‹ Ecpivains et SoldatsChapitre 4 sur 14 · FELIX ARVERS · texte numérisé non relu

FELIX ARVERS

C'est Sainte-Beuve, je crois, qui compare la postérité à ces voyageurs qui redoutent pardessus tout les excédents de bagages et qui allègent le plus possible leur valise. Heureux les poètes qui, comme Horace ou Musset, peuvent tenir en un seul volume ! Je vois d'ici Alfred de Musset, un petit volume à la main montrant du doigt à Victor Hugo l'énorme pile de ses Œuvres complètes et lui disant avec un léger sourire :

Horace, avec deux mots, en dit plus long que vous.

Félix Arvers, lui, a fait mieux encore. Il a pris décidément le plus court pour aller — non à

(i) Le poète Félix Arvers, par Charles Glinel. Un volume in-8°, A. Rouquette, libraire, 6g, passage Choiseul,

— IOO —

r Académie, mais à la postérité. Il a bien composé un volume, Mes Heures perdues, mais ce volume se résume en une seule pièce, en un Sonnet qui a suffi pour immortaliser son nom. Ce sonnet, partout cité, n'est pa* toujours fidèlement reproduit. En voici le texte exact :

Mon âme a son secret, ma vie a son mystère :

Un amour éternel en un moment conçu ; Le mal est sans espoir, aussi j'ai dû le taire, Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su.

Hélas ! j'aurai passé près d'elle inaperçu, Toujours à ses côtés et pourtant solitaire ; Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre, N'osant rien demander et n'ayant rien reçu.

Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre, Elle ira son chemin, distraite et sans entendre Ce murmure d'amour élevé sur ses pas ;

A l'austère devoir pieusement fidèle Elle dira, lisant ces vers tout remplis d'elle , « Quelle est donc cette femme ?» et ne comprendra

[pas.

Ce sonnet, qui a eu un si heureux" destin, n'aura pas été la seule bonne fortune de Félix Arvers. Unaimable et délicat écrivain, M. Charles Glinel, a réuni, avec un soin pieux, avec une érudition impeccable, toutes les informations, tous les documents qui peuvent servir à éclairer la vie du poète.

— IOI —

L'auteur de Mes heures perdues naquit à Paris le 23 juillet 1806.

Voici l'extrait de son acte de naissance :

« Du vingt-cinq juillet mil huit cent six, deux heures un quart du soir, acte de naissance de Alexis-Félix, du sexe masculin, né avant-hier, à sept heures du soir, rue Guillaume, n° 1, division de la Fraternité, fils du sieur Pierre-Guillaume- Thérèse Arvers, marchand de vin en gros, et de dame Jeanne Vérieu, domiciliés susdite demeure, mariés à Paris depuis douze ans. Premier témoin, sieur François-Etienne-Ebbon Prignol, ancien avocat, âgé de 54 ans, demeurant rue de la Loi (1), n° 29 ; second témoin sieur Edme Lemoine, marchand de vins en gros, âgé de 50 ans, demeurant rue Guillaume, n° 4... »

L'enfant fut baptisé sur la paroisse de Saint- Louis-en-1'Ile.

La rue Guillaume, où est né Arvers, reliait le quai d'Orléans à la rue Saint-Louis-en-1'Ile ; elle porte aujourd'hui, en vertu d'un décret du 27 février 1867, le nom de rue Budé et elle est située dans le IV e arrondissement.

(1) C'est vers 1806, d'après le Dictionnaire des rues de Paris, de Félix Lazare, que le nom de Richelieu fut rendu à la rue de la Loi f

M. Arvers père paraît avoir continué son commerce de vins à Paris jusqu'en 1819, habitant successivement le n° 1 de la rue Guillaume jusqu'en 1809 ; le n° 3 jusqu'en 1812 ; le n° 9 de la rue des Filles-du-Calvaire jusqu'en 1814, et en dernier lieu le n° 7 de cette même rue.

Vers 1819, sans renoncer aux opérations commerciales, il se retira. Mais sur ces entrefaites, l'enfant avait grandi, il fallait songer à son instruction. C'est d'abord à l'institution Guillet qu'il fut confié, puis, en 1821, à l'Institution Massin, dont les élèves suivaient les cours du collège Charlemagne. Au concours général de 1824, il remporta, comme vétéran de rhétorique, le prix d'honneur de discours latin et le premier prix de discours français. « En discours français, dit M. Glinel, Arvers l'avait emporté sur Alfred Nettement, du collège Sainte-Barbe (2 e prix des vétérans) et Désiré Nisard, du collège Charlemagne (i er prix des nouveaux) ». Il y a là une petite erreur. Le rhétoricien Désiré Nisard était, comme Alfred Nettement, un élève de Sainte- Barbe.

Malgré ses succès universitaires, au lieu d'entrer à l'Ecole Normale, dont les portes se seraient ouvertes toutes grandes devant lui, Félix Arvers

— io3 —

commença son droit pour s'arrêter, il est vrai, après son premier examen de licence.

Il se sentait alors irrésistiblement entraîné vers la poésie ; Tune des premières pièces de Mes Heures perdues, à M. Victor Hugo, remonte au mois de janvier 1828 ; il écrivait la Saint Barthélémy, du même recueil, en juillet 1829, et la Ressemblance, destinée à un volume qui n'a jamais paru, est datée de janvier 1830.

A cette dernière date, cédant au désir de sa mère, (son père était mort en 1823) ^ entra en qualité de sixième clerc chez M. Guyet-Desfontaines, alors l'un des premiers notaires de Paris.

Gendre du littérateur et membre de l'Institut Amaury Du val, neveu par alliance de l'académicien Alexandre Duval, beau-frère enfin du peintre Amaury Duval, le patron d'Arvers vivait dans un milieu qui répondait exactement aux aspirations poétiques et à l'esprit délicat et rêveur de son jeune clerc. Sa femme, non moins remarquable par son esprit que par sa beauté, avait un goût très vif pour les lettres ; elle a publié, sous le voile de l'anonyme, des romans dont quelques-uns ne laissèrent pas d'avoir un assez vif succès. C'est un détail que M. Charles Glinel a omis d'indiquer. M. et M me Guyet-Des-

fontaines donnaient de brillantes réceptions en leur hôtel de la rue d' Anjou-Sain t-Honoré, n° 34, où les sommités politiques (M. Guyet-Desfontaines était devenu en 1834 député de la Vendée), se rencontraient avec M me Emile de Girardin, avec Alexandre Dumas, Eugène Delacroix, et l'élite des littérateurs et des artistes. Ils possédaient à Marly-le-Roy une belle maison de campagne et ils y firent construire un petit théâtre sur lequel on jouait la comédie de société. Ce fut Bayard,leur ami, qui composa le prologue d'inauguration.

Félix Arvers avait donc rencontré le patron qu'il lui fallait. Il venait justement d'être inscrit comme troisième clerc, lorsqu'en 1833 il publia son volume des Heures perdues, un bel in-octavo, imprimé chez Crapelet, avec une vignette sur le titre, représentant un papillon sur une branche dans une feuillée.

Outre une curieuse préface en vers A mon livre, ce volume renferme quinze pièces déta-

— io5 —

chées, un drame : la Mort de François I er et une comédie : Plus de peur que de mal. La comédie est piquante et spirituelle. Le drame, qui n'était pas destiné à la scène (le Théâtre- Libre n'était pas encore inventé), avait été composé au mois de juin 1831, bien avant le Roi s* amuse (1), avec lequel il n'est pas sans avoir plus d'un rapport. Si l'on doit regretter que l'auteur ait mis sa verve et son talent au service d'un sujet qu'il fallait laisser à la chronique scandaleuse et au pamphlet soi-disant historique, il n'en reste pas moins que l'œuvre d'Arvers est très dramatique, pleine de vigueur et d'éclat. Elle est assez forte pour soutenir, sans en être le moins du monde écrasée, le redoutable voisinage du drame de Victor Hugo. Les quinze pièces détachées sont, pour la plupart, très remarquables. Deux seulement sont des sonnets. Le premier a pour titre : Sonnet pour mon ami R... Il est ainsi conçu :

J'avais toujours rêvé le bonheur en ménage Comme un port où le cœur .trop longtemps agité, Vient trouver à la fin d'un long pèlerinage Un dernier jour de calme et de sérénité.

(1) La première représentation du Roi s'amuse eut lieu le 22 novembre 1832.

— io6 —

Une femme modeste, à peu près de mon âge Et deux petits enfants jouant à mon côté, Un cercle peu nombreux d'amis du voisinage Et de joyeux propos dans les beaux soirs d'été.

J'abandonnais l'amour à la jeunesse ardente,

Je voulais une amie, une âme confidente

Où cacher mes chagrins qu'elle seule aurait lus.

Le ciel me donna plus que je n'osais prétendre ; L'amitié par le temps a pris un nom plus tendre Et l'amour arriva qu'on ne l'attendait plus.

Quant au célèbre sonnet ( « Mon âme a son secret... »), il a son histoire et il a excité bien des curiosités. Arvers lui avait donné pour titre : Sonnet imité de V Italien. D'après M. Jules Troubat, d'un des secrétaires de Sainte-Beuve, le célèbre critique disait volontiers que le sonnet d' Arvers était bien réellement imité de l'Italien ; mais il n'a jamais fourni à son secrétaire la preuve de cette assertion, ni indiqué la source étrangère à laquelle le poète français aurait puisé son inspiration. Il eût été sans doute fort empêché de le faire. Il n'existe pas dans la poésie italienne, de sonnet qui ait servi de modèle à Félix Arvers Tout au plus pourrait-on rapprocher de sa pièce le passage suivant de la Jérusalem délivrée du Tasse (chant II, strophe 16). Il s'agit des amours d'Olinde et de Sophronie :

— \oy —

Ei che modesto è si comm'essa ê bella,

Brama assai, poco e nulla chiede, Ne sa scoprirsi, o non ardisce ; ed ella, O lo sprezza, o nol vede, on non s'avvede, Cosi finora il misero ha servito, O non visto, o mal noto, o mal gradito.

(Aussi modeste amant que sa maîtresse est belle, il désire beaucoup, espère peu et ne demande rien ; il ne sait ou n'ose découvrir sa flamme. Elle, de son côté, ne le voit point, ou ne distingue point ses feux, ou les dédaigne. Ainsi l'a servie jusque-là le malheureux inaperçu, ou mal connu, ou dédaigné).

Arvers, en écrivant son Sonnet, songeait-il à ce passage de Torquato ? J'en doute un peu. Le sentiment qui lui a dicté ses vers est bien personnel, et il est certain, en tous cas, que malgré sa réminiscence (si réminiscence il y a eu), il a su rester original et touchant. S'il a mis en tête de sa pièce ces mots : Sonnet imité de l'Italien, c'était uniquement afin de mettre sur une fausse piste les lecteurs trop curieux. Ceux-ci, du reste, ne s'y sont pas laissé prendre, et longue serait la liste de tous ceux qui ont cherché à pénétrer le mystère, à découvrir quelle était Y Inconnue d' Arvers. M. Charles Glinel a poussé plus loin que personne cette enquête, et c'est là peut-être la partie la plus intéressante de son travail. J'y trouve ces

lignes, que je me reprocherais de ne pas citer ici :

« Serrons la question de plus près encore, dit M. Glinel, et évoquons à la fois le précieux témoignage et l'émouvant souvenir de l'excellent et à jamais regretté chroniqueur de la Gazette de France , Dancourt (Adolphe Racot).

« Dans les premiers jours du mois d'avril 1886, il rendait visite, à Fontenay-aux- Roses, à la fille de Charles Nodier, M me Marie Mennessier- Nodier, retirée là avec une partie de sa famille. Le 6 mai suivant, Adolphe Racot nous écrivait une longue et très intéressante lettre, dont nous détachons ces passages :

« Malgré son âge, M me Mennessier est active, sans la moindre infirmité et on ne lui donnerait pas plus de cinquante ans. Elle a beaucoup d'esprit et tous ses souvenirs présents.

« Quand je suis entré dans le petit salon au rez-de-chaussée, j'ai été frappé et ému. Dans ces six à huit mètres carrés tient tout ce qui reste de l'Arsenal : un grand portrait de Nodier, peinture de Guérin ; un autre également grandeur nature, de Marie Mennessier, par Amaury Duval, resté ami intime jusqu'à sa mort toute récente ; une petite vue peinte de Saint- Point où elle accom-

— io9 —

pagna son père et sa mère dans le voyage avec M. et M me Hugo ; deux jolies esquisses d'anges, par Amaury Duval, d'après les têtes des deux filles ; une grande photographie de M m3 Hugo ; un joli Bonington original ; enfin, sur la cheminée, le buste en terre cuite de Sébastien Nodier, l'aïeul.

« M me Mennessier possède un album du temps où elle était jeune fille ; j'y ai trouvé, parmi des poésies signées de tous les poètes illustres de l'époque, le sonnet autographe et signé d'Arvers.

« Je vous en envoie une copie exacte et minutieuse, ponctuation et majuscules initiales. Vous y verrez les changements qu'Arvers y apporta dans l'édition imprimée. »

Le titre : « Sonnet imité de l'italien » n'existe que dans le texte imprimé : il ne figure pas sur l'album.

Et maintenant, que Marie Nodier ait été Y Inconnue d'Arvers, cela ne fait pas doute pour M. Charles Glinel. L'un des témoins de la vie de Mme Marie Mennessier-Nodier a bien voulu lui redire une confidence que V éditeur Hetzel lui avait faite comme la tenant d'Arvers lui-même, c'est que le poète, en composant son fameux sonnet, avait pensé à Marie Nodier.

Or, c'est précisément sur l'album de celle-ci qu'il l'a écrit entièrement et signé de sa main.

La date de ce sonnet doit être placée entre le 17 février 1830 jour du mariage de M. et M me Mennessier-Nodier et la seconde moitié de l'année 1833, époque de la publication de Mes Heures perdues, La dame était mariée ; les expressions : le mal est sans espoir, à V austère devoir pieusement fidèle , et surtout : Quelle est donc cette femme? L'indiquent suffisamment. D'un autre côté, les épithètes de douce et tendre de l'imprimé, préférables à celles « bonne et tendre » du manuscrit, font supposer que les vers de l'album ont précédé ceux insérés dans Mes Heures perdues. Arvers aura voulu dérouter les recherches et dépister la curiosité en introduisant dans l'imprimé la mention imité de V Italien qui, je l'ai déjà dit, ne se rencontre pas dans le manuscrit.

S'il est, dans la littérature du dix-neuvième siècle, un moment qui brille d'un éclat incomparable, une heure privilégiée, fraîche comme le printemps, jeune comme l'aurore, c'est celle où le Cénacle romantique, en ces belles années de la Restauration finissante, se réunissait à l'Arsenal, autour de Charles Nodier.

Gais comme l'oiseau sur la branche

Le dimanche Nous rendions parfois matinal

L'Arsenal (i).

C'est Musset qui dira cela plus tard. Une jeune fille, la fille de Nodier, poète elle-même, était le charme et le rayon de ces inoubliables matinées. Son souvenir ne périra pas. Elle a retracé dans un aimable livre, (2) le tableau de ces jours heureux ; elle a dicté à Musset des sonnets immortels ; elle a inspiré le sonnet d' Arvers.

Lorsque Félix Arvers mourut, en 1850, il n'avait pas publié d'autre volume de poésie que Mes heures perdues. Il avait cependant composé d'autres vers, et M. Charles Glinel a été assez heureux pour retrouver quelques-unes de ces pièces demeurées inédites. Deux d'entre elles sont particulièrement dignes de mention. La première, inti-

(1) Stances à Nodier, 15 août 1843.

(2) Charles Nodier, épisodes et souvenirs de sa vie, par M me Marie Mennessier-Nodier.

tulée : Déclaration, est des plus piquantes. La seconde, datée du 13 novembre 1832, est une Epitre à M. Alfred Tattet, si connu depuis par son étroite intimité avec le chantre de Rolla. Alfred Tattet, très lié avec Arvers, paraissait à ce moment l'abandonner un peu pour se rapprocher de Musset, connaissance plus nouvelle. Arvers en éprouva quelque dépit et essaya de ramener T infidèle. Sa pièce, très longue, est des plus curieuses En voici la fin où, comme on le verra, Fauteur des Contes d'Espagne et d'Italie n'est pas précisément ménagé :

Moi, je suis ainsi fait : au rang des plus grands crimes

Je mets le fantastique et les mauvaises rimes :

La rime est un écho qui se perd sans effet

S'il ne sait recueillir la voix à sa naissance ;

C'est un instrument faux et j'appelle impuissance

Le dédain orgueilleux que certains en ont fait.

Je ne suis pas de ceux qui croient que la pensée,

Dans un cadre grossier bien ou mal enchâssée,

Puisse assez resplendir de sa propre pensée.

Beaucoup en cette erreur sont tombés dans notre âge

Je veux qu'un grand dessein, éclairant tout l'ouvrage

Imprime à chaque vers la vie et l'unité.

Je ne suis pas de ceux qui vont dans les orgies

S'inspirer aux lueurs des blafardes bougies ;

Qui, dans l'air obscurci par les vapeurs du vin,

Tentent de ranimer leur muse exténuée,

Comme un vieillard flétri qu'une prostituée

Sous ses baisers impurs veut réchauffer en vain.

Je crois que le génie est un fils du mystère, Qui veut être lavé des fanges de la terre Pour marcher dans sa force et dans sa liberté ; Je crois qu'un vase infect en souillerait la flamme, Que pour l'œuvre divin le corps ainsi que l'âme, A besoin de pudeur et de virginité.

C'est ainsi que j'entends l'œuvre de poésie : Chacun de nous s'est fait l'art à sa fantaisie, Chacun de nous l'a vu d'un différent côté.

Prisme aux mille couleurs, chaque œil en saisit une Suivant le point divers où l'a mis la fortune ; Dieu lui seul peut tout voir dans son immensité. Conserve ta croyance et respecte la nôtre, Apôtre dévoué de la gloire d'un autre ; Fais-toi du nouveau Dieu confesseur et martyr. Ne crois pas que mon cœur cède comme une argile, Ni que ta voix, prêchant le nouvel Evangile, Si chaude qu'elle soit, puisse me convertir.

Adieu*. Garde ta foi, garde ton opulence, Laisse-moi recueillir mon cœur dans le silence, Laisse-moi consumer ma vie comme un reclus ; Pardonne cependant à cette rêverie, C'est le chant d'un proscrit en quittant la patrie, C'est la voix d'un ami que tu n'entendras plus.

Ce n'était là du reste qu'une boutade de poète ; non seulement Arvers ne se brouilla point avec Alfred Tattet, mais il devint bientôt, lui-même, un des amis de Musset.

Il était encore chez M. Guyet- Desfontaines et venait d'être inscrit comme deuxième clerc, lorsque, le 30 novembre 1835 il fit représenter sur le théâtre du Gymnase- Dramatique, en société avec Bayard et Paul Foucher, En attendant f

— ii4 —

comédie-vaudeville en deux actes. Trois mois plus tard, il renonçait définitivement au notariat, pour devenir un des fournisseurs attitrés des théâtres de vaudevilles. De 1836 à 1850, soit seul, soit en collaboration avec son ami Ernest d' Avrecour, il ne fit pas jouer moins de seize pièces, dont quelques-unes réussirent brillamment : les Deux maîtresses, les Anglais en voyage , les Deux César, Lord Spleen. Deux fois il aborda notre première scène ; il fit représenter au Théâtre-Français, le 8 mars 1839, ^ a Course au Clocher, comédie en trois actes et en vers ; et, le 3 avril 1841, le Second Mari, également en trois actes et en vers. Malheureusement les petits théâtres l'avaient pris et ne le lâchèrent plus. Da* s sa dernière pièce, le Banquet de camarades, vaudeville en un acte, où il retraçait ses souvenirs de pension, il faisait raconter par l'un des personnages que le prix d'honneur de 1824 (l'année même de son triomphe universitaire) était souffleur aux Funambules. N'y avait-il pas là une allusion mélancolique à sa propre destinée ? Lui qui aurait pu, qui aurait dû arriver à l'Académie, en passant par le Théâtre- Français, n'en était il pas venu à travailler pour les Délassements-Comiques ?

Les lettres de Félix Arvers (M. Charles Glinel,

a eu la bonne fortune d'en trouver quelques-unes) valent mieux que ses vaudevilles. Elles sont d'un fin lettré et d'un homme d'esprit. A ce dernier titre, il haïssait cordialement la République. Le 19 juillet 1850, il écrivait à l'un de ses amis :

« Vive le président ! dirai- je à mon tour, car en vérité cet enfant va très bien.

« Savez- vous qu'il vient de nous donner une petite loi qui ôte la moitié de leur influence aux journaux, ces grands faiseurs de révolutions ? C'est ce que M. Victor Hugo appelle encore une violation de la Constitution. Or on a remarqué que, chaque fois que cette pauvre Constitution était violée, c'est le signal du retour de la confiance et de la reprise des affaires. Les comptes hebdomadaires de la Banque et le tableau du produit des revenus indirects, publié par le Moniteur, témoignent de cet état de prospérité, qui n'attend pour être complet que la suppres* sion totale de la République.

« Ah ! oui, la révolution de Février, j'en ai entendu parler sur la côte de Coromandel. Eh bien ! Monsieur, la Révolution de Février a fait le bonheur de la France... pour l'avenir, car, pour ce qui est du présent, je ne vous cacherai pas qu'elle a, ruiné pa$ mal de monde^ mais ruiné^ là^

à plates coutures ; quand la République fait les choses, elle ne les fait pas à moitié ; si bien que ceux qui dînaient chez Véry dînent aujourd'hui à quarante sous, ceux qui dînaient à quarante sous dînent à dix-huit et ceux qui dînaient à dixhuit ne dînent plus du tout. »

Le 25 octobre 1850, Arvers, gravement malade, quitta son domicile de la rue Neuve-Saint- Nicolas pour entrer à la maison municipale de santé (hospice Dubois). On constata qu'il était atteint de rhumatismes qui, remontés au cœur, remportèrent. M. Abel d'Avrecour a donné sur les derniers jours du poète de précieux détails. J'emprunte à son récit l'anecdote suivant :

« Le grand poète fut un légitimiste ardent. Je tiens l'anecdote suivante de mon père qui la tenait lui-même du seul et unique témoin. Toujours au même hospice Dubois, l'abbé X... était venu lui apporter les derniers secours de la religion. La confession terminée, le prêtre lui demanmanda s'il n'avait plus rien à ajouter : — « Pardon, mon père, dit Arvers, j'allais oublier le plus gros péché de mon existence, celui qui m'a pesé toute ma vie sur la conscience. »

« Et devant la mine effarée à juste titre de l'ecclésiastique, il reprit : « J'ai dit un jour du

— il; -

mal de Charles X ! » Et l'abbé, le célèbre abbé X..., était un libéral à tous crins : Arvers avait conservé son ironie satirique jusqu'aux affres de la mort ! »

Arvers mourut le 7 novembre 1850, il fut inhumé à Cézy ; il n'avait que quarante-quatre ans.

Heureux poète ! Aucun discours n'attrista ses modestes funérailles. Les journaux ne parlèrent pas de lui. Il repose dans un humble cimetière de campagne auprès de son père et de sa mère. Le vulgaire, qui n'avait jamais su son nom, continue de l'ignorer. Mais tous ceux qui aiment la Muse répéteront à jamais le Sonnet d' Arvers.

Octobre 1897.

M. CUVILLIER-FLEURY ET SON JOURNAL INTIME {l)

M. Cuvillier-Fleury prit de bonne heure T habitude — très répandue en Angleterre, très rare chez nous — de tenir son journal, d'écrire au jour le jour des notes plus ou moins développées, où il raconte, juge, commente des événements de tout ordre et de tout caractère, politiques, littéraires, artistiques, mondains, et particulièrement ceux qui intéressent la famille princière, bientôt royale, où il a passé la plus brillante partie de sa

(i) Journal intime de Cuvillier-Fleury, publié avec une Introduction par Ernest Bertin. Tome premier (1823-1831). Un volume in-8° avec deux portraits Librairie Pion, iqckq*

vie en qualité de précepteur, puis de secrétaire des commandements du duc d'Aumale.

Le Journal de Cuvillier-Fleury commence le vendredi 14 novembre 1828 ; la première page est datée du château de Neuilly. Quel âge avait alors Cuvillier-Fleury ? Depuis quand était-il dans la maison d'Orléans ? Qu'avait- il fait avant d'y entrer ? La notice biographique et l'introduction placées en tête du volume ne nous apprennent à peu près rien sur ces divers points ; elle ne nous disent même pas la date de sa naissance. J'essaierai de suppléer dans une certaine mesure, à ces lacunes, assurément regrettables, puisqu'il est nécessaire, quand on veut lire un Journal ou des Mémoires, d'en bien connaître l'auteur.

Alfred-Auguste Cuvillier-Fleury était né à Paris en 1802. Son père, après avoir été aide de camp du général Hoche, devint, sous l'Empire, officier dans le palais de Louis-Bonaparte, devenu lui-même roi de Hollande, et mourut en 1810. En 1813, l'orphelin fut nommé' boursier de l'empereur à Louis-le-Grand, où il fit de brillantes études et remporta, au concours général de 1819, le prix d'honneur de rhétorique, avec un discours latin qui avait pour sujet : Manlii Cafitolini ad

Senatum oratio. Ce succès eut un retentissement particulier. L'administration du collège fit peindre le portrait du lauréat, ce qui fut l'origine d'un usage constamment observé depuis. Presque au sortir de Louis-le-Grand, le jeune Cuvillier- Fleury alla rejoindre en Italie l'ancien roi de Hollande et passa deux ans auprès de lui, comme secrétaire, à Milan, Florence et Rome. Revenu en France, il fut recommandé par M. Mallevai, son ancien professeur, à M. Victor de Lanneau, directeur de l'Institution de Sainte-Barbe. Il y exerça d'abord, concurremment avec M. Louis Hachette et avec Edouard Boitard, l'auteur des Leçons de procédure civile, dont la mort prématurée fut une si grande perte pour l'enseignement du droit, l'emploi d' examinateur y qui consistait à lire pour le contrôle du travail quotidien, les devoirs des élèves qui suivaient les cours du collège royal de Louis-le-Grand. Par la manière dont il s'acquitta d'une conférence qui lui fut confiée ensuite, il montra qu'il était fait pour un poste plus élevé. M. de Lanneau l'appela aux fonctions de préfet des études (i). C'est là qu'en 1827 le duc d'Or-

(1) Histoire de Sainte-Barbe, par Jules Quicherat, t. III, p. 203.

léans le vient prendre pour lui confier l'éducation du quatrième de ses fils, le Duc d' Aumale.

Voilà donc Cuvillier-Fleury installé au Palais Royal et au château de Neuilly, vivant au milieu d'une famille quasi-royale,' chargé de former l'esprit et le cœur d'un jeune prince appelé — on le savait déjà — à recueillir la plus opulente succession de France, celle du prince de Condé ; et ce qui frappe tout d'abord dans son Journal, c'est sa haine pour le Roi, pour les grands seigneurs et ceux qu'il appelle les aristocrates. Il parle de Charles X avec colère ou avec dédain. Au mois d'août 1828, la France envoie en Morée quatorze mille hommes, commandés par le général Maison. L'affranchissement de la Grèce, tel est le but de cette expédition. Lorsque le ministre de la marine, M. Hyde de Neuville, présenta un rapport sur les forces maritimes dont nous pouvions disposer, Charles X, après avoir approuvé les mesures proposées, ajouta ces paroles:

« Vous avez raison, la France, quand il s'agit d'un noble dessein, d'un grand service à rendre à un peuple cruellement opprimé, ne prend conseil que d'elle-même. Ainsi, que l'Angleterre veuille ou ne veuille pas, nous délivrons la Grèce. Allez, continuez avec la même activité vos armements, je ne m'arrêterai pas dans une voie d'humanité et d'honneur. Oui, je délivrerai la Grèce (i). »

Cette généreuse résolution eut son effet. La Grèce fut délivrée. Oui, mais elle est délivrée par Charles X, et de cela Cuvillier-Fleury enrage. Aussi, comme il rabaisse cette expédition, glorieuse pour la France, mais qui a le tort, impardonnable aux yeux du jeune précepteur, de faire honneur au roi :

« Les journaux, écrit-il, sont pleins de dépêches du marquis de Maison ; le château de Morée, défendu par six cents Turcs, s'est rendu à l'attaque combinée de nos vaisseaux et de nos troupes de terre ; le général en chef fait un peu trop de bruit pour si peu de besogne. — Mais comment lire sans pitié cette relation d'un fait d'armes toute farcie de formules de cour et de compliments pour la

(i) Mémoires et Souvenirs du baron Hyde de Neuville, t. III, p. 399.

dynastie ? Le marquis (i) veut plaire avant tout, cela est certain ; après avoir atteint ce but de haute importance, si le général d'armée procure quelques avantages au pays, ce sera tant mieux. Aussi, voyez : s'il est impatient de pousser les travaux, s'il ouvre une brèche, s'il brûle de s'y précipiter avec ses braves, c'est que la saint Charles approche et qu'il veut fêter le Roi par la soumission du château de Morée ; de quatre batteries élevées dans le camp d'attaque, l'une s'appellera Charles X, l'autre Dauphin, celle-ci, duc de Bordeaux ; nos troupes victorieuses, qu'a poussées là un mouvement tout populaire longtemps contrarié par le roi, n'auront pourtant de vœux, de souvenir, d'enthousiasme que pour le roi. Ainsi le raconte Maison, toujours dans le but de plaire, car c'est là le point : la cour et les courtisans ! Ce sont eux qui feront Maison maréchal (2). »

La cour et les courtisans ! notre précepteur les

(1) Le général Maison avait été l'un des plus brillants officiers de la République et de l'Empire. La Restauration l'avait fait pair de France et marquis. Charles X, en 1827, le créa maréchal de France. Sous la Monarchie de juillet, il fut ministre des affaires étrangères, ministre de la guerre, ambassadeur à Vienne et à Saint-Pétersbourg.

(2) Journal intime, Vendredi 21 novembre 1828.

a en horreur, et il ne manque aucune occasion de leur dire leur fait. Il écrit le 17 janvier 1829 :

« On a beaucoup parlé (à un grand dîner donné au Palais Royal en l'honneur des ministres), on a beaucoup parlé du grand événement arrivé au dernier bal de M me la duchesse de Berry. Un huissier de la Chambre, en grand costume, après avoir accompagné le roi, s'est mêlé aux danses, et ayant pris courage dans une rasade de Champagne, il a offert la main à M lle Suchet (1), qui l'a acceptée sans le connaître. Mais les seigneurs de la cour le connaissaient ; il a été entouré, conspué, mis à la porte par les épaules ; l'évanouissement causé par l'intervention de la duchesse ellemême me paraît une fable faite à plaisir. La comédie est assez complète sans cela. Le pauvre huissier avait certainement tort, mais cette grande colère des courtisans inspire une pitié plus profonde et d'un autre genre. L'huissier est chassé. Pourquoi donnez-vous des habits cousus d'or à vos domestiques ? »

Ces sentiments égalitaires sont fort beaux sans doute, et Paul- Louis Courier dans son Pamphlet

(1) M lle Suchet était fille du maréchal Suchet, duc d'Albuféra.

des pamphlets, ne parle pas autrement des courtisans et des seigneurs de la cour. Mais Paul-Louis se donnait pour un vigneron, il écrivait au fond des bois. Cuvillier-Fleury écrit, lui, dans un palais, et il trouve fort bon de s'asseoir à la table des princes, où il est servi par des domestiques qui, j'imagine, portaient, eux, aussi des habits galonnés.

Trois mois plus tard, le 17 avril 1829, avait lieu la promenade de Longchamps. On lit sur le Journal :

« La promenade de Longchamps a été brillante... Du reste, rien d'inepte comme la cohue des spectateurs rangés des deux côtés de l'avenue pour faire galerie aux grands airs de l'aristocratie. J'étais en calèche Daumont avec mes deux jeunes princes, par conséquent, de ceux que Ton considérait. Il en coûte d'être peuple ! Rien n'est plus vrai : sequitur fortunam, et, pendant ce temps-là des courtisans le dévorent. »

Déclamer contre des gens qui roulent carosse, quand on descend soi-même d'une « calèche Daumont », où l'on était en compagnie de deux princes, c'est peut-être pousser la plaisanterie un peu loin.

Au mois de juin 1829, le baron Gérard expose

son tableau du Sacre de Charles X. Cuvillier- Fleury va le voir, et il écrit au retour :

« J'ai été voir le tableau du Sacre par Gérard. Le sujet était pauvre, l'exécution est à la hauteur du sujet... Rien de plus plat que cette corbeille de courtisans chamarrés, avec leurs figures fardées, leur enthousiasme soldé ; et que sais- je ?

« Le peuple n'est pas mentionné dans ce tableau, mais il juge le peintre et les courtisans, et ses arrêts sont sévères et sans appel ; qu'on y prenne garde ! »

Au mois de mars 1831, Eugène Delacroix vient au Palais- Royal saluer le roi Louis- Philippe, qui ne devait s'installer aux Tuileries que le 30 septembre suivant. Cuvillier-Fleury est charmé de la visite du grand peintre, et il ne croit pouvoir mieux témoigner sa satisfaction qu'en se livrant à une nouvelle sortie contre « Messieurs les chevaliers, marquis, vicomtes, gens à quartiers, nobles à parchemins ! » Encore une fois, c'est à merveille ; mais, quand on est un si bon démocrate, comment peut-on se résigner à vivre sous les lambris dorés du Palais-Royal et bientôt après sous ceux des Tuileries ?

Prenons cependant l'auteur du Journal tel qu'il se peint à nous, parfait démocrate, voire même quelque peu républicain, — un républicain qui montera tout à l'heure dans les carosses du Roi. Son Journal contient des détails et des anecdotes d'un réel intérêt. « Ce soir, écrit-il à la date du 30 novembre 1828, après la poule accoutumée, étant resté au salon avec MM. Atthalin et d'Houdetot (tous les deux aides de camp du duc d'Orléans), j'ai été retenu par l'intérêt de leurs récits jusqu'à près de minuit. Il s'agissait de la campagne de Russie ; tous deux y étaient, M. d'Houdetot n'y a échappé que par miracle. Il résulte de leurs conversations que l'idée générale qu'on serait disposé à se faire de cette étonnante catastrophe de la retraite n'approche pas à beaucoup près de la réalité, quand on est conduit dans les détails par un témoin ou une victime de ces tristes événements... Lors de la déroute sur le pont de la Bérézina, M. d'Houdetot était parvenu à passer avec l' état-major

du général. Il est envoyé au maréchal Ney qui soutenait encore la bataille au delà du pont.

« Dans l'impossibilité où il se trouve de lutter contre la foule qui se précipite, il remonte le pont en dehors du parapet sur l'extrémité des poutres mal assurées qui le forment, mais arrivé au milieu de ce périlleux trajet, un mouvement d'hommes et de chevaux effrayés par la mitraille que vomissaient les hauteurs vient à le culbuter, lui, vingtième, dans le fleuve ; là, il est soutenu par les débris de toute espèce dont le fleuve est encombré et il arrive à bord ; le maréchal Ney était en pleine retraite ; ses troupes se précipitant sur le pont allaient ajouter au désordre et au péril de ce sauve-qui-peut ; d'Houdetot remonte de cinquante pas le rivage, et là, sous le canon ennemi, il traverse la rivière à la nage, revient à l' étatmajor. Le général lui dit : « Il faut retourner d'où vous venez ! » Mais ses vêtements glacés qui craquent à chacun de ses mouvements, son visage pâle, ses lèvres tremblantes annoncent assez que son courage même ne le soutiendrait plus ; on le dépouille de ses habits ; on l'enveloppe d'une couverture, il est placé près d'un foyer, avec quelques pièces de bois pour l'entretenir. C'est alors qu'un gendarme d'élite ayant fait menace

de lui enlever un des fagots, le malheureux aide de camp fut contraint, nu comme un ver et le sabre à la main, de défendre contre le brigand le seul espoir de salut qui lui restât .» — Ces simples détails, dit très bien Cuvillier-Fleury, peignent mieux que bien des livres.

Le colonel Marbot était aussi l'un des aides de camp du duc d'Orléans. On lit sur le Journal à la date du 9 janvier 1830 :

« Causerie vive, éloquente, dramatique du colonel Marbot ; l'empereur et le colonel à Esling : (( Où est le colonel ? — Mort ! — Où est-il ? qu'on me montre le corps! — Dans les rangs ennemis. — Quoi ! vous laissez aux ennemis le corps de votre colonel ! Vous acceptez cette honte ! » Le régiment s'arrêta dans sa retraite et se précipita avec fureur dans les rangs ennemis ; quelques moments après on rapporta un corps sanglant : c'était celui du colonel. ^

« Le siège de Ratisbonne ; le général Lannes ; assaut intrépide ; sang-froid du colonel Marbot. »

Après la révolution de juillet, le colonel Marbot fut fait maréchal de camp. Le Journal porte à la date du 28 mars 1831 :

« Le général Marbot nous a raconté ce soir une série d'aventures de sa vie militaire qui sont du

plus haut intérêt. Les dangers qu'il a courus à Eylau et la façon miraculeuse dont il a été sauvé, son passage du Danube avant la prise de Vienne sont des scènes admirables que je reproduirais ici, si je pouvais espérer de reproduire sa manière, et si d'ailleurs elles n'étaient consignées dans des Mémoires militaires qui paraîtront un jour. On peut leur promettre du succès. »

Jamais Cuvillier-Fleury ne fut meilleur prophète.

Ses anecdotes, malheureusement, ne sont pas toujours aussi exactes.

Comme il détestait Chateaubriand, qui avait le double tort, à ses yeux, d'être royaliste et romantique, il croit pouvoir consigner sur son Journal , à la date du 8 janvier 1829, le récit suivant :

« M. de Chateaubriand, revenu d'exil, vint retrouver sa femme en Touraine. Celle-ci se plaignait à un vieux chevalier de Malte, de ses amis, commensal du château, de la froideur inaccoutumée de son mari. Conseils du chevalier ; on prépare une tarte que l'on sert au malencontreux époux, saupoudrée de je ne sais quelle préparation surexcitante. Le soir arrive ; chacun se retire, le vieux chevalier tout joyeux de sa ruse,

lorsque des cris se font entendre ; on accourt, on s'empresse dans la chambre des époux, d'où partait le bruit : M. de Chateaubriand était en proie à des coliques convulsives du genre le plus alarmant. Qu'on juge de la frayeur du vieux chevalier ! On appelle le médecin, l'apothicaire ; des explications sont demandées et données. Le médecin, qui avait crié au poison, se rassure en apprenant de quelle drogue on s'est servi, mais il réprimanda fortement l'apothicaire d'en avoir donné une pareille dose. M. de Chateaubriand parvient à se débarrasser à force de laxatifs et d'émollients, mais il quitte le château, il plante là sa femme... et ce n'est qu'à l'époque de la Restauration qu'il consent à la revoir ; elle n'avait pas eu d'autres torts. »

Cuvillier-Fleury s'applaudissait sans doute d'avoir mis ici Chateaubriand en ridicule posture. Son récit est assez plaisant ; seulement il est faux d'un bout à l'autre.

D'après ce récit, lorsque Chateaubriand revint d'exil — au mois de mai 1800 — il serait allé retrouver sa femme en Touraine, l'aurait quittée au bout de quelques jours et ne l'aurait plus revue qu'en 1814, soit après une séparation de quatorze ans. Et d'abord M me de Chateaubriand n'a

jamais mis les pieds en Touraine. Elle avait toujours vécu en Bretagne, quand au mois de février 1804 eu< e vint à Paris pour rejoindre son mari qui arrivait de Rome, après avoir donné sa démission de secrétaire d'ambassade. « Lorsque M. de Chateaubriand, écrit-elle à la première page de ses Mémoires (1), revint de Rome, au mois de février 1804, nous prîmes un logement à Y Hôtel de France, rue de Beaune. » M me de Chateaubriand a conduit ses Mémoires jusqu'à la deuxième Restauration. Ils sont exclusivement consacrés à son mari, et il en ressort que, sauf pendant le voyage du grand écrivain à Jérusalem (juillet 1806, juin 1807), les deux époux ne se sont pas quittés depuis 1804 jusqu'en 1814, non plus du reste que dans les années suivantes, jusqu'à la mort de M me de Chateaubriand (2). On le voit, Cuvillier-Fleury s'est moqué de ses lecteurs, à moins — ce qui est fort probable — que ceux qui lui ont raconté cette belle histoire, à la table de . M. de Lavallette, ne se soient gaussés de lui.

(1) Les Mémoires de M me de Chateaubriand ont été publics en 1889, par l'abbé G. Pailhès, dans son très remarquable ouvrage : Madame de Chateaubriand, d'après ses Mémoires et sa Correspondance.

(2) M me de Chateaubriand mourut le 7 février 1849.

J'ai dit tout à l'heure qu'il n'aimait pas les romantiques. En littérature, comme en politique, il appartenait à l'école du Constitutionnel. Victor Hugo était sa bête noire. Les Orientales parurent au mois de janvier, il écrivait sur son Journal :

« Nous avons lu ce soir et analysé trois Orientales de Victor Hugo : les Fantômes, Novembre, Lui ; les deux dernières ont paru absurdes, même à Delacroix ; il y a de grandes beautés avec d'incroyables platitudes dans la première... L'album de Charlet nous a un peu reposés de la fantasmagorie de Victor Hugo. »

Cuvillier-Fleury pensait et parlait tout justement comme cet excellent M. Jay, futur académicien et l'un des principaux rédacteurs du Cons-

titutionnel, qui se disposait à publier la Conversion d'un romantique (i), où il est dit, dès les premièees pages, que « M. Hugo, jeune homme

(i) La conversion d'un ro mantique .manuscrit de Jacques Delorme, publié par A. Jay. Un volume in-8°, 1829.

d'ailleurs heureusement doué est tombé dans l'absurde ».

Le 25 février 1830, avait lieu au Théâtre- Français la première représentation de HER- NANI ou L'HONNEUR CASTILLAN, drame nouveau en cinq actes et en vers. Le lendemain, Cuvillier-Fleury écrivait :

« Hier, a eu lieu la première représentation d'Hernani. Tous ces messieurs en sont revenus confondus. Il paraît que la nouvelle tragédie est à faire peur ».

Cela n'est encore que l'opinion de ces Messieurs, Voici maintenant son opinion personnelle :

« Lundi, 15 mars 1830. — Enfin, j'ai vu le monstre. J'ai assisté à une représentation du drame de Victor Hugo. Une véritable comédie se jouait au parterre ; les sifflets étaient nombreux et vigoureux ma foi ! c'est fort mal de siffler, sans doute ; mais avec les amis de M. Victor Hugo, si l'on ne sifflait pas, il faudrait en venir aux coups de poings ; leur enthousiasme est intolérable.

« La pièce fait pitié à force d'affectation, de bizarrerie, de non sens dans la conception de l'ouvrage ; à force de platitude ou de recherche dans le style ; de négligences étudiées, de barbarismes impertinents dans la versification. Si

c'est là le dernier mot du romantisme, je le plains. Les acteurs étaient dans un embarras visible, le caissier seul triomphe, et Victor Hugo remplit ses poches ; il a bien gagné son argent ! »

Cuvillier-Fleury sera plus tard un critique éminent ; mais il faut reconnaître que, pour son début, il n'a pas eu la main heureuse. Le style d'Hemani n'est pas sans défauts, assurément ; mais s'il en est un dont il soit exempt, c'est justement celui que lui reproche l'auteur du Journal — la platitude. Quant aux prétendus barbarismes de Hugo, le reproche est plus étrange encore. La vérité est que, dans ses plus grandes audaces, le poète a toujours obéi aux lois de la grammaire. Qu'il écrive en vers ou en prose, il est toujours de la plus irréprochable correction, et, à ce point de vue, son style est véritablement impeccable.

Dans son Commentaire sur Corneille, Voltaire a relevé, chez l'auteur du Cid, à tort souvent, il est vrai, de nombreuses incorrections. Qui entreprendrait un semblable travail sur l'auteur d'Hemani, ne trouverait peut-être pas à signaler, dans toutes ses œuvres, une seule faute contre la langue.

Le 23 avril, Cuvillier-Fleury revient encore sur

Hernani : « Le Prince, dit-il, a conduit sa famille à N-i-ni, parodie fort plaisante du drame grotesque de Victor Hugo. Les fautes de la composition y sont relevées avec une finesse assez remarquable ; les ridicules du style, la négligence affectée du rythme y sont châtiés avec esprit. »

Le mérite d'un Journal, c'est de nous reporter au temps où il a été écrit. Besoin est donc qu'il soit accompagné de notes nombreuses et précises. Si l'auteur parle d'une pièce, je veux savoir sur quel théâtre on la jouait, quels en étaient les acteurs, qui l'avait composée. Le très érudit et très spirituel éditeur du Journal intime a été beaucoup trop sobre de ce genre de notes. Il ne dit rien de cette parodie dont Cuvillier-Fleury s'amusa si fort et qui était, en effet, extrêmement piquante. C'est au théâtre de la Porte-Saint- Martin que fut joué, dès le ia mars 1830, N-I-NI ou le danger des CastiUes, amphigouri dramatique en cinq tableaux et en vers, qui avait pour auteurs MM. Dupeuty, Carmouche et de Courcy. Dans cette pochade, où Hernani était transformé en M . N-I-NI, vagabond échappé du dépôt de mendicité, dona Sol s'appelait M lle • Par asol ; don Ruy Gomez, M. Dégommé; et Charles-Quint, Arlequin-Pathos, fabricant de blanc d'Espagne, à

Madrid, près le bois de Boulogne. Engagé dans un immense monologue, où il entassait métaphores sur métaphores, Arlequin-Pathos s'arrêtait tout à coup, tirait sa montre, regardait l'heure et annonçait au public qu'il n'achèverait pas son monologue ce jour-là, car le spectacle n'en finirait pas. Un peu plus loin, les auteurs de la parodie mettaient en relief, avec non moins d'esprit, un des plus grands défauts du drame. Après le quatrième tableau (le quatrième acte), le régisseur se présentait avec un grand sérieux, et s' adressant aux spectateurs, qui se disposaient à sortir, disait : « Messieurs, l'administration vous supplie de rester ; vous avez peut-être cru que la pièce était terminée, tout le monde l'aurait pensé comme vous, mais il y a encore un acte pour le second et le vrai dénouement^de l'ouvrage. »

C'est Provost qui jouait le rôle du brigand, N-I-N-I, ne se doutant guère qu'il créerait bientôt des rôles dans les drames de Victor Hugo ; l'Angély, dans Marion de Lorme ; Gubetta, dans Lucrèce Borgia ; Simon Renard, dans Marie Tudor, et Homodei, dans Angelo.

Cuvillier-Fleury aimait beaucoup le théâtre.

Le Palais- Royal n'était-il pas d'ailleurs, le plus proche voisin de la Comédie-Française ? Dans la

même page où il parle de N-I-NI, il dit également :

« Le duc d'Orléans a mené ses enfants au Théâtre-Français. Nous avons eu Shakespeare amoureux, fort bien joué par Perrier et l'amusante comédie bourgeoise du Collatéral et Tom Jones, assez mauvais pastiche qui ne donne pas l'idée de l'excellent livre de Fielding ». Ici encore une note n'eût pas été de trop. Shakespeare amoureux était une comédie en un acte et en prose de l'académicien Alexandre Duval ; le Collatéral ou la Diligence à Joigny était une des plus jolies pièces de Picard ; Tom Jones à Londres, de Desforges, comédie en cinq actes et en vers, avait été, avant la Révolution, un des grands succès de la Comédie-Française. Le duc d'Orléans, ce jour-là (21 mars 1830), avait voulu donner à ses enfants une soirée classique. Tom Jones remontait à 1782, le Collatéral à 1800 et Shakespeare amoureux à 1802.

Il est maintes fois question, dans le Journal, du Théâtre des Nouveautés. Je lis, par exemple, à la date du 23 janvier 1830 : « M. le duc de Chartres m'a conduit aux Nouveautés ; M. Sans-Gêne est une drôle de charge... » Les Nouveautés, aujourd'hui c'est bien vieux. Où était situé ce théâtre ?

Depuis quand a-t-il disparu ? Ici encore, j'aurais désiré une note.

La salle des Nouveautés, dont l'ouverture avait eu lieu le I er mars 1827, était sur la place de la Bourse. Elle avait été construite sur une partie de remplacement du passage Feydeau, qui allait de la rue des Filles-Saint-Thomas à l'ancien Opéra-Comique. Outre des vaudevilles, le nouveau théâtre donna des pièces à musique inédites, des pièces à spectacle ; il reprit bon nombre d'ouvrages précédemment joués ailleurs, ce qui s'accordait mal avec son nom et fit dire dans une revue- vaudeville :

A ces vieilles, vieilles Vieilleries, Je reconnais les Nouveautés.

Malgré quelques succès assez brillants, et bien qu'elles aient compté parmi leurs acteurs Déjazet et M me Albert, Pottier et Bouffé, les Nouveautés ne réussirent pas. En 1838, leur local fut occupé par le Vaudeville, dont la salle, située près du Palais-Royal, entre la rue de Chartres et la rue Saint-Thomas-du-Louvre, venait d'être incendiée. Le Vaudeville est resté place de la Bourse dans l'ancienne salle des Nouveautés, jusqu'en 1869, époque à laquelle il se transporta boulevard des Italiens.

Le premier volume du Journal intime s'arrête au 16 juin 1831. Les pages consacrées par Cuvillier-Fleury à la révolution de 1830 sont vivantes, brûlantes d'enthousiasme, d'une chaleur qui anime et fait briller son style, d'ordinaire un peu froid. Il sera curieux de comparer plus tard son récit des journées de Juillet avec celui que lui inspireront, dix-huit ans plus tard, les journées de février. Je soupçonne qu'en 1848, il y aura quelque déchet dans son enthousiasme pour les journées révolutionnaires, lofais, en 1830, il est tout à la joie ; tout est beau, noble et grand. Dans son ivresse, il débute par une citation latine, ce qui est chez lui la marque la plus sûre d'une émotion sincère et profonde ; il s'écrie :

Respcxit tamen et longo fiost tempore venit ;

donnant ainsi un vers des Bucoliques pour épigraphe à son récit de nos luttes civiles, plus quant civilia bclla. Au cours même de son récit, il ne

to

manque pas de citer encore Virgile. Le samedi 31 juillet, il part du château de Neuilly pour aller voir un peu ce qui se passe à Paris :

« Je partis à onze heures, après avoir attaché à ma boutonnière un ruban tricolore que la princesse Louise m'avait donné. L'avenue des Champs-Elysées présentait à peu près le même aspect que la route de Neuilly... Le peuple qui se pressait dans l'avenue se composait de curieux qui n'avaient pas bougé pendant les journées précédentes et qui venaient maintenant visiter le champ de bataille :

juvat ire et Dorica castra Deserosque videre îocos littusque relictum. »

Je le répète, ce récit des 27, 28 et 29 juillet 1830 est le morceau capital du volume. Il y aurait à en extraire plus d'un détail anecdotique. Faute d'espace, j'y relève seulement ces quelques lignes, empruntées à la journée du 28 : « Ce fut un beau jour ! Dès le matin, la mousqueterie nous réveilla... Scheffer, le peintre (1), accourut vers huit heures ; il nous raconta la fuite de Thiers et de Mignet sur Montmorency,.. »

(1) Ary Scheffer, professeur de dessin des princesses d'Orléans.

Le Journal ne nous en apprend pas davantage sur cette promenade à Montmorency, si opportunément faite, en pleine bataille, par nos deux héros de Juillet. Voici, à ce sujet, quelques détails complémentaires :

Le 26 juillet, quarante et quelques journalistes s'étaient réunis dans les bureaux du National et avaient signé une énergique protestation contre les Ordonnances. M. Thiers avait ardemment poussé à cette prostestation : il l'avait rédigée ; il y avait mis bravement son nom le premier, en disant : « Il faut des responsabilités, il faut des têtes engagées. » Le lendemain, la bataille commençait. M. Thiers qui avait si bien parlé des tètes à engager, croyant la sienne menacée, alla chercher une prudente retraite, dans la vallée de Montmorency, chez M™ 6 de Courchamp, la sœur d'Etienne Béquet, qui, à l'avènement du ministère Polignac, avait écrit, dans le Journal des Débats, le fameux article : « Malheureuse France ! malheureux roi ! » (1).

Mais en voilà assez, trop peut-être : Sol prata biberunt. Je ne terminerai pas cependant sans

(1) Notes inédites sur M. Thiers, par Joseph d'Arçay (le D r B. de Malherbe) .ancien rédacteur du National, p. 52 — (1888).

signaler à l'aimable éditeur du Journal intime, M. Ernest Bértin, la nécessité de reviser l'orthographe des noms propres. Plusieurs ont été fâcheusement estropiés. C'est ainsi que l'on a imprimé à tort M. de Raichecourt, membre de l'Assemblée constituante de 89, au lieu de Raigecourt ; Lally- Tollendal, au lieu de Lally-Tolendal ; Forbin des Essards, conseiller d'Etat, au lieu de Forbin des Issarts ; Delaveau, ancien préfet de police sous la Restauration, au lieu de de Lavau ; Lecler, au lieu de Théodore Leclercq, l'auteur des Proverbes dramatiques ; le bourreau Samson, au lieu de Sanson ; Béranger, au lieu de Bérenger (de la Drôme), pair de France et membre de l'Institut ; Allaux, le peintre, au lieu de Alaux ; Claude de Barante, au lieu de Prosper de Barante, l'académicien et l'ambassadeur ; Ozanneaux, poète et auteur dramatique, au lieu de Ozaneaux ; Zchokke, historien et romancier suisse, au lieu de Zschokke.

Dans son récit des obsèques de M. de Lavallette (17 février 1830), Cuvillier-Fleury signale les noms d'une dizaine d'assistants. Sur les dix, il en est trois qui n'ont pas été correctement donnés : Menneval, au lieu de Méneval ; Excelmans,

au lieu de Exelmans ; Letnarois, au lieu de Lemarrois.

A la date du 30 avril 1831, Cuvillier-Fleury rend compte en ces termes d'une séance de la Chambre des députés, à propos de M. Alexandre de Laborde, suspendu de ses fonctions d'aide de camp du roi, pour son adhésion à Y Association nationale, « J'assistai le lendemain à une discus- • sion très vive, qui eut lieu à la Chambre des dépu" tés, précisément au sujet de cette malheureuse Association ; le nom de M. de Laborde y joue son rôle. Bouard (de Rennes) apprit au public sa des» titution en termes d'un pathétique admirable, M. de Laborde est un grand étourdi... Est-ce là un héros de patriotisme, je le demande à Bouard / » A cette demande, Bouard n'avait garde de répondre, puisqu'il n'existait pas. Son nom est là pour celui de Bernard (de Rennes), qui fut, après 1830, procureur général à la Cour royale de Paris et qui était, en 1831, un des principaux orateurs de la Chambre des députés.

Avril 1900.

LE MARÉCHAL CANROBERT Ol

Les maréchaux du second Empire furent, si je ne me trompe, au nombre de dix-sept ; le roi Jérôme, Castellane, d'Ornano, Baraguay-d'Hilliers, Magnan, Saint- Arnaud, Bosquet, Pélissier, Mac-Mahon, Regnaud de Saint-Jean-d'Angely; Canrobert, Vaillant, Randon, Bazaine, Forey, Niel et Lebœuf . La plupart ne semblent pas s'être souciés de manier la plume en même temps que Tépée et de prendre pour devise : Ense et Calamo. Trois seulement ont fait exception. Castellane nous a laissé son Journal, qui ne forme

(i) Le Maréchal Canrobert, Souvenirs d'un Siècle, par M. Germain Bapst. Un volume in -8°. Librairie Pion,

pas moins de cinq volumes, très originaux et très prime-sautiers comme leur auteur. Le maréchal Randon a écrit ses Mémoires, simples, naturels, modestes. Du maréchal de Saint-Arnaud, on a publié deux volumes de Lettres, qui ont ravi Sainte-Beuve et placé le vainqueur de l'Aima au rang de nos bons écrivains.

Bien qu'il eût tout ce qu'il fallait pour faire d'intéressants Mémoires, le maréchal Canrobert n'a pas cru devoir écrire les siens. Il n'a pas. suivi l'exemple de son cousin germain le général de Marbot. Les souvenirs de sa vie et de sa glorieuse carrière ne seront pas perdus, cependant, grâce à M. Germain Bapst, qui les a recueillis avec un soin et une conscience qui ne sauraient être trop loués. Il nous apprend, dans sa Préface, comment le livre qu'il nous donne aujourd'hui a été composé :

« Lorsque je connus le maréchal, dit-il, je fus, comme tout le monde, saisi par l'intérêt de ses récits ; dès lors, je pris la résolution de recueillir tout ce que je pourrais apprendre de lui.

« Je confiai mon projet à une amie dévouée du maréchal, M me la baronne de Bourgoing : elle voulut bien m' aider, mais elle me prévint que le maréchal, déjà très âgé, tenait à rester étranger

à toute idée de publicité : si on lui parlait d'écrire sa vie sous sa dictée, il s'y refuserait obstinément. Je me bornai donc d'abord à entretenir le maréchal des souvenirs de son enfance et de ceux se rattachant à l'époque où il était entré dans l'armée. Cette façon de procéder m'attira un accueil bienveillant, et le maréchal me raconta tous les épisodes de sa vie de jeune officier. Bientôt sa confiance s'accrut. De sa jeunesse, il passa aux événements principaux de sa carrière, et me parla des guerres d'Afrique, de ses grands corn* mandements, de ses ambassades, des guerres de Crimée et d'Italie, de tous les faits dont il avait été le héros ou le témoin.

« Je voyais le maréchal presque tous les jours vers quatre ou cinq heures ; souvent il m'invitait à prendre le thé avec lui, et j'écrivais des notes sur le coin de la petite table sur laquelle on le servait. Rentré chez moi, je ne me couchais jamais avant d'avoir transcrit la conversation de la journée. Mais les no tes ainsi accumulées offraient bien des répétitions et bien des lacunes ; de plus, toutes n'avaient pas un intérêt identique ; enfin leur publication intégrale eût exigé de six à sept volumes. Ma première tâche a donc consisté à coordonner les notes et les documents recueillis,

à les raccorder entre eux, à vérifier dans les pièces officielles jusqu'aux moindres faits, et souvent même à faire des recherches fort longues, pour retrouver la date exacte de telle ou telle anecdote particulière... Quelquefois le maréchal reprenait mes notes, les relisait et les corrigeait. Certains passages des campagnes d'Afrique, de Crimée et d'Italie ont été revus par lui, »

Le travail ainsi préparé, — et M. Germain Bapst, on le voit, n'y a pas épargné ses soins, — restait à trancher une question très délicate. Quelle forme donner aux Souvenirs du maréchal ? Convenait-il de lui laisser la parole, de mettre le récit dans sa bouche et à la première personne, comme s'il eût écrit lui-même ces Mémoires, qu'il avait seulement parlés ? — Ne valait- il pas mieux au contraire, pour M. Germain Bapst, se faire simplement le biographe de Canrobert, le narrateur de sa vie, narrateur autorisé à coup sûr, écho fidèles des confidences et des récits de son héros ? M. Germain Bapst a longtemps hésité, je le crois bien, entre ces deux partis, et ne pouvant se décider à adopter l'un ou l'autre, il a fini par les adopter tous les deux.

« J'ai, dit- il, laissé constamment la parole au maréchal pour le récit des premières'années de sa

vie parce qu'il s'agissait de faits tout personnels et d'un caractère privé. Dans la suite, et lorsque les faits touchaient plus particulièrement à 1* histoire, j'ai dû me substituer parfois à mon inter-r locuteur, parce que ses conversations manquaient de lien entre elles et avaient besoin pour être comprises de certaines explications. Je craignais enfin si je ne prenais la plume à mon tour que les, jugements portés sur les hommes et les événe* ments ne dépassassent la pensée du maréchal et je tiens à en assumer toute la responsabilité, puis» qu'il n'est plus là pour apporter son témoignage.» L'ouvrage qui nous est donné aujourd'hui a donc un double caractère, à la fois Mémoires et Biographie, tantôt à la première et tantôt à la troisième personne. Il présente, par suite, il faut bien le dire, les inconvénients de toute œuvre d'un genre mixte et à laquelle fait défaut cette qualité, essentielle entre toutes, l'unité de ton et de physionomie. Tel qu'il est pourtant, le livre de M. Germain Bapst n'en est pas moins de l'intérêt le plus vif et d'une réelle valeur historique.

François de Certain-Canrobert est né, le 27 juin 1809, dans la petite ville de Saint-Céré (Lot). Ses parents étaient ardemment catholiques et royalistes, et il me semble bien que cette origine et l'éducation que reçut l'enfant au foyer dômes* tique, ne furent pas pour peu de chose dans les, qualités et les vertus qu'il devait déployer plus tard.

Tous les membres de la famille Ae son père étaient militaires. Dix-sept de ses ancêtres servirent comme officiers, et onze d'entre eux reçurent la croix de Saint- Louis.

Son père, lui aussi, avait été capitaine dans Penthièvre- Infanterie, Il avait émigré et servi dans T armée des princes ; il était ensuite passé en Vendée, et s'était battu pour la cause royale jusqu'à la pacification de 1800. — Avant la révolution, il avait épousé en premières noces M lle de Sanguinet, originaire d'une famille de Saint-Servan, qui avait donné plusieurs officiers à la

marine française ; de cette union étaient nés une fille et un fils. Pendant la Terreur, W* de Certain fut enfermée avec ses deux enfants dans la tour du Solidor de Saint-Servan. Sa fille, âgée de treize ans, tomba bientôt malade de misère et de privations ; elle mourut sans que sa mère eût pu rien faire pour la soulager. On laissa son corps dans la cachot, et durant quelques jours la mère vécut à côté du cadavre de sa fille qu'on ne recouvrit même pas d'un drap de lit. Puis, le geôlier enleva son enfant pour aller l'ensevelir en secret dans un endroit inconnu, sans qu'elle pût le suivre et sans qu'elle espérât jamais savoir où sa fille reposait. Ce coup fut tel que la pauvre mère n'y survécut que peu de temps.

Devenu veuf, M. de Certain, lorsqu'il eût déposé les armes, alla vivre auprès de sa sœur, la générale de Marbot, la mère de l'auteur des Mémoires, qui habitait à Paris, rue de Miromesnil. Il y était depuis peu de temps, lorsque eut lieu l'attentat de la Machine infernale (3 nivôse an IX — 24 décembre 1800). Dès le lendemain, l'ancien Chouan était arrêté et conduit au Temple, où on l'interrogea. On ne put rien tirer de ses réponses : il ne savait rien. Il n'en fut pas moins gardé assez longtemps en prison, d'où il sortit

enfin grâce aux démarches du consul Lebrun et de T ex-constituant Defermon des Chapelières (et non Defermont), compatriote de M me de Certain. Fouché consentit à le remettre en liberté, mais il resta encore longtemps sous la surveillance de la police. Il retourna alors dans le Quercy, où il épousa en secondes noces, M lle de Niocel, qui habitait Saint-Céré et qui fut la mère du maréchal.

M. de Certain-Canrobert vécut dans la retraite jusqu'à la fin de l'empire. A la rentrée des Bourbons, il ne sollicita et n'obtint aucune faveur, bornant son ambition à être commandant de la garde nationale de Saint-Céré. Lorsque Napoléon revint de l'île d'Elbe, M. de Certain réunit ses gardes nationaux au nom de Louis XVIII * et leur fit jurer d'être fidèles au Roi. Cela lui valut, après le 20 mars, d'être désigné au nouveau préfet comme ennemi de l'Empereur, et force lui fut de se cacher pendant quelque temps pour échapper à une nouvelle arrestation.

C'était un étrange milieu que cette toute petite ville de Saint-Céré, où le futur maréchal de France passa son enfance. « Il y avait, dit-il, à Saint-Céré quinze chevaliers de Saint-Louis, presque tous fort pauvres, comme mon père.

Trois seulement avaient^de la fortune et, chaque dimanche, l'un de ces trois seigneurs recevait dans un grand dîner ses confrères ; c'était chaque semaine une fête pour ces vieux officiers de T armée royale. Celui des trois richards qui traitait le mieux ses camarades était le marquis de la Rochebelle. Quoique presque tous eussent été ruinés par la Révolution, ils demeuraient gais, et Ton trouvait à leur réunion l'étiquette et la distinction des salons du dix-huitième siècle. »

Certes, ce fut une rare bonne fortune pour l'enfant de grandir au milieu de ces bons hommes très particuliers. Peut-être depuis lui est-il arrivé plus d'une fois de sourire d'eux lorsqu'il évoquait leur souvenir, et pourtant quelle école, quel enseignement pouvait valoir pour lui la société et l'exemple de ces hommes, vrais chevaliers, dédaigneux de la fortune, et qui n'avaient d'autre culte que celui de la fidélité et de l'honneur ?

Lorsque le jeune François fut en âge d'entrer au collège, à neuf ans, son père déclara qu'il allait l'envoyer à l'institution des Chevaliers de Saint-Louis, à Senlis. Il sella son bidet, monta dessus, prit l'enfant en croupe, l'attacha à lui, et ils allèrent en cet équipage jusqu'à Brives-la- Gaillarde, où passait la diligence. Là, il le confia

au maître de poste qui, ne se doutant pas, à coup sûr, que ce nom serait un jour celui d'un maréchal de France, inscrivit le nom du gamin sur sa feuille avec la mention : « A la garde de Dieu et sous la conduite du conducteur. »

L'école de Senlis était sous le patronage du vieux prince de Condé. Le conseil de surveillance comprenait le maréchal de Vioménil, vieux soldat de la guerre de Sept ans, le maréchal Oudinot, les généraux de Biron et de la Galissonnière. D'après la règle établie par eux, chaque chevalier de Saint- Louis, sans se nommer, versait pour l'entretien de l'institution une somme proportionnée à ses ressources personnelles. Grâce à ces dons, les fils de ceux d'entre eux qui étaient sans fortune, recevaient une éducation conforme à leur position. Canrobert rencontra dans cette pension des petits camarades de son âge qu'il eut ^occasion de rencontrer plus tard. C'étaient les futurs généraux de Ladmirault, Renault, Guyot de Lespart, Levassor-Sorval et de Grandchamps.

Canrobert était entré à l'école de Senlis en 1818 ; il y resta jusqu'en 1823. Pendant ces cinq ans, il ne retourna pas dans sa famille. C'était la règle dans beaucoup de pensions, et j'ai déjà eu l'occasion d'en faire la remarque, à propos du

général de La Motte-Rouge (i) et les pères et les mères de ce temps-là, tout autant que ceux d'aujourd'hui, aimaient leurs enfants ; seulement ils en faisaient des hommes.

Canrobert fut reçu à Saint-Cyr en 1826 ; il en sortit en 1828 pour entrer comme sous-lieutenant dans le 47 e de ligne, dont le colonel était le comte de Rougé, le père du savant égyptologue qui a succédé à Champollion. Dans quelles dispositions d'esprit il arrivait au régiment, lui-même va nous l'apprendre, « Non seulement, dit-il, mes goïts me portaient à aimer l'état militaire, mais Téduc ition que j'avais reçue m'avait façonné de telle sorte que forcément je devais réussir dans cette carrière. Mon père m'avait toujours habitué à une obéissance passive, sans jamais me permettre ni réplique ni observation. J'avais quitté la maison paternelle dès l'âge de neuf ans, et par

(1) Voir p. 73-74.

conséquent j'avais été de très bonne heure privé de toutes les douceurs de l'affection maternelle. Je dus suppléer à toutes les tendresses dont une mère entoure généralement son enfant par les relations affectueuses que j'entretins avec mes camarades. Préparé par mon père, je me pliai vite à la discipline du collège et à celle de l'Ecole. J'étais d'ailleurs, d'une nature plutôt douce ; jamais je ne faisais d'observations, et l'habitude

— quin'estqu'une seconde nature — se développa fortement en moi de ne jamais discuter un ordre et de me persuader que quiconque manquait aux prescriptions d'un supérieur méritait d'être puni.»

Voilà, certes, de très louables sentiments et des dispositions parfaites. Cette douceur pourtant, cette modestie, ce respect quasi religieux de la discipline n'étaient peut-être pas sans avoir quelques inconvénients. Il pourra arriver tel moment

— on le verra bien en Crimée — où ces vertus conduiront le chef d'armée à une sorte d'effacement et à une acceptation trop facile du second rang. Telles n'étaient pas, j'imagine, les dispositions avec lesquelles abordaient la vie militaire ces officiers que Canrobert rencontrera plus tard devant lui, les Saint-Arnaud et les Pélissier.

Moins de deux ans après sa sortie de l'école,

l'expédition d'Alger allait ouvrir au jeune officier une carrière où se pourraient déployer à Taise ses mérites et ses talents. Ce ne sera cependant qu'en 1835 qu'il sera envoyé en Afrique, mais il ne la quittera presque plus jusqu'en 1850. Ces quinze années furent pour lui une série presque ininterrompue de brillants services et de glorieux faits d'armes. Il y a là, dans le volume de M. Germain Bapst, quatre ou cinq chapitres qui sont particulièrement intéressants. Ils sont pleins d'anecdotes, comme il sied dans un livre de Souvenirs, et on y trouve sur le maréchal Bugeaud et sur Changarnier, sur Le Flô, Cavaignac, Lamoricière et bien d'autres des détails curieux et nouveaux, même après les publications si nombreuses auxquelles à donné lieu la guerre d'Afrique. Canrobert ne se fait d'ailleurs pas faute, et il a bien raison, de recueillir les souvenirs plus anciens qu'il rencontre au passage. J'en donnerai un exemple. En 1838, au camp de Blidah, n'étant encore que capitaine, il nota soigneusement un récit du lieutenant-colonel du 47 e , M. de Montréal, qui avait fait les guerres de l'Empire. M. de Montréal raconta un jour devant ses officiers qu'étant capitaine de grenadiers, à Waterloo, il avait, au commencement de la bataille,

défilé avec son régiment devant une petite maison où se trouvait l'Empereur. Ses troupes et lui hurlèrent à tue tête : « Vive l'Empereur ! » Mais Napoléon n'entendait rien ; il était assis à cheval sur une chaise, la tête appuyée sur ses mains vissées sur le dossier ; il dormait lourdement. « Ce spectacle, ajoutait le colonel de Montréal, me causa la plus pénible impression. Je continuai néanmoins à crier : « Vive l'Empereur ! » et mes grenadiers faisaient de même. Quelques minutes après, nous étions culbutés sans avoir été soutenus. Je compris que Napoléon était malade, usé, trop vieux pour commander, la première qualité étant d'être jeune. Certes, si Napoléon avait eu vingt-huit ans comme à Rivoli, il nous eût fait gagner la bataille ! » Et comme Canrobert, stupéfait à ce récit, demandait au colonel de Montréal s'il était bien sûr que l'empereur affaissé dormait en un pareil moment, il lui répondit : « Oui, je l'ai vu comme tout le monde. »

Le 13 janvier 1850, Canrobert, nommé général de brigade, était appelé d'urgence à Paris pour y prendre le commandement d'une brigade de la division active de la capitale. Le dernier chapitre renferme le récit des années 1850 et

1 851 et s'arrête au lendemain du coup d'Etat du 2 décembre. Plus encore que ceux sur la guerre d'Afrique, ce chapitre est plein d'intérêt et de nouveauté.

Je ne ferai qu'un reproche à ce premier volume : les dates y sont trop rares. J'y relèverai aussi un certain nombre d'inexactitudes, assez légères du reste.

Avant d'entrer à Saint-Cyr en 1824, Canrobert alla au spectacle pour la première fois. C'était à la Comédie-Française. On jouait Y Ecole des vieillards, de Casimir Delavigne. Talma, qui jouait la comédie pour la première et la dernière fois, lui parut emphatique, M lle Mars, au contraire, l'enthousiasma. « Durant toute la pièce, dit-il, elle fut d'une séduction incomparable ; par moments, tout en restant dans son rôle d'honnête femme, elle devenait mutine, ensorceleuse, presque provocante, mais avec tant de naturel et de gentillesse — bien qu'elle n'eut pas moins de cinquante

ans — que j'en devins amoureux fou. » — M lle Mars était née le 9 février 1779 ; elle n'avait donc, en 1824, que quarante-cinq ans, ce qui était déjà un âge respectable pour une « jeune première ». Il est vrai qu'à la fin de sa carrière, à soixante ans, «elle jouera encore le rôle de Henriette, des Femmes Savantes, avec une naïveté piquante que n'ont jamais eue les actrices qui l'ont joué après elle.

En 1829, le 47 e de ligne, en garnison à Belle- Islei.en.Mer, fut envoyé à Lyon. Une de ses premières étapes fut Nantes. Le général Despinois (et non Despinoy) commandait dans cette ville. « Son rôle dans l'affaire des quatre sergents de la Rochelle, dit Canrobert, lui avait donné une célébrité fâcheuse. Ces sous-officiers s'étaient fiés à sa parole d'honneur. Une fois en possession de leurs aveux, Despinois les livra à la justice, et ils furent guillotinés. »

Avant d'accueillir contre un général une imputation aussi déshonorante et de lui donner l'autorité de son nom, le maréchal Canrobert aurait dû chercher à s'éclairer sur la valeur de cette imputation.

Le sergent Bories fut arrêté le 14 février 1822, dès son arrivée à la Rochelle. Le sergent Pom-

mier fut arrêté le 14 mars ; ni l'un ni l'autre, n'avaient vu le général Despinois qui était à ce moment à Nantes. Le 19 mars, un des conjurés, Goupillon, fit au colonel de Toustain, qui commandait le régiment, le 45 e , les aveux les plus explicites. Il donna les noms de ceux qui faisaient partie de la vente militaire à laquelle il appartenait, Tous ceux qu'il désigna, et particulièrement les sergents RaQUlx et Goubin, furent mis sous les verrous,

Les quatre sergents étaient donc arrêtés, sema que le général Despinois y eût été pour rien, Dès ce moment , les preuves de la réalité du conflit et de la culpabilité des affiliés étaient aux mains de la justice. On avait trouvé sur eux des poignards» des balles, des cartes découpées, etc. Tous d'ailleurs, à l'exception de Bories, firent des aveux, non seulement les comparses, comme Hue, Labouré, Cochet, Perreton, Bicheron, Lefevre, mais encore les trois sergents Pommier, Raoulx et Goubin. Et ces aveux, ils les firent, non au général Despinois, mais à leur colonel M. de Toustain. C'est seulement à ce moment, alors que les coupables étaient déjà arrêtés, alors qu'ils avaient déjà avoué, c'est seulement à ce moment que le général Despinois vint à la Rochelle. Quel y fut

son rôle ? L'historien de la Charbonnerie, M. Trélat, carbonaro lui-même, et à ce tHre quelque peu suspect, raconte ainsi les choses :

« Le général Despinois se rendit dans leur prison. Le misérable essaya de les attendrir en feignant de partager leur douleur. Il leur parla de leurs mères ; il alla jusqu'à pleurer, et, voyant qu'il n'en obtenait rien, il changea tout à coup de système et se porta contre eux à la plus grande fureur et aux plus grossières brutalités. Ces âmes généreuses réagirent contre une pareille lâcheté, et laissèrent échapper, sous forme de menace, quelques aveux au milieu de l'expression de leur mépris. C'était tout ce que voulait l'espion (1). »

Quelles preuves M. Trélat apporte-t-il à l'appui de cette imputation ? Aucune. Son récit est du reste démontré faux par ce fait que Pommier et Goubin écrivirent deux lettres qui sont aux Archives nationales (2). M. Guillon, dans sa récente histoire des 'complots militaires sous la Restauration, en parle en ces termes : « Nous possédons les deux lettres de Pommier et de

(1) Trélat, La Charbonnerie, dans Paris révolutionnaire, tome II.

(2) Archives Nationales, F. y, 6659-D 152. (Complot de la Rochelle) .

Goubin. Elles sont d'un style humble et repentant, sans ombre de menace (i) ».

En résumé, à la date du 19 mars, les quatre sergents de la Rochelle et leurs complices étaient sous la main de la justice. Les preuves de leur culpabilité étaient réunies ; tous, à l'exception de Bories, avaient fait des aveux ; tout cela, je le répète, à la date du 19 mars, c'est seulement le 25 mars que Despinois vient à la Rochelle et qu'il voit les prisonniers. Il est donc absolument faux de dire que « ces sous-officiers s'étaient fiés à sa parole d'honneur ; qu'une fois en possession de leurs aveux il les a livrés à la justice , » et qu'ainsi c'est lui qui les a fait guillotiner.

Dans son dernier chapitre, Canrobert, ou plutôt ici M. Germain Bapst, parle assez longuement du rôle de Changarnier et des services qu'il avait rendus en 1848 et 1849 à la cause de Tordre. Il le loue en particulier d'avoir sauvé l'Assemblée nationale dans la journée du 15 mai 1848. « Lamartine, écrit M. Germain Bapst, était, à ce

moment, ministre des affaires étrangères Le

matin du 15 mai, le général se rendit boulevard

(1) Les Complots militaires de la Restauration d'après les documents des Archives, par ]E. Guillon. Librairie Pion, 1875, [p. 22 9.

des Capucines, à l'hôtel du ministre En le

voyant, Lamartine lui demande de prendre le commandement des gardes nationales qui se réunissent. Changarnier ne se le fait pas répéter ; il court à la première légion rassemblée, la conduit au Palais-Bourbon, délivre la Constituante et chasse de la salle des séances les insurgés qui l'ont envahie, »

Il y a ici bien des erreurs dont l'une au moin^ ne laisse pas d'être assez grave, Et d'abord, le 15 mai 1848, Lamartine avait cessé d'être minis» tre des affaires étrangères : il était! depuis le IQ mai, membre de la Commission executive et avait été remplacé au boulevard des Capucines par le citoyen Bastide, celui dont Marrast disait : a Bastide est étranger aux affaires, plaçons-le aux affaires étrangères. » Mais le plus grave, c'est ceci : Le 15 mai 1848, Changarnier était... à Alger. Nommé par décret du 30 avril aux fonctions de gouverneur général de l'Algérie, en remplacement du général Cavaignac appelé à Paris, il s'était mis immédiatement en route, et le 11 mai, il avait débarqué à Alger, où son prédécesseur lui avait remis le commandement. (1)

(1) Changarnier, par le comte d'Antioche, page 212.

Tout à la fin du volume, lorsqu'il raconte la journée du 2 décembre 1851, Canrobert est amené à dire un mot du général Tartas : « Dans l'aprèsmidi, nous vîmes déboucher de la place de la Concorde dans la rue Royale la brigade des carabiniers. Elle passa ensuite devant nous pour longer les boulevards. En tête marchait le général Tartas, le « Murât africain », à la fois député de la Gascogne et général de la grosse cavalerie. Comme quelques jours auparavant il avait voté contre les ministres et que le président lui en f ai* sait l'observation : « La main peut se trompera quelquefois! le cœur* jamais I » répondit-il avec son accent méridional. » Déjà le général du Barail, au tome I er de ses Souvenirs, nous avait conté la même anecdote. « Sous la présidence du prince Louis-Napoléon, lisons-nous à la page 177, devenu général de division, Tartas fut nommé député, et il vota pour la fameuse, proposition des questeurs, dont le Président ne voulait pas, et pour cause. Le soir, il vint à la réception de l'Elysée. — « Comment ! général, vous avez voté contre moi ! lui dit le Prince — Ah ! monseigneur, répondit Tartas avec effusion, la main peut se tromper quelquefois, mais le cœur jamais ! »

Le mot est joli, mais il n'a pas été prononcé. Le vote sur la proposition des questeurs eut lieu le 17 novembre 1851. Le général Tartas ne vota pas pour ; il ne vota pas contre ; il ne s'abstint pas non plus. Il y avait à cela une excellente raison. Il n'était plus député depuis le 4 novembre. A la séance du 4, le président Dupin avait donné lecture de la lettre suivante :

« Monsieur le président, « Malgré tous les regrets que j'éprouve de me séparer de mes collègues, parmi lesquels je suis bien fier de compter de nombreux amis que j'espère conserver, je vous prie de faire accepter par l'Assemblée ma démission de représentant,

« Veuillez agréer, etc.

« Le général « représentant du peuple,

« E. TARTAS,

Le troisième volume des Souvenirs du maréchal Canrobert va, du Congrès de Paris et de la naissance du prince impérial (mars 1856), à la

victoire de Solférino (juin 1859). La plus grande partie est consacrée à la guerre d'Italie. Non content des renseignements et des notes fournies par le maréchal, M. Germain Bapst les a complétés par des pièces inédites dues à la bienveillance de M me la comtesse Délia Rocca, veuve du général Délia Rocca, chef d'étât-major du roi Victor Emmanuel. Il en doit aussi beaucoup à M. Chiala, sénateur du royaume d'Italie, qui combattit dans les rangs de l'armée sarde en 1859, et à M. Roberti, professeur à l'Académie de guerre de Turin. D'autres encore lui ont été communiquées par MM. Louis Thouvenel, de Courville, Gauthier- Villars et Amiot. Quant aux acteurs qui ont

joué un rôle dans ces événements et qui vivent encore, M. Germain Bapst les a vus pour la plupart et les a interrogés. Presque tous, diplomates ou militaires, sont devenus généraux d'armée ou commandants de corps, amiraux ou ambassadeurs, et quelques-uns ministres. Ils lui ont donné le plus précieux concours, tant par la communication de leurs papiers que par des renseignements oraux.

J'ai un faible pour les anecdotes, et je sais gré à M. Germain Bapst d'en avoir recueilli un grand

nombre. Je n'en citerai pourtant que deux ou trois.

Un soir, au camp de Châlons, après un dîner donné par Y empereur aux maréchaux et à une foule de généraux, le maréchal Vaillant lisait à haute voix le dernier volume paru du Consulat et de V Empire, de M. Thiers. Il y était parlé de la première partie de la campagne de Russie, en 18 12, et des discussions qui s'étaient élevées entre Napoléon et son dernier frère, le roi Jérôme, renvoyé de Y armée en raison de son insuffisance.

M. Thiers, qui de tout temps,avait été lié avec le roi Jérôme et avait reçu de lui nombre de communications importantes pour son ouvrage, avait atténué ses fautes et glissé sur les colères de T Empereur.

Après avoir religieusement écouté, Napoléon III, coupant la parole au lecteur : « Ça n'empêche pas, dit-il, que j'ai dans mon tiroir, à Paris, une lettre de l'Empereur à mon oncle Jérôme où il lui dit qu'il l'eût fait fusiller s'il n'avait été retenu par la pensée de la peine qu'il aurait causée à leur mère. »

On pense bien que Napoléon III n'avait pas communiqué cette lettre à la Commission chargée, de la publication de la Correspondance de

Napoléon 7 er , d'autant plus qu'à ce moment le roi Jérôme vivait encore. Cependant ,comme son existence avait été révélée, elle a été l'objet de recherches minutieuses de la part de plusieurs historiens, particulièrement de M. Frédéric Masson, qui eût voulu la publier dans ses études sur Napoléon et sa famille, mais toutes les investigations ont été faites en pure perte.

Ce document cependant a été sauvé de l'incendie des Tuileries en 1871, et l'impératrice Eugénie, qui le possédait, poussée par un sentiment d'affection fort légitime pour les petits-fils du roi Jérôme, Ta détruit tout dernièrement.

Après le père, le fils, après le roi Jérôme, le prince Napoléon.

Dans la nuit du 16 mars 1856, vers trois heures du matin, le prince impérial vint au monde, et la gouvernante, M me Bruat, les sous-gouvernantes, Mme Bizot et M me de Brandon, le présentèrent à l'Empereur qui était dans le ravissement. A peinel'eut-il vu et eut-il su quec' était un fils qu'il se précipita, en proie à une exaltation exubérante dans le palais, où attendaient les plus grands dignitaires, en criant : « C'est un fils ! c'est un fils ! » Il se jeta sur les premières personnes qu'il rencontra et les embrassa à cœur joie, les serrant

contre lui, répétant toujours : « C'est un fils ! je suis heureux ! » Après quelques minutes, l'Empereur reprit son calme et dit aux assistants: « Je ne puis vous embrasser tous, mais je vous remercie de l'intérêt que vous me témoignez. » C'était dans le palais une joie universelle. Seul, le prince Napoléon était renfrogné ; jusqu'alors, il était l'héritier du trône, ses espérances s'envolaient. Lorsque MM. Fould et Baroche vinrent lui présenter l'acte de naissance à signer comme premier prince du sang, il les envoya promener d'une verte façon. On eut beau insister, le prince refusait. Il tint ainsi en suspens tous les membres de la famille impériale et les officiers de l'état civil depuis trois heures et demie du matin jusqu'à huit heures. Alors, la princesse Mathilde, qui avait de l'autorité sur lui, l'admonesta devant tout le monde : « Il y a vingt-sept heures que je suis ici ; vas- tu, par ta mauvaise humeur, nous faire encore rester ? A quoi peut-il te servir de refuser de signer ? Tu n'empêcheras pas l'évidence, et ta mauvaise humeur ne peut faire tort qu'à toi ». Sur ces paroles, le prince céda.

Une dernière anecdote sur M. de Persigny, alors notre représentant à Londres, qui venait d'épouser M lle de la Moskowa, beaucoup plus

jeune que lui. La petite-fille du Brave des Braves ne brillait pas précisément par la douceur, et la société anglaise s'amusait fort des histoires de notre ambassadeur et de sa moitié. A un dîner chez la reine Victoria, l'ambassadeur arrive seul et excuse sa femme qui est malade, dit-il. Il y a une heure qu'on est à table ; M me de Persigny se présente à l' improviste, toute parée, et s' adressant à la Reine : « Votre Majesté me pardonnera, mais c'était aujourd'hui le jour du déjeuner du grand boa du jardin zoologique, et je n'ai pas voulu manquer ce spectacle ; c'est ce qui m'a mise en retard. »

Une autre fois, chez lord Malmesbury, elle arrive les yeux rouges, furieuse, lançant des gros mots à son mari qui a la joue toute écorchée. Durant tout le dîner elle ne desserre pas les dents, envoie des regards de feu à M. de Persigny et, après le dîner, veut s'en aller. Le second secrétaire, M. de Jaucourt, les accompagne jusqu'à leur voiture et en rentrant dans le salon il dit en souriant : « Vous serez bien aises de savoir que, dans le vestibule, M. et M me de Persigny se sont embrassés. »

J'ai dit que là guerre d'Italie occupait la plus grande partie de ce troisième volume : Elle n'éclata qu'en 1859, ma ^ s dè s 1856 elle était décidée dans l'esprit de l'empereur, ou plutôt elle l'était depuis les années mêmes de sa jeunesse. L'éminent historien du second Empire, M. Pierre de la Gorce, s'y est trompé, ainsi que l'a fait ,après lui, M. Emile Ollivier. L'un et l'autre semblent croire que, si M. de Cavour n'eût pas existé, s'il n'avait pas été là pour jouer le rôle de tentateur, la guerre de 1859 n'aurait pas eu lieu. C'est une erreur profonde et sur laquelle j'ai eu plus d'une fois l'occasion de m' expliquer (1). M. Germain Bapst est entièrement de mon avis, et on me permettra d'en ressentir quelque satisfaction. « L'Italie ! dit-il, c'est à l'Italie que Napoléon III était tout entier (en 1856)... Dès son plus jeune âge, depuis le moment où il avait commencé à raisonner, il s'était cru appelé par le destin à ven-

(1) Voy. le tome II de mes Causeries historiques.

ger Waterloo et Sainte-Hélène et à détruire les traités oppresseurs de 1815, en libérant les peuples asservis et tout d'abord ceux d'Italie. Si, jusqu'alors, il avait été empêché de se donner à l'accomplissement de son œuvre, maintenant qu'il était le plus puissant souverain d'Europe, il pouvait s'y consacrer. Il ne se dissimulait pas les difficultés qu'il allait rencontrer ; mais, sans doute, il ne les croyait pas si grandes qu'elles étaient, et puis il était fataliste : il irait jusqu'au bout, quoi qu'il pût en coûter à lui et à la France. Aux objections qui venaient assaillir son esprit, il répondait : a Je foulerais aux pieds la raison même, si la raison prenait le manteau de la pusillanimité. Pour venger Waterloo et Sainte-Hélène, j'ai affronté la captivité et la mort ; je risquerai ce qui est plus encore, l'avenir de mon pays. » Dans son plus profond intérieur, il se souvenait de ses engagements de 1831, connus seulement du docteur Conneau et de M" 16 Cornu (1), et il était décidé à les tenir. »

L'heure venue, avant de quitter Paris pour aller prendre le commandement de l'armée, Na-

(1) Sœur de lait de Napoléon III.

poléon III eut l'idée de consulter le maître par excellence de la stratégie, le général Jomini.

C'était le dimanche de Pâques, 24 avril 1859, au sortir de la messe de la chapelle des Tuileries : l'Empereur, parmi les officiers venus pour lui demander à être employés à l'armée, distingue le commandant du génie de Courville, arrivé de Rennes le matin ; il va à lui et, le prenant à part ; « Je voudrais bien avoir l'opinion du général Jomini, votre beau-père, sur les premières rencontres que nous allons avoir avec les Autrichiens qui sont sur le point de passer le Tessin et le Pô ». Le commandant de Courville s'incline et se rend aussitôt chez son beau-père, qui habite Passy, rue de la Pompe. Le général Jomini a quatre-vingts ans et il souffre chaque hiver d'une bronchite chronique qui le tient à la chambre ; il lui faut cependant, étant général russe, pour satisfaire au désir de Napoléon III l'assentiment de l'ambassadeur du Tsar à Paris, le comte Kisseleff. M. de Courville va immédiatement à l'ambassade d'où il rapporte l'autorisation et le général Jomini se met au travail.

Il n'y a que trois opérations possibles : attaquer Plaisance par la droite pour y passer le Pô, ce qui est très dangereux ; attaquer au centre,

manœuvre compromettante et sans grand avantage' en cas de succès ; enfin marcher par la gauche et déboucher à Magenta en tournant l'armée ennemie : c'est le meilleur parti à prendre et Jomini insiste beaucoup sur les chances de réussite qu'il présente.

Les opérations cependant sont commencées.

Par une aberration singulière, l'empereur a d'abord essayé successivement les deux mouvements signalés par Jomini comme défectueux.

Il renonce enfin à leur exécution et c'est seulement le 26 mai qu'il se décide à suivre le conseil du grand stratégiste, c'est-à-dire la marche de flanc par Verceil, Novare, Magenta. Dans la nuit du 25 au 26, il dicte exactement au général de Martimprey les prescriptions recommandées par Jomini, sans en changer un mot.

Cette manœuvre célèbre a été souvent étudiée. Les uns l'ont critiquée, les autres l'ont exaltée. M. Emile Ollivier et le général Fleury ont fait

T honneur à l'Empereur d'en avoir conçu l'idée, et tous deux ont conclu à la supériorité de Napoléon III comme stratégiste. Cette conclusion tombe devant les faits si bien mis en lumière par M. Germain Bapst.

La bataille de Magenta eut lieu le 4 juin.

Autant le rôle de Mac-Mahon y fut glorieux, autant celui de l'empereur fut étrange, presque inexplicable.

Le 3 juin il est à Novare. On apprend que les Autrichiens ont commencé à repasser le Tessin. Victor- Emmanuel accourt près de son allié et insiste pour une offensive rapide avant que les Autrichiens n'aient achevé leur mouvement. L'Empereur a 150.000 hommes sous la main ; pourquoi ne va-t-il pas à l'ennemi ? Il aurait l'avantage du nombre, de l'offensive et de la décision. Napoléon III refuse. Il n'a jamais fait la guerre ; il a horreur de la vue du sang et il ne peut prendre sur lui d'ordonner une bataille ; il la recevra si son adversaire l'attaque ; mais voudrait-il s'y décider de lui-même qu'il ne le pourrait pas. Il lui faudrait un cœur plus endurci. Chez lui le caractère et la volonté ne sont pas à la hauteur de la conception ; il lui manque la force

morale nécessaire pour accomplir malgré les difficultés, le plan qu'il a adopté.

Dans les états-majors français on ne comprend pas cette immobilité qui se prolonge depuis quarante-huit heures.

Pourquoi avoir exécuté avec tant de rapidité une marche longue, fatigante et surtout dangereuse, si, une fois qu'on Ta réussie, on s'arrête au moment d'en recueillir le fruit ?

Le même jour, le général Canrobert arrive à son tour à Novare. Il répète les observations de Victor- Emmanuel et communique à l'empereur une note du colonel Govone qu'il vient de recevoir : « La retraite des Autrichiens est complète ; ils ont abandonné Mortara, hier, 2 juin. Dans la nuit ils ont marché sur Vigevano, Bereguardo et Pavie. Leur retraite a été si précipitée qu'ils ont abandonné leurs approvisionnements et tout ce qu'ils avaient réquisitionné. » L'Empereur resta inébranlable.

Le lendemain, le maréchal Canrobert, qui a reçu l'ordre de rester à Novare avec la cavalerie, retourne chez l'Empereur qu'il trouve fort impressionné par des dépêches diplomatiques de Pétersbourg et de Berlin. Le maréchal montre à Napoléon III l'armée autrichienne entièrement

réunie sur la rive du Tessin ; il faut donc y transporter la totalité de son armée ; sinon, il exposera le III e corps et l'armée piémontaise à recevoir tout T effort des Autrichiens, sans que ses trois corps restés autour de Novare puissent venir à leur secours. L'Empereur ne répond rien, ce qui, chez lui, est le signe d'une décision irrévocable. Mais, une heure après, le général Frossard vient annoncer à l'Empereur que le capitaine Coste, envoyé à San-Martino pour examiner le pont, est de retour. Le passage est immédiatement praticable pour l'infanterie et réparable en quelques heures pour l'artillerie.

Au même moment, de nouveaux rapports confirment qu'il ne reste plus un Autrichien en Piémont. Alors l'Empereur semble se réveiller, et voir les choses sous leur vrai jour : puisque le pont est praticable et que les Autrichiens sont en retraite, il prendra possession de la Lombardie avec plus de troupes qu'il ne l'avait d'abord pensé et sans qu'il ait à redouter, croit-il, une bataille, puisque l'ennemi est en retraite.

En conséquence, il fait revenir le maréchal Canrobert, lui explique que le pont est en meilleur état qu'il ne le supposait et que son corps d'armée devrait se mettre en marche à onze heu-

res pour le passer et atteindre Magenta dans la soirée. Lui-même, à dix heures et demie, il monte en voiture avec les généraux de Martimprey et Fleury, prévenant du reste qu'il reviendrait dîner à Novare. Lorsqu'il arriva à midi en vue du Tessin, le général Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, commandant la garde impériale, y était depuis onze heures et, à l'étonnement général, avait rencontré les Autrichiens. L'Empereur qui entend au loin le canon de Mac-Mahon, donne l'ordre d'attaquer. C'est la première bataille qu'il commande, et, pour son coup d'essai, il se trouve surpris, avec une seule partie de sa garde, un fleuve à dos.

Il comptait sur un de ses lieutenants, le général de Mac Mahon, il l'entendait tout à l'heure, mais maintenant il a perdu sa trace. Il mettait également son espoir dans les troupes du roi de Piémont, mais il apprend que celui-ci ne paraîtra pas de toute la journée, et dans l'esprit lui vient cette idée : « Le général de Mac Mahon, lui aussi, s'est-il arrêté ? »

Dans une situation aussi délicate, sentant toute la responsabilité qui pèse sur lui, il liés île au point de ne rien décider ; immobile, l'air effaré, le regard fixé du côté où il a entendu le

canon, il n'est plus que la figuration du commandement. Ceux qui l'entourent en sont frappés. Il n'y a rien à attendre de lui, chacun doit faire de son mieux et ne s'inspirer que de ses idées. C'est ce que pensent à la fois le général Lebœuf et le général Martimprey.

Tandis que Lebœuf s'occupe de mettre le pont en état de permettre à l'artillerie, qui est arrêtée sur la rive droite, de passer, Martimprey prend la direction du combat, et jusqu'à l'arrivée de Canrobert on le trouvera aux points les plus menacés, ralliant les défaillants, donnant la direction aux arrivants, et mettant un peu d'ensemble dans le décousu du combat, où, sans lui, chaque unité livrée à elle-même serait complètement désorientée.

Des troupes fraîches arrivent aux Autrichiens, qui attaquent les grenadiers de la Garde. Devant la masse des assaillants, le général Regnaud de Saint-Jean-d'Angély envoie officier sur officier demander des secours à l'Empereur, et à chacun d'eux Napoléon III répond : « Je n'ai personne. »

Grenadiers et zouaves se battent avec héroïsme. Les Autrichiens, cependant, l'emportent et déjà poussent des cris de victoire ; dans la Garde, c'est la débandade, La situation est dç

plus en plus critique. Les balles arrivent assez dru autour de Napoléon III et Tune d'elles atteint un cheval près de lui.

Le colonel Waubert de Genlis a peur pour la vie du souverain : « Il faut sauver l'Empereur », crie-t-il. Et s' approchant de lui, il l'entraîne hors du massif de peupliers où il est, pour l'amener au pont de San-Martino par la grande route : l'Empereur machinalement se laisse faire. Bientôt, toujours machinalement, il prend le trot ; mais sous l'excitation du bruit des voitures qui, derrière lui, va en s' accroissant, son cheval passe du trot au galop et en un instant lui et l' état-major sont à toute allure. On dirait une fuite et, autour de l'Empereur, on baisse la tête, Le général Frossard n'y tient plus ; il se redresse et sur un ton de fureur concentrée : « Ah ! çà, on a donc peur des balles... C'est honteux, cette fuite ! » Et gagnant la gauche de l'Empereur, il lui demande de restreindre son allure ; aussi quand on touche au pont, tout le monde a repris le pas. Alors le général Frossard fait arrêter et retourner l'Empereur.

Un peu plus tard, le général Fleury, revenant du feu, conseille à l'Empereur de passer le pont et de §ç tenir sur l'autre rive, ce qui §' exécute

aussitôt, et l'Empereur met pied à terre derrière une briqueterie.

Survient Canrobert, qui accourt de Novare et que Napoléon III accueille par ces mots :

« Comme vous arrivez tard !» A ce reproche, le maréchal se rebiffe : « Si Votre Majesté m'avait laissé partir ce matin, comme je le lui ai demandé, je serais depuis longtemps ici ».

L'Empereur reprend alors son mutisme, et le maréchal, après être resté quelques instants devant lui, attendant un ordre, s'éloigne et se dirige vers Ponte Nuovo, où le général de Martimprey le met au courant de la situation.

Pendant des heures entières, plus de cinq heures d'horloge, Napoléon III demeure à l'état d'automate : il a même cessé de fumer ses habituelles cigarettes.

La nuit est venue. Survient le commandant Schmitz, criant : « C'est une grande victoire ! » Mac-Mahon, en effet, avait fait merveille et gagné la bataille de Magenta. L'empereur se refuse à y croire ; pour qu'il en soit convaincu, pour qu'il sorte de son abattement et de son mutisme, il faut l'arrivée, un quart d'heure après, du colonel de Toulongean, apportant le rapport du général de Mac-Mahon, qui se terminait par cette phrase ;

« La bataille de Magenta comptera parmi les plus glorieuses [victoires] (i) qu'ait remportées l'armée française. »

Cette journée du 4 juin 1859 ^ particulièrement glorieuse pour Mac-Mahon, Canrobert, Martimprey, Vinoy, Reynaud de Saint-Jeand'Angély, Cler et Espinasse. En ce qui concerne l'Empereur, elle se pourrait appeler : Napoléon III ou le Vainqueur sans le savoir.

A la page 57, je relève une légère inexactitude de l'auteur. Après avoir tracé un remarquable portrait du comte Mole, qui venait de mourir il ajoute : « A l'Académie française, son discours de réponse à celui de Victor Hugo, lors de la réception du poète, demeura un modèle de cette éloquence particulière. » Ce ne fut pas M. Mole qui répondit à Victor Hugo, ce fut M. de SaJvandy. Le seul académicien auquel le comte Mole ait eu à répondre fut Alfred de Vigny.

Juin 1898.

(1) Le mot est passé dans l'original.

Page 1