DE LA MOTTE-ROUGE
Décidément, nous avons retourné la devise :
Cédant arma togœ. La mode est aux Mémoires militaires. Il n'y en a plus que pour les maréchaux et les généraux, et, à leur défaut, pour les simples sergents. J'ai reçu cette semaine les Souvenirs du général baron Paulin, le Journal du général Fantin des Odoards, les Aventures d'un marin de la garde impériale. On nous annonce pour la semaine prochaine, le quatrième volume des Mémoires du général baron Thiébault. Comme de
(i) Souvenirs et Campagnes (1804- 1833), par le général de La Motte-Rouge. Trois volumes in-8°. Lethielleux, éditeur, 1895.
raison, la vogue va surtout aux Souvenirs de l'époque impériale. Voici cependant un livre d'un intérêt aussi vif que les précédents, et qui nous parle, non des guerres du premier Empire, mais de nos guerres contemporaines, de celles d'Afrique, de Crimée, d'Italie et de France.
Les Souvenirs et Campagnes du général de la Motte- Rouge n'ont pas, je crois, d'analogue parmi les nombreux Mémoires militaires publiés depuis quelques années. Il ne les a pas composés pour se faire valoir et pour se mettre en scène, non pas même pour raconter les aventures auxquelles il a pu être mêlé, ou décrire les spectacles dont il a pu être témoin. Pas un seul instant, je le crois bien, il ne s'est préoccupé du public. L'idée qu'il pourrait avoir un succès de presse et de librairie ne lui est jamais venue. Il écrivait seulement pour sa famille et ses amis, pour l'armée surtout et ceux qui voudraient, comme lui, consacrer leur vie à servir et à défendre le pays. Il a voulu simplement faire œuvre de soldat, ce qui l'a conduit à raconter par le menu l'histoire des régiments auxquels il avait été attaché, à tracer le portrait des officiers, ses chefs ou ses compagnons, à peindre au besoin des physionomies de , simples soldats, lorsqu'elles avaient un caractère
original. Que cela intéressât les camarades, il n'en demandait pas davantage ; et voilà que pour nous, profanes, ces tableaux, ces croquis ont un intérêt véritable, à la fois sérieux et piquant ; intérêt d'autant plus vif que cette armée, au milieu de laquelle il a vécu, était entièrement différente de l'armée d'aujourd'hui.
L'armée de 1820 à 1870 ne ressemble ni aux armées de la Révolution et de l'Empire ni à l'armée nouvelle, telle que l'ont faite les transformations amenées par les derniers événements ; elle revit tout entière dans l'ouvrage du général de la Motte- Rouge, qui se trouve ainsi avoir écrit, en même temps que ses Mémoires personnels, ceux de toute une génération militaire.
Je voudrais, par un exemple, montrer l'intérêt tout particulier que présentent les Souvenirs du général. Le 6 février 1822, il fut nommé souslieutenant au 22 e régiment d'infanterie de ligne. Il sortait de l'Ecole de Saint-Cyr. Un autre eût raconté son passage à l'Ecole en cinq ou six pages ; deux ou trois anecdotes, les noms et peutêtre le portrait de neuf ou dix de ses camarades, et c'eût été tout. La Motte- Rouge a cru, au contraire, que ce ne serait pas trop d'un livre entier
et de quatre-vingts pages (i), et Ton va voir qu'il a eu bien raison.
L'Ecole militaire de Saint-Cyr, conservée en 1814, avait été licenciée après les Cent Jours, au second retour du roi. Cependant Louis XVIII songea bientôt à la rétablir.
Par suite du licenciement de l'armée de la Loire, il y avait un grand nombre d'officiers jeunes, actifs, pleins de vie, à replacer dans les rangs. La nécessité ne s'imposait donc pas d'organiser une pépinière d'officiers qui, à leur sortie de l'Ecole, viendraient ajouter à l'encombrement qui existait déjà dans les cadres. Mais le gouvernement estima que les conditions anormales du présent ne devaient pas faire perdre de vue les besoins de l'avenir. Si, un jour, on voulait avoir à la tête des corps des hommes instruits, préparés au commandement par une éducation spéciale, il importait de ne pas se laisser prendre au dépourvu. Aussi une ordonnance royale décrétait-elle dès le mois de novembre 1815, la création d'une Ecole préparatoire militaire, qui devait être installée dans les bâtiments occupés sous Napoléon par l'Ecole impériale de Saint Cyr.
(1) Tome I, Livre troisième.
-7'- ; nombre des élèves, presque tous boursiers, ixé à cinq ou six cents. Ils pouvaient être is à l'Ecole depuis l'âge de huit ans inclus a" à l'âge de quatorze ans, devaient y faire éducation complète, et, arrivés à l'âge de mit ans, concourir, suivant leur degré d'ins- :ion, pour le grade de sous- lieutenant dans lée.
! jeune de la Motte- Rouge fut admis l'un des îiers à la nouvelle Ecole, où il entra le 26 ier 1816, à la veille de ses douze ans et d'où
tit, le 4 octobre 182I, avec le grade de sous-
enant.
Je dis adieu, écrit-il, à cette maison dont,
la première fois, les portes allaient s'ouvrir
moi depuis le jour où j'y étais entré... Ces innées s'étaient passées sans vacances, sans es, sans permissions d'aucune sorte ; aussi, id j'eus franchi le seuil du grand portail, mon : se dilata de bonheur à la seule pensée de la té et de l'indépendance dont j'allais jouir.
lis entré tout enfant dans cette grande et
institution ; j'en sortais homme, pénétré des iirs qu'allaient m'imposer mon rang et ma ité d'officier, le caractère bien trempé, ail autant qu'on peut le faire la carrière des
armes, et dans les meilleures conditions physiques et morales pour réussir (i) ».
Six années passées sans vacances ! Est-ce possible ? diront peut-être quelques lecteurs, le jeune La Motte-Rouge avait donc perdu son père et sa mère ? Pas du tout ; mais en ce temps-là c'était la règle en beaucoup d'écoles, au collège de Vendôme, par exemple, où Balzac passa sept années, du 22 juin 1807 au 22 avril 1813. On lit dans la Notice que lui a consacrée sa sœur, M me L. Surville :
« Quand il eut sept ans, il passa d'un externat de Tours au collège de Vendôme, fort célèbre alors. Nous allions régulièrement le voir chaque année à Pâques et à la distribution des prix... Il resta sept années dans ce collège, où il n'y avait jamais de vacances (2).
Je n'ai nulle envie, on le pense bien, de préconiser ce système et de demander qu'on y revienne. Mais ne sommes-nous pas tombés aujourd'hui dans l'excès contraire ?
(1) Souvenirs et Campagnes, 1. 1, p. 141.
(2) Balzac, sa vie et ses œuvres d* après sa Correspondance, par M me L. Surville, née de Balzac, p. 19.
Ce que fut Saint-Cyr, de 1816 à 1822, le général de la Motte- Rouge nous le fait parfaitement connaître ; il nous y transporte véritablement, grâce aux détails qu'il n'a pas craint de multiplier.
Et d'abord quel était l'uniforme ? « Le lendemain de mon arrivée, je fus conduit au magasin d'habillement, où je reçus habit, veste et culotte courte, souliers, chemises, bas bleus un peu chinés, chapeau à trois cornes, petite casquette à visière, petit sac en toile grise renfermant mon linge et autres menus effets. Rien ne me parut plus singulier que mon accoutrement militaire, lorsque je rentrai dans les cours. Cette culotte courte, à mon âge surtout, avec mes mollets au vent, me semblait bien drôle ; mais on se fait à tout. Je n'étais pas habillé depuis trois jours que je me trouvais bien, dans ma nouvelle tenue. »
Voici quel était le régime de l'école : réveil à 6 heures, battu dans les dortoirs par le tambour
de service ; réunion des élèves par dortoir ; prière en commun dans une des salles affectées aux récréations ; après la prière, étude pendant une heure et demie ; à huit heures, soins de propreté, conduite des compagnies au lavoir ; déjeuner avec un morceau de pain sec, accompagné d'un verre d'eau mélangée d'un peu de vinaigre ou colorée avec une croûte de pain grillé. La distribution du pain était faite par un domestique qui remettait un morceau à chaque élève, en passant devant les rangs. A neuf heures la classe jusqu'à onze. Etude d'une heure aussitôt après. A midi, réunion des compagnies dans la cour de Monsieur pour aller au réfectoire sous la conduite du capitaine de service. Silence observé pendant le repas, surveillé par deux adjudants. A midi et demi, roulement pour sortir de table, récréation d'une heure de durée, soit dans la grande cour, dite des jeux, à cette époque, soit dans les deux vastes salles à ce destinées, suivant l'état du temps. Rentrée dans les études jusqu'à trois heures et demie ; puis venait une petite récréation, le goûter, composé, comme le repas du matin, du morceau de pain sec et du verre d'eau ; l'étude de quatre heures et demie à six heures et demie. Le souper à sept, la récréation, la prière, le cou-
cher à huit heures et demie. « Tel était, si je m'en souviens bien, dit le général, dont les Mémoires furent écrits en 1866, tel était le régime des premiers temps de l'école préparatoire. »
L'Ecole avait alors le double caractère d'un collège, où Ton faisait ses études classiques, d'une école où l'on se préparait au métier des armes. En arrivant, le jeune La Motte-Rouge fut placé dans la classe de cinquième, dont le professeur, M. Hébert, avait été professeur d'histoire à l'Ecole impériale de Saint-Cyr. C'était un ancien prêtre qui s'était fait professeur laïque, et dont l'auteur des Souvenirs, trace ce portrait : « D'une figure vénérable, la tête toujours poudrée, les cheveux taillés en abbé, à l'œil ardent, à la parole vive et impétueuse, aux traits nobles et distingués, s' emportant facilement, revenant de même, d'une tenue irréprochable, toujours en culotte, bas de soie, cravate blanche, souliers fins, tel était M. Hébert. Il pouvait avoir de 50 à 55 ans... Il me reçut très bien et fut toujours pour moi d'une bonté parfaite. »
Le directeur des études était un prêtre l'abbé Duchâteau. L'instruction religieuse était donnée avec soin. « L'abbé Moissac, écrit La Motte- Rouge, digne et vénérable prêtre, aumônier de
l'Ecole, aidé d'un chapelain (i) en était chargé. La plupart d'entre nous n'avaient pas encore rempli le premier des devoirs religieux à la sortie de l'enfance, la première communion. Elle eut lieu dans les premiers mois de notre arrivée, lorsque nos connaissances en catéchisme eurent été reconnues suffisantes. — La messe avait lieu pour l'Ecole, les dimanches et fêtes, avec un piquet en armes, lorsque nous eûmes des fusils. Le général, accompagné de l' état-major y présidait habituellement. »
Moins un collège en effet, qu'une institution militaire, l'Ecole préparatoire de Saint-Cyr avait à sa tête un général, le général d' Albignac. D'une grande ' distinction de figure et de manières, brave, énergique, spirituel, il avait été, pendant quelque temps, ministre de la guerre du royaume de Westphalie. Il avait fait la campagne de Russie en 1812, à la tête d'une brigade de cavalerie, et il comptait plusieurs années d'officier général lorsque le gouvernement du roi l'appela au com-
(1) Il y en avait même deux, l'abbé Onsouf et l'abbé de Lise (Almanach royal de 18 17, p. 619). Quant à l'aumônier, que l'auteur des Souvenirs appelle l'abbé Moissac, Y Almanach royal l'appelle Y abbé de Maussac.
mandement de l'Ecole préparatoire. Les Souvenirs nous donnent de lui ce joli crayon.
« La tenue du général, chaque fois qu'il venait dans T intérieur de l'Ecole, consistait, à cette époque de Tannée, en une grande redingote de campagne bleu foncé, avec collet, parements, doublure et fourrure de petit gris, boutons et passementerie ; pantalon dans la botte, col blanc, cravate noire, grand chapeau à plume d'une longueur qui nous paraissait démesurée et que nous appelions « la Grande Frégate ». Ses yeux étaient souvent un peu rouges autour des paupières, ses traits, d'une grande distinction, mais souvent fatigués, annonçaient la souffrance. Sa taille était droite et assez élevée, ses mains osseuses et très marquées de veines. Il ne marchait jamais sans sa canne et ne prenait son épée que dans les grandes circonstances. »
Il avait pour aide de camp le capitaine de Richepanse, fils aîné du général de ce nom, qui avait marqué particulièrement dans les guerres de la République.
Le commandement en second était le colonel de Montalembert. Il avait fait, comme officier d'état-major, les guerres de l'Empire.
Des quatre capitaines de l'Ecole, deux : M. Del-
py de la Roche et M. de Gualy, officiers sous l'ancien régime, avaient émigré à l'époque de la Révolution. Les deux autres, les capitaines Lambert et de Planard, sortaient des armées impériales. M. de Planard avait servi dans un de ces régiments de dragons qui avaient si bien fait les campagnes d'Espagne.
Le personnel des adjudants se composait de MM. Potel, Puzel, Colnique, Favier, Laugier, Gérard. Les cinq premiers avaient été détachés de T hôtel des Invalides, dont ils étaient les pensionnaires depuis plusieurs années déjà. L'adjudant Gérard avait appartenu à la garde impériale et l'avait quittée au licenciement. Tous étaient décorés de la Légion d'honneur.
« Le plus jeune et le plus apprécié par les élèves, écrit le général, était l'adjudant Gérard, un beau soldat, d'une tenue toujours irréprochable, beau parleur et causant bien. Je me souviens que le 18 juin 1816, premier anniversaire de la bataille de Waterloo, au moment de la récréation de midi, il était monté sur un banc de la cour des jeux et racontait, à deux cents et plus d'entre nous, toutes les péripéties de cette bataille à laquelle il avait pris part comme sergent-major
dans un des célèbres régiments de grenadiers de la garde impériale.
« Je n'oublierai jamais l'impression que son • récit nous fit à tous. La bouche béante, les oreilles tendues, les yeux fixés sur lui, nous suivions tous les détails de l'action, avec une attention aussi chaleureuse qu'il mettait d'énergie, d'expression et d'entrain dans le récit qu'il nous faisait. Nous étions sous le charme de sa parole, vraiment éloquente et sentant encore la poudre de cette grande et néfaste journée de 1815 qui amena de nouveau l'étranger en France.
« Ces hommes, éprouvés par tant de rudes combats, étaient pour nous la tradition vivante des armées de la République et de l'Empire, je dirai même de l'ancienne monarchie, et, par les récits des grands faits auxquels ils avaient pris part, ils nous initiaient à mesure que nous avancions en âge, à l'histoire militaire de notre pays, et développaient en nous le désir de pouvoir les imiter un jour (1) ».
? Au mois d'août 1816, eut lieu la distribution des prix, dans la grande cour des jeux. Le lendemain les vacances commencèrent, Elles consis-
(x) Souvenirs et Campagnes, p. 89.
taient en ceci qu'il y avait une étude de moins par jour. Tous les élèves restèrent à l'Ecole. Il n'était accordé de permission d'absence qu'à ceux qui avaient été assez malades pour être obligés d'aller refaire leur santé dans leur famille: le nombre en était très restreint.
Dans l'hiver de 1816 à 1817, le général d'Albignac tomba gravement malade. Malgré sa sévérité, il était très aimé. Aussi, quand on apprit qu'il était en danger, tous les élèves en conçurent une telle impression que, dans un commun accord et dans les trois bataillons, il fut convenu que, tant que durerait sa maladie, chacun, pour lui complaire et lui exprimer ses vœux de prompte guérison, redoublerait de zèle, de travail et de bonne conduite. « En effet, dit le général de la Motte-Rouge, dans les rangs, dans les classes, dans les études, c'était un silence, un ordre, dont nos chefs étaient peut-être plus étonnés que nousmêmes. Pas une punition à infliger, pas une réprimande à faire ! Jamais école, composée de cinq ou six cents enfants, n'a fait ce que fit pendant la maladie de son vénéré et bien-aimé chef, l'Ecole préparatoire de Saint-Cyr ; le général d'Albignac ayant été informé de la résolution de ses enfants, de la ténacité avec laquelle ils la maintenaient,
en fut profondément touché. Je me souviens qu'un dimanche de janvier, revenant de la promenade par un froid très rigoureux, nous eûmes le bonheur de l'apercevoir derrière sa fenêtre : il nous regardait passer. Ce fut un enthousiasme, ce furent des vivats, partis de nos jeunes cœurs, qui lui dirent assez combien nous savions reconnaître ses soins paternels, ses soins incessants pour notre santé, notre instruction, par conséquent notre avenir. »
Dans le courant de l'été, l'Ecole fut honorée de la visite du roi. Louis XVIII avait son costume ordinaire, habit bleu de roi, ouvert, épaulettes, gilet blanc, cordon bleu et plaque, chapeau à plumes blanches. Après le défilé le général d'Albignac vint prendre les ordres du roi qui prescrivit de faire approcher les élèves. Les instructions du général étaient de se tenir à une certaine distance du prince. Dès que les faisceaux furent formés, ce fut à qui se rapprocherait de lui le plus vite. Le jeune La Motte-Rouge ne fut pas des moins prompts : il se trouva au premier rang parmi les plus près. Dès que Louis XVIII vit les élèves groupés autour de sa personne, il leur dit, avec ce ton de voix clair qui lui était particulier, « qu'il était bien aise de les voir, qu'avant toute
« chose, il fallait être bons chrétiens et bons « Français ; que par la position sociale de leurs « familles, par l'éducation, les principes, l'ins- « truction qui leur étaient donnés dans cet éta- « blissement par les bons exemples qu'ils y pui- « saient, ils étaient appelés plus tard à rendre de « bons services à la France. De grands noms « ajouta-t-il, des noms d'illustres hommes de « guerre et de batailles, inscrits au fronton de cet « édifice dans vos cours de jeux, dans vos salles « d'études, dans vos dortoirs, vous rappellent « sans cesse de grands exemples ; vous les imi- « terez ; un jour, comme eux, vous serez les « vaillants défenseurs du roi et de la patrie ; « comme eux vous porterez haut l'honneur et « l'épée de la France (i) ».
Un demi-siècle s'était écoulé depuis que la Motte-Rouge avait entendu le roi de France prononcer ces paroles : « Je crois encore les entendre, écrit-il, tant elles sont gravées dans mon esprit. »
(x) Souvenirs et Cumpagnts, p. £9?
L'année suivante (1818), le maréchal Gouvion Saint-Cyr, ministre secrétaire d'Etat de la guerre, proposa au roi le rétablissement de l'Ecole spéciale militaire. Quoiqu'il y eût encore bien des officiers, dits à demi-solde, à replacer, le ministre estima qu'il était nécessaire de songer à l'avenir de l'armée et de préparer pour cet avenir des officiers instruits. Une ordonnance royale décréta donc cette nouvelle création, à laquelle furent assignés, comme autrefois, les vastes bâtiments de Saint-Cyr. Le commandant de l'Ecole préparatoire, le général d' Albignac, fut mis à la tête du nouvel établissement, dont les premiers éléments se composèrent de cent-vingt élèves, pris par fractions égales parmi les plus âgés et les plus instruits des écoles préparatoires de Saint-Cyr et de la Flèche (30 dans chaque école), et d'un nombre égal de jeunes gens sortant des collèges royaux, des institutions particulières susceptibles de subir le concours déterminé par le ministre de te guerre,
Sur les six cents jeûnes gens qui formaient T Ecole préparatoire, trente furent donc admis dans la nouvelle Ecole ; deux cents, pris parmi les plus âgés et les plus avancés dans leurs études, furent conservés à Saint-Cyr, dans des bâtiments séparés de ceux affectés aux nouveaux arrivants. Les autres furent versés dans l'Ecole de la Flèche, ou envoyés dans les collèges royaux, pour y continuer leur éducation jusqu'au moment où, par leur âge et leur instruction, ils seraient à même de se présenter au concours.
La Motte- Rouge fut des deux cents qui resté, rent à Saint-Cyr, et que Ton installa dans la partie ouest des bâtiments avec cours séparées.
Toute communication était interdite entre eux et ceux qui devenaient leurs aînés.
Au mois d'août 1819, bien qu'il n'eût pas atteint ses seize ans révolus, La Motte-Rouge fut admis à passer les examens pour l'Ecole spéciale et fut reçu dans un bon rang.
A l'Ecole spéciale comme à l'Ecole préparatoire, il nous fait faire connaissance avec ses instructeurs et ses chefs.
Les sous-officiers instructeurs étaient les adjudants Sordez, Péquégnot et Chazaren pour l'infanterie, Parmentier et Bazeilles pour la cavale-
rie, Vallée pour l'artillerie. Tous étaient de vieux soldats qui avaient bien fait la guerre , suivant une expression que le général de La Motte-Rouge affectionne et qui, sous sa plume, n'est pas un vulgaire éloge. Tous étaient des revenants de Waterloo. Bazeilles avait fait partie de la division de cuirassiers qui, sous la conduite de Ney, avait fait tant de ravages dans l'armée anglaise. « Ce vieux soldat, dit le général, était admirable de simplicité et de modestie, quand il nous racontait comment, dans une charge à fond contre un carré anglais, son cheval arriva sur les baïonnettes ennemies, fit un bond énorme et pénétra dans le carré. Mais cavalier et cheval tombèrent bientôt, et Bazeilles, blessé grièvement d'une balle dans T épaule dut se rendre et fut fait prisonnier. Plus tard, la décoration de la Légion d'honneur avait été la récompense de sa belle conduite. »
Le commandant en second de T Ecole, le colonel Daulion, et particulièrement le chef de bataillon Viénot, étaient chargés de la direction de l'instruction militaire. Le colonel Daulion avait longtemps servi dans la légion étrangère au service de France, Le chef de bataillon Viénot, avait fait toutes les campagnes de la Révolution et notamment la campagne* d'Egypte. Vieilli dans
les écoles militaires, où il était entré comme sergent instructeur, dès 1804, à Fontainebleau, il ne connaissait que la théorie, l' exercice, le port d'armes et l'immobilité dans les rangs : « Chaque fois que nous le voyions se promener seul au milieu de nous, les bras croisés et se frottant le nez avec l'index de la main droite, nous prétendions qu'il causait avec lui-même de la théorie (1). »
Deux officiers supérieurs d'artillerie, le lieutenant-colonel Nacquart et le chef de bataillon Carraud, étaient chargés, le premier, de la direction des études, le second, de la surveillance principale sous ses ordres. Le capitaine d* artillerie Périolllas était chargé de l'enseignement périodique et pratique de cette arme. Avec ces trois noms, Nacquart, Carraud et Périollas, nous nous retrouvons en plein Balzac. On sait que Balzac avait pour médecin le docteur Nacquard (2), sans doute un parent du lieutenant-colonel- Quant au chef de bataillon Carraud et au capitaine Périollas, ils étaient étroitement liés avec le grand romancier. Lorsqu'il quitta Saint-Cyr en 1831, M. Carraud fut envoyé, comme inspecteur de la poudrerie à Angoulême, où Balzac fit chez
(1) Souvenirs, p. 113.
(a) Le Lys de la vallée lui est dédié.
lui de longs et fréquents séjours. La Maison Nucingen est dédiée à M me Zulma Carraud, femme du commandant. Une autre Scène de la vie parisienne, Pierre Grassou, est dédiée (décembre 1839) : Au lieutenant d'artillerie PÊRIOL- LAS, comme un témoignage de l'affectueuse estime de V auteur (1).
Comme on le voit, par les noms et les détails qui précèdent, Louis XVIII n'avait pas hésité à choisir dans les rangs de l' armée impériale les maîtres destinés à former la jeunesse militaire de son royaume.
Le général de La Motte-Rouge a tracé un vivant tableau de Saint-Cyr en ces années qui vont de 1819 à 1822. Peu de peintures sont plus curieuses que celles de cette école où des fils d'émigrés et de chouans (c'était le cas de La
(1) Le général de la Motte-Rouge a écrit : Caraud et Pèriolas. La véritable orthographe de ces noms est Carraud et Pèriollas.
— go —
Motte- Rouge) avaient pour instructeurs les soldats de la République et les officiers de l'Empire. Il avait un an d'école spéciale lorsque, dans les premiers jours de novembre 1820, arrivèrent les jeunes gens de la nouvelle promotion. Le nombre des compagnies fut porté à huit, avec un effectif de 40 à 45 élèves. Chaque ancien fut chargé d'initier un nouveau aux premiers principes de l'exercice du fusil et de la marche. La brimade, en ce temps-là, était chose inconnue. « Nos conscrits, dit le général, loin d'être en butte aux vexations et aux avanies des anciens, comme cela fut plus tard et pendant de longues années dans cette même école, étaient traités par eux en bons camarades. Tout ancien qui se serait permis de mauvais traitement envers un nouveau eût été sévèrement puni. On ne croyait pas à Saint-Cyr, à cette époque, comme on l'a pensé depuis, que toutes ces tracasseries, qu'on a appelées brimades, formassent le caractère des jeunes gens qui en étaient l'objet, et pour cela pouvaient être permises sans grands inconvénients. Notre discipline, très juste et très sévère, ne comportait pas ces sortes de tolérances. L'autorité des sous-officiers élèves était considérable et fortement soutenue par l'autorité supérieure. Ils ne craignaient
i'infliger une punition méritée à ceux de camarades anciens et nouveaux qui avaient lue à la règle, et cela sans passion et sans alité. Avant toute chose, et quoique bien s, ils tenaient à la dignité de leur caractère '
e qu'on respectât leurs galons. Cela était dû bonnes traditions de l'Ecole impériale, trais qui nous avaient été transmises par ceux s chefs qui avaient fait partie de cette même et qui étaient toutes militaires. »
la rentrée de 1820, La Motte-Rouge fut lé sergent à la cinquième compagnie, capi- Chapuis. Dans le courant de janvier 1821, nt pas encore dix-sept ans, il fut promu au de sergent- major. « Je ne crois pas, dit-il, lans ma longue carrière, aucun grade m'ait ré autant de plaisir que celui-là », et il
e capitaine Chapuis, qui commandait ma agnie, me reçut devant elle avec un entrain ■nilitaire. Je crois entendre encore sa voix , brève, énergique, lorsqu'il prononça la île de réception. C'était un vigoureux offie guerre que le capitaine Chapuis. Il avait 1 partie les grandes guerres de l'Empire et il andait en 1815, à Waterloo, une compagnie
de grenadiers du 85 e régiment. D'une taille peu élevée, d'un tempérament sec et nerveux, d'un caractère ferme et bienveillant, d'une grande bonté de cœur, d'une bravoure rare, il avait reçu douze ou quinze blessures à cette bataille. Quand il nous arriva, il portait encore son habit de campagne, court de taille et de basques de couleur verte, loin d'être neuf : on voyait que c'était l'habit des bivouacs. De tous nos capitaines, il était certainement le plus aimé. Quant à moi, j'avais pour lui un grand respect et une grande affection ; j'ambitionnais pour l'avenir des états de service comme les siens. »
Lors de son entrée à l'Ecole, en 1819, La Motte-Rouge avait eu pour caporal d'escouade Armand Carrel, lequel avait d'ailleurs près de quatre ans de plus que lui. Il en fait ainsi le portrait : « D'une taille ordinaire, au teint brun, aux cheveux noirs et crépus, d'une physionomie sérieuse, peut-être même un peu sombre, quoique ornée d'yeux vifs et intelligents, à la parole brève et un peu creuse, tout en lui annonçait beaucoup de caractère et de commandement. Je l'avais pour voisin de rang ». Sainte-Beuve, parlant d'une vive admonestation adressée à Carrel par le commandant de l'Ecole, dit qu'elle eut pour
origine les rapports défavorables faits sur ses opinions et ses sentiments (i). La Motte- Rouge donne, sur ce petit épisode de la jeunesse d'Armand Carrel, des détails plus précis et sans doute plus exacts. « Un opuscule, dit-il, saisi entre ses mains par le général d'Albignac, intitulé : Eloge du général Moreau, et écrit par lui dans des principes essentiellement républicains, lui avait valu une dure admonestation et une punition sévère. » Au sortir de l'Ecole en 1820, Carrel entra souslieutenant dans le 29 e de ligne. C'était le temps des conspirations militaires contre la Restauration (1820-1823) ; il y trempa, au mépris de son serment. Lorsque commença la guerre d'Espagne, il donna sa démission, partit pour Barcelone, et se battit, sur les bords de la Bidassoa, contre ceux qui la veille étaient ses camarades. Il poussa à la révolution de 1830 et s'accommoda fort bien d'abord de la monarchie nouvelle. Comme on ne lui avait offert qu'une préfecture et l'une des moindres, celle du Cantal, où des circonstances de sa vie antérieure ne lui permettaient pas d'ailleurs de s'installer, il glissa peu à peu à l'opposition républicaine. Avec cela, bonapartiste ardent,
(1) Causeries du lundi, t. VI, p. 90.
professant le culte de Napoléon et n'ayant point d'autre religion.
Combien différente a été la carrière de son voisin de rang à Saint-Cyr, de cet irréprochable La Motte-Rouge, qui a été, sans un jour, sans une heure de défaillance, l'homme du devoir et du sacrifice, qui n'a jamais versé son sang que pour la France, qui a toujours combattu le désordre et la révolution, qui est mort en chrétien, après avoir vécu en soldat fidèle et en bon citoyen ?
J'aurais encore bien des détails intéressants à recueillir dans cette première partie des Souvenirs du général de La Motte-Rouge. Obligé de me borner, je leur emprunterai seulement, pour finir une citation qui permet de restituer définitivement à l'histoire une anecdote dont l'authenticité était jusqu'ici demeurée douteuse.
« Chaque soldat a dans sa giberne le bâton de maréchal de France. » Ce mot célèbre et souvent répété, a-t-il été réellement prononcé ? et par qui ? par Napoléon, suivant les uns ; par Louis XVIII, suivant les autres.
Grâce au général de La Motte-Rouge, nous serons fixés maintenant sur la réalité de ce mot légendaire, sur son véritable auteur, sur les cir-
constances dans lesquelles il a été dit. Nous lisons à la page 105 des Souvenirs :
« Le commencement de Tannée 1819 se passa sans événements à signaler. Dans le courant de l'été, le général d'Albignac conduisit le bataillon de l'Ecole à Saint-Cloud, où résidait alors le Roi. C'était un dimanche. L'Ecole, son état-major en tête, arriva vers midi dans la cour d'honneur du château et se forma en bataille, face aux appartements du Roi. Après la messe, Sa Majesté, entourée de ses officiers de service, des membres de sa famille et du maréchal major-général en fonctions ce jour-là (1), vint se placer au balcon et prescrivit la manœuvre. Le bataillon, commandé par le sergent-major Pointe, exécuta le maniement d'armes et les divers mouvements de l'école de bataillon, avec un ensemble et une précision qui enlevèrent tous les suffrages. Après le défilé, qui fut d'une régularité parfaite, le Roi, s' adressant aux élèves qu'on avait massés à petite distance de sa personne, leur dit : « Mes enfants, je suis très content de vous ; il n'y en a pas un dans vos rangs, qui n'ait dans sa giberne le bâton de maréchal de France de Monsieur le duc de Reg-
(1) Le maréchal Oudinot, duc de Reggio.
gio que vous voyez près de moi dans ce moment ; il ne tient qu'à vous de l'en faire sortir. »
La parole était belle, la scène était grande, le cadre était majestueux :
Toutes ces choses sont passées.
Comme l'onde et comme le vent.
Il n'y a plus de roi de France, il n'y a plus de maréchaux de France ; le château de Saint- Cloud n'est plus qu'une ruine. Le Saint-Cyrien de 1819 a assez vécu pour voir cinq ou six révolutions, la France envahie et mutilée, les Allemands campés à Saint-Cloud, le roi de Prusse ayant à ses côtés le maréchal comte de Moltke et haranguant ses soldats du haut de ce balcon d'où Louis XVIII parlait aux élèves de Saint-Cyr, ayant à ses côtés le maréchal duc de Reggio !
Les trois volumes de Souvenirs et Campagnes assurent à leur auteur, parmi nos écrivains militaires une place à part. C'est le livre d'un modeste et d'un héros. Le maréchal de Montluc, dans ses Commentaires, se plaisait à redire : « Je suis Français et Gascon ! » Le général de la Motte- Rouge aurait eu le droit de dire à son tour : « Je suis Français et Breton !» Il a certes, moins de verve, moins de vivacité et d'originalité dans le
style que le vieux maréchal de Henri III ; mais il a comme lui une âme guerrière ; il a de plus que lui la modération, le désintéressement, la simplicité ; il est de la famille de Catinat.
Juin 1895.