintenant pas
(1) Domaine des Bernard, à quatre lieues de Lille.
moins de trois cents personnes. Pour fêter le centenaire de cette mort, tous furent convoqués à se rendre le 4 août à Santés.
Cent soixante personnes, descendant toutes en ligne directe par le sang ou par l'alliance de Claude Bernard Agache, se trouvèrent réunies dans l'église du village ; un nombre à peu près égal avait dû s'excuser. Au premier rang, dans le chœur siégeaient M. Henri Bernard et M. Kolb- * Bernard, doyen d'âge de l'assemblée, puis les chefs des autres branches de la famille, On y remarquait aussi M. Jacobs, l'ancien ministre, l'orateur catholique du Parlement belge; des magistrats, des officiers supérieurs de l'armée de terre et de mer, des membres du Conseil d'Etat, du barreau, de l'Université, ingénieurs, écrivains, orateurs, industriels en grand nombre, tous Bernard par quelque côté, tous chrétiens agenouillés au pied de cet autel, à côté de leurs femmes et entourés de leurs enfants.
On lut la liste des défunts depuis la mort de l'aïeul, 1784 ; elle fut longue. La messe commença. Après l'Evangile, on vit monter en chaire un prêtre dont les traits émaciés, la démarche ralentie, attestaient la fatigue de trente ans d'apostolat dans les deux Mondes, C'était l'abbé
Ernest Lelièvre. Il commenta ce texte des saints Livres : « Voici des hommes de miséricorde dont les œuvres pieuses ont abondé. Ces biens se sont transmis à toute leur race ; et un héritage de sainteté est le partage de leurs arrière-enfants. » — Après la messe, M. Henri Bernard, au milieu des autres chefs de la famille qui, ainsi que lui, tenaient un cierge allumé, s'avança au pied de l'autel ; et là, à genoux, d'une voix que l'émotion faisait légèrement trembler, lut la consécration de toute la famille au Sacré Cœur de Jésus.
Que d'une telle famille il soit un jour sorti un saint, certes, il n'y a rien là qui soit maintenant pour nous étonner.
Ernest Lelièvre passa deux ans au collège Romain, de février 1852 à juillet 1854. Ces deux années furent pour lui un enchantement. Vivre à Rome, et dans quel milieu ! Pour professeurs, le P. Perone et le P. Passaglia, deux théologiens de génie. Il écrivait de ce dernier à son cousin, l'abbé
Bernard : « C'est vraiment un homme extraordinaire. Ses leçons ne sont pas seulement nourries d'érudition ; elles sont dites avec une éloquence digne des Pères de l'Eglise. Sa parole nous ravit. Pénétrant jusque dans les profondeurs de l'âme, elle y porte la chaleur et la lumière. Avec cela, ce qui nous captive, c'est le soin qu'il prend de traiter de préférence les sujets qui se rapportent le plus directement aux controverses du jour. Je dois dire que, parmi mes souvenirs de Paris, je chercherais vainement quelque chose qui me donnât l'idée d'une pareille puissance dans la bouche d'un professeur ».
Le collège Romain ne comptait que trois ou quatre Français, pour cinquante Allemands et autant d'Irlandais et d'Anglais. « Parmi les pensionnaires, écrit-il, il y en a deux surtout qui, à eux seuls vaudraient le voyage de Rome, M. Talbot et M. Manning l'archidiacre d'Oxford, converti l'année dernière et qui fait ici l'admiration de tous ceux qui le connaissent. » Et ailleurs : « Je n'ai jamais vu une si parfaite image de la vie chrétienne. Ce sont deux preuves vivantes de la vertu de notre religion, telles que je n'en ai pas encore rencontré ». A côté d'eux, un Irlandais, M. Vaughan, et M. Howard, neveu de lord Nor-
folk, qui venait de quitter l'uniforme des gardes de la reine pour prendre la soutane. « Il a vingtquatre ans, écrit Lelièvre, la taille d'un géant, la plus belle figure qui se puisse voir, beaucoup d'esprit et de naturel, parlant le français comme vous. » Il devait devenir un jour le cardinal Howard. Cette lettre ajoute : « Il y en a d'autres encore qui promettent à l'Angleterre une génération d'apôtres. C'est avec eux que sont mes relations les plus habituelles. » Un autre de ses amis, Italien celui-là, était Mgr Monaco la Valetta, un futur prince de l'Eglise. « Il n'a guère plus de vingt-cinq ans, écrivait Lelièvre, et je doute fort qu'on trouvât à Rome un prêtre de cet âge qu'on pût lui comparer. Avec cela une simplicité et une vertu admirables. »
Que d'amis encore il avait en dehors du Collège Romain, que de conseillers et de guides sûrs : un de ses camarades d'enfance, son cousin Harpignies, le paysagiste que ses études de peinture avaient, depuis quelque temps, amené en Italie, Mgr de Ségur et Mgr de Mérode ; un Vendéen, l'abbé Bernier, correspondant de Y Univers ; enfin, le saint moine dont il avait fait le directeur de son âme, le P. Besson, duquel le P. Lacordaire avait écrit, en 1840 : « Un jeune peintre français
vient de se donner à nous. Je n'eus que la peine de me baisser pour cueillir cette belle fleur. C'est tout à fait la miniature d'Angelico de Fiesole : une âme incomparablement pure, bonne, simple, et une foi de grand saint : il s'appelle Besson ». A l'époque des études de Lelièvre, le P. Besson était prieur du couvent de Sainte-Sabine, sur le mont Aventin. En même temps, il peignait, au couvent de Saint-Sixte, ces admirables fresques que tout Rome voulait voir, et où Pie IX luimême daignait l'aller surprendre et bénir, et à son tour baiser gracieusement la main qui exécutait ces merveilles ! « Mais, dit son biographe, la supériorité véritable du P. Besson et le grand mérite de sa vie, c'était sa science et sa vertu dans la direction des âmes. » — « Cet homme que le ciel nous a ravi, écrira de lui le P. Lelièvre sur sa tombe, cet homme fut le meilleur fruit qu'ait porté la jeune branche verdoyante que notre siècle a vu sortir du vieux tronc planté par saint Dominique sûr l' Aventin. C'est là qu'il souffrit et qu'il s'immola comme un second Jean de la Croix. C'est de là qu'emporté par le zèle des âmes, il s'en alla mourir à Mossoul, d'une mort qui n'a pas grand' chose à envier au martyre. Le P. Besson fut durant trois ans mon confesseur, pendant
que j'étudiais la théologie, il n'a pas peu contribué à me précipiter chez les Petites Sœurs des pauvres. »
Le 27 mars 1853, dans la basilique de Saint- Jean de Latran, Ernest Lelièvre fit son entrée dans les ordres sacrés par le sous-diaconat. Le 30 juin 1854, il couronnait ses études par des examens qui lui méritaient le titre de docteur en théologie, et, le 10 juillet suivant, rappelé par Mgr F archevêque de Cambrai qui voulait lui conférer lui-même le sacerdoce, il partait pour la France.
Après un court séjour au Grand Séminaire de Cambrai, il fut ordonné prêtre, c'était le 2 juin 1856. Moins de huit jours après, le 7 juin, on lisait dans la Vérité de Lille : « Le 5 de ce mois, M. l'abbé Lepailleur, directeur général de l'Institut des Petites Sœurs des pauvres, et la Révérende Mère de la Compassion, arrivant de Rennes, sont venus assister dans l'église de Loos à la première grand' messe d'un jeune homme de cette paroisse, premier-né d'une des plus honorables et des plus riches familles du pays, docteur en droit, doué d'éminentes qualités d'intelligence qui ouvraient devant lui le plus brillant avenir. Empressé de se dérober aux dignités ecclésiasti-
ques qui l'attendaient peut-être, il a vouJu immédiatement, non seulement se faire religieux, mais choisir l'ordre le plus humble, le plus pauvre de tous, celui qui demande le plus complet renoncement à tout et à soi-même, l'Institut des Petits Frères des pauvres, récemment fondé pour rivaliser de dévouement avec celui des Petites Sœurs. »
Les Petits Frères étaient des prêtres missionnaires que le P. Lepailleur, en 1854, avait été autorisé par Pie IX à s'adjoindre pour le service de son œuvre, en considération des nécessités qui résultaient de ses accroissements. De ces Petits Frères, l'abbé Lelîôvre fut le premier en date.
Au mois de juin 1855, l'Institut des Petites Sœurs comptait une trentaine de maisons. Grâce surtout à l'abbé Leiicvre, elles vont maintenant se multiplier avec une rapidité extraordinaire. Dès les derniers mois de 1855, il en fondeune à Strasbourg. En 1856, il en fonde trois autres, àCaen, à Montpellier et à Marseille. La Maison-
mère de la pauvre Société et son noviciat étaient installés à Rennes dans des conditions tout à fait insuffisantes. Au mois d'avril 1856, il les transfère dans la magnifique propriété de la Tour- Saint-Joseph, sur la commune de Saint-Pern, près de la petite ville de Bécherel.
Toutes ces fondations, faites en moins d'une année, n'avaient pu s'accomplir que grâce à un zèle et un dévouement qui tenaient du miracle ; grâce aussi à d'énormes sacrifices. Lelièvre était, dès cette époque, beaucoup plus que millionnaire. Fils seul survivant d'un premier mariage, il abandonna à ses frères et à sa sœur du second lit une part de sa fortune et il consacra l'autre à l'œuvre des Petites Sœurs, ne se réservant rien pour lui, qui vivra jusqu'à la fin en vrai et pauvre religieux. De riches successions lui viendront encore plus tard ; toutes recevront la même destination.
Au mois de mai 1858, nous le trouvons domicilié à Paris, d'où il écrit à ses frères : « Me voilà au milieu des pauvres auxquels je sers d'aumônier, et dans un calme dix fois plus grand que je n'étais à la Maison-mère. Je couche dès ce soir rue Oudinot, chez les Frères de Saint-Jean de Dieu qui font bouillir ma marmite, et où l'on
m'a donné une petite chambre sur le jardin, laquelle n'est pas désagréable. » De là Lelièvre allait tous les jours dire la messe et confesser, avenue de Breteuil, 66. Enfin il prêtait en même temps son ministère à la maison de la rue Beauvau, faubourg Saint-Antoine, sur le boulevard Mazas, partageant entre les deux maisons sa parole et ses soins.
De 1858 à 1861, Paris demeura son quartier général. Mais, de ce centre, il rayonne sur tous les points où le dirigent ses supérieurs, comme visiteur, fondateur, prédicateur de la Petite Famille. Dans ces trois années, il construit à Bordeaux de nouveaux bâtiments ; à Poitiers, il annexe à la maison des vieillards une chapelle plus grande, à l'usage d'une population rurale éloignée de la paroisse, et laquelle y réclame à grands cris une place. En même temps il fonde des maisons nouvelles, à Valenciennes, à Cambrai, à Roubaix et à Maubeuge.
Mais ce n'était pas seulement entre Paris et la province, c'était entre Paris et Rome que, durant ces mêmes années 1858, 1859, 1860, l'abbé Lelièvre avait à se partager.
Les affaires de l'Institut en Angleterre traver-
saient une crise. Au commencement de 1859, Leliêvre était à Rome pour la dénouer.
Alors que le décret ou bref, par lequel le Saint- Siège, en donnant l'approbation à la Société, plaçait toutes et chacune de ses maisons sous l'autorité commune du supérieur et de la supérieure générale de Rennes, les sœurs et novices de la maison de Londres émirent, à la date du 9 août Î854, la prétention de former une branche de Petites Sœurs des pauvres à l'usage des pays de langue anglaise, et se gouvernant par ellemême. Mgr Wiseman leur avait prêté son appui, et la contestation avait été finalement déférée au Saint-Siège.
Leliêvre fit trois séjours à Rome, de 1859 à 1861, pour y défendre la Petite Famille, la cause de l'unité, et cela à l'encontre du prélat le plus justement accrédité qui fût en Angleterre. Le décret du Saint-Siège fut enfin rendu le I er mars 1861. La maison de Londres n'était pas autorisée à se séparer de l'Institut des Sœurs françaises, ni comme maison particulière, ni pour former une Congrégation distincte. Conséquemment les Sœurs de Londres devaient, sous deux mois, se soumettre à la Supérieure générale ; sinon elles resteraient privées du nom, de l'habit, des privi-
lèges accordés par le Saint-Siège aux Petites Sœurs des pauvres, avec défense d'ériger d'autres maisons du dit institut. L'abbé Lelièvre avait donc eu complètement gain de cause. Se doutait-il, à ce moment, que bientôt, avec l'aide même de son adversaire accidentel, Mgr Wiseman, il lui serait donné de réaliser, sur le sol anglais, l'œuvre la plus laborieuse, mais la plus glorieuse de son ministère d'apôtre dans les deux mondes ?
Aux premiers jours de septembre 1861, après une dernière course nécessaire et rapide à Rome, Lelièvre descendit à Londres. 11 y trouvait dans la banlieue, à Southwark, et dans une maisonnette occupée en location, huit Sœurs et vingtcinq vieillards. Six ans plus tard, l'Angleterre comptera dix maisons, cent trente Petites Sœurs et deux mille vieillards hospitalisés par ses soins. A peine débarqué, il écrivait à Lille. a J'ai besoin que la maison Bernard frères me fasse ouvrir sur
une banque de Londres un crédit montant à 50 mille francs. Je ne sais dans quelle mesure j'userai de ce crédit, mais il est certain qu'une partie du moins me sera nécessaire. » Le compte courant était ouvert, il ne se fermera plus.
Ainsi accrédité, Lelièvre. put adjoindre à la maison de Southwark une maison contiguë qu'il prit en location. Le nombre des pauvres fut porté de vingt-cinq à soixante. C'était un petit commencement.
Son ami Manning était alors curé ou recteur d'une grande paroisse de Londres, dans le quartier de Parangon. Avec son aide et les encouragements du cardinal Wiseman, dès le mois d'octobre 1861, il y fonda une maison située à sept milles de celle de Southwark, et qui partagera maintenant avec celle-ci les soins actifs de Lelièvre. Ses lettres le représentent courant d'un bout à l'autre de Londres, afin de pouvoir se donner à chacune des deux tour à tour. En décembre, nouvelle fondation, cette fois à Manchester. Ses principaux auxiliaires, dans cette dernière ville, furent M. Vidal et M. Lee, desquels il écrit à son ami Louis Marest, d'Amiens : « Vidal est votre digne émule. J'ai dîné avec lui, dimanche, chez le plus riche catholique de Manchester, M. Lee, que;
Dieu a enrichi en proportion de ses aumônes. Je crois que cet homme a donné deux millions, et qu'il en a reçu quatre en retour. »
Ce fut un Français qui l'appela en Ecosse, M. Thiébault, qui lui était apparenté ou allié par son frère. Après une jeunesse laborieuse écoulée dans la région du Nord et du Pas-de-Calais, et de nombreux voyages d'affaires en France et à l'étranger, ce Français était devenu un des plus riches négociants de Dundee. Il en était sans conteste l'habitant le plus charitable. « M. Charles Thiébault fait ici pour nos Petites Sœurs ce que vous avez fait vous-même à Amiens », écrivait Lelièvre à Louis Marest. Et dans une autre lettre : « De tous ses grands revenus, M. Thiébault fait le bien, en se privant pour lui-même. Je l'ai vu fumer un cigare d'un sou pour en épargner trois qu'il donnait aux pauvres. C'est un cœur d'or, en prenant l'or au sens de l'Ecriture qui est la charité ». Nous le rencontrons, la main dans là main de Lelièvre, à chaque fondation entreprise en Ecosse, en Irlande, un peu partout. En 1862, fondation d'une maison à Dundee, d'une autre à Glascow, d'une autre encore à Bristol. En 1863- 64, autre fondation à Edimbourg. En 1865, fon-r dation à Leeds, la grande métropole industrielle
du Yorkshire. En 1866, fondation à Newcastle. On voudra lire dans le très beau livre de Mgr Baunard le récit de toutes ces fondations faites au milieu de difficultés sans nombre, aggravées encore par la faillite du banquier de Londres chez qui sont déposés les fonds de Lelièvre. L'éminent biographe a multiplié ici les détails, les anecdotes, et je lui en sais, pour ma part, un gré tout particulier. Cette histoire des merveilleuses créations de la charité, des luttes de l'abbé Lelièvre contre les échéances et les dettes sans cesse renaissantes, offre plus d'intérêt si je l'ose dire, que les meilleurs romans de Balzac. Lelièvre y déploie autant de ressources, autant de génie et d'humour, que l'auteur de la Comédie humaine dans sa lutte éternelle contre ses créanciers. Ce millionnaire qui fondait des hôpitaux pour les autres s'arrangeait de façon à finir lui-même à l'hôpital. C'était jusqu'au dénûment qu'il se dépouillait. Si sa tante Pillion, pourvoyeuse de son vestiaire, s'avisait de lui envoyer un billet de cent francs pour réparer ses hardes, le billet allait aux pauvres : « J'ai fait honneur à votre envoi, ma bien chère tante. Mes souliers ont été raccommodés par Patrick, le cocher des Petites Sœurs de Parangon. J'ai payé o fr. 60. On dirait
qu'ils sont tout neufs ! Nous nous proposons de les mettre à l'Exposition, comme spécimen d'un raccommodage à bon marché, fait par un cordonnier improvisé, retiré rentier dans un hospice. Pour mon chapeau, je l'ai bien brossé. Puis j'ai donné le surplus aux pauvres. C'est la grosse part : Dieu vous le rende t »
Une autre fois c'est sa redingote de clergyman qui crie misère par tous les membres : « C'est bien ma faute, très chère tante. N'ai-je pas eu l'idée, pour épargner la bourse des pauvres, d'acheter chez un juif la démise d'une redingote qui m'a valu d'abord quelques compliments, mais qui actuellement menace de tomber en lambeaux ?
Ce n'est pas certainement que j'en sois honteux pour moi-même, ma chère tante, mais je le suis pour votre neveu... Comment cela ? C'est qu'on me demande : « Qui te chausse ? Je réponds : Ma tante. — Qui t'habille ? — Ma tante ! — Qui te coiffe ? — Ma tante I — C'est une bien bonne tante, me dit-on. — Ah ! oui, et je voudrais que vous la puissiez connaître ! Mais à présent, le neveu n'oserait pas compromettre votre honoré nom dans ses affaires. Le temps de mes magnificences est passé : la redingote l'est aussi. Les pantalons n'ont été rapiécés qu'en deux ou trois
endroits. Le gilet tient : c'est du bon drap, qui blanchit sans s'user... Mais assez, ne parlons plus de cela. Décidément j'ai fait une boulette pour cette redingote. Encore une fois, n'en parlons plus. Allons faire un tour de votre jardin, ma chère tante, et une prière à Notice Dame de toute grâce. »
Elles sont charmantes, ces lettres de F abbé Lelièvre. Celles qu'on a mises à la disposition de Mgr Baunard sont au nombre de 2,740, et ce sont elles surtout qui lui ont permis d'écrire une si complète et si admirable Biographie. On en pourrait former deux ou trois volumes qui seraient la lecture la plus édifiante à la fois et la plus agréable du monde. Sur ses pauvres d'Angleterre il a des récits que n'eût pas désavoués Dickens. Cet homme d'oeuvres était par surcroît un écrivain.
Mais nous ne sommes qu'en 1866, et Lelièvre devait vivre encore vingt-trois ans. Ces vingttrois années ne furent pas moins bien remplies que les précédentes.
De la fin de 1866 à la fin de 1868, le missionnaire des Petites Sœurs partagea son temps entre la France et l'Angleterre, fondant des maisons à Tarare, Saint-Etienne, Annonay, Agen ; créant, à Waterfordj la première maison d'Irlande,
A la fin de 1868, il est en Amérique, d'où il reviendra seulement au mois de juillet 1872, ayant fondé quatorze maisons, à Brooklyn, Cincinnati, Baltimore, New-Orléans, Saint-Louis, Philadelphie, Louisville, Boston, Cleveland, New- York, Washington, Albany, Pittsburg, Vincennes.
Il revenait d'Amérique avec une santé délabrée irrémédiablement. Cela ne l'empêchera pas de continuer son œuvre. De 1876 à 1887, il fera sept séjours en Espagne, et il y fondera une cinquantaine de maisons. En même temps, il visitait tout le littoral de la Méditerranée, l'Algérie, Malte, la Sicile, Rome, le Piémont, créant partout des maisons, à Malte, Catane, Acireale, Messine, Syracuse, Palerme; à Naples, Arien:o, Noie, Andria, dans la province de Bari ; à Rome, Florence, Lucques, Pérouse, Coni, Turin.
Epuisé par tant de travaux, l'abbé Lelièvre mourut à la Maison-mère de la Tour, le 3 juillet 1889 ; il était âgé de soixante- trois ans, La famille hospitalière comptait une trentaine de maisons quand il s'y associa ; elle comptait deux cent soixante-trois établissements lorsqu'il mourut. Depuis saii)t / Vincent de Paul, la
France et l'Eglise n'avaient pas connu un plus grand serviteur des pauvres.
Je ne saurais trop recommander la lecture du livre de Mgr Baunard. En fermant ce volume, me rappelant mon ancien camarade de l'Ecole de droit, je ne puis me défendre de dire : Saint Ernest Lelièvre, priez pour moi !
Juin 1905.
LES ANNÉES DE RETRAITE DE M. GUIZOTi'i
J'ai eu bien souvent occasion de l'écrire : Rien n'est plus intéressant que les Mémoires, les Correspondances, les Biographies copieusement documentées. Il m'est donc très agréable de rencontrer aujourd'hui la même appréciation sous la plume si autorisée de Mgr de Cabrières, évêque de Montpellier. « Rien ne vaut, à mon sens, dit-il, pour l'instruction et la consolation de la vie, ces études biographiques, si nombreuses de nos jours,
([) Les Année* ie rchtiiie. de M. Giicui. Lettres à M. cl à M me Charles Leni>rmt»il, [iri'iuil^es d'une lettre de Mgr de Cabrières. Un vol. in-18. Librairie Hachette et
si documentées, et dans lesquelles les personnages apportent, les uns après les autres, avec des degrés différents de sincérité, leurs journaux, leurs mémoires, leurs lettres, leurs confidences, presque leurs confessions. C'est l'âme humaine - que Ton voit ainsi apparaître tout entière, avec ses bonnes ou mauvaises qualités, avec ses passions généreuses ou avec ses vulgaires penchants, avec ses basses convoitises ou avec ses nobles et pures aspirations. »
Parmi ces publications, le volume qui vient de paraître sous ce titre : Les Années de retraite de M. Guizot. Lettres à M. et M me Lenormant, tien* dra un rang éminent.
M. Guizot a raconté lui-même, dans une lettre à M. Théophile Foisset, comment s'était formée, sous la Restauration, l'amitié qui devait l'unir, pendant un demi-siècle, à M. et à M me Lenormant. Ministre de l'intérieur après les journées de Juillet, il appela son jeune ami, déjà connu par de remarquables travaux, au poste de chef de la division des Beaux-Arts. Deux ans plus tard, il le nomma conservateur du département des imprimés, puis du cabinet des médailles à la Bibliothèque royale, M. Lenormant fut enfin, pendant neuf ans, de 1835 à 1844, suppléant de
M. Guizot dans sa chaire d'histoire moderne à la Sorbonne.
Le 22 février 1848, lorsque l'émeute grondait dans la rue, c'est à M. et M™ 6 Lenormand que M. Guizot confia ce qu'il avait de plus cher au monde, sa mère et ses enfants. C'est avec M. et M me Lenormant, dans leur mpdeste logement de la Bibliothèque royale, que ceux-ci suivirent les péripéties de la journée du 24 février, et traversèrent les angoisses des journées qui lui succédèrent, jusqu'au moment où ils purent rejoindre M. Guizot en Angleterre. Ces circonstances achevèrent de resserrer, de la façon la plus étroite, les liens qui existaient déjà entre l'illustre homme d'Etat et la famille de son ancien suppléant.
Dès la première lettre, celle du 24 mars 1848, écrite de Brompton, près de Londres, où il avait loué une petite maison presque de campagne, M. Guizot nous apparaît tel qu'il sera jusqu'à la fin, vaincu, mais non abattu, triste mais exempt d'amertume, sans plaintes vaines, sans récriminations contre les événements ou contre les hommes, prêt à reprendre, comme aux jours de sa jeunesse, sa vie de retraite et de travail. Voici quelques extraits de cette première lettre :
« Mon cher ami, je ne vous remercie de rien.
Mais je veux vous dire que votre lettre m'a touché non pas plus, mais autant que tout ce que vous avez fait, votre excellente femme et vous, pendant ces rudes jours. Je vous ai dû, pendant que j'étais séparé des miens, la meilleure part de mon imparfaite sécurité. Maintenant que je les ai autour de moi, et que je vais reprendre mes travaux, j'accepte sans hésiter la collaboration que vous m'offrez, et j'espère que, si utile pour moi, elle vous sera, à vous, un peu profitable. Voici mes projets. Je veux reprendre à la fois : i° Mon Histoire de la Révolution d'Angleterre ; 2° Mon Histoire de France racontée à mes enfants. Je l'avais commencée, au Val-Richer, en 1839. J'en ai écrit trois chapitres. Je crois pouvoir écrire en six volumes une histoire de France solide au fond, intéressante dans la forme, lisible pour tout le monde et propre à devenir populaire ; 3 Vous avez pressenti mon troisième projet... Je veux continuer mon Histoire de la civilisation en France...
« Sur ce, je vous embrasse tous sans exception, et tout le monde ici sans exception, vous embrasse. Et j'attendrai votre réponse avec l'impa-
tience naturelle et la patience nécessaire à un exilé. — Adieu, mon cher ami. n
Sa mère, malgré son grand âge, — elle avait alors quatre-vingt-quatre ans, — avait tenu à le rejoindre à Brompton. « Maintenant je puis mourir I » avait-elle dit en se sentant pressée dans les bras de son fils et de ses petits-enfants. Quelques jours après son arrivée, le 31 mars 1848, elle mourait en effet, pleine de calme et de courage ; le lendemain, M. Guizot écrivait à M" 10 Lenormant une lettre qui n'a point été reproduite dans le présent recueil, et que je tiens pour cela à citer
h Chère amie, Dieu vient de rappeler à lui, ma mère. Elle avait merveilleusement supporté le voyage ; samedi dernier, un peu de rhume commença sans cause appréciable ; mardi, un frisson qui m'inquiéta. Le rhume a presque complètement disparu mercredi, mais une irritation et une faiblesse générales l'ont envahie. Peu de souffrance, une inquiétude instinctive dans tous les membres. Hier cette inquiétude même s'est calmée. Elle nous a fait ses derniers adieux, nous a donné ses derniers conseils, nous a vus et entendus, presque jusqu'au dernier moment et s'est éteinte à sept heures et demie, te corps aussi tranquille
que Tâme. Je garde une étemelle aux amis qui me l'ont envoyée et amwA de si loin. Elle leur a dû le repos et la joie de ses derniers jours ; moi, je leur devrai de ne m'être séparé d'elle qu'à son dernier moment, lorsque Dieu Ta ordonné, non pas les hommes.
« Elle vous aimait beaucoup, beaucoup, vous, chère amie, et aussi votre mari et vos enfants. Elle ne cessait de me parler du temps qu'elle avait passé chez vous, de vos soins, de votre affection. Vous la pleurerez, et vous regarderez comme un bonheur dans votre vie de l'avoir connue et aimée.
^ Madame votre tante (i) la préoccupait il n'y a pas six jours ; dites-le lui de ma part. Mes enfants sont bien, Pauline un peu enrhumée. Je reste seul avec eux, mes affections de l'avenir. Le passé de mes affections est clos (2). »
Au mois d'avril 1849, ^ k ve iU e des élections pour la Législative, un certain nombre d'électeurs du Calvados mirent son nom en avant. Il accepta la candidature, mais il parut à beaucoup de conservateurs qu'elle avait un caractère trop
(1) M me Récamier.
(2) M . Guizot dans sa famille et avec ses amis, par M me de Witt, née Guizot, p. 265.
provoquant ; les uns la soutinrent avec mollesse, les autres lui firent une opposition plus ou moins déguisée. Elle ne trouva guère d'appui sérieux que parmi les légitimistes et en particulier chez les chefs du parti dans le département, M. de Fontette et M. Thomine-Desmazures. Ils lui savaient gré d'avoir dit hautement, dans un petit écrit adressé aux journaux du Calvados, qu'il était un conservateur, un libéral et un monarchiste. Ce fut, dans toute la presse républicaine, un cri de colère, une clameur de haro. « Hier, écrivait-il à sa fille aînée, le 18 avril, déluge de journaux de toute espèce, sur mon manifeste, une quinzaine, le Temps, le Pays, le Crédit, la Vraie République, la République. Fureurs des républicains, terreurs des modérés. Je suis la monarchie. Cela n'aidera certainement pas à mon élection, mais cela me fait la position qui me convient. »
Tout en acceptant de se laisser porter, il se refusa, par dignité, à venir soutenir la lutte électorale, à se jeter dans la mêlée. « Mon élection, écrivait-il à M. Lenormant, non seulement pour mon plaisir de dignité personnelle, mais pour l'usage que j'en veux faire, ne doit pas être aujourd'hui un combat rude et livré par moi-même. Elle ne me donnerait pas à ce prix, la force dont
j'aurai besoin après ». Et dans la même lettre : « Il se peut que je sois encore appelé à monter sur la scène : aujourd'hui, avant les élections, je ne rentrerais que dans la coulisse. Je n'y ai nul goût; et je crois que je n'y aurais nul profit. Soyez-en sûr, mon cher ami, toutes les grandes raisons sont pour que j'attende tranquillement ici mon élection, si les efforts de mes amis doivent l'emporter sur le travail de mes ennemis. Quand on a un grand but, il faut se décider par les grandes raisons. Les petites en éloignent au lieu d'y conduire. »
Nombreuses sont les lettres relatives à cet épisode, qui se termina, on le sait, par la nonélection de M. Guizot. Toutes ces lettres respirent un haut sentiment de dignité personnelle. Ce qui est surtout remarquable, c'est qu'il n'a jamais un sentiment d'aigreur, jamais un mot dur contre ceux qui le combattent ou qui l'abandonnent. Pas un seul instant il ne se départ de sa hauteur sereine. Si c'est de l'orgueil, il faut convenir que l'orgueil, à ce degré et dans ces conditions, est bien près d'être une vertu.
M. Guizot rentra en France en juillet 1849, quelques mois après l'ordonnance de non-lieu qui lui avait rouvert, ainsi qu'à ses collègues, les portes de la patrie. Il s'installa dans sa propriété du Val-Richer, près de Lisieux. C'est dans cette retraite qu'il passera maintenant la plus grande partie de sa vie, n'allant plus que de loin en loin à Paris. Agé de soixante-deux ans, il était encore en pleine possession de son énergie physique et intellectuelle. Il la conserva presque jusqu'à la fin, et c'est ainsi qu'il put successivement publier les six volumes de l'Histoire de la Révolution d'Angleterre, faisant suite à l'Histoire de Charles I eT , écrite en 1827, les huit volumes des Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps, les trois volumes de ses Méditations sur la religion chrétienne, sans parler d'autres travaux de moindre importance. Le délassement de son esprit et de son cœur était dans l'union intime avec la famille qu'il voyait croître autour de lui, dans le repos,
sous les beaux arbres du Val-Richer. « Tout va bien ici, écrit-il à M me Lenormant, le 26 juillet 1852, toutes les générations et toutes les personnes. Pour toutes la vie s'écoule doucement. Je travaille beaucoup la République d'Angleterre et mon propre temps. Je suis couché à dix heures et je me lève à cinq. Et je voudrais bien que les journées fussent plus longues. J'avance dans la vie. Je voudrais y mettre encore bien des choses. Je mourrai les mains pleines. Comme il plaira à Dieu. »
Sur la vie, sur le bonheur, sur la famille et sur l'amitié, le grave historien, à chaque instant, a des choses charmantes. Le 5 juin 1853 : « Tout va bien ici, très bien, si bien que j'en ai peur. L'expérience ne m'a point appris qu'il n'y a pas de bonheur en ce monde ; tout au contraire ; je crois au bonheur et au grand bonheur ; mais j'ai appris qu'il est toujours précaire et bientôt troublé. J'ai beaucoup de joie et peu de confiance. Je suis le pendant et le contraire d' Ahdromaque ; le sourire lui vient au milieu des larmes ; moi, les larmes sont toujours près de me venir au milieu du sourire. »
Le 2 juin 1854 : (< Tout va bien ici. Mes grands enfants sont heureux, mes petits sont gais et bien
portants. Je travaille. Les journées passent vite. J'arriverai à la fin de ce qui m'en reste, sans avoir fait le quart de ce que je voudrais faire encore. Je ne parle pas de ce que je voudrais voir. La vie est un vase trop petit pour ce qu'il y a à mettre J il déborde longtemps, puis il se brise. »
9 octobre 1854 \ « „, Adieu, chère Madame, tout mon monde va bien, très bien. Si Dieu m'ac* corde encore plusieurs 4 octobre (x), je ne sais pas combien j'aurai de bouquets à recevoir, Je m'ar. range pour que la place ne me manque pas. Le second étage du Val-Richer sera bientôt une rangée de nids d'hirondelles. Que tous les parents et tous les petits y reviennent tous les ans, je n'ai pas d'autre vœu à former. »
Heureux de vivre à la campagne, même pendant l'hiver, M. Guizot trouvait pour la peindre, des paroles d'artiste et de poète. « Je m'y trouve à merveille, écrit-il le 24 février 1857. Le temps est superbe, un soleil brillant dans un air doux. La nature est comme une morte qui s'apprête à ressusciter et dont on sait qu'elle va ressusciter. Allez au Louvre ; regardez le miracle de saint François-Xavier au Japon, la résurrection d'une
(1) Anniversaire de la naissance de M. Guizot.
jeune fille, à mon avis l'un des plus beaux chefs, d'oeuvre du Poussin, Le père, la mère, toute la famille, des voisins sont là, penchés sur le corps de la morte, épiant les premiers retours de la vie, pleins à la fois d'espérance et de doute, pendant que le saint prie debout, les yeux au ciel, sûr de sa puissance et ne prenant pas la peine de regarder si elle agit. C'est admirable, surtout la mère et le saint. Il n'y a dans la vallée ni saint, ni mère, mais des prés, des bois, des champs qui commencent à ressusciter, et moi qui les regarde en me promenant avec ma fille, grâce à Dieu très vivante »
Une autre fois, on est en septembre, l'automne est pluvieux, et il écrit : « Mes agriculteurs commencent à se plaindre de la pluie. Moi, elle me déplaît comme spectacle. Plus on devient en ce monde un pur spectateur, plus on a besoin d'avoir quelque chose de beau à regarder. Je vis beaucoup dans mon cabinet, je lis, j'écris ; j'aime infiniment, en levant les yeux, à les promener sur un ciel lumineux, sur une nature riante. Je me laisse tenter à l'invitation du soleil, je sors, je me promène à pas lents, je m'assieds tour à tour sur les bancs qui me donnent les divers aspects de
ma vallée. Ce sont là les plaisirs matériels de mes loisirs (1). »
La beauté de son parc ne lui fait pas oublie]* les fruits de son jardin : « ... Hier, écrit-il le 12 mars 1859, H faisait presque froid, nous avions eu la nuit précédente une forte gelée blanche ; mais mes abricotiers et mes pêchers n'en ont pas du tout souffert ; ils sont couverts de fleurs. Je m'amuse de l'intérêt que je leur porte, intérêt fort désintéressé, car, quoi qu'il leur arrive, je n'en mangerai probablement pas une pêche de plus ni de moins ; mais, dans la nature comme dans la société, j'aime la vie et l'ordre ; il faut que le bourgeon devienne fleur, que la fleur s'épanouisse et devienne fruit. Le spectacle de la mort prématurée et violente, est triste partout. Nous devrions y être accoutumés ; que n'ai- je pas vu tomber et mourir avant le temps, depuis que j'assiste au monde ? Mais l'expérience ne détruit pas nos instincts. »
Dans le jardin du Val-Richer, il n'y avait pas seulement des pêchers et des abricotiers, il y avait aussi... des calembours, un peu moins cependant que dans celui de Pontmartin. Je lis
(1) Lettre du 9 septembre 1858.
dans la lettre du 5 juin 1853, à propos d'un voyage à Paris du poète Jasmin, Fauteur de Marthe la folle et de Y Aveugle de Castel-Cuillé.
« Jasmin est une preuve de plus de l'extrême difficulté des transplantations. J'ai dans mon jardin des ormes d'Amérique, gigantesques, dit* on, dans leur pays et qui, ici, ne grandissent que languissamment. Si cela arrive aux ormes, que voulez- vous que deviennent les jasmins ? Guillaume (z) ne me pardonnerait pas ce calembour : il lève les mains au ciel quand il m'en vient un sur les lèvres une fois tous les ans. »
Depuis qu'il vivait ainsi dans sa retraite du Val-Richer, M. Guizot était un homme heureux, et cela il le devait surtout à ses sentiments religieux. Jamais protestant ne fut plus près d'être catholique. Je pourrais, ici, multiplier les citations. Deux ou trois suffiront. Il écrit à M me Lenormant le 3 novembre 1853 :
( 1) Le fils de M. Guizot.
« Deux mots seulement de votre lettre sur lesquels je veux non pas vous répondre, mais vous dire tout de suite ce qu'il y a réellement en moi. En fait de soumission à Dieu, j'ose croire qu'il n'y en a point de plus entière que la mienne, Elle a été mise à l'épreuve. J'ai été bien frappé, au fond de l'esprit comme du cœur, dans la vie privée et dans la vie publique. Jamais un mur« mure ne s'est élevé, je ne dis pas sur mes lèvres, mais dans mon âme. J'ai tout accepté, non seule* ment sans rébellion intérieure, mais avec con« fiance. « Les voies de Dieu ne sont pas nos voies.» Dans notre destinée personnelle comme dans celle du monde, je ne sais ni le motif ni le but des voies de Dieu, mais je crois en Dieu, et la foi c'est la confiance dans la soumission. »
Longtemps après, tout occupé de son grand ouvrage sur la religion, il écrit, le 27 juillet 1867 :
« Pluie ou soleil, je travaille. Je suis rentré dans mes méditations sur la religion chrétienne. J'ai à cœur de finir aussi cette œuvre là. J'espère que Dieu m'y aidera. Plus j'avance dans la vie, plus je demeure convaincu qu'on ne fait rien sans lui, rien qui vaille la peine d'être fait. »
Et dans une autre lettre : « Je ne m'arrêterai plus (dans mes travaux sur la religion) que lors-
que j'irai chercher, non plus de foi mais plus de lumière. J'ai appris deux choses dans ma longue vie : à croire et à ignorer. Mais je n'en aspire pas moins à voir clair dans ce que je crois. »
Voici comment ce protestant parlait des Con« grégations et des religieuses : « J'accepte de grand cœur, écrivait-il à M me Lenormant, le 19 octobre 1851, vos vœux pour moi à saint François d'Assise. En 1834 ou 1835, j'avais envoyé quelques mille francs à la Supérieure des Sœurs de Portieu, dans les Vosges, pour qu'elle réparât sa maison où il pleuvait ; elle m'écrivit pour me remercier en me disant : « Je viens de faire dire une messe « pour vous. On dit que vous êtes protestant. « C'est égal ; vous n'en avez que plus besoin. » Je garde de la Supérieure de Portieu un affectueux souvenir. »
Dans les lettres où il parle de la question romaine, il n'hésite pas à se séparer de ses coreligionnaires, à flétrir les actes des ennemis du Saint-Siège et à faire cause commune avec les Catholiques. « Je ne crois pas à la durée de ce qui se fait là : ce sont des châteaux de cartes, construits avec des ruines et dans le chaos !» — « Je n'ai pas cru au succès du général Lamoricière (à Castelfidardo et à Ancône, en 1860), mais je
lui ai su, et je lui sais très bon gré de la tentative (d'arrêter l'invasion des Etats* Pontificaux). Les actes de dévouement et de foi sont rares de nos jours, Il y en a eu autour de lui de très beaux et de très touchants. Notre indifférent public en a été un peu ému et notre public révolutionnaire un peu embarrassé ». — « Je suis de plus en plus préoccupé de Rome. Je ne redoute pas l'issue lointaine et définitive, ce que je désire, c'est qu'il n'y ait point d'illusion puérile, mais de mauvaise concession... Ce qui me plairait beaucoup, ce serait que Garibaldi fût battu par les zouaves pontificaux, avant l'arrivée de nos régiments. Je suis très touché du zèle et du dévouement des Catholiques. Eux, du moins ne se laissent pas battre sans se battre. Les hommes partent, et les bourses s'ouvrent. »
Mais ce qu'il convient surtout d'admirer dans ces lettres, c'est le père, le mari, l'ami qui, revenant par la pensée sur les pertes qu'il a subies, à travers de longues années, trouve pour célébrer ses deuils, des paroles d'une si poétique et si suave mélancolie :
a La solitude me convient : je dirai presque qu'elle me plaît. J'y vis avec mon passé, entouré d'ombres chères et charmantes. La longueur des
regrets leur enlève quelque chose de leur amer* tume. »
« J'ai immensément perdu dans le cours de ma vie ; mais c'est que j'avais immensément possédé ; et quoique rien ne remplace ce que j'ai perdu, je jouis beaucoup de ce qui me reste,.,,, ftlon fils François (1) m'est sans cesse présent ; lui, sa mère, la mère de mes filles, toute cette famille de qui j'ai reçu tout ce que j'ai goûté de vrai bonheur en ce monde I Je ne les ai plus là, autour de moi ; mais je puis penser à eux, quelquefois même en parler sans supplice C'est
toujours la tristesse de l'absence, ce n'est plus le déchirement de la séparation I »
« Dieu ne permet pas, je pense, que nous ayons une vue claire des relations qui subsistent encore entre nous ici-bas et ceux que nous avons aimés... Mais je suis sûr, malgré les ténèbres qui nous séparent, qu'ils sont touchés de la tendre fidélité de notre cœur ! »
En 1880, lorsque parut le livre de M me de Witt, M. Guizot dans sa famille et avec ses amis, Mgr de Cabrières était à Paris, chez M. le baron de Larcy,
(7) Le fils aîné de M. Guizot, jeune homme d'une distinction et d'un talent rares, mort à vingt et un ans, le 15 février 1837.
l'ancien adversaire de M. Guizot. «Quel ne fut pas mon étonnement, raconte aujourd'hui Mgr l'Evêque de Montpellier, en voyant M. de Larcy me tendre ces deux volumes, dont chaque page portait déjà, en signes évidents, la trace d'une lecture .très attentive ? Prenez cela, me dit-il, et lisez-le. Vous admirerez ce talent et ce cœur ! »
Je ne puis que dire la même chose à mes lecteurs, en leur annonçant les Lettres à M. et à Afme Lenorimint. M. Charles de Loménie ne saurait être trop remercié de nous les avoir données. Et maintenant, à quand la Correspondance complète de M. Guizot ?
Février 1902.